Le Debutant Ouvrage Enrichi De Nombreux Dessins De Busnel De De
Chapter 3
--Il est parti, ce matin, par le premier train, pour Sainte-Marie Immaculée, une nouvelle paroisse dans le nord, où l'on inaugure une chapelle. Il va nous revenir sanctifié, abruti et plein de puces. Car il y a, paraît-il, beaucoup de sable dans ce pays-là; et, vous savez, sans doute, que là où il y a du sable, il y a des puces. Ces petits voyages de désagrément, ce n'est pas ce qu'il y a de pis pour un journaliste avide de se renseigner sur les moeurs canadiennes... mais, parlons de vous. Vous voulez absolument faire du journalisme?
--C'est mon plus grand désir, monsieur.
--Eh bien! vous avez tort.
--C'est si beau, renseigner le public!
--Le public, on l'exploite au profit des autres, de ceux qui ont intérêt à le tromper.
--Cependant, monsieur le député Vaillant...
--Oui, je sais. Monsieur le député Vaillant peut être de bonne foi, il n'a jamais fait de journalisme lui, il ne connaît pas les dessous de notre métier. Il est mandataire du peuple, par conséquent esclave de l'opinion, mais son esclavage vaut encore mieux que le nôtre. Dans sa lettre, il me parle de vous, de votre oncle Batèche, un de ses fidèles partisans de la paroisse de Mamelmont, la paroisse la plus libérale du comté de Bellemarie. Vous avez du talent, c'est tout naturel qu'il vous pousse dans les journaux, votre reconnaissance pourra lui être utile un jour ou l'autre. Moi, je vous parle en homme d'expérience et avec le plus parfait désintéressement. Vous arrivez de la campagne, vous ne savez pas ce que c'est que la vie fiévreuse et ingrate qui vous attend ici. Quand je suis entré à ce journal, j'étais jeune comme vous, le coeur débordant d'enthousiasme, comme vous, je me voyais déjà sacré grand homme, dominant l'univers, en livrant ma pensée à la vénération des foules. Il y a vingt ans que je suis dans le journalisme et il ne m'a pas encore été permis de dire ce que je pense. J'écris pour Troussebelle, j'écris pour Vaillant, j'écris pour Boissec, qui me paie de plantureux dîners au Club Canadien, ou ailleurs, et s'imagine, l'imbécile, que cela fait mon bonheur; j'écris même pour de petites dames qui ont leurs influences et en profitent pour venir me montrer leur... état d'âme. J'avoue que c'est quelquefois le côté le plus intéressant du métier. Pour moi-même, je n'ai jamais rien écrit; mes convictions, je les cache précieusement; la Vérité, je l'entortille n'importe comment avec ce qu'on me donne; je blanchis les noirs et je noircis les blancs sur commande.
--Pas possible!
--Ça vous étonne, jeune homme, et pourtant vous ne connaissez encore rien des petites misères du métier. Je vous réserve le plaisir d'en faire vous-même la découverte, si vous persévérez dans votre résolution. J'ajouterai seulement, pour refroidir tant soit peu votre bel enthousiasme, que nos grands journaux ne sont pas faits pour instruire le peuple par la libre discussion des questions politiques, scientifiques, sociales ou autres, en un mot de tout ce qui peut éclairer les masses ignorantes et crédules. Qu'est-ce que ça peut faire aux actionnaires du _Populiste_ et à ceux dont ils ont l'appui intéressé, que le public s'instruise, que la société s'améliore par la science et la raison? Ce sont leurs intérêts qu'ils ont sans cesse en vue. Le journal ne critique que ce qui peut être nuisible au parti qu'il défend ou aux recettes qu'il encaisse. Quant à la louange, elle se vend à tant la la ligne pour les obscurs, pour les annonceurs; tandis que les puissants du jour paient en faveurs et protections, les pouvoirs tyranniques, en intimidations et menaces. Et du directeur jusqu'au dernier des reporters, le rouage fonctionne sous la même impulsion. Moi, je suis la grande roue et rien de plus. Mon talent, j'en fais un bel usage: je couvre de fleurs de rhétorique le premier idiot à qui il est utile de faire la cour; je défends, avec une égale souplesse, les bonnes et les mauvaises causes. Je suis dans la forme, le fond m'est étranger.
--Alors, vous me conseillez de faire autre chose?
