Le débutant Ouvrage enrichi de nombreux dessins de Busnel, de deux dessins... et d'un portrait de l'auteur par St-Charles Roman de moeurs du journalisme et de la politique dans la province de Québec

Part 6

Chapter 6976 wordsPublic domain

Le lendemain, au journal, _La Pucelle_ fulmina contre le scandale de la veille. Jacques Vaillant se moqua de lui et mit le comble à la vertueuse indignation du rédacteur des nouvelles édifiantes en lui déclarant qu'il éprouvait la plus grande admiration pour ces Égyptiens élevant la volupté à la hauteur d'un culte qui en valait bien un autre. Le _city editor_ coupa court à la discussion en déléguant Jacques à une séance de la Chambre de Commerce. Ce ne fut que le soir, chez lui, que Paul Mirot put interroger Vaillant sur son aventure avec la dame voilée. Il prit un long détour pour ne pas avoir l'air de solliciter une confidence indiscrète. Jacques, voyant où il voulait en venir, l'interrompit et lui dit avec une gravité comique:

--Noble jeune homme, au verbe incomparablement classique et dépourvu de sens commun, je crois comprendre par ce discours que tu brûles de savoir ce qui se passa entre ton humble serviteur et la mystérieuse personne qu'il accompagna, hier soir, à la sortie de _l'Extravaganza_?

--Oh! je voulais, tout simplement, te demander...

--Et moi, je me fais un plaisir de te répondre, sans remonter au déluge, qu'il ne s'est rien passé du tout. C'est une personne très respectable qui est, de plus, ma cousine du côté de ma défunte mère. Elle est veuve depuis trois ans, et parce qu'elle fut très malheureuse avec son mari, elle a le mariage en horreur. On a maintes fois, tenté de s'accaparer sa modeste fortune en même temps que sa beauté, sous le fallacieux prétexte qu'à son âge ce n'était pas convenable de vivre seule, presque en garçon. Mais, plus fine que le corbeau de la fable, elle n'a pas laissé tomber son fromage dans les pattes du renard. Oh! si tu la voyais, mon cher, tu en deviendrais tout de suite amoureux avec le tempérament d'artiste, de sentimental que je te connais: brune, des yeux très profonds et très doux, une bouche mignonne, prometteuse de félicités incomparables, un cou blanc, des épaules rondes, un tas de choses rondes, des petites mains, des petits pieds... et avec cela, une rare intelligence.

--Mais, elle est à croquer!

--Impossible! elle a peur des loups.

--Alors, comment se fait-il qu'elle soit venue seule à ce théâtre?

--Elle adore les escapades de ce genre. Puis, ce n'est pas une jeune fille.

--Après tout, cela ne me regarde pas.

Cependant, la conversation languit, car, sans le vouloir, [Illustration] Paul Mirot pensait à cette femme, et les observations de Jacques, qui avait saisi l'à-propos, sur la jeune fille moderne, sur son éducation plus ou moins négligée, sur ce qu'elle savait et sur ce qu'elle ne savait pas, ne l'intéressaient guère en ce moment.

Quelques jours plus tard, Paul Mirot se procura des billets pour le _Théâtre Populaire_ et rendit la politesse à son ami. Ce théâtre était d'un genre tout différent de celui où les femmes honnêtes et les hommes vertueux n'allaient qu'incognito. Là, les parvenus éblouissaient de leur luxe la famille ouvrière, avide de drames sensationnels et liseuse de romans-feuilletons. Dans les pièces à grands spectacles qu'on y donnait, il y avait toujours un jeune homme pauvre adorant une jeune fille pure. Ces chers enfants juraient de s'épouser, mais ça n'allait pas tout seul. Les parents de la jeune fille voulaient la marier à un misérable qui s'était enrichi par toutes sortes de crimes, sans que personne ne s'en fut jamais douté. Pour se débarrasser de son rival, le _vilain_ attirait l'intéressant jeune homme pauvre dans un guet-apens et l'accusait d'un [Illustration] meurtre que lui-même avait commis. L'innocent était arrêté, traduit devant la justice et, naturellement condamné. Mais, au moment où il allait subir sa peine, moment pathétique entre tous, par un hasard providentiel, le vrai coupable était découvert. La jeune fille pure, qui n'avait jamais douté de l'innocence de son amoureux, en était bien récompensée: elle l'épousait avant la chute du rideau, au dernier acte. La mise en scène et l'intrigue variaient chaque semaine, mais au fond, c'était toujours la même histoire.

Ce soir-là on jouait _l'Orpheline_, célèbre mélodrame en cinq actes et huit tableaux, qui fit répandre des torrents de larmes aux personnes sensibles. Il s'agissait d'une jeune fille que des méchants tenaient séquestrée pour s'emparer de son héritage: mais, cette jeune fille avait un amoureux qui jura, au pied d'un Calvaire, de la délivrer de sa prison et de la venger. L'entreprise n'était pas facile, ce brave jeune homme n'ayant que son courage pour lutter contre des ennemis puissants et capables de tous les crimes. Peu importe, il comptait sur la justice divine qui, dans les bons livres et dans les pièces recommandables, punit toujours les méchants et n'oublie jamais de récompenser ceux qui furent malheureux et persécutés, malgré que dans la vie les choses s'arrangent quelquefois tout autrement. Ce brave jeune homme n'en fut pas moins assassiné deux ou trois fois, sans compter les plaies et bosses dont les geôliers vigilants de l'orpheline le gratifièrent. A la fin, il se fâcha--il était bien temps--et prit ses dispositions pour en finir, une bonne fois, avec ces misérables qui lui ravissait son bonheur. Il serait trop long ou, plutôt impossible d'expliquer toutes les péripéties de la lutte suprême, qui fut palpitante d'intérêt. Les femmes en avaient presque des syncopes, et dans les galeries, on entendait des hommes crier: _Manque le pas, le maudit!... Baptême! qu'il est tough!_ Bref, l'amoureux de la jeune fille séquestrée, à coups de poings, à coups d'épée, à coups de pistolet, en assomma, éventra, cribla de balles un si grand nombre qu'à la fin, il ne restait plus personne pour s'opposer à son entrée triomphale--quoique solitaire--dans la cave du château où sa bien-aimée gémissait, couchée sur un lit de paille humide. Enfin réunis: quelle joie! quelle ivresse! Et, cependant, tous les spectateurs pleuraient.

--Jacques Vaillant fit mine de considérer son compagnon avec étonnement:

--Comment, tu ne pleures pas

--Ma foi, non, c'est trop bête!

--C'est pourtant une pièce extraordinaire, puisque les morts reviennent afin qu'on les _retue_.