Le Debutant Ouvrage Enrichi De Nombreux Dessins De Busnel De De

Chapter 16

Chapter 162,357 wordsPublic domain

--Mais, c'est Blaise Pistache, secrétaire de la rédaction du _Populiste_, devenu échevin et président de la _Ligue de l'Est de la Société de Tempérance_. Tout le monde le connaît. Depuis vingt ans il _trimballe_ son imposante bedaine et son fessier rasant le trottoir, rue Saint-Jacques, de la Côte Saint-Lambert à la Place d'Armes. Il arrête tous les passants pour les entretenir de ses idées nouvelles sur la morale, le commerce et l'agriculture, dont il est l'inventeur. Lorsqu'il se porta candidat à l'échevinat, il y a un an, dans un quartier canadien-français dont la population mercenaire est peu éclairée, il fit sa campagne en comparant les mères canadiennes à la mère du Christ pleurant au pied de la Croix, parce que leurs fils serait crucifiés s'il n'était pas élu, et, il expliquait que le conseil de ville, vendu aux anglais, qui, en mil huit cent trente-sept, sont entrés dans les églises et ont fait boire leurs chevaux dans les bénitiers, permettait aux orangistes de parader dans les rues de Montréal et de mettre tout à feu et à sang. On le crut et il fut élu par une forte majorité.

--C'est très joli cela. Mais vous ne pourriez jamais deviner ce que cet homme vertueux me disait tantôt? Que ce bal est inconvenant: les femmes sont trop décolletées, les danses impudiques. Pour n'en rien voir et préserver son âme de toute pensée coupable, il tourne le dos aux danseurs et s'absorbe dans les pâtés de foie gras qu'il trouve orthodoxes et délicieux en les arrosant de champagne. Il a voulu m'expliquer en quoi la danse est contraire aux bonnes moeurs et je [Illustration] me suis sauvé, pour échapper au supplice.

--Quand j'étais au _Populiste_, je m'en suis fort bien tiré un jour qu'il voulait m'entretenir du perfectionnement de la culture du tabac dans la province de Québec, afin d'obtenir une production suffisante et de qualité telle que nos fabricants de cigares ne seraient plus obligés d'employer le tabac des Antilles. Je l'interrompis pour lui demander: "Vous avez visité ces pays merveilleux?--Non, mais je connais leur histoire.--Alors, que pensez-vous des femmes à Cuba?--Polisson!" Et le voilà parti, furieux, idiot. Demandez-en des nouvelles à Mirot, qui assistait à la conversation.

La libre américaine, que cette histoire avait beaucoup amusée, apercevant le jeune homme dans la foule des habits noirs, s'exclama:

--Il vient de ce côté... Oh! mais il n'est pas seul. Il est avec la nièce de cet homme qui mange beaucoup.

Paul Mirot, un peu pâle, voulut dire un mot à ses amis, en passant, mais Germaine, que l'avait complètement accaparé, l'entraîna vers le buffet où ils se trouvèrent face à face avec Blaise Pistache. Le secrétaire de la rédaction au _Populiste_, fit un assez bon [Illustration] accueil au jeune homme, pour ne pas froisser sa nièce. Il se permit cependant quelques recommandations dont cette enfant gâtée se moqua lorsqu'elle se perdit de nouveau dans la vaste salle après avoir grignoté quelque chose, au bras de Paul qu'elle emmenait à la recherche d'un coin discret de salon. Le gros homme, en les regardant s'éloigner, se soulagea d'un mot familier:

--_Déplorable! Déplorable!_

Et il se remit à boire et à manger sans plus se soucier de personne.

Germaine Pistache avait en tête une idée qui dominait toute autre préoccupation, celle d'amener le jeune homme à lui déclarer qu'il l'aimait; car, malgré sa réserve polie, Paul n'était pas indifférent à son charme captivant de jeune fille, elle le savait, elle était déjà trop femme pour ne pas pressentir cet amour, pour ne pas comprendre que cette froideur n'était qu'une discrétion voulue, de la méfiance, peut-être. Sur le divan dissimulé par une tenture, où ils s'étaient assis, Germaine se montra câline, enveloppante, ses yeux brillaient d'une flamme amoureuse, elle perdait la tête, un peu. Et, lui, allait la prendre dans ses bras, lui dire: "Je t'aime", lorsque des pas se rapprochèrent, des voix d'hommes rompirent le charme. C'étaient deux échevins qui causaient derrière la tenture. L'un disait:

--Cette question de gondoles me paraît bien compliquée. Enfin, pourquoi demandes-tu des gondoles au parc Lafontaine?

Et l'autre représentant le quartier aux gondoles, répliqua:

--Ce sont mes électeurs que le veulent. Moi, je ne connais pas ça. Mais j'ai une idée.

--Ah!

--Si la ville en achetait un couple?

--Un couple!

--Oui, un couple de gondoles, elles pourraient se reproduire et ça coûterait moins cher.

Un éclat de rire formidable fit sursauter les amoureux qui s'enfuirent, sans être vus des échevins discutant une aussi grave question.