--Autre chose! n'importe quoi! Choisissez une profession libérale. Avocat, si le droit vous embête, vous pourrez vous lancer dans la politique. Médecin, si la clientèle se fait trop attendre, vous inventerez une nouvelle drogue, ouvrirez un dispensaire sous le patronage d'une société de charité et le succès viendra, avec le temps. Si vous avez le compas dans l'oeil, faites vous architecte ou ingénieur. Et à défaut de tout cela, il y a encore le commerce qui offre beaucoup de chances de succès. La carrière commerciale est la plus avantageuse dans un jeune pays comme le nôtre. On y fait fortune très vite. Ceux que le hasard favorise quelque peu ont bientôt chevaux, voitures de luxe et maison princière rue Sherbrooke. Les journalistes n'ont rien de tout cela. Ils vont même à pied quand il y a des barbiers et des garçons de buvette qui se prélassent en automobile. Et je me demande parfois si cela n'est pas juste, s'il n'y a pas moins de mal à abrutir les gens avec des alcools, s'il n'est pas moins inhumain de leur écorcher la figure avec un rasoir, que de leur imposer la lecture de journaux destiné à les tromper et à fausser leur jugement?
--Tout ce que vous dites là me paraît si étrange que je ne sais vraiment que faire.
--Prenez le premier train et retournez à la campagne. Vous pourrez réfléchir tout à votre aise en respirant l'air vivifiant et pur passant sur les prairies parfumées de trèfle. Peut-être que le charme de la nature renaissante et féconde vous donnera l'idée de vous faire agriculteur. C'est ce que je regrette, moi, de n'avoir pu vivre loin de la ville, d'une existence faite de calme et de joie saine, les pieds dans la verdure, le front levé vers le ciel bleu. Les odeurs que montent de la terre que le soleil caresse, valent mieux que la poussière des salles de rédaction. Ici, c'est l'esclavage: là-bas, c'est la liberté. A vous de choisir.
--Vous avez sans doute raison; peut-être retournerai-je à Mamelmont, ce soir. Mais, si je restais, quand même?
--Dans ce cas revenez demain matin, à neuf heures, je tacherai de vous employer à quelque chose.
Après avoir remercié le directeur du _Populiste_ de l'intérêt qu'il avait bien voulu lui témoigner, Paul Mirot s'en alla au hasard, par les rues de la ville, ne sachant que penser de ce qu'il venait d'entendre, songeant à l'avenir qui lui apparaissait maintenant rempli de mystères et de dangers. Rue Saint-Laurent les marchands juifs, à la porte de leurs boutiques, l'invitèrent à entrer: _Want a suit gentleman?... Big sale here, to-day!... The cheapest day, the last day of the big sale!_ Des femme passaient, le frôlant, les unes laides, les autres jolies; des hommes affairés allaient et venaient, d'autres marchaient plus lentement, en flâneurs, le cigare aux lèvres, la canne sous le bras. Le jeune homme, d'abord étourdi par ce va-et-vient continuel, accompagné du bruit agaçant des tramways, mêlé au toc-toc régulier du trot des chevaux sur l'asphalte, reprit bientôt son sang-froid et s'amusa de ce spectacle nouveau pour lui. Midi venait de sonner aux églises de la métropole. Une petite ouvrière aux lèvres rouges, au regard prometteur, sortant d'un atelier de modiste, se trouva face à face avec lui, et il se rangea poliment pour la laisser passer. La belle enfant lui sourit. Plus loin, une grande brune, déhanchée, le toisa de la tête aux pieds et lui murmura en passant: _Come Deary, I love you!_ Ces [Illustration] femmes de la ville, assurément, ne ressemblaient pas à celles de Mamelmont: elle paraissaient aimables et hospitalières. Mais, Paul Mirot évita de répondre à cette trop chaleureuse invitation et pressa le pas. Il se rappela avoir entendu parler de _vilaines créatures_, perfides et malsaines qui perdent les hommes et surtout les jeunes gens. A quels signes pouvait-on les reconnaître, celles-là? Voilà ce qu'on avait négligé de lui apprendre au collège de Saint-Innocent. La petite ouvrière, toute en sourire, ne paraissait pas méchante; l'autre non plus, la grande brune, malgré son air effronté et sa démarche provocante. Du reste, ce n'était pas le moment pour lui de chercher une âme sympathique et féminine, dans cette multitude de figures inconnues. Son ami Jacques lui expliquerait, le conseillerait.
Un besoin impérieux réclama toute son attention: il avait faim.
