Le Debutant Ouvrage Enrichi De Nombreux Dessins De Busnel De De

Chapter 17

Chapter 171,892 wordsPublic domain

Trois semaines après la vente de sa ferme de Mamelmont, ayant réalisé en espèces tout ce qu'il possédait, Mirot retourna à Montréal où il devait demeurer deux ou trois jours avant son départ pour les États-Unis. Il n'y avait que quelques personnes auxquelles il tenait à faire ses adieux: Marcel Lebon, le peintre Lajoie, le docteur Dubreuil, le sénateur Boissec et le député Charbonneau. Quant à mademoiselle Louise Franjeu, elle ne pourrait lui demander de la rappeler au souvenir de son ancienne élève de McGill, car elle venait de partir pour la France.

La veille de son départ, il se rendit au cimetière [Illustration] de la Côte des Neiges, déposer quelques fleurs sur la tombe de celle qu'il avait tant aimée. Après avoir longtemps cherché, il trouva le petit tertre isolé sur lequel il s'inclina longtemps, revivant toute leur vie intime jusqu'au dénouement fatal. Puis, il revint par les sentiers ombragés de la montagne où des familles goûtaient sur l'herbe verte, où des couples à l'écart échangeaient des serments éternels que la brise printanière [Illustration] emportait. Là-bas c'était la mort et l'oubli, ici la vie dans toute sa beauté et sa puissance créatrice. A ce contraste, il comprit le grand enseignement de la nature qui veut que l'homme vive dans l'avenir et non dans le passé afin que le présent soit fécond. Le soir, il alla à _L'Extravaganza_ où, pour la première fois, il avait aperçu la silhouette charmante de Simone. Le spectacle était le même et la vue des jolies danseuses lui fit oublier un instant que des figures étrangères seules l'entouraient, qu'à la sortie du théâtre il ne verrait pas la personne dont le souvenir l'avait ramené en ce lieu.

La journée du lendemain, il la passa à faire ses malles, qu'il fit transporter à la gare où il les soumit à l'examen de la douane, après avoir acheté son billet pour New-York. A six heures, tout était terminé. Le [Illustration] train du Delaware & Hudson, dans lequel il avait retenu une place de wagon-dortoir partait de la gare Bonaventure à sept heures et demie.

Il lui restait donc une heure et demie pour aller prendre un bon repas avant de partir. Mais, lorsqu'il fut attablé dans un restaurant voisin de la gare, c'est en vain qu'il essaya d'avaler quelques bouchées. La fièvre du départ, le malaise qui s'empare de celui qui s'en va en songeant à tout ce qu'il laisse et qu'il ne reverra peut-être jamais.

C'était un beau soir de fin de mai, un de ces soirs inspirant des vers tendres au poète, un soir que la nature semblait avoir créé tout exprès pour donner à celui qui allait quitter la terre natale, un souvenir glorieux de son pays. Car, c'était sans doute en signe d'adieu que les rayons du soleil descendu vers l'horizon faisaient resplendir avec tant d'éclat les clochers [Illustration] et les dômes des édifices, incendiaient les immenses fenêtres de la gare. Du moins, ce fut l'impression attendrissante qu'en éprouva Paul Mirot en revenant du restaurant.

Sur le quai, les employés se hâtaient de transporter les bagages; les voyageurs allaient et venaient, affairés. Il y avait de jolies femmes de gracieuses fillettes, des messieurs fort bien mis, des gamins à l'allure décidée, parlant l'anglais, de vrais petits américains. Parmi tous ces voyageurs, on découvrait quelques canadiens-français se rendant à Saint-Lambert ou à Saint-Jean, les deux seuls endroits où le train devait s'arrêter avant de franchir la frontière. Monter dans ce train, c'était déjà mettre le pied sur la terre étrangère. Sept heures et demie. Les colosses nègres, casquettes avec plaque en métal et tuniques à boutons [Illustration] jaunes, postés à l'entrée des vagons Pullman, répétèrent pour la dernière fois, de leur voix de basse profonde: _Sleeping for New-York!_ Puis le chef du train passa en criant: _All aboard!... All aboard!..._ A l'avant l'énorme locomotive pouffait et laissait échapper de ses flancs des jets de vapeur sifflante, concentrant ses forces pour s'élancer à toute vitesse sur les rails mesurant l'espace immense à parcourir. Paul Mirot eut une minute d'hésitation, puis, abandonnant son sac de voyage au nègre qui l'invitait à monter, il s'élança sur le marchepied, le coeur gros, une larme au coin de la paupière. Il était temps, le train se mit aussitôt en mouvement.

