Le Debutant Ouvrage Enrichi De Nombreux Dessins De Busnel De De

Chapter 11

Chapter 111,388 wordsPublic domain

Le jeune homme devait partir la veille de la fête. Au dernier moment, il remit son départ au lendemain. Il voulait passer quelques heures encore auprès de cette femme qui était l'unique joie de son existence tourmentée. La soirée fut triste et le souper d'adieu sans entrain. Simone manquait d'appétit et Paul [Illustration] n'avait pas le coeur gai. Le jeune homme passa une nuit fort agitée, et il resta longtemps, les yeux grands ouverts, dans les ténèbres, songeant à des choses auxquelles il n'avait jamais pensé encore et qui lui revenaient comme une obsession quand il avait réussi à les chasser de son esprit. Il se rappelait qu'au début de leur liaison, Simone lui avait raconté des histoires peu édifiantes sur le compte de madame Montretout, l'épouse d'un médecin sans clientèle, qui avait réussi à s'amasser une jolie fortune en manipulant les fonds électoraux, lorsque son parti était au pouvoir. Quand venait le temps des élections, on voyait ce type de politicien taré, parcourir le comtés de la province, les poches bien garnies, payant au besoin de sa personne dans les joutes oratoires, distribuant des dollars aux électeurs et des injures à ses adversaires politiques. Madame Montretout, dont son mari ne se souciait guère, s'occupait aussi d'élections, et ses élus étaient toujours de beaux hommes qu'elle parvenait à attirer en leur offrant ses charmes opulents. Un athlète avait, entre autres, obtenu ses suprêmes faveurs. C'était un [Illustration] lutteur remarquable, bâti en hercule qui faisait accourir les amateurs de sports brutaux, au parc Sohmer. Madame Laperle fut mise au courant de l'aventure par l'héroïne même, qui lui témoignait beaucoup de confiance. Par curiosité, la jolie veuve s'était laissée entraîner un soir jusque dans la loge de l'athlète, cédant aux instances de cette amie perverse qui voulait lui faire palper les muscles de son vainqueur. Les manières grossières et la fatuité de ce champion des luttes à bras-le-corps la dégoûtèrent aussitôt. Elle jura qu'on ne l'y reprendrait plus et brisa toutes relations avec madame Montretout.

La pensée de l'athlète faisait naître [Illustration] en lui un sentiment étrange de malaise et d'inquiétude, un sentiment auquel il se refusait de donner le nom de jalousie. Il dormit à peine quelques heures sur le matin, et se leva tôt pour courir rue Peel, prendre congé de Simone. Il la trouva pâlie et nerveuse, ne pouvant tenir en place. Elle lui demanda:

--Tu as bien dormi?

--Pas très bien.

--Moi, non plus. J'ai fait de vilains rêves... J'ai peur de rester seule si longtemps.

--Puisque c'est convenu! Puisqu'il le faut!

--Il le faut! Il le faut! Je pourrais bien t'accompagner tout de même... La campagne est si jolie.

--Y penses-tu? Que dirait l'oncle Batèche et la tante Zoé?

--Ils diront ce qu'ils voudront... Tiens, j'ai une idée... Tu leur diras que je suis ta fiancée... Ça fait très bien à la campagne: on présente toujours sa _blonde_ aux parents avant de l'épouser.

Il avait pressenti la puissance de Dieu, dans ces grandioses manifestations de la nature, d'un Dieu qui n'était pas celui que proclament les pouvoirs tyranniques pour asservir leurs semblables, d'un Dieu que l'on calomnie en lui attribuant des idées d'orgueil, de haine et de vengeance. Il tendit l'oreille pour surprendre les bruits qui venaient de la chambre au-dessous, et quand il eut entendu le lit craquer sous le poids du corps de Simone, il se coucha à son tour et s'endormit.

Le lendemain, il pleuvait et la journée fut triste. L'oncle Batèche expliqua pour la millième fois à son neveu, son fameux projet d'exploitation de la betterave. Il en avait encore parlé au conseil municipal, à l'assemblée de juin, mais sans plus de résultat. Depuis vingt ans, il prêchait le même évangile, l'évangile de la betterave, sans être parvenu à convertir personne à sa croyance. Quant à la tante Zoé, elle parla à Simone de la _Confrérie des Dames de Sainte Anne_ dont elle était la présidente honoraire. C'était une bien belle et très pieuse confrérie. Elle l'entretint ensuite de ses poules, qu'elle avait eu de la misère à faire couver au printemps; des petits cochons qu'on engraissait au lait de beurre et à la moulée, pour l'hiver; de la vache caille, la meilleure du troupeau, qui vêlait toujours de bonne heure et donnait du lait jusqu'à l'automne avancé. A cause de la pluie, qui ne cessait de tomber, les deux amoureux durent subir ces conversations sans pouvoir s'isoler un instant.

