Le débutant Ouvrage enrichi de nombreux dessins de Busnel, de deux dessins... et d'un portrait de l'auteur par St-Charles Roman de moeurs du journalisme et de la politique dans la province de Québec

Part 2

Chapter 23,222 wordsPublic domain

Les jours qui suivirent se passèrent sans incident remarquable pour Paul Mirot. L'oncle et la tante Batèche le laissèrent jouer et courir à sa guise dans les champs. Le poulain de la jument _breune_ ne lui fut pas enlevé. Jusque vers le mois de septembre, il ne fut question de rien. A cette époque son tuteur fit un petit voyage à Saint-Innocent, chef-lieu du comté de Bellemarie, où s'élevait, à côté de l'église, l'imposant édifice du collège.

Quelques semaines plus tard, conduit par l'oncle Batèche, le petit orphelin faisait de bonne grâce son entrée au collège.

Au collège comme à l'école, Paul Mirot fut un très brillant élève, et c'est à son application à l'étude, à sa facilité d'apprendre et de résoudre les problèmes les plus abstraits, qu'il dut de ne pas être renvoyé, vingt fois plutôt qu'une, chez son tuteur, pour avoir manqué d'obéissance. Malgré la règle sévère de la maison, ses professeurs le surprenaient souvent, caché dans quelque coin, lisant des livres défendus que lui apportait secrètement Jacques Vaillant, ou bien, dissimulé derrière les bosquets, au fond de la cour du collège, regardant l'herbe pousser et les oiseaux voltiger sur les branches. Selon la saison, il choisissait ses sujets d'études, durant les heures consacrées aux pieuses méditations.

Ses professeurs, de même que le vicaire qui l'avait préparé à faire sa première communion, lui prédirent qu'il ne ferait jamais rien de bon.

A vingt ans, il avait terminé ses études et revenait prendre place au foyer de ses parents d'adoption. Qu'allait-il faire? Il n'en savait rien. Au collège de Saint-Innocent on ne s'occupait que de diriger ceux qui avaient la vocation religieuse. L'oncle Batèche voulut qu'il se fit curé pour goûter le suprême bonheur d'aller finir ses jours dans un presbytère, dont la bonne tant Zoé serait la ménagère. "C'était disait-il à son neveu, _le meilleur méquier_, pas de mauvaises récoltes, ben logé, ben nourri, tout à soi en ce monde et le ciel dans l'autre". Paul Mirot ne mordait pas à l'amorce. Alors, l'oncle lui proposa la culture de la betterave _en grand_, il y avait une fortune à faire. Ah! si le conseil municipal de Mamelmont avait voulu adopter son plan! Les avocats aussi gagnaient pas mal d'argent, et les médecins qui vendaient trente sous une petite boîte de pilules ou un emplâtre, ne se mouchaient pas avec des _quarquiers de terrine_.

Le jeune homme évitait toute discussion et passait son temps à lire ou à se promener dans la campagne. Sa chambre était encombrée de livres qu'il avait rapportés d'un voyage à Montréal, et l'oncle Batèche ne comprenait pas qu'on puisse dépenser tant d'argent pour du papier et s'amuser à lire un tas de _menteries_.

Cependant, il n'osait pas crier trop fort, son pupille arrivait à sa majorité, et il lui faudrait rendre ses comptes qui étaient pas mal embrouillés.

Vint l'automne et Paul se prit d'une grande passion pour la chasse. Il partait le matin, le fusil sur l'épaule, quelques tartines de pain dans son sac, et ne rentrait que le soir, harassé de fatigue, quelquefois bredouille, mais rapportant souvent deux ou trois perdrix, un lièvre ou quelques écureuils.

