Le débutant Ouvrage enrichi de nombreux dessins de Busnel, de deux dessins... et d'un portrait de l'auteur par St-Charles Roman de moeurs du journalisme et de la politique dans la province de Québec

Part 13

Chapter 133,533 wordsPublic domain

Paul Mirot, obligé de répondre à cet éloquent discours, voyant tout le monde en belle humeur, continua la plaisanterie. Il dit qu'il n'avait pas l'intention de demander au nommé Sarrasin combien il avait élevé de cochons au cours de sa brillante carrière, pas plus que de mettre en doute sa compétence dans la direction d'une basse-cour, parce que cela n'avait aucun rapport avec les devoirs d'un député, collaborant à l'administration des affaires publiques et à la confection des lois. Puis, il s'appliqua à démontrer plaisamment à ses auditeurs ce qui arriverait s'ils élisaient cet homme aussi ignorant que piètre orateur. La Chambre était déjà trop encombrée de ces nullités ne sachant remplir leur siège qu'en s'asseyant dessus, sans jamais desserrer les lèvres tout le temps que durait la session. On citait, entre autres, le fameux Prudent Poirier, le député de la division Sainte-Cunégonde, qui, au cours du dernier Parlement, n'avait jamais ouvert la bouche que pour dire à son voisin, un irlandais: _Come have a drink!_ C'est ce même député qui répondait un jour à un de ses électeurs menacé de cour d'assises, que le grand jury pouvait rendre un verdict de quatre manières différentes: _True Bill, No Bill, Buffalo Bill_ et _Automo Bill_. C'est d'une façon aussi stupide que répondrait le gros Boniface, si on lui demandait un renseignement dans un cas semblable. Et, comment supposer qu'un Sarrasin ou un Poirier, le premier bon tout au plus pour la _galette_, le second excellent pour les poires, puisse toujours voter en faveur des bonnes mesures, puisque ni l'un ni l'autre n'était en état de comprendre les projets de loi soumis à la Chambre. De tels députés sont non seulement inutiles, mais deviennent quelquefois dangereux. Et il en donna un exemple des plus récents. Le vertueux conseiller législatif dont vous avez admiré comme moi la piété, il y a un instant, dit-il, lorsqu'il était ministre, ressemblait quelque peu à ces dévotes confondant--oh! bien involontairement--leur amour de Dieu avec l'amour humain, c'est-à-dire que sa main droite, toujours levée vers le ciel, s'efforçait d'ignorer ce que faisait sa main gauche, abaissée derrière son dos et recevant des gratifications pour ses complaisances. Or, une puissante compagnie de Montréal avait chargé l'honorable Troussebelle, non sans lui avoir mis quelque chose dans la main gauche, de combattre devant la législature un projet de loi présenté par une compagnie rivale pour obtenir certains privilèges, établissant ainsi une concurrence équitable dont le public en général, et la classe ouvrière, en particulier devaient profiter. Prudent Poirier, car c'est encore du député de Sainte-Cunégonde qu'il s'agit, quand le projet de loi vint devant la Chambre, ne prêta qu'une attention fort distraite au débat qui s'en suivit, n'y comprenant rien du tout. Ce n'est que lorsque le ministre vendu s'écria, avec un beau geste d'indignation: "C'est une épée de Damoclès que l'on veut suspendre au-dessus de nos têtes", que le Poirier fut brusquement secoué de sa somnolence habituelle. Le sentiment de la conservation lui donna du courage, et regardant les statues symboliques dominant l'enceinte parlementaire, il dit, d'une voix mal assurée: "Monsieur le ministre a raison, il ne faut pas donner d'épée aux dames en glaise suspendues sur nos têtes". Ce fut un succès, toute la chambre éclata de rire. Mais Prudent Poirier représentant une division essentiellement ouvrière, vota contre l'intérêt de ses électeurs.

De tous côtés, on cria: _Hourrah pour la dame en glaise!--Hourrah pour le p'tit Mirot!--Hourrah pour notre député!_

L'honorable Troussebelle s'était réservé dix minutes de réplique, mais il lui fut impossible de se faire entendre. On l'appela _vendu_ et il dut se retirer sous les huées de la foule.

