Part 14
Il resta à son poste, cependant, pour attendre les dépêches donnant le résultat des élections dans toute la province. Ce furent les nouvelles de Montréal que le télégraphe apporta les premières. Dans la division Saint-Jean-Baptiste, le notaire Pardevant triomphait avec une majorité de plus de mille voix. La défaite de Marcel Lebon était encore moins humiliante que celle de Prudent Poirier, défait par le mutualiste Charbonneau, de la division Sainte-Cunégonde, qui avait donné une majorité de deux mille huit cent voix au candidat ouvrier. Cette nouvelle fut une consolation pour le vaincu de Bellemarie. Au moins, un sur trois triomphait. A onze heures, le résultat final était connu. La prédiction de l'ancien ministre des terres de la couronne s'était réalisée aux trois quarts. Le gouvernement se maintenait au pouvoir, mais seulement avec une majorité de quelques sièges. Le recomptage des bulletins, les demandes en invalidation à prévoir, la défection de quelques députés passant à l'ennemi pouvait déterminer, d'un moment à l'autre la chute du ministère.
Lorsque le candidat défait, accompagné de Mirot et du secrétaire du comité vaillant, sortit de la salle pour se rendre à son hôtel, la foule entourait la demeure de Boniface Sarrasin, décorée de lanternes en papier rose, et acclamait encore le vainqueur de la journée. Les amis mêmes de Vaillant, ceux qui l'avaient suivi jusqu'à la fin, n'étaient pas les moins ardents à manifester leur joie au nouveau député. La lutte terminée, tout le monde prétendait avoir voté pour le candidat victorieux dont le front imbécile s'auréolait de gloire.
Devant ce spectacle, l'ancien ministre retrouva son énergie. Saisissant le bras du journaliste, d'une voix presque calme, il lui expliqua:
--Je ne pouvais vaincre Troussebelle et ses acolytes, car j'avais contre moi _l'Ignorance, la Sottise et la Lâcheté_, les trois plus redoutables ennemis du genre humain. Il y a près de deux mille ans le Christ, le premier de philosophes humanitaires, fut trahi et vendu par ses apôtres, abandonné de ses disciples et crucifié par son peuple qu'il voulait éclairer. Depuis ces temps anciens, le monde a subi l'influence néfaste des _Pharisiens_ et des _Judas_. Espérons qu'un jour leur règne prendra fin. Car il ne faut pas se décourager, et surtout ne jamais abandonner la lutte. Les semeurs d'idées préparent l'avenir aux générations futures. S'ils recueillent souvent la haine et la trahison en récompense de leurs peines, ils ont au moins la satisfaction, quant la mort arrive, d'avoir développé en eux la vie dans toute sa plénitude, en pensant, travaillant, aimant et souffrant. C'est pour vous, mon ami, qui êtes jeune, que je dis ces choses. Quant à moi, ma carrière politique est brisée et je suis trop vieux pour recommencer ma vie.
Le lendemain, dans le train qui les ramenait vers la métropole, Mirot constata qu'en effet, l'honorable Vaillant était devenu vieux, sinon d'âge, du moins de fatigues accumulées dans les batailles sans trêve qu'il livrait depuis quelques années contre le fanatisme, l'ignorance, la calomnie, la cupidité des exploiteurs de peuple, l'hypocrisie triomphante. Et il remarqua pour la première fois, que la chevelure du tribun avait blanchi.
En regardant ces cheveux blancs mettre de l'hiver aux tempes de l'homme qu'il admirait le plus au monde, le journaliste murmura entre ses dents:
--La voix du peuple, c'est la voix des... autres.
VIII
LA LITTÉRATURE NATIONALE
_Le Dimanche_ cessa de paraître après les élections, faute d'argent. Du reste, l'honorable Vaillant, retiré de la politique active, n'avait plus besoin de journal pour le défendre. Il venait de partir pour un long voyage à travers l'Europe, ayant besoin de repos et de distractions après avoir vu s'anéantir l'oeuvre qu'il avait édifié péniblement, au prix de longues années de travail incessant. Quant à Jacques Vaillant, à demi gagné par les cajoleries de sa femme, la séduisante Flora, il songeait à aller s'établir à New-York, où _Uncle Jack_ lui offrait une très jolie situation. Et Paul Mirot dont le talent était, quand même hautement apprécié, entra comme assistant rédacteur en chef à _l'Éteignoir_, à la condition qu'il ne signerait pas ses articles--son nom seul étant par trop compromettant--qui devaient être écrits dans l'esprit du journal. Cette condition, il l'accepta plutôt avec plaisir. Signer ses articles, il n'y tenait guère, puisqu'il était condamné jouer le rôle de machine à écrire pour gagner tout simplement sa vie.
Mirot ne consentit à cet esclavage que temporairement, se promettant d'en secouer le joug aussitôt après la publication de son livre, qui le mettrait en évidence et lui rapporterait de l'argent. Il était convaincu que ce livre, auquel il travaillait depuis près d'une année, inspiré par Simone, marquerait une époque dans l'histoire de la littérature canadienne.
Le changement qui s'était opéré dans le caractère de la jolie veuve, l'avait engagé à modifier quelque peu les derniers chapitres de son livre qui y gagnait beaucoup en vérité et en intérêt: cependant, l'auteur constatait avec chagrin et inquiétude que l'éternité du bonheur en amour est subordonné à bien des causes accidentelles et indépendantes de la volonté de l'homme et de la femme. Depuis le coup de tonnerre de Mamelmont, madame Laperle n'était plus la même. Et lorsqu'elle apprit que le misérable docteur Montretout avait osé, à la réunion électorale de Saint-Innocent, jeter sa liaison avec Mirot, comme une suprême injure, à la face de l'honorable Vaillant, elle en pleura longtemps de honte. Pourtant, elle était bien moins coupable que l'épouse de ce vil insulteur: elle n'avait trompé personne puisqu'elle était libre. Et elle essayait de se consoler en lisant ces vers de Victor Hugo:
_La foule hait cet homme et proscrit cette femme._ _Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aimé._
Cette crise sentimentale détermina, chez elle, un retour vers la piété de son enfance, dont son âme était encore imprégnée. Les craintes superstitieuses, les scrupules de son éducation première combattirent les élans de son coeur. Certains jours, elle formait le projet d'aller s'enfermer dans un couvent, afin de se purifier par la prière et la mortification. Puis, brusquement, son amour reprenait le dessus et dans les bras de l'homme aimé, elle se livrait avec toute la fougue de son tempérament passionné à la volupté terrestre. Après ces abandons venait les repentirs et alors, durant un temps plus ou moins long, sa porte restait close pour Paul dont elle redoutait la présence. Le jeune homme comprenant que son bonheur était sérieusement menacé, luttait désespérément pour reconquérir Simone toute entière; mais après la victoire succédait la défaite, et c'était toujours à recommencer.
Pour chasser la tristesse de ses trop fréquentes soirée solitaires, le jeune homme s'absorba davantage dans le travail et à la fin d'octobre son livre était terminé. Avant d'en livrer le manuscrit à l'imprimeur, il voulut connaître l'opinion de ses amis et de personnes compétentes sur la valeur de l'oeuvre. Car ce n'est pas chose facile que d'écrire un roman de plus de trois cents pages, et cela représente une somme de travail considérable, une tension d'esprit qui ne laisse aucun repos tant que le dernier mot n'est pas écrit au bas de la dernière page. Et quand on a fini, il n'y a plus qu'à recommencer. Il faut retrancher, ajouter, polir, modifier certaine situation, donner de l'élan à un personnage pour qu'il aille plus vite, en exécuter un autre que s'obstine à ne pas vouloir disparaître à temps, en rappeler un troisième qu'on avait perdu de vue. Puis, vient la correction des épreuves et l'on découvre sur la bande imprimée des phrases boiteuses, des mots que l'on jurerait ne jamais avoir écrits. Bref, le livre paraît et on n'est pas content: on voudrait avoir dit ceci plutôt que cela, on s'étonne de trouver des fautes dans le fond et dans la forme, des fautes que l'on voit comme tout le monde maintenant, et qu'on n'apercevait pas avant. C'était pourtant bien simple et on n'y a pas pensé. Le journaliste doutait de lui-même et sollicitait l'approbation d'esprits éclairés, afin de laisser le moins de prise possible à la critique malveillante dont son livre serait assurément l'objet.