Dans un petit restaurant à quinze sous, il s'attabla devant un potage d'origine douteuse, suivi d'un plat de viande dont il n'aurait pu dire le nom, et s'emplit tant bien que mal l'estomac, en attendant mieux. Retournerait-il à la campagne le jour même? Marcel Lebon le lui avait conseillé, mais il ignorait la monotonie de son existence, là-bas, entre la tante Zoé, à la piété ignorante, et l'oncle Batèche, revenant toujours à son idée de la culture de la betterave qui enrichirait toute la paroisse, si le conseil municipal voulait s'en mêler. Et puis, c'était lâche de se rendre avant d'avoir combattu, pour un soldat de la pensée, peut-être encore plus que pour celui que l'on pousse en avant, sous les balles et la mitraille, quand il ne sait pas au juste pour qui ou pour quoi il va se battre et se faire tuer. Et que penserait de lui son ami Jacques et le député Vaillant qui l'avait si chaleureusement recommandé? C'était là le problème difficile s'imposant à son esprit depuis son entrevue avec le directeur du _Populiste_. Il en était à l'affreux _pudding_ au raisin et n'avait encore rien décidé.
Le hasard vint à son secours.
Un grand jeune homme, vêtu d'un pantalon de flanelle et d'un veston noir, un faux panama à la main, vint s'asseoir, sans cérémonie, au bout de la table où Paul Mirot achevait son triste repas. On était en mai et la température, plutôt fraîche, n'autorisait pas encore une semblable tenue. Ce devait être un fameux original que cet individu? A peine assis, son panama [Illustration] posé sur le coin de la table, il sortit un mouchoir de sa poche et s'épongea le front en s'exclamant: "Sapristi, qu'il fait chaud!" Il répéta la petite phrase deux ou trois fois, avec le même geste. Voyant que son voisin n'avait pas l'air disposé à engager la conversation, il lui demanda:
--Ne trouvez-vous pas, mon jeune ami, qu'il fait chaud?
--Mais, non, monsieur, je suis très bien.
--Oh! c'est que, moi, je cours comme un fou depuis le matin. J'ai cette affaire Poirot sur les bras. La femme vient d'être arrêtée; le mari est mourant à l'hôpital Notre-Dame. J'ai pour le moins trois colonnes de copie à donner à l'imprimerie avant trois heures... Sapristi qu'il fait chaud!
--Vous êtes dans les journaux, monsieur?
--Comment, vous ne me connaissez pas? C'est singulier! Tout le monde me connaît. Solyme Lafarce, c'est le nom dont mon père m'a fait présent. Un joli nom, n'est-ce pas? Il a, du reste, oublié de me donner autre chose. Mais je ne suis pas en peine pour me tirer d'affaire. Vous l'avez deviné, je suis reporter à _L'Éteignoir_, le plus grand journal du pays, le mieux renseigné, grâce à moi surtout qui, moyennant un salaire considérable, depuis dix ans, lui fournit des _primeurs_ dans tous les crimes qui se commettent à Montréal et à deux cents milles à la ronde.
--Ça doit être bien intéressant, ce métier?
--Je vous crois! On se trouve en relations avec un tas de gens épatants. Et toujours de l'argent plein ses poches.
--Si Paul Mirot avait pris la peine de réfléchir il eut, sans doute, trouvé étrange qu'un homme qui a de l'argent plein ses poches puisse se contenter d'un menu de restaurant à quinze sous, et porter un costume aussi peu confortable pour la saison; mais il pensait à autre chose. Il était avide de se renseigner sur la vie du journaliste. Il demanda au reporter de _L'Éteignoir_:
--Ainsi, vous êtes satisfait de votre état?
--Enchanté! C'est le mot.
--Tous vos confrères ne pensent pas comme vous.
--Vous voulez parler de ceux qui posent aux savants, qui se préoccupent des questions sociales ou font de la littérature. Ce sont des imbéciles. De la littérature, il n'en faut pas dans le journalisme, pas de science non plus, mais de la politique quand ça paye, et des _histoires à sensation_, surtout. Avec mon compte-rendu de l'affaire Poirot, par exemple, dont je suis le seul à posséder tous les détails, _L'Éteignoir_ va encore augmenter son tirage, ce qui veut dire en même temps augmentation de la valeur de sa publicité. Plus un journal a de circulation, plus élevé est le prix de l'annonce qui est la véritable source de revenus. Et ce n'est pas avec de beaux articles que la populace ne lit guère qu'on arrive à ce résultat. Ce que les milliers d'abrutis qui s'abonnent aux journaux aiment, c'est qu'on leur apprenne les scandales, les crimes, les accidents du jour. Les faits-divers les plus stupides ne sont pas à dédaigner. Ce qui _prend_ aussi, ce sont les portraits de curés, de policemen, de pompiers, de vénérables jubilaires, de marguilliers, de conseillers municipaux, enfin de _l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours._ Le journaliste assez malin pour tirer parti de tout cela se rend indispensable, on se dispute ses services et il en profite pour se faire payer un fort salaire. Je suis sûr que le _Populiste_ va de nouveau essayer de m'attacher à sa rédaction après le succès de mon compte-rendu de ce soir sur le crime dont je vous ai parlé, et que pour me garder _L'Éteignoir_ va m'augmenter de cinq ou six dollars par semaine. On va s'arracher le journal. Lisez l'affaire Poirot, c'est tapé, je ne vous dis que ça.
