Le Debutant Ouvrage Enrichi De Nombreux Dessins De Busnel De De
Chapter 10
A l'automne, un mois après l'ouverture de la saison des spectacles, le _Théâtre Moderne_ fit faillite, ne pouvant résister à la guerre sournoise que l'on continua à lui faire après la violente campagne de presse dont ce théâtre avait été l'objet la saison précédente. Ce fut le premier coup sérieux porté par le parti réactionnaire, organisé en nombreuses congrégations, sociétés soi-disant patriotiques, associations de jeunes gens, à ceux qui se dévouaient pour éclairer le peuple afin de le libérer d'onéreuses servitudes.
On s'appliquait surtout à chauffer à blanc le fanatisme inconscient des jeunes gens enrôlés dans _l'Association des Paladins de la Province de Québec_, à tel point que bon nombre d'entre eux devenaient des espèces d'illuminés, quelques-uns même, des fous dangereux. Un jour, trois ou quatre _Paladins_ osèrent insulter mademoiselle Louise Franjeu, la dévouée collaboratrice du _Flambeau_, qui revenait de donner son cours à McGill. Heureusement que les insulteurs reçurent un châtiment immédiat. Deux élèves de la vaillante française, deux athlètes de l'équipe de _football_ de l'Université de la rue Sherbrooke, que les jeunes fanatiques n'avaient pas remarqués, se jetèrent sur eux et les rossèrent d'importance, leur mettant sur les yeux et le nez en marmelade, l'auréole des martyrs de la foi.
Vers le mois de novembre, _Le Flambeau_ commença à enregistrer des déficits. La circulation du journal avait diminué de moitié dans l'espace de quelques mois, et le revenu des annonces baissait chaque jour. On espérait, cependant, que ce ne serait qu'une crise passagère, lorsqu'un évènement imprévu se produisit. Pierre Ledoux, dans _La fleur de Lys_ dénonça une conspiration maçonnique épouvantable. Afin d'impressionner l'opinion publique par des mots terrifiants, il parla de secte infâme, de mécréants, de vampires, de suppôts de Satan portant au front le signe de la Bête, et désigna comme faisant partie des loges tous ceux qui revendiquaient le droit de raisonner et d'avoir des opinions autres que les siennes. Dans un de ses plus fameux article, il exprimait le regret qu'on ne puisse revenir aux temps si glorieux pour l'Église où les libres-penseurs étaient condamnés à mourir dans les supplices, regrets tout imprégnés de mansuétude et de charité chrétienne, et il se consolait par cette non moins charitable pensée: _Si nous ne pouvons plus brûler les hérétiques, il nous reste encore la ressource de briser leur carrière, de leur enlever leurs moyens d'existence, en un mot de les exterminer par la famine_. C'était sublime!
Pour le personnel du _Flambeau_ il ne fit aucune exception: depuis le directeur jusqu'au dernier des collaborateurs, tous y passèrent. Sans l'affirmer catégoriquement, Pierre Ledoux insinua que des réunions sataniques se tenaient dans l'édifice même du journal.
Un soir, un jeune _Paladin_ suivit Paul Mirot jusque chez Simone. Quelques jours plus tard, Jacques Vaillant ayant oublié dans son bureau un paquet que lui avait confié sa femme, retourna le chercher dans la soirée et s'aperçut, rue Saint-Pierre, qu'un individu rasant les murs le suivait à distance.