Rentrée dans la salle de bal, la jeune fille voulut danser encore. Ses parents, qui ne savaient rien lui refuser, consentirent à la laisser aux soins de Mirot, qui la reconduirait chez-elle, et s'en allèrent, confiants dans l'honnêteté de leur unique enfant.

Il était tombé beaucoup de neige durant la nuit et il faisait une tempête effroyable. C'était le _coup de février_. Devant l'hôtel et dans la rue Windsor, le vent d'ouest descendant des hauteurs du Mont Royal, balayait la neige en tourbillons aveuglants, ce qui rendait la circulation difficile. Les tramways mêmes étaient enneigés et ne passaient plus. La maison des Pistache se trouvait située très loin, dans le haut de la rue Saint-Denis, et le trajet de l'hôtel Windsor à cet endroit dura plus d'une heure, à cause de l'obstruction des rues par les bancs de neige. Au fond de la voiture, Germaine, toute frissonnante, s'était laissée envelopper dans les bras de Paul et paraissait bien heureuse. Oh! vivre ainsi, toute la vie, s'appuyant l'un sur l'autre dans les bons comme dans les mauvais jours, être deux et ne faire plus qu'un en attendant qu'un troisième arrive pour les lier davantage, les unir plus étroitement. Le mot qui aurait pu amener la réalisation de ce désir d'une existence meilleure et plus douce, faire réelle cette vision de bonheur, vint plusieurs fois sur les lèvres du jeune homme, mais il ne le dit pas. L'ombre de Simone était entre eux, les séparait. Le moment n'était pas venu. Il fallait attendre encore. Cette ombre, il la voyait se dresser devant lui, menaçante et accusatrice: c'était le dos du cocher juché sur son siège, du cocher jurant quand le _sleigh_ menaçait d'être renversé par les bonds et les écarts du cheval se débattant dans la neige. Le voyage fut plutôt silencieux, et la jeune fille parut triste en le quittant, déçue, parce qu'il ne lui avait rien dit de ce qu'elle espérait. Le retour ne fut pas gai pour lui, non plus. Quand il arriva chez-lui, transi de froid et accablé de sommeil, il était près de six heures du matin.

Paul ne songeait plus qu'à une chose: dormir. Il enleva son paletot à la hâte, jeta son habit sur un fauteuil et, au moment où il s'approchait de sa toilette pour ôter son faux col, il y trouva un billet griffonné à la hâte, apporté durant son absence. Ce billet déposé là, à quatre heures du matin, lui apprenait la maladie subite de Simone qui réclamait dans son délire, sa présence auprès d'elle. Au bas du papier, il lut la signature de l'ancienne couturière. Ainsi, pendant qu'il s'amusait au bal où elle l'avait supplié de ne pas aller, pendant qu'il se laissait prendre au charme de cette Germaine, qu'il détestait maintenant, qu'il accusait injustement d'avoir voulu le séduire en se faisant accompagner jusque chez elle, Simone qu'il avait tant aimée, à qui il devait d'avoir surnagé au naufrage de ses illusions, d'avoir résisté aux déboires que l'attendaient au début de son apprentissage de journaliste, cette femme qui l'avait fait homme, agonisait. Et il n'était pas là pour répondre à son premier appel. En ce moment sa conduite lui paraissait tellement odieuse qu'il eut accepté n'importe quel châtiment pour lui épargner une minute de souffrance.

La tempête continuait de plus belle et il fallut au jeune homme plus d'une demi heure pour se rendre au petit appartement de la rue Peel, en marchant péniblement dans la neige jusqu'à mi-jambe. Ce fut la femme Moquin qui le reçut. Il l'interrogea aussitôt avec anxiété. Elle lui apprit que madame Laperle, après avoir lu la réponse à la lettre qu'elle lui avait envoyé porter, pleura beaucoup; puis, qu'elle était sortie par cette tempête, sans prendre le temps de s'habiller chaudement, et qu'elle n'avait pas voulu lui dire où elle allait. Revenue vers onze heures, toute mouillée d'avoir marché dans la neige, toute grelottante de froid, elle eut une nouvelle crise de larmes, suivie de frissons auxquels succéda une fièvre intense. Quelques minutes après trois heures, elle l'avait supplié d'aller chercher celui qu'elle appelait sans cesse dans son délire. Elle eut beaucoup de difficulté à se rendre chez lui par ce temps affreux et y laissa le billet qu'il avait trouvé sur sa toilette. Depuis, le docteur Dubreuil était venu, et sous l'effet des calmants, Simone reposait.

La douleur du jeune homme augmenta encore d'intensité en écoutant ce récit et il se précipita dans la chambre de la malade, dont la respiration difficile et la figure empourprée révélait la gravité de son état. C'était la pneumonie si dangereuse, même pour les tempéraments les plus robustes, dans notre climat rigoureux. Le jeune homme s'agenouilla à côté du lit, prit la main de Simone dans les siennes et étouffa ses sanglots dans les plis de l'épaisse couverture avec laquelle on avait enveloppé sa malheureuse amie. Il perdit ainsi la notion du temps et ne se releva que vers les huit heures pour se pencher sur Simone qui s'éveillait et demandait à boire. Elle but avidement le breuvage qu'il lui présentait et ne le reconnut pas tout de suite, le prenant pour le médecin. Mais ayant posé la tasse sur la table de nuit, il entoura de ses bras sa belle tête à la chevelure en désordre, baisa ses lèvres brûlantes en lui murmurant:

--Pardon! Pardon!