Par un beau soir du mois de novembre, alors que la pourpre crépusculaire teignait de rougeoyante couleur les branches dénudées et le tapis de feuilles mortes, au bord d'une clairière le jeune homme aperçut une perdrix qui roucoulait sur un tronc d'arbre à demi renversé. Épauler, viser et faire feu fut pour lui l'affaire d'une seconde. Quelques morceaux d'écorce volèrent, et à travers la fumée de la poudre, le chasseur vit l'oiseau blessé prendre son vol pour aller s'abattre à deux cents pas, dans un chaume doré, sur la lisière du bois. Heureux de son exploit, il courut vers sa victime agonisante. Il se baissa pour la saisir, mais battant des ailes la perdrix lui échappa en lui laissant des plumes sanglantes aux doigts, et, s'élevant péniblement de quelques pieds au-dessus du sol, alla retomber un peu plus loin. Le soleil était disparu derrière la montagne, là-bas: il ne restait plus que de vagues lueurs de jour pour éclairer les tiges d'avoine coupées sur lesquelles l'oiseau gracieux criblé de plomb, par soubresauts, les plumes hérissées, les pattes en l'air, faisait ses dernières résistances. Impressionné malgré lui, le chasseur s'approcha, se pencha sur le gibier agonisant, et il lui sembla que les yeux vitreux de la bête innocente se fixaient sur lui, cependant que dans le calme de la nuit tombante l'écho lui apportait le glas des trépassés, du clocher du village de Mamelmont. La perdrix ne remuait plus, elle était morte, et il restait là, sans oser lui toucher, fasciné par la fixité de ces yeux toujours ouverts. Les ténèbres envahirent la plaine. Alors il se décida à mettre le gibier dans son sac pour rentrer à la maison.

Tout en poursuivant péniblement son chemin à travers les prés coupés et les guérets, une pensée l'obséda. Il se posa à lui-même cette question:

--On prétend que l'oeuvre de la création est parfaite, alors pourquoi faut-il tuer pour vivre?

Sans découvrir la solution qu'il cherchait, il se convainquit que, du moins, on ne devait pas tuer par plaisir, et de ce jour, il renonça aux jouissances que lui procuraient la chasse.

L'hiver canadien n'est pas sans charmes. Ces plaines blanches au clair de lune, ces arbres chargés de verglas que le soleil fait resplendir le matin, enchantent le voyageur qui, pour la première fois, jouit de ce spectacle. Mais la campagne, durant les longs mois de la saison rigoureuse, toute vie, toute activité semblent suspendues, et si l'on n'entendait de temps à autre un chien aboyer, le bruit des grelots d'un attelage qui passe, si l'on ne voyait la fumée s'échapper de la cheminée des maisonnettes semées ça et là le long des routes, on se croirait à jamais enseveli dans un désert de neige et de glace. Les distractions sont rares et à part les fêtes de famille, à Noël et au premier de l'An, les _repas_ des Jours Gras, chacun vit chez soi, pour ainsi dire immobilisé dans l'attente du printemps. La jeunesse pendant le carnaval, donne bien quelque _danses_ chez Pierre, Jacques ou Baptiste, où le violoneux de la paroisse, aux accords d'un violon éreinté, met en mouvement les belles filles à marier qui transpirent aux bras de leurs cavaliers; mais ces divertissements ne sont pas partout tolérés. De ces transpirations il est résulté, parfois, quelque grossesse mal venue, et ces accidents ont eu pour effet de jeter le discrédit sur le violon et la danse.

Du reste, Paul Mirot n'avait aucun goût pour ces réunions de jeunes gens s'entassant dans de petites pièces mal aérées, où l'acre parfum de chair humaine s'échappant des jupes tournoyantes et des corsages mouillés, rendait suffocante la chaleur produite par la promiscuité malsaine de tous ces êtres gesticulant et dominant la chanterelle par leurs battements de pieds sur le parquet, et leur gaieté bruyante. Une fois, seulement, l'un de ses anciens camarades d'école l'y avait entraîné et une belle fille le contraignit à danser avec elle. Aux bras de sa robuste partenaire, excité par l'odeur féminine, à peine atténuée d'un vague parfum d'eau de Cologne, il avait failli perdre la tête et faire des bêtises. Heureusement que la belle fille, douée des meilleures intentions du monde, n'entendait malice aux jeux de mains qui, s'il faut en croire le proverbe, sont presque toujours jeux de vilain. D'avoir pressé tant d'appas en sueur, sans la possibilité de se rafraîchir un instant, il revint de cette fête du carnaval campagnard, ayant fort mal à la tête et un peu mal au coeur. Et depuis, il avait renoncé aux chauds transports que procurent ces plaisirs rustiques.