Le député de Bellemarie dédaigna, d'abord, de porter la moindre attention à ces histoires à dormir debout, se refusant à croire qu'il y eut des gens assez gobeurs pour prendre au sérieux les élucubrations dont accouchait, dans chaque numéro de _La fleur de Lys_, le cerveau détraqué du triste individu que Marcel Lebon lui avait un jour très justement désigné comme _un ennemi de la race humaine_. Passé le temps des loups-garous qui, selon la superstition populaire, n'étaient autres que de pauvres malheureux changés en bêtes pour avoir omis de faire leurs Pâques sept années durant. Cependant, ces appels au fanatisme religieux finirent par émouvoir le troupeau des naïfs et des pusillanimes par trop enclins, à cause de son éducation superstitieuse, à croire à tout ce qui de près ou de loin ressemble à une puissance occulte. En conséquence, les amis de l'ancien ministre des Terres, surtout ceux qui avaient des intérêts dans _Le Flambeau_, comme le financier Boissec, le supplièrent de réduire à néant, par une déclaration formelle, les accusations portées contre lui et son entourage. Il se rendit de bonne grâce à leur désir, et le vingt-quatre novembre paraissait sous sa signature, un article cinglant les hypocrites et les exploiteurs d'odieuses légendes. Il les accusait de faire appel à la violence de vouloir soulever les préjugés de races et le fanatisme religieux, de semer la haine et la discorde, au détriment de leurs compatriotes, préférant voir périr la race française au Canada, que de lui accorder la moindre liberté. Lui, n'était pas de cette école. Il aimait mieux suivre la trace des grands hommes d'état qui ont fondé les démocraties, des penseurs, des philosophes dont les oeuvres ont contribué à rendre les hommes meilleurs, plus justes et plus fraternels envers leurs semblables. Il revendiquait le droit de différer d'opinion avec le clergé, quand il s'agissait d'affaires temporelles, et de combattre son influence politique. Du reste, il n'y avait rien de secret dans sa conduite, il agissait ouvertement, on pouvait le juger au grand jour. Lui et ses dévoués collaborateurs avaient entrepris d'éclairer leurs compatriotes, de les instruire de ce qu'on leur cachait avec tant de soin, et ils ne faibliraient pas à leur tâche, parce qu'ils étaient sincères et convaincus qu'ils défendaient des idées justes et respectables.
Cet article mit le parti réactionnaire en révolution.
Le lendemain, dimanche, vingt-cinq novembre, il y eut grande réunion des _Paladins de la Province de Québec_, à leur salle de la rue Saint-Timothée, pour célébrer dignement la fête de cette vertueuse Catherine d'Alexandrie, dont le savoir fut pour le moins égal à celui de ces jeunes savants qui prétendaient sauver le monde une seconde fois en le régénérant dans le Christ, sans comprendre ce que cela voulait dire.
Le notaire Pardevant, de la _Société des Chercheurs_, président honoraire de l'association, Pierre Ledoux, le bourbonien, et un jeune abbé, complètement ignorant des devoirs et des responsabilités du citoyen, ayant à faire face en même temps aux besoins de la famille et aux exigences de la vie sociale, furent les orateurs de la circonstance. Tous trois, après s'être inspirés de l'exemple de la grande sainte dont, chaque année, la jeunesse des écoles commémorait le martyre par des réjouissances, dénoncèrent violemment les hommes publics et les journaux qui tentaient de propager les idée néfastes, par trop répandues dans la vieille Europe. Ils citèrent à ces jeunes têtes chaudes, comme modèles de vertu et de piété, ces _Rois Soleils_ qui furent les contemporains de nos ancêtres, pour leur représenter ensuite les détenteurs d'une autorité usurpée aux Bourbons, sous les aspects les plus repoussants: ce n'étaient que des renégats, des impies dédaignant les glorieuses traditions de la France monarchique et reniant la foi de leurs pères. L'abbé prédit à son auditoire, délirant d'enthousiasme, que le châtiment du ciel n'allait pas tarder à s'appesantir sur tous ces réformateurs diaboliques. Le notaire Pardevant annonça un tremblement de terre, des inondations pour punir les prévaricateurs, et même une affreuse famine, semblable à celle qui força les habitants de Mésopotamie, d'aller acheter du blé en Égypte, où la pudeur du vertueux Joseph fut soumise à une bien dure épreuve. Mais, ce fut Pierre Ledoux qui remporta le plus gros succès. Il conseilla à ses jeunes amis d'organiser des protestations publiques contre _Le Flambeau_ et son directeur, qui avait eu l'audace, non seulement d'écrire, mais de publier un article constituant une sanglante injure pour notre foi et nos traditions. De toutes parts, dans la salle, on cria: "A bas Vaillant! A bas _Le Flambeau!_ Vive _La fleur de Lys_."