Simone eut un cri de joie et se suspendit à son cou:

--Enfin, c'est toi! C'est toi!... Maintenant je ne souffre plus, je n'ai plus peur de mourir puisque tu es là, que tu vas rester toujours là, près de moi.

--Pardonne-moi, je ne savais pas... J'aurais dû venir hier.

--Je n'ai rien à te pardonner. C'est moi qui ait été méchante, qui t'ai fait de la peine. On a voulu m'arracher de toi et on m'a tuée... Oui, hier, en apprenant que tu ne viendrais pas... que tu irais à ce bal où tu verrais d'autres femmes plus belles que moi... j'ai eu peur de te perdre pour toujours. Alors, la jalousie m'a mordu au coeur... je suis partie... j'ai été là-bas... dans la neige... pour voir si elle y serait, cette Germaine. J'ai attendu au froid... le vent me glaçait... je sentais la neige me descendre dans le cou, entre les épaules... mais je voulais voir... et j'ai vu. C'était fou, mais on ne raisonne pas... vois-tu... dans ces moments-là. Je sais bien, maintenant que tu ne peux pas l'aimer... que tu n'aimes que moi... que tu n'aimeras toujours que moi.

--Oh! ça, je te le jure! Mais ne te fatigue pas, je t'en prie. Repose-toi bien. Sois tranquille, je vais rester là dans ce fauteuil, tant que tu ne seras pas guérie. Et après, nous ne nous quitterons plus, nous serons encore plus heureux qu'avant.

--Plus heureux, est-ce possible?... Je veux bien t'écouter...Et si l'on vient pour m'arracher de toi... au nom de Dieu qui a voulu que nous nous aimions... tu me défendra contre tous... contre moi-même.

Et ce fut pendant neuf longs jours la lutte terrible, angoissante contre la mort qui menaçait cette vie si chère, se poursuivant avec des alternatives d'espoir et de découragement. Paul Mirot mangeait à peine, sommeillait quelques heures chaque nuit, dans un fauteuil, près du lit de la malade qu'il refusait de quitter, même un instant. Parfois il sentait une torpeur l'envahir, ses oreilles tinter le signal de l'épuisement, mais, quand même, il s'obstinait à demeurer à son poste. Jacques Vaillant et Flora passaient aussi des heures auprès de Simone. Il avaient remis leur départ à la quinzaine et _Uncle Jack_, rappelé à New-York, pour des affaires pressantes, n'avait pu les attendre. On n'épargna rien pour tenter de sauver madame Laperle, mais ce fut inutile.

Elle mourut dans la nuit du treize février. Paul Mirot était seul auprès d'elle à ce moment suprême. Simone qui, depuis la veille, ne paraissait avoir conscience de rien de ce qui se passait autour d'elle, fit entendre une faible plainte. Le jeune homme se précipita vers la malade qui le cherchait du regard. Elle lui fit signe de se pencher, de la prendre. Il essaya de la soulever un peu. Alors elle s'accrocha désespérément à lui, en articulant péniblement ces dernières paroles: "Je ne veux pas... je ne peux pas te quitter... je t'aime!"

Puis, son étreinte se desserra, sa tête retomba en arrière, et Paul Mirot vit passer dans ses yeux grands ouverts, toute son âme qu'elle lui donnait. C'était la fin. Son oeil se voila, ses membres se raidirent, un dernier soubresaut l'agita, telle la perdrix que Mirot avait tuée un soir d'automne, expirant à la lisière du bois, dans la chaume que dorait le crépuscule. Cette pensée, plus amère que la mort, lui vint à cette minute terrifiante, que c'était encore lui le meurtrier.

Fou de douleur, il tenta de la ranimer, palpant ce corps qu'il avait si souvent tenu dans ses bras, y cherchant un peu de vie, un peu de chaleur, baisant ces lèvres déjà froides qu'il essayait de réchauffer sur sa bouche. Il lui parla de leur bonheur passé, il lui jura qu'elle seule avait enchanté sa vie et l'enchanterait toujours. Protestations inutiles et tentatives vaines. Les yeux vitreux de la morte le fixaient, impassibles. C'en était trop, après tant de fatigues et d'angoisses. Il sentit un cercle de fer lui enserrer le front, des choses confuses passèrent devant ses yeux, et une sensation de vide, de néant l'envahit. Il ne souffrit plus, il ne pensa plus, il se sentit plus, il s'affaissa sur le cadavre qu'il avait tenté de ressusciter.

Le docteur Dubreuil, qui arriva quelques minutes plus tard, trouvant sa patiente morte et son jeune ami dans la position où il était tombé, craignit pour les jours de Mirot et le fit transporter immédiatement chez-lui, afin de le surveiller de près, laissant à l'épouse délaissée de Dieudonné Moquin la mission de prévenir Jacques Vaillant, qui devait rendre les dernier devoirs à sa parente défunte.