Par la fenêtre près de laquelle il s'était assis, le jeune homme s'emplit les yeux de toutes ces choses du pays qui défilaient rapidement au passage du train, comme des images cinématographiques sur une toile. A cette heure, tout lui paraissait splendide, même les vilaines constructions enfumées longeant la voie. Devant les gares de Saint-Henri et de la Pointe Saint-Charles, le train passa à toute vitesse, pour s'engager ensuite sur le pont Victoria. Que l'immense Saint-Laurent était majestueux et calme par ce beau soir d'été! Sur ses eaux tranquilles on n'apercevait, au loin, que deux goélettes à voiles blanches et le bateau de Laprairie revenant vers la ville, tachant la limpidité du ciel d'une longue colonne de fumée noire.

Un arrêt de quelques minutes à Saint-Lambert, puis le train s'élança en pleine campagne. Partout de la verdure, des arbres feuillus, et çà et là, comme des grains de sel semés sur le tapis vert, des blanches maisonnettes, demeures paisibles et rustiques de l'homme des champs. Des troupeaux de vaches laitières des juments avec leurs poulains relevaient la tête au passage bruyant de la locomotive vomissant de la fumée et des charbons en feu. Paul rêvait maintenant de la vie au grand air, des joies saines du robuste paysan. Pourquoi n'était-il pas resté à Mamelmont, cherchant dans les rudes travaux de la terre la paix et l'oubli?

Mais le train filait toujours et, après avoir passé Brosseau et Lacadie, on arriva à Saint-Jean. Un arrêt de cinq minutes. Il eut envie de descendre, mais il n'en fit rien, redoutant un défaillance de sa volonté sous le coup d'une émotion qu'il avait peine à contenir. Devant la gare, des officiers de cavalerie mêlaient, dans le soir tombant, le rouge de leurs uniformes aux robes blanches des femmes. Il y avait là toute une joyeuse jeunesse, venue à la rencontre de quelques amis, qui, tantôt, irait valser au _Yacht Club_ dont on apercevait la façade illuminée, sur le bord de la rivière, entre les arbres du parc public, voisin de l'école militaire. Cette petite ville où il n'était jamais venu, avait l'air d'un immense bosquet mystérieux, troué seulement par des clochers d'églises et quelques cheminées d'usines, qui, seuls enlevaient l'illusion que ce ne fut un véritable paradis terrestre. Le train reparti, le jeune homme ne vit plus rien. La nuit avait noyé toutes choses dans ses ombres indécises. Et ce fut à ce moment-là qu'il se sentit vraiment seul et malheureux plus que jamais. Sous l'étreinte de la douleur, il eut conscience qu'un homme nouveau allait naître en lui. Il s'en épouvanta. La jeune mère sentant ses entrailles se tordre dans les souffrances de l'enfantement doit éprouver une angoisse pareille. Cet enfant qu'elle va mettre au monde et à qui elle a attribué d'avance toutes les qualités, pourrait être, par un caprice de la nature, bossu, boiteux, ou bien idiot, méchant. Elle a rêvé pour lui une brillante destinée; qui sait ce que la vie lui réserve? A cet autre lui-même qu'adviendrait-il? se demandait Mirot. Serait-il un rêveur, un utopiste, ou bien un de ces hommes se marchant sur le coeur et pesant leurs actions au poids de l'or, bref, un homme pratique, réfractaire à tout sentiment généreux? Celui-là, qui n'aurait pas connu Simone, aimerait-il une autre femme, fonderait-il un foyer au pays qui vit naître George Washington et Edgar Poe?