Vers le soir, un fort vent d'ouest s'éleva et nettoya le ciel. Pendant que l'oncle Batèche allait traire ses vaches et que la tante Zoé pelait ses pommes de terre tout en faisant réchauffer la soupe, Paul et Simone allèrent faire une promenade dans le jardin. Ils se communiquèrent leurs impressions de la nuit précédente. Simone aurait bien voulu causer avec lui dans la paix sereine de la nuit. Mais, comment faire? Il ne fallait pas s'exposer à abuser de la confiance de ces coeurs simples. On résolut de rester bien sage. Pourtant, Paul affirmait que c'était bien joli là-haut, dans sa petite chambre, où par la fenêtre ouverte on voyait les étoiles. Et pour voir les étoiles par curiosité féminine, pour visiter cette petite chambre [Illustration] où le jeune homme avait vécu enfant, où il avait travaillé, douté de lui-même, souffert quelquefois, cette petite chambre dont il lui avait tant de fois parlé, Simone risqua de se compromettre. Après la veillée quand le couple Batèche fut endormi, pieds nus, elle se rendit auprès de Paul, sans faire de bruit, et elle lui apparut comme une vision de rêve dans un rayon de lune.

Le mercredi, le soleil se leva éblouissant et incendia l'atmosphère. Dans la matinée, malgré une chaleur accablante, on alla se promener dans les champs où l'on commençait la fenaison. On respirait à pleins poumons l'agréable et vivifiante odeur de foin coupé. L'oncle Batèche se moqua de son voisin, qui était à faucher une grande pièce de mil, prédisant de l'orage à brève échéance. Quant à lui, il attendrait que la température se soit remise au beau fixe pour récolter son foin dans d'excellentes conditions. Vers les quatre heures de l'après-midi, on décida d'aller pêcher la perche et le crapet dans le ruisseau Bernier, situé à quelques arpents de la maison, sur le bord de la rivière. L'oncle Batèche accompagna son neveu et Simone. L'endroit était charmant, ombragé de feuillage rempli d'oiseaux. Parmi le nénuphars et les ajoncs émergeant de l'eau, montait le croassement espacé et monotone des grenouilles. Pas la moindre brise ne venait tempérer la chaleur écrasante du jour. Les deux hommes tirèrent de l'ombre la chaloupe qu'ils avaient empruntée à un voisin et tous trois tendirent leurs lignes. _Ça mord pas_, dit après une demi heure de silence attentif, le vieil homme. Et pour distraire la jolie compagne de son neveu, il lui raconta des histoires de son _jeune temps_. Un jour, il s'était déguisé en loup-garou pour faire peur à son voisin François, qui courtisait la Maritaine en même temps que lui, et se vantait partout de lui faire _manger de l'avoine_. Le pauvre garçon avait failli en crever de frayeur. Puis il lui parla de feux-follets, de chasse-galeries, d'un malheureux qui avait vendu son âme au diable et que le curé arracha des griffes de Satan. Bref, il lui donna une foule de détails intéressants sur les moeurs campagnardes d'autrefois.

Un coup de tonnerre gronda dans le lointain. Personne ne s'était encore aperçu que depuis quelques minutes le soleil se cachait derrière les nuages. Les hirondelles rasaient la surface de l'eau. L'oncle Batèche, après avoir interrogé l'horizon qui, de l'ouest au sud, était d'un noir d'encre, dit: _On va en avoir une rôdeuse_. Les pêcheurs se hâtèrent de déguerpir.

Quand ils arrivèrent à la maison, il faisait sombre comme à la tombée de la nuit et les éclairs commençaient à sillonner le firmament. Il était temps: de grosses gouttes de pluie tombaient et aussitôt le seuil franchi, la tempête éclata. Un torrent d'eau inonda la terre encore brûlante des ardeurs du soleil. La force de la tourmente faisait craquer la maison et les coups de tonnerre se succédaient presque sans interruption. La tante Zoé s'était agenouillée près de la table, sur laquelle elle avait placé un cierge béni allumé, tandis que l'oncle Batèche, assis près de la fenêtre, fumait stoïquement une bonne pipe de tabac canadien. Simone, s'était réfugiée dans les bras de Paul et à chaque éclair qui illuminait la pièce où se tenaient ces quatre personnes, dans des attitudes bien différentes, un tremblement nerveux la secouait toute.