La campagne électorale débutait bien. Dans les autres paroisses du comté, l'honorable Vaillant et ses amis conservèrent l'avantage sur leur adversaires. Mais le jour de l'appel nominal des candidats à Saint-Innocent, chef-lieu du comté, il se fit un revirement d'opinion. Les professeurs du Collège où Jacques et Paul avaient fait leurs études, s'étaient déclarés ouvertement contre l'ancien ministre des Terres de la Couronne, le considérant comme un ennemi de leur maison d'éducation. De plus, la veille, qui était un dimanche, plusieurs curés des paroisses du comté de Bellemarie, du haut de la chaire, avaient parlé des oeuvres abominables et impies pervertissant la vieille Europe, et prédit des malheurs incalculables pour le Canada si les fidèles aveuglés, dédaignant les conseils de leurs sages pasteurs, votaient en faveur d'hommes perfides dissimulant sous de prétendues idées de liberté et de progrès, leur haine contre l'Église et ses institutions gardiennes de la foi et des traditions nationales des canadiens-français. Ces hommes [Illustration] ne pouvaient être que les émissaires de puissances sataniques rêvant d'enserrer dans leurs griffes immonde les descendants des héros de la Nouvelle-France, pour les plonger dans un océan de feu où il n'y aurait que pleurs et grincements de dents durant toute l'éternité. L'allusion était claire, personne ne s'y trompa. Les âmes soumises et craignant l'enfer, qui étaient pour Vaillant, se tournèrent contre lui. Ceux qui manifestèrent quelque hésitation, furent vite circonvenus par leurs pieuses épouses.

L'honorable Troussebelle et ses amis sûrs qu'ils étaient maintenant les plus forts ne mirent plus de bornes à leur fureur contre l'ancien député du comté, dont ils voulaient empêcher la réélection. Le docteur Montretout était arrivé de la veille à Saint-Innocent, chargé de munitions de guerre, c'est-à-dire de dollars puisés dans la caisse électorale mise à la disposition des amis de la bonne cause. Durant les dernier huit jours au cours desquels devait se décider le sort des candidats, il avait reçu instruction de corrompre tous ceux qui se montraient indécis dans leur choix, _sur la clôture_, selon le terme consacré. Solyme Lafarce, toujours en grande faveur au _Populiste_, l'accompagnait, ainsi qu'Antoine Débouté, embauché par _l'Éteignoir_, après avoir eu maille à partir avec Jean-Baptiste Latrimouille, à cause de son incurable paresse. La colique constante dont souffrait Débouté, ennemie irréductible de son esprit juridique, le rendait presque inoffensif. Mais il n'en était pas ainsi de Lafarce, cherchant sans cesse la sensation et le scandale.

Dans la division Saint-Jean-Baptiste, à Montréal, l'amant de coeur de la plantureuse May, avait préparé des coups pendables contre la candidature de Marcel Lebon. C'est lui, par exemple, qui eut l'idée d'expédier à tous les électeurs de la division un numéro de _La fleur de Lys_, dans lequel Pierre Ledoux fulminait contre la franc-maçonnerie, après avoir écrit au bas de l'article, au crayon bleu, le nom de l'ancien rédacteur en chef du _Populiste_, avec cette note explicative: _On dit qu'il en est_. Les cabaleurs réactionnaires, et surtout _Paladins de la Province de Québec_, prenant une part active dans cette élection, s'étaient emparés de la chose et, par ce moyen, faisaient une lâche cabale en faveur de leur vénérable ami le notaire Pardevant, payant des messes dans toutes les églises pour le succès de sa candidature.

Paul Mirot se douta tout de suite, en apercevant Lafarce dans la foule, qu'il n'était pas venu pour rien à Saint-Innocent. Il lui fallait à tout prix un compte-rendu sensationnel de l'assemblée de l'après-midi. Les évènements, qu'il aida autant qu'il put, le servirent à souhait.

Après la proclamation des candidats mis en nomination par l'officier-rapporteur, à deux heures précises, l'assemblée commença. L'honorable Vaillant, d'après les conventions acceptées de part et d'autre, devait parler le premier, ce jour-là. La noblesse de son maintien, sa parole sincère et éloquente en imposèrent quand même à la foule qui lui était en majorité hostile. Quand il se retira après avoir annoncé qu'il se réservait le privilège de répondre aux attaques de ses adversaires lorsqu'il les aurait entendues, des applaudissements assez nombreux soulignèrent ses dernières paroles.