Et pourtant plus que jamais, à cette heure, il le chérissait ce passé plein de rêves, d'espoirs trompeurs, d'élans enthousiastes, de baisers gourmands, de larmes et de souffrances aussi. C'est que toutes ces émotions juvéniles, toute cette sensibilité vibrante qui font si exquises les heures, par cette facilité qu'on a, à l'époque de la vraie jeunesse, d'aimer et de souffrir voluptueusement, il sentait bien qu'il ne les retrouverait plus, que c'était fini d'être jeune de cette façon. Ses larmes, désormais, s'il lui advenait de pleurer, seraient amères, et ses joies moins constantes et moins profondes. Celles qu'il lui arriverait d'aimer n'auraient plus cette auréole poétique que les beaux adolescents mettent au front de la femme.

A dix heures, le nègre à la disposition des voyageurs du wagon dans lequel il se trouvait, le nègre qui s'était emparé de son sac de voyage au départ de Montréal, avec un bon sourire entrouvrant ses lèvres lippues sur ses dents blanches, vint préparer son lit. Paul, après l'avoir considéré attentivement, se fit cette réflexion de noyé qui s'accroche à quelque grossière épave: "Que je voudrais être nègre, satisfait de bête comme celui-là." Il lui glissa un dollar dans la main en lui demandant:

--_Where do you come from?_

Le nègre lui répondit:

--_From old Tennessee!_

Et un reflet de tristesse passa dans le yeux de ce simple enfant d'une race avilie par l'esclavage et méprisée. Lui aussi regrettait sa terre natale, et peut-être même le fouet du maître qui courbait ses ancêtres sur les champs de cotonniers.

Toutes ces émotions avaient brisé le corps robuste du voyageur s'en allant vers l'inconnu, et il espéra mettre fin à sa souffrance morale en cherchant la quiétude dans le sommeil.

La frontière était franchie. Au moment où il s'étendait sur son matelas le train avait dépassé Plattsburg. Mais le sommeil ne vint pas lui fermer les paupières, et jusqu'à l'aube, il entendit résonner à ses oreilles, à chaque arrêt du train, comme le glas espacé de sa jeunesse morte, ces paroles brèves, au timbre étranger:

_All aboard! All aboard!_

COMBIEN D'AUTRES SONT PARTIS QU'ON N'A JAMAIS VUS REVENIR

APPENDICE

A la mémoire de Théophile Busnel.

_Théophile Busnel, qui a fait les illustrations de ce livre--à part deux dessins et un portrait de St-Charles--n'est plus._

_Il était venu au Canada, confiant dans son énergie et son talent, se chercher une situation; il se créa en même temps un foyer. Déjà le succès couronnait ses efforts, le bonheur lui souriait, il avait réalisé une partie de ses espérances. On l'appréciait, il faisait son chemin, une épouse dévouée, un enfant gazouilleur et charmant peuplaient sa maison, lorsque la maladie le terrassa._

_Des dessins qu'il était en train de terminer pour ce roman canadien, plusieurs restèrent inachevés. L'auteur n'a pas voulu qu'on fit la moindre retouche, préférant les publier tels qu'ils étaient au moment où le crayon tomba des mains de celui pour lequel il éprouvait la plus sincère amitié._

_Busnel venu de France, y retourna beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait prévu, pour y mourir._

_Il repose maintenant dans cette terre de Bretagne, qu'il aimait tant, au bord de la mer dont le bruit des vagues se brisant sur les rochers aux jours de tempête ou venant expirer sur les galets par les temps calmes, ne saurait troubler la paix de son tombeau._

_Cette oeuvre à laquelle il a donné la beauté artistique, il ne pourra la voir terminée, puisque ses yeux se sont clos pour jamais: il ne saura pas l'accueil que lui fera le public, puisqu'il dort maintenant dans cette nuit éternelle qui n'a pas de matin._

_Mais il restera tout de même quelque chose de lui. Après avoir feuilleté les pages de ce livre, ami lecteur, séduisante lectrice, donnez une pensée à sa mémoire._

A. B.

TABLE DES MATIÈRES

Au lecteur. I.--Aux champs. II.--Un début dans le journalisme. III.--Les amusements de la métropole. IV.--L'amour qui fait homme. V.--_Le Flambeau_. VI.--La Saint-Jean-Baptiste. VII.--La voix du peuple. VIII.--La littérature nationale. IX.--Un bal à l'hôtel Windsor. X.--All aboard. Appendice.