Quant aux ripailles pantagruéliques qui avaient lieu tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, dans le voisinage, les époux Batèche et leur neveu n'y étaient jamais conviés. L'oncle Batèche ne voulait pas faire manger ses _rôtis_, ses pâtés chauds et ses saucisses par les amateurs de festins: il l'avait déclaré en plein conseil municipal et on lui en gardait rancune. D'ailleurs, la tante Zoé prétendait que les _repas_ étaient d'invention diabolique, que c'était un crime de gaspiller tant de _mangeaille_ pour remplir la panse d'un tas de _salops_ et de _salopes_. Ces propos répétés de bouche en bouche, avaient causé un émoi considérable dans la paroisse. On en parla longtemps chez le marchand du village, après la messe, le dimanche, et à la porte de l'église. Aussi, à la fête de Noël, de même qu'au premier de l'An, Paul Mirot n'avait d'autre compagnie que l'oncle Batèche, discourant sur la culture de la betterave, et la tante Zoé, dévotement silencieuse.

Sans son goût pour l'étude, ce jeune homme, dont l'esprit était préoccupé de vagues projets d'avenir, aurait trouvé insupportable sa solitude. Mais l'hiver passa sans qu'il s'en aperçut. Vint la saison des _sucres_, et comme l'oncle Batèche parlait d'embaucher un jeune homme pour l'aider à faire _couler_ sa sucrerie de huit cents érables, Paul Mirot lui offrit ses services, prétendant que cela lui ferait du bien. La tante Zoé lui fit observer qu'il trouverait peut-être le mois long. Mais son digne époux se récria. Ça lui apprendrait à travailler: ça le renforcirait; il avait les mains trop douces, des mains de bon à rien; si c'était pas _bougrant_! Bref, l'offre fut acceptée sans plus de manières.

L'entaillage des érables, aux premier beaux jours de soleil, n'est pas un jeu d'enfant. Il faut marcher dans la neige jusqu'à mi-jambe, souvent jusqu'à la ceinture, pour aller d'un érable à l'autre percer le tronc de la profondeur voulue, placer la goutterelle et y accrocher l'oblong récipient de fer-blanc destiné à recueillir l'eau sucrée. Cette opération, qui dura deux jours, faillit avoir raison de la bonne volonté du jeune homme, tombant de fatigue au retour à la maison et [Illustration] douloureusement courbaturé le matin à son réveil. Mais quand les chemins furent tracés et les sentiers battus, la _tournée_ que l'on faisait matin et soir, par les jours de grande coulée, et une fois par jour en temps ordinaire, devint pour lui un salutaire et agréable exercice. Il portait allègrement, au bout du bras, le seau rempli d'eau d'érable qu'il allait vider dans le tonneau monté sur _sleigh_ en bois rond, traîné par deux chevaux. Quelquefois, l'oncle Batèche venait lui donner un coup de main, mais la plupart du temps il restait à la _cabane_ à chauffer ses fourneaux et surveiller la cuisson du sucre. On mangeait dans le bois, sur un tonneau renversé, de bonnes omelettes au lard, d'appétissantes _trempettes_, et quand il fallait veiller la nuit pour faire bouillir la surabondance d'eau accumulée, Paul Mirot, étendu sur une peau de buffle, devant le feu, reposait délicieusement.

Au dehors, au-dessus de la _cabane_, la fumée montait vers le firmament étoilé et attirait les hiboux qui perchés sur les grands arbres d'alentour, faisaient entendre leur hou... hou... hou hou..., à intervalles réguliers. C'étaient les seuls bruits de la forêt dans la nuit claire et froide. Et pendant que l'oncle Batèche dormait dans un coin, affaissé par l'âge et les travaux de la journée, le jeune homme donnait libre cours à son imagination ardente, qui lui ouvrait différentes carrières où le succès, la gloire, les honneurs et l'amour l'attendaient pour le combler de joies rares et de félicités inexprimables. Il était aimé à la folie de la plus belle des princesses des contes de fées: il devenait, tour à tour, un général intrépide, chéri de la Victoire; un tribun irrésistible qui entraînait les foules; un grand artiste modelant le sein ou arrondissant le ventre d'une Vérité; un millionnaire semant l'or et les bienfaits sur ses pas.