Quand l'hiver canadien commence à la Sainte-Catherine, par une première bordée de neige, la fête est complète. Ce jour-là, depuis le matin, la neige n'avait cessé de tomber et Jacques Vaillant, accompagné de sa jeune femme, suivis de Paul Mirot et de madame Laperle, vers les quatre heures de l'après-midi, se promenaient joyeusement dans cette blancheur qui tombait du ciel en flocons pressés et les enveloppait en tourbillonnant, lorsqu'ils rencontrèrent Luc Daunais, le reporter de la police au _Populiste_, et André Pichette, le reporter du sport. Les deux rédacteurs du _Flambeau_ avait toujours conservé d'excellentes relations avec ces deux braves garçons, un peu maniaques, mais gentils et obligeants pour leurs confrères. Luc Daunais s'empressa de leur raconter ce qui venait de se passer à la réunion des _Paladins de la Province de Québec_, où il avait été envoyé par Jean-Baptiste Latrimouille, pour représenter _Populiste_. André Pichette, qui l'accompagnait par désoeuvrement, confirma les paroles de son compagnon. Le reporter de la police s'offrit de prévenir l'autorité municipale de la manifestation que l'on préparait pour le lendemain, tandis que le reporter du sport, toujours orgueilleux de sa force peu commune, se mit à la disposition de ses anciens camarades dans le cas où ils voudraient jouir du spectacle de le voir écrabouiller, à coups de poing, quelques douzaines de Paladins.
Jacques Vaillant et Paul Mirot déclinèrent en plaisantant ces offres confraternelles, ne prenant pas la chose au sérieux Mais les femmes furent moins optimistes. Et le lundi, malgré le dégel rendant les rue malpropres et glissantes, Flora et Simone se rendirent de bonne heure au _Flambeau_, d'où il fut impossible de les déloger.
Le directeur du _Flambeau_ était parti le samedi soir pour Québec, où l'appelait une affaire pressante, et les deux jeunes gens se trouvaient seuls pour faire face à une situation qui pouvait entraîner de graves conséquences. Dans la matinée et jusque vers les trois heures de l'après-midi, tout se passa comme à l'ordinaire. Les femmes mêmes commençaient à être tout-à-fait rassurées, lorsqu'une clameur menaçante, se rapprochant de plus en plus, mit tout le monde sur pied.
Jacques Vaillant descendit au rez-de-chaussée et fit fermer les doubles portes donnant sur la rue, en même temps Paul Mirot téléphonait au bureau central de la police, pour demander du secours.
_Paladins de la Province de Québec_, au nombre de trois ou quatre cents, se massèrent devant les bureaux du journal et firent un tapage indescriptible. Au milieu des hurlements de cette foule délirante, on distinguait les voix les plus fortes et les plus enthousiastes proférant de douces paroles, telles que: _Détruisons ce foyer d'infection nationale!--Traitons-les comme des chiens!--A bas Le Flambeau!--A bas Vaillant et ses acolytes!_ Tout-à-coup une vitre de la fenêtre de la pièce donnant sur la rue Saint-Pierre où se trouvaient Flora et Simone, auprès des deux journalistes qui surveillaient les manifestants, vola en éclats et madame Laperle, poussant un cri de douleur s'affaissa. Elle avait été frappée, un peu au dessus de la tempe droite, par une boule de neige durcie renfermant un morceau de charbon. On s'empressa autour d'elle, on la releva, et l'on s'aperçut que du sang coulait en abondance de sa blessure.
Dans la rue, le tumulte augmentait et les projectiles de toutes sortes pleuvaient maintenant comme grêle dans la pièce qu'on se hâta de quitter. Cependant, la digne fille du brave capitaine Marshall ne perdit pas son sang-froid; cette foule menaçante ne l'intimidait pas plus que le nègre qu'elle avait assommé avec une pierre sous les palmiers de la Californie, pour défendre une camarade d'école. Elle chercha partout un revolver, un arme quelconque. Sur une table, elle aperçut enfin un carré de plomb, s'en empara, et avant que son mari ait pu la retenir, elle revint dans la pièce évacuée, courut à la fenêtre et lança de toutes ses forces ce _bullet_ d'un nouveau [Illustration] genre dans la foule en criant:--_Take that, Pieds-noirs!_
C'était la plus insultante épithète qu'elle connût en français. A ce moment, une escouade de police arriva et dispersa les manifestants.
On avait couché Simone sur un canapé et Paul Mirot lui appliquait sans cesse des serviettes trempées d'eau froide sur le front. Le docteur Dubreuil, appelé en toute hâte arriva au moment où la jolie veuve commençait à reprendre ses sens. La blessure examinée, le médecin affirma que ça ne serait rien. Il lui fallait, tout de même, éviter de prendre du froid et rester à la maison pendant quelques jours. Le pansement fait on enveloppa, avec un foulard, la tête de la blessée et Paul Mirot ayant fait venir une voiture, partit avec elle pour la conduire rue Peel. Jacques Vaillant pria Flora de s'en aller avec eux, mais elle ne voulut jamais consentir à le quitter. A ses supplications elle répondit, d'une voix ferme: