Le Debutant Ouvrage Enrichi De Nombreux Dessins De Busnel De De

Chapter 12

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Tout-à-coup la maison s'emplit d'une lumière fulgurante en même temps qu'un bruit formidable, pareil à une explosion de dynamite, fit sursauter tout le monde. La foudre venait de frapper l'orme dont les branches ombrageaient le perron. Chacun se tâta, étonné d'être encore vivant. L'orage s'éloignait, on respira.

Le soleil reparut et on ouvrit les portes et fenêtres. La joie de se sentir vivre est délicieuse après des émotions pareilles. Simone, dans une détente de toute sa nervosité féminine, riait sans raison. On alla examiner l'arbre foudroyé par l'étincelle électrique. C'était un bel orme, droit, majestueux, la tête en parasol, un vieux géant que la hache du défricheur avait respecté. La foudre lui avait enlevé une lisière d'écorce, du haut jusqu'en bas. L'orage grondait encore dans le lointain, et, sur le fond sombre de ce tableau magnifique se détachait un brillant arc-en-ciel. Toute la végétation, lavée, rafraîchie, resplendissait sous les rayons du couchant qui donnaient aux gouttelettes de pluie attardées à la pointe des feuilles ou suspendues aux brins d'herbe, des scintillements de pierreries semées à profusion sur l'écrin vert des pelouses et dans la chevelure touffue des bosquets. L'âme sensible de Paul Mirot en était toute émotionnée.

C'est sous l'effet de cette émotion que le jeune homme proposa à sa compagne une promenade sentimentale au clair de lune, quant les vieux seraient couchés. Ils se donnèrent rendez-vous dans le jardin, qu'ils avaient exploré la veille.

Durant la soirée, les amoureux écoutèrent distraitement l'oncle Batèche parler de son intention de se porter candidat à la mairie au mois de Janvier. Tout le monde lui assurait une élection par acclamation, la chose lui étant due en raison des ses services passés Il les entretint ensuite des élections parlementaires prochaines, dans la province de Québec. On commençait à annoncer la candidature d'un homme du comté contre l'honorable Vaillant, qui aurait peut-être de la misère à se faire réélire parce qu'on disait qu'il voulait détruire les curés pour faire plaisir aux anglais. Ses ennemis, et ils étaient nombreux, citaient le fait que son fils avait renié sa race en épousant une protestante. Il en était à énumérer le évènements notables de l'année: les mariages, les mortalités, les malheurs de l'un qui avait dû vendre sa terre pour payer ses dettes, les succès de l'autre prêtant maintenant de grosses sommes d'argent sur hypothèques, lorsque la tante Zoé, après avoir déposé sur la table le bas de laine qu'elle ravaudait, annonça qu'il était temps d'aller se coucher.

Une heure plus tard, Paul était dans le jardin, attendant Simone, qui ne tarda pas à le rejoindre. Les amoureux s'éloignèrent jusqu'au bout d'une allée, bordée de carrés d'oignons et de concombres, où ils s'arrêtèrent et se dirent de si tendres choses, au clair de lune, que la tante Zoé, qui ne dormait pas et les avait suivis, en fut toute bouleversée, n'en pouvant croire ses yeux ni ses oreilles.

Paul sommeillait profondément, le lendemain matin, lorsqu'une main un peu rude, une main qu'il connaissait bien, qui l'avait éveillé tant de fois dans le passé, lorsqu'il faisait la grasse matinée, le tira de son sommeil. Il ouvrit les yeux et aperçut, près de son lit, la figure sévère de tante Zoé. Il comprit avant qu'elle eut proféré une seule parole. Elle savait tout. Il en fut atterré. Elle le croyait perdu, avec cette _mauvaise femme_. Il essaya de lui expliquer l'aventure, le mieux qu'il put. Mais elle ne comprenait qu'une chose, c'est que cette femme était _anne salope_, elle que toute sa vie s'était montrée si réservée, même dans ses épanchements légitimes, avec l'oncle Batèche. Tout ce qu'il put obtenir, c'est qu'elle ne dirait rien à son oncle, qui était capable de bavarder ensuite, lui ayant représenté que cela nuirait à sa candidature à la mairie. Il lui promit, en retour, de partir le matin même avec sa prétendue fiancée, et de revenir seul ou marié, la prochaine fois.

Dans le train, Simone pleura quand elle apprit la vérité. Paul avait dû tout lui dire, ne pouvant la tromper comme l'oncle Batèche sur le motif de ce départ précipité. L'absence de la tante Zoé au moment des adieux eut suffi, du reste, pour faire comprendre à la jolie veuve qu'elle était la cause de ce retour précipité dans la métropole.

C'était une belle journée et la campagne était toute fleurie et animée le long de la ligne du Grand Tronc, qui les conduisait à Montréal. Quand ils arrivèrent à la ville, il faisait déjà une chaleur écrasante. Aux alentours de la gare, des italiens stationnaient devant leur petite voiture-glacière et criaient de leur voix chantante, rebelle à l'accent anglais: _Ice cream!... Ice cream!_ Une belle fille des pays du soleil jouait de l'orgue de barbarie, un peu plus loin. Les cochers de place mêlaient leur note basse, mouillée de _gin_, à ce concert discordant de la rue et bredouillaient sans conviction: _Cab, Sir! Cab, Sir!_ Et le bruit agaçant des tramways, le cliquetis de chaînes et de moyeux de lourds camions étouffaient, dominaient tout ce vacarme. Ce tapage incessant parut insupportable aux deux amoureux que venaient de goûter la douceur de vivre en pleine nature parée de toutes les splendeurs du ciel et de la terre. Autant le départ avait été joyeux, autant le retour fut triste.

En montant la rue Windsor, ils rencontrèrent Jacques Vaillant qu'ils mirent au courant de leur voyage à Mamelmont, sans lui parler de l'aventure qui avait été la cause de leur retour à la ville avant la fin de la semaine. Se doutant de quelque chose, il demanda:

--Pourquoi êtes-vous revenus si tôt?

Simone, les larmes aux yeux, répondit:

--C'est à cause de moi...

Paul vint à son secours:

--C'est la tempête d'hier, une tempête épouvantable, là-bas... le tonnerre... un terrible coup de tonnerre!

VII

LA VOIX DU PEUPLE