Lentement, de jour en jour, la neige était disparue et le dégel complet du sol avait permis à l'herbe des champs de pointer peu à peu, en même temps que fleurissaient les pâquerettes hâtives des bois. Les _sucres_ allaient finir, on songeait à _dégrayer_, lorsque l'oncle Batèche reçut une lettre du député Vaillant lui annonçant qu'en compagnie de son fils Jacques et de quelques amis de la ville, il viendrait passer le dimanche suivant à la _cabane_. Le bonhomme fut ravi de la nouvelle. Jusqu'au dimanche, il ne cessa de faire l'éloge de ce bon député, pas fier, pareil comme _moé pi toé_, qui n'oubliait jamais ses fidèles partisans. Pour des raisons différentes, son neveu n'était pas moins content de la visite annoncée. Il allait revoir son meilleur camarade de collège de Saint-Innocent, celui qui lui apportait des livres défendus qu'on lisait en cachette. Il ne se doutait pas, cependant, que cette rencontre déciderait de sa carrière.

Ce fut le père Gustin, le doyen des cochers du village, connu de dix lieues à la ronde, comme il le disait à qui voulait l'entendre, pour avoir les meilleurs chevaux du pays, qui amena les visiteurs. Le financier Boissec lui offrit une somme fabuleuse pour sa jument grise; mais _la grise_ n'était pas à vendre. Horace Boissec, jouissant d'une grande fortune, était venu aux _sucres_ parce que Marcel Lebon, directeur du _Populiste_, y accompagnait le député Vaillant: car cet homme qui s'était enrichi dans des spéculations plus ou moins avouables, avait maintenant la manie des grandeurs et le plus profond respect pour les journaux, dans lesquels il pouvait lire son nom imprimé. Le directeur du _Populiste_ était pour lui un personnage plus considérable que l'archevêque de Montréal, que le pape même, malgré qu'il fut un fervent catholique à ses heures, surtout quand une colique importune lui faisait songer à la mort et à l'enfer. Le député de Bellemarie, que l'on disait ministrable, n'était pas non plus, pour lui déplaire; et Jacques Vaillant jouissait, en même temps, à ses yeux, de l'avantage d'être le fils du futur ministre et de l'importance que lui donnait son titre de journaliste.

Il y a des esprits faits pour se comprendre, comme il y a des mentalités si différentes qu'elles ne peuvent que s'ignorer toujours ou se combattre sans cesse, et c'est de la communauté d'idées et de sentiments que naissent les amitiés sincères et durables. Voilà pourquoi Jacques Vaillant et Paul Mirot éprouvèrent une joie réciproque à se retrouver après leur sortie du collège. Abandonnant les visiteurs de marque aux civilités rustiques de l'oncle Batèche et aux minauderies naïves de la tante Zoé, qui était venue à la _cabane_ pour préparer l'omelette au lard, traditionnelle, les deux amis allèrent causer à l'écart. Ils avaient trop de choses à se dire, ils ne savaient plus par quel bout commencer. Ils s'entretinrent pendant quelques instants de propos indifférents. Puis, ils attaquèrent la grosse question de l'avenir, que l'on _résout_ toujours à son avantage quand on a vingt ans. Jacques Vaillant apprit à Paul Mirot qu'il fondait de grandes espérances sur ses succès futurs dans le journalisme. Son père désirait lui faire étudier le droit, mais des avocats il y en avait déjà trop, il en connaissait qui crevaient de faim; tandis que des journalistes sérieux, savants, aussi sincère dans l'expression de leurs opinions que redoutables par la puissance de leur plume, on n'en découvrait pas encore au Canada.

Paul Mirot l'interrompit pour lui poser une de ces questions inutiles mais qui témoignent d'un intérêt profond:

--Ainsi, le journalisme te plaît beaucoup?

--Oh! énormément.

--Tu écris des articles?

--Pas encore. Je me forme, j'apprends le métier en rédigeant des faits-divers. Mais ça viendra... Et toi, que comptes-tu faire?

--Je ne sais pas. Un jour je pense à une chose, le lendemain à une autre. Je suis un peu comme la fille du voisin qui a deux amoureux: elle ne se marie pas parce qu'elle ne sait lequel prendre. L'un est blond, l'autre est brun, elle admire le blond pour sa gentillesse, et le brun parce qu'il a l'air vigoureux.

--Tu avais toujours le premier prix de composition au collège, malgré tes mauvaises notes. Je parie que tu ferais un fameux écrivain, en passant par le journalisme. Et nous travaillerions ensemble...

--Ce serait charmant.