--C'est donc bien intéressant, cette affaire Poirot?
--Tout le monde en parle. Et j'ai découvert des chose qui feront sensation.
--Vraiment!
--C'est une femme de la meilleure société à qui Poirot donnait rendez-vous, tous les mardis, dans une maison hospitalière de la rue Victoria.
--Ah!
--Je la connais très bien.
--Vous connaissez tant de monde.
--Je connais aussi madame Poirot. C'est une femme d'une énergie de fer et pas commode, d'une laideur qu'aucun charme particulier n'atténue. Quand elle a découvert le pot aux roses, ça n'a pas traîné longtemps: un coup de rasoir et ça y était.
Solyme Lafarce illustra l'aventure abominable d'un geste qui ne laissa aucun doute à son interlocuteur sur la nature de l'attentat criminel. Le fameux reporter, tout en dévorant un plat de hachis qu'on venait de lui apporter, ajouta:
--Vous comprenez, on ne peut donner crûment tous les détails de cette affaire scabreuse dans un journal qui pénètre partout, qu'on reçoit dans les meilleures familles. Mais, comme j'excelle dans l'art de dire les choses à mots couverts, on les trouve quand même dans mon compte-rendu, sous une forme décente. Et, je parle de l'immoralité qui nous envahit de plus en plus, grâce aux mauvaises lectures, aux mauvais théâtres; j'insiste sur le danger de la diminution de la foi remplacée par les idées nouvelles qui, si on n'y met un frein, feront disparaître bientôt jusqu'au dernier vestige de nos moeurs patriarcales. Quant à la malheureuse qu'on a arrêtée après son crime, que bien des gens trouveront excusable, j'ai recueilli les témoignages les plus touchants en sa faveur: elle communie tous les premiers vendredis du mois, elle est d'une vertu inattaquable, et l'on prétend que c'est surtout à cause de la rigidité de ses principes qu'elle a pris ce moyen radical pour mettre fin aux infidélités de son mari.
Paul Mirot s'était levé, mais Solyme Lafarce le retint encore un instant en lui posant, d'un geste sympathique, la main sur le bras:
--Ce que je vous plains, petits commis mal payés, enfouis du matin au soir dans vos ballots de cotonnade, faisant l'article, la bouche en coeur aux clientes qui daignent à peine vous regarder...
--Mais...
--Oh! ne protestez pas. J'ai un cousin dans le métier, il crève de dépit quand je l'entretiens de mes succès dans le monde. Comment avez-vous pu, joli garçon comme vous êtes, songer à faire du commerce?
--Mais, vous vous trompez, je ne suis pas commis de magasin. J'ai n'ai même rien commis du tout.
--Bravo! Vous avez presque autant d'esprit que moi. J'aurais grand plaisir à mous appeler confrère.
--Eh! bien, ne vous gênez pas, j'entre demain au _Populiste_.
Le sort en était jeté, il avait dit le mot qui le liait dans son esprit. Il en éprouva un grand soulagement. Dans sa joie de se sentir allégé du fardeau de l'indécision, il offrit un petit verre de _quelque chose_ au confrère; ce dernier accepta après s'être fait un peu tirer l'oreille, comme si ça n'avait pas été dans ses habitudes d'escamoter ainsi des consommations en affichant son titre de reporter à _l'Éteignoir_.
On se sépara les meilleurs amis du monde.
Le lendemain, Paul Mirot, qui avait élu domicile dans une maison meublée de la rue Dorchester, commençait son apprentissage de journaliste avec un salaire des plus modestes.
Quand il arriva au _Populiste_, son ami Jacques, revenu le matin même de Sainte-Marie Immaculée, penché sur son pupitre, dans un coin, au fond de la salle de rédaction, se hâtait de terminer son compte-rendu de la bénédiction d'une chapelle, qui avait eu lieu la veille dans un village de colons du Nord. Conformément aux instructions qu'il avait reçues, dans un style approprié à la circonstance, il délayait au crayon, sur d'innombrables feuillets de copie, les épithètes ronflantes, les mots à mille pattes, composant les phrases filandreuses, pleines d'onction et d'encens. Parfois, il s'arrêtait d'écrire pour se gratter la jambe. Marcel Lebon ne s'était pas trompé, les puces de cette région à demi sauvage avaient fait à "l'envoyé spécial du _Populiste_," l'honneur de l'accompagner jusque dans la métropole.
Paul Mirot l'aperçut, aussitôt, et s'empressa d'aller le surprendre à son travail. Il reçut de Vaillant l'accueil le plus chaleureux: