Le débutant Ouvrage enrichi de nombreux dessins de Busnel, de deux dessins... et d'un portrait de l'auteur par St-Charles Roman de moeurs du journalisme et de la politique dans la province de Québec

Part 4

Chapter 43,152 wordsPublic domain

On empila devant Paul Mirot, toute la correspondance arrivée du matin. Il prit résolument la première enveloppe qui lui tomba sous la main et l'ouvrit. C'était une jeune fille, à la fine écriture, se plaignant des assiduités compromettantes d'un soupirant un peu mûr. Et elle n'y allait pas par quatre chemins, la petite: elle menaçait cet amoureux persévérant, insensible à toutes les rebuffades, de lui mettre le pied à bonne place, si le _moineau_ ne se hâtait d'aller chercher fortune ailleurs. Le jeune homme resta perplexe. Publiait-on des choses semblables dans le journal? Il faudrait soumettre le cas à son chef, quand il aurait terminé le dépouillement de la correspondance. Dans la seconde lettre on faisait l'éloge de Mademoiselle X., l'organiste du village qui, lors d'une petite fête religieuse, avait fait entendre _ses sons les plus harmonieux_. Le journaliste en herbe se demanda de quels sons le correspondant voulait parler. Un troisième s'étendait sur le récit de la célébration d'un anniversaire de naissance, une fête mémorable en l'honneur d'une jeune fille, où après un souper de _première classe_, l'ami de la _jubilaire_, lui avait lu une touchante adresse, accompagnée de cadeaux, tandis que les autres amis présents, _lui montraient tout ce qu'ils éprouvaient envers elle_. Suivait le compte-rendu d'une réunion intime, non moins mémorable autour d'un jeune couple récemment uni par les liens du mariage, auquel on souhaitait, entre autres choses, une nombreuse postérité, et, pour assurer la réalisation de ce souhait, on demandait à Dieu de venir en aide aux tendres époux. Puis, c'était une martyre qui racontait son histoire au journal, en y joignant sa photographie; la martyre de Saint-Origène. D'après le portrait, cette femme paraissait toute jeune et d'assez joli figure; elle était grande et mince, avec les yeux troublants d'hystérique. Son mari la soupçonnant d'infidélité, l'enfermait dans la cave quant il s'absentait de sa maison, une cave humide, remplie de rats. Et elle donnait des détails à faire dresser les cheveux.

Découragé, le jeune homme renonça à en apprendre davantage, et il se levait pour aller porter le paquet de correspondances au secrétaire de la rédaction, lorsque son ami Jacques, qui avait un moment de libre, vint à son secours:

--Eh! bien, ça va les correspondances?

--Ça ne va pas du tout. Je vais remettre ces papiers à monsieur Pistache et lui demander de m'employer à autre chose.

--Ah! non, ne fais pas cette bêtise. Débrouille-toi n'importe comment, mais débrouille-toi... Voyons, qu'est-ce qu'il y a qui t'embarrasse?

--Tout. Toutes ces correspondances que je viens de parcourir: la martyre de Saint-Origène; ce jeune couple qui ne peut pas faire ses petites affaires tout seul; cette jubilaire à laquelle on montra je ne sais quoi; l'organiste que fait entendre ses sons; et la jeune fille se plaignant d'un certain moineau.

--Attends un peu, je vais t'apprendre...

Et Jacques Vaillant, après avoir lu ces correspondances, expliqua:

--Mais, mon cher, rien de plus simple. Jette-moi d'abord le moineau et la martyre de Saint-Origène au panier, ils s'entendront très bien ensemble; couvre d'un trait de plume l'attitude équivoque des amis de la jubilaire; laisse le jeune couple travailler à sa postérité, puisque le ciel bénit les familles nombreuses; quant à l'organiste, enlève-lui sa sonorité personnelle et incongrue, pour faire courir ses doigts agiles sur le clavier d'ivoire produisant les sons les plus harmonieux.

Il dépouilla ensuite le reste des correspondances et indiqua à son ami les retouches à faire, entre autres l'annonce du mariage prochain d'un vieux garçon qui voulait _se produire_ avec une veuve pas farouche; la nouvelle édifiante d'une paroisse où tout le monde avait pris la tempérance à la suite d'une retraite; la communication importante du maire de La Rédemption, annonçant au pays que les habitants de _par cheux eux_ avaient fini _s'sumer leux pétaques_.

Quand l'heure du midi sonna, Paul Mirot avait tant bien que mal accompli sa tâche de la matinée et il alla _luncher_ de bon appétit, étant presque satisfait de lui-même...

A son retour, Blaise Pistache lui dit:

--Maintenant, je vais vous mettre à la traduction des dépêches: un bon journaliste doit savoir tout faire.

Pour traduire convenablement une langue étrangère, il faut surtout de la pratique. Les traducteurs inexpérimentés s'attachent aux mots plutôt qu'au sens de la phrase, et il en résulte qu'ils embrouillent tout et n'y comprennent rien. Paul Mirot ne devait pas faire exception à la règle. Le premier feuillet de dépêche de l'_Associated Press_, qui lui tomba sous la main, le soumit à une dure éprouve. Il s'agissait de suffragettes arrêtées à Londres _charged with conduct likely to create a breach of peace_. Il traduisit: _chargées avec une conduite..._ et s'arrêta, terrifié de ce qu'il allait écrire, puis recommença la traduction.

C'est alors qu'il comprit que les professeurs du collège de Saint-Innocent auraient mieux fait de lui enseigner un peu moins de grec et de latin et plus d'anglais. Mais là, comme dans d'autres maisons d'éducation canadienne-françaises, on se souciait peu d'enseigner la langue de Shakespeare, indispensable pourtant à tout homme qui veut faire son chemin dans une colonie britannique dont la grande majorité de la population est anglaise. Savoir l'anglais, pour certains esprits étroits et fanatiques, n'est-ce pas pactiser déjà avec l'ennemi? Savoir l'anglais, n'est-ce pas devenir un peu protestant, même franc-maçon? D'une heure à trois, il donna une demi colonne de copie, ayant dépensé autant de forces cérébrales qu'il en fallait au secrétaire de la rédaction pour rédiger ses _coups de plume_, l'espace d'une année entière.

Le journal sous presse, tout le monde respira. Les pipes furent allumées et on se réunit par petits groupes pour causer en attendant que le garçon de l'imprimerie eut apporté le numéro du jour dans lequel chacun était anxieux de relire sa prose.

Jacques Vaillant, après avoir présenté le nouveau confrère à tous ses camarades, prit deux exemplaires du journal, encore tout humide, qu'on venait de distribuer et entraîna rapidement son ami en lui disant à mi voix:

--Filons tout de suite avant que ce chameau de _city editor_ ne remonte de l'imprimerie.

Quand ils furent dans la rue, Paul Mirot lui demanda la raison de cette fuite précipitée et Jacques, tout joyeux de pouvoir disposer de son temps et jouir de sa liberté jusqu'au lendemain, lui répondit:

--C'est vrai, tu ne sais pas ce que cet animal de _city editor_ est embêtant. Chaque jour, après le journal, il distribue les corvées du soir aux reporters. On dirait qu'il n'est satisfait que lorsqu'il y en a pour tout le monde, je crois qu'il en inventerait au besoin. Ce sont des assemblées de conseils municipaux de banlieue, des réunions de clubs politiques, des séances de commissions de toutes sortes siégeant le soir, des associations de boucher, d'épiciers se réunissant pour parler cochon ou fromage, des concerts de charité où le journal doit être représenté sous peine d'encourir la disgrâce d'un tas d'abrutis rasant quelquefois jusqu'à minuit le pauvre reporter obligé, le lendemain, de faire l'éloge de celui-ci et de celui-là, qui n'ont rien dit de nouveau ni d'intéressant. Le plus souvent possible, je me trotte avant la distribution, excepté le lundi, jour où on nous gratifie de billets de théâtre. Je sais que le nommé Jean-Baptiste Latrimouille m'en garde une sourde rancune, qu'il essaiera d'épancher à la première occasion. Mais je m'en moque.

--Un drôle de nom, tout de même, que celui de Latrimouille.

--Si le nom est drôle, le personnage ne l'est pas. Pour le moment, tu n'as rien à faire avec lui.

Et il fredonna:

Ton sort est le plus beau, Le plus digne d'envie.

--Au fait, tu n'es pas une Enfant de Marie, mais cet air de cantique me revient à chaque printemps, avec l'obsession du parfum des lilas que nous respirions en rôdant autour du couvent de Saint-Innocent, si près du collège où nous avons fait nos humanités.

--Quel homme est-ce, au fond, que ce Jean-Baptiste Latrimouille?

--Ce n'est pas un homme, c'est une machine. Car, ce que j'appelle un homme, moi, c'est un être qui pense, qui raisonne, qui es susceptible de prendre une résolution tout seul, qui ne marche pas seulement quand on lui dit de marcher. Or, notre charmant _city editor_ est tout le contraire de cela, il est, du reste, _the right man in the right place_, pour employer l'expression d'une plantureuse écossaise très éprise de la vigueur athlétique de son amoureux, l'un des vainqueurs du championnat de base-ball, de la saison dernière. L'administration du journal lui indique la ligne de conduite à suivre, s'en fait son exécuteur des hautes oeuvres quand il s'agit de faire tomber des têtes parmi le personnel de la rédaction, et dégage sa responsabilité de toutes les erreurs et sottises qui s'impriment dans le _Populiste_, en les mettant sur le compte de cet instrument docile, incapable de regimber. On lui ordonne de faire une chose, il la fait, et si ça tourne mal, on l'accuse d'abus de confiance, d'imbécillité, et, au besoin de tous les crimes d'Israël. Il accepte tout, courbe la tête; il s'accuserait lui-même, si cela était nécessaire. Ses maîtres auraient honte de traiter de braves garçons instruits, intelligents, comme il les traite; mais Latrimouille n'a aucun respect pour l'intelligence et l'instruction, en étant dépourvu lui-même, et ne s'en portant pas plus mal. La supériorité pour lui, c'est le droit de commander: il se croit supérieur à toi, à moi, à tous les autres qui, sur son ordre, courent à droite et à gauche, vont à le recherche de la sensation du jour, dans la crainte d'être _scoupés_ C'est un esclave né, commandant à d'autres esclaves que la nécessité fait plier sous le joug. Bref, je le crois irresponsable de ses actes et je n'éprouve pour lui aucun sentiment de rancune, pas plus que j'en éprouverais pour une machine automatique qui m'aurait pincé les doigts.

--C'est donc pour me réduire à ce pénible esclavage que tu m'as conseillé de faire du journalisme?

--Mais non! mais non! Tu n'y entends rien encore. Avec de la souplesse et un peu de philosophie on s'arrange assez bien dans cette galère. J'admets que l'apprentissage du métier comporte une infinité de petites misères. Mais, nous sommes jeunes, nous avancerons. Quand le moment sera venu, nous quitterons le _Populiste_, et avec l'aide de mon père, qui deviendra ministre un de ces jours, nous fonderons un journal où il nous sera loisible d'écrire ce qu'il nous plaira, un journal sérieux, indépendant, qui ne sera pas une feuille de choux comme celui auquel nous avons l'honneur de collaborer. Je ne voulais pas te faire part de ce projet maintenant, mais puisque tu m'accuses de t'avoir entraîné dans un guet-apens, il faut bien que je te le dise: je ne t'ai fait venir à Montréal que pour cela, afin de t'associer, quand tu auras acquis l'expérience nécessaire, à mon entreprise, dont le succès est assuré d'avance.

--Et si tu te trompais, si tu te faisais illusion?

--Impossible! Le public instruit, éclairé commence à en avoir assez de ces journaux qui ne sont en réalité que des feuilles de réclame et d'annonces, des recueils d'histoires à dormir debout et d'opinions qui, à de rares exceptions près, ne sont pas celles du journal. Il ne s'agit que de saisir l'occasion opportune pour tirer parti de la situation déplorable dans laquelle se trouve placée la presse canadienne, au point de vue de l'avancement de nos compatriotes.

Tout en causant les deux amis étaient arrivés à la maison meublée de la rue Dorchester, où Paul Mirot avait élu domicile. Jacques Vaillant voulut voir l'installation de son nouveau confrère et monta chez lui. Ce n'était pas riche, pas joli, mais en attendant mieux il fallait se contenter de cette chambre assez mal éclairée par son unique fenêtre donnant sur la cour, avec un tapis usé et des fauteuils éreintés, portant l'empreinte de postérieurs gros et petits, masculins et féminins que s'y étaient frottés aux heures de lassitude et d'abandon, depuis dix ans, vingt ans peut-être, qu'ils étaient sortis flambant neufs de chez le marchand de meubles.

L'inspection de la chambre terminée, Jacques Vaillant fit à Paul Mirot le portrait de leurs camarades, de leurs égaux du personnel de la rédaction. C'étaient tous de bons garçons, dont quelques-uns un peu maniaques, abrutis par de nombreuses années d'un travail en quelque sorte mécanique et peu rémunérateur. Un seul ne lui plaisait guère, avec son allure de moine défroqué, ses manières de bigote sur le retour, sa façon de se voiler la face ou de se retirer à l'écart quand on racontait, après le journal, des histoires un peu lestes, ou que quelqu'un émettait une opinion pas tout-à-fait orthodoxe. Il était, en outre, peu soigneux de sa personne, ne se lavait jamais les dents et portait une chevelure que le peigne n'avait pu déflorer. Il ne fumait pas, ne buvait que de l'eau claire et baissait pudiquement les yeux si une femme se trouvait sur son passage. De mémoire de journaliste, on ne l'avait jamais entendu rire ni plaisanter, il n'ouvrait la bouche que pour flétrir l'impiété et les moeurs déplorables de son époque. C'était à lui qu'on avait confié la rédaction des nouvelles édifiantes, et il s'acquittait de cette tâche en homme convaincu que sa véritable patrie n'est pas de ce monde. Il s'appelait Pierre Ledoux, mais les reporters du _Populiste_ l'avait surnommé _La Pucelle_, et entre camarades, on ne le désignait jamais autrement. Il était, du reste, souverainement détesté; car, on le soupçonnait de dénoncer, en secret, aussitôt qu'il en avait l'occasion, ceux de ses confrères dont la conduite portait ombrage à sa vertu ou qui, par leurs propos, affichaient des principes dangereux, parce que progressistes et contraires au maintien des vieilles traditions.

Luc Daunais, le reporter chargé du service de la police, lui, était un maniaque des plus amusants. Pour avoir, trop longtemps, vu le défilé des prisonnier, enchaînés les uns aux autres, que l'on amène comparaître chaque jour devant les magistrats ayant à punir les délits dont se rendent coupables les rôdeurs nocturnes, les ivrognes et les prostituées, il enchaînait tout sur lui. Il portait neuf chaînes accrochées à son gilet et à son pantalon. A part sa chaîne de montre et la chaîne de son lorgnon, il avait une chaîne à son cure-dent, une chaîne à son porte-cigare, une chaîne à sa boîte d'allumettes, une chaîne à son canif, une chaîne à ses clefs, une chaîne à son porte-monnaie et une chaîne à son étui à chapelet. Cette idée lui était venue tout-à-coup, comme une inspiration, et il s'en glorifiait hautement. D'abord, par ce moyen, impossible de perdre quelque chose; ensuite, ces chaînes, quand il ouvrait son veston en public, donnaient à ceux qui ne le connaissaient pas une haute idée de sa personne: on le prenait pour un caissier de banque ou un parfait notaire ayant la garde de nombreux trésors. Celui-là ne savait faire autre chose que la chronique des tribunaux de police. Tous les _policemen_ le connaissaient, les tourne-clefs de la geôle étaient devenus ses amis, il était le confident des plus fameux détectives. Au besoin, il savait leur être utile en leur fournissant des renseignements. Il accompagnait même, à ses heures de loisirs, les braves agents à la poursuite d'un dangereux malfaiteur, ou allant tout simplement opérer une rafle chez Maud, Rosa ou Mary, tenancières de maisons d'amour. C'était le mieux payé de tous les reporters, à cause de sa précieuse expérience des bas-fonds de la société.

Le traducteur attitré des dépêches, Louis Burelle, avait une autre manie: celle d'emprunter vingt-cinq sous à tout le monde qu'il rencontrait. Il était toujours _cassé_, c'est-à-dire que du lundi au samedi, jour de la paye, il n'avait jamais d'argent. Le samedi et le dimanche, il faisait la noce, payait volontiers des dîners et des _traites_ à ses camarades, mais ne remboursait jamais les vingt-cinq sous qu'on lui avait prêtés. Et, il y avait encore le reporter de l'hôtel de ville, un résigné, un modeste qui, soit par timidité ou malchance, était toujours resté dans la médiocre situation qu'il occupait au journal, depuis quinze ans. Il se nommait Modeste Leblanc, et ce nom de Modeste, convenait bien à sa modestie. Cependant, il n'avait pas été aussi modeste avec son épouse, car il supportait péniblement le poids d'une famille de treize enfants. Ce brave garçon était un érudit, un penseur, il avait des idées, une plume alerte pour les exprimer. Au début, il écrivit des quelques articles sous sa signature, des article fort intéressants. La direction du journal s'alarma, il devenait un homme dangereux en sortant de son rôle de machine. On lui fit des observations injustes, des reproches immérités. Il aurait pu prendre son chapeau et s'en aller; mais, il songea à sa femme, à ses petits qui pourraient souffrir de sa révolte orgueilleuse et dans l'incertitude où il était de pouvoir trouver un emploi immédiat ailleurs, il s'oublia, s'effaça dans l'impersonnalité de la rédaction du _Populiste_. Quant au reporter du sport, André Pichette, c'était un bon diable, très serviable, d'une force peu commune. Pour se mettre bien avec lui, on n'avait qu'à admirer le développement prodigieux de sa poitrine, à double ossature, comme il le prétendait, semblable à une coque de navire blindé; ou bien avoir l'air de redouter la puissance de son poing mortel, capable d'assommer un boeuf d'un seul coup. Il jouissait de la plus grande liberté au journal, où il n'apparaissait que le matin quand il était en ville, passant le reste de son temps aux courses de Blue Bonnets ou du parc Delorimier, au terrain des Shamrocks ou des Montréal, aux régates organisées par les associations de canotage, l'hiver, suivant les _matchs de hockey_, les clubs de _raquettes_. D'Antoine Débouté, le reporter du Palais, il y avait peu de chose à dire: c'était un esprit juridique dans un corps sujet à la dysenterie, quand on voulait lui imposer un surcroît de travail. Les quelques autres jeunes reporters qui complétaient le personnel de la rédaction, ne faisaient souvent qu'y passer; c'étaient presque toujours des étudiants que l'on rétribuait à peine. Les uns disparaissaient d'eux-mêmes, ayant découvert quelque moyen plus avantageux de se procurer de la monnaie de poche, les autres étaient congédiés au bout d'une semaine ou deux, pour être arrivés trop tard le matin, pour un oui, pour un non, et remplacés au petit bonheur par le premier qui se présentait.

Jacques Vaillant, après avoir passé en revue tous ses camarades du _Populiste_, eut une pensée d'indulgente philosophie, qu'il exprima en ces termes:

--Que veux-tu, mon pauvre vieux, il paraît qu'il faut toutes sortes d'individus pour faire un monde, et dans tous les milieux on rencontre des types dégoûtant et des braves coeurs.

Son ami parti, seul dans sa chambre, envahie peu à peu par l'ombre qui descendait sur la ville, sa chambre sans luxe, au tapis usé, aux fauteuils éreintés, Paul Mirot sentit une immense tristesse lui étreindre le coeur et le cerveau. Il n'y avait rien dans cette pièce, horriblement banale, pour mettre un peu de gaieté dans son esprit, rien pour le consoler dans sa solitude, personne non plus à qui parler. Il éprouvait la lassitude amère d'un jour de labeur stérile, et il se demandait avec angoisse s'il en serait ainsi le lendemain et les jours suivants. A cette heure, il regrettait sincèrement sa chambrette chez l'oncle Batèche, et il se disait qu'il aurait peut-être mieux fait de retourner vivre à Mamelmont, comme le lui avait conseillé Marcel Lebon.

Les bruits de la rue, auxquels il n'était pas habitué, prolongèrent les heures de veille solitaire, et ce n'est que tard dans la nuit qu'il s'endormit, accablé de fatigue.

III

LES AMUSEMENTS DE LA MÉTROPOLE