--Alors, si je te proposais la chose?

--J'accepterais les yeux fermés.

--C'est entendu. L'affaire est bâclée. Je vais en parler tout de suite à mon père, qui est très influent au _Populiste_, parce qu'on le désigne déjà comme successeur du ministre Troussebelle, qui se fait vieux et à Marcel Lebon, mon directeur.

Tous deux s'empressèrent de revenir auprès des époux Batèche et de leurs invités pour leur faire part du beau projet qu'ils avaient conçu.

Le député Vaillant se montra beaucoup moins enthousiaste que son fils pour la carrière de journaliste. Il conseilla même à Paul Mirot de choisir de préférence le droit ou la médecine, à défaut du génie civil pour lequel le jeune homme déclara n'avoir aucune aptitude. "Les ingénieurs sont de plus en plus demandés, il y a de la place et de l'avenir dans cette profession", affirma le député de Bellemarie. Toutefois, si Paul Mirot persistait dans sa résolution de se faire journaliste, il serait trop heureux de l'aider, son fils lui ayant souvent parlé de lui dans les termes les plus élogieux, et il avait, en outre, une dette de reconnaissance à acquitter envers son vieil ami, son fidèle partisan, le père Batèche. Ce dernier, qui assistait d'une oreille à l'entretien, tout en tisonnant son feu, se rengorgea en entendant un membre de la Chambre l'appeler son ami.

Quant à Marcel Lebon, il promit de faire ce qu'il pourrait, on verrait cela dans le temps. Dans un mois, peut-être plus tôt, peut-être plus tard, on devait augmenter le personnel de la rédaction du _Populiste_.

Le financier Boissec félicita Paul Mirot de sa bonne résolution et, rempli d'un bel enthousiasme, du reste sans danger, il prit le ciel à témoin qu'il donnerait toute sa fortune pour avoir vingt ans et manger de la misère en se faisant journaliste. Il se sentait de taille à bouleverser le monde par l'éclat de son génie. Mais, voilà, il était trop tard, il ne fallait pas y songer.

En l'écoutant, Marcel Lebon souriait dédaigneusement, et quant il eut fini sa tirade, le directeur du _Populiste_ se contenta de murmurer entre ses dents:

--Farceur, va!

Le soir arriva et le père Gustin, avec sa jument grise, vint chercher les voyageurs qui devaient retourner à Montréal par le train de sept heures. Selon l'expression de Jacques Vaillant, "l'affaire était bâclée", et ce dernier, en prenant congé de Paul Mirot, ne lui dit pas au revoir, mais à bientôt.

L'oncle Batèche était content de sa journée, la tante Zoé, ravie; cette dernière parce que ces beaux messieurs l'avaient comblée de politesse, comme si elle eut été la femme du _bailli_ de la paroisse, qu'elle jalousait quand elle la voyait se prélasser dans le plus beau banc, à l'église; et son digne époux, parce que le financier Boissec lui avait glissé dans la main en partant, un billet de dix dollars, sans compter l'honneur d'avoir reçu son député, en ami.

Mais le plus heureux des trois était assurément Paul Mirot, qui avait enfin trouvé sa voie et se demandait, avec étonnement, comment il se faisait qu'il n'y avait pas songé plus tôt. Quand on a la passion de lire comme il l'avait, comment ne pas avoir en même temps la passion d'écrire? Et cette passion ne se satisfait pas secrètement, comme une passion honteuse, inavouable. Non, il faut qu'elle se développe en plein jour, qu'on en fasse part à des milliers d'individus, et par le journal et par le livre.

Il assista, indifférent, aux propos échangés par l'oncle Batèche et la tante, sur leurs visiteurs; son esprit était déjà loin. Comme un jeune marié impatient d'emporter dans ses bras la rougissante vierge vers la couche nuptiale, pour goûter l'enchantement des troublantes découvertes, il aurait pu s'écrier, dans la satisfaction d'un désir longtemps contenu, en pénétrant dans sa chambre, sous le toit: "Enfin seuls!" Seuls, lui et sa pensée qui se livrait complaisante, dans sa nudité radieuse et juvénile, à toutes les entreprises hardies que son imagination enflammée lui suggérait.

Cette nuit-là, le sommeil fut long à venir.

II

UN DÉBUT DANS LE JOURNALISME