L'honorable conseiller législatif, comme d'habitude, pontifia et rappela les enseignements de l'Église, les encycliques du Souverain Pontife sur les idées modernes. Il noircit autant qu'il put le caractère de Vaillant et lui attribua des projets diaboliques. C'était un socialiste, sinon un anarchiste, n'osant encore montrer ses couleurs. Ce qu'il ne disait pas, cet homme le pensait. Gare aux électeurs s'ils ne voulaient subir le joug du protestantisme et de l'Angleterre. Et le bon apôtre, qui ricanait dans les poils rares de sa barbe décolorée, termina sa harangue en conseillant à ses auditeurs d'aller demander au Pape ce qu'il pensait de l'ancien directeur du _Flambeau_, ce vieillard auguste, que cet homme néfaste, qui sollicitait de nouveau leurs suffrages, avait fait tant de fois pleurer.

Tout le monde trembla d'épouvante.

Lorsque Paul Mirot, répondant au boniment invariable de Boniface Sarrasin voulut, comme dans les assemblées précédentes, amuser le public au dépens du candidat des bonnes mesures, il ne rencontra que de la froideur au lieu de récolter des applaudissements. Toutes le figures demeuraient graves et inquiètes.

Les amis du candidat Sarrasin avaient réservé au docteur Montretout le côté malpropre de la discussion. Il s'acquitta consciencieusement de cette tâche. De l'honorable Vaillant, dont la vie privée état inattaquable, ne pouvant rien dire, il s'en prit à sa famille. Il parla d'abord de son fils, qui avait épousé une américaine dévergondée, une protestante sans pudeur, dont l'oncle millionnaire faisait une vie scandaleuse à New-York. Puis il fit allusion à Simone, nièce de l'ancien ministre, prétendant que de mauvais bruits couraient sur son compte, bruits auxquels n'était pas étranger le jeune journaliste, sans expérience et sans cervelle, qui combattait pour Vaillant, et qu'on venait d'entendre insulter tous les braves citoyens de Saint-Innocent, en essayant de ridiculiser l'un des leurs dans la personne de Boniface Sarrasin, le futur député du comté de Bellemarie.

Mirot, au comble de l'indignation, interrompit l'orateur en lui disant: _Taisez-vous, misérable cocu!_

Des partisans de Vaillant, dans la foule, répétèrent: _Cocu!... Cocu!!_

Sans se déconcerter, tellement il en avait l'habitude, Montretout répliqua:

--Oui, messieurs, je suis cocu, et je le sais depuis longtemps. La différence qu'il y a entre moi et ceux qui crient si fort, c'est qu'ils le sont, eux aussi, et ne le savent pas.

Pendant l'altercation qui s'en suivit, Solyme Lafarce, rédigeant ses notes sur l'estrade des orateurs, s'éclipsa.

Lorsque le calme se fut rétabli, l'honorable Vaillant voulut qualifier comme elle le méritait la conduite du docteur Montretout. Mais juste à ce moment, on vit s'avancer, en face de l'estrade, un cultivateur tenant en laisse un veau de printemps sur le dos duquel on avait écrit au pinceau trempé de goudron: _Vaillant traître à sa race_. La foule stupide et méchante à ses heures, surtout lorsqu'on exploite grossièrement ses préjugés, éclata en bravos. Le grand tribun populaire, l'homme qui avait sacrifié ses plus chers intérêts pour travailler au développement intellectuel de ses compatriotes et améliorer leur condition matérielle, pâlit sous l'insulte et se roidissant contre le dégoût qui lui montait aux lèvres, essaya de parler. Ce fut en vain. A chaque fois qu'il ouvrait la bouche, quelqu'un tirait la queue du veau qui se mettait à braire lamentablement. A la fin, des protestations d'élevèrent, des coups de poings s'échangèrent autour du veau et une mêlée générale s'ensuivit. Solyme Lafarce remontait sur l'estrade, radieux pour jour du spectacle qu'il avait sournoisement préparé, quand il se trouva face à face avec Paul Mirot qui lui sauta à la gorge en lui criant, la voix tremblante de colère: _C'est toi, ivrogne, vil souteneur, qui a fait cela!..._ Et à plusieurs reprises il le souffleta en pleine figure. Le reporter du _Populiste_ se débattit, essaya d'appeler au secours, mais son adversaire le saisit à bras-le-corps et l'envoya rouler dans la poussière.

Le soir, on envisagea froidement la situation: elle n'était pas rose. L'honorable Vaillant, profondément affecté par les événements de l'après-midi, ne conservait que peu d'espoir dans le résultat final de la lutte. Il est vrai qu'il pouvait compter sur le ferme appui d la majorité des électeurs de quelques paroisses, telles que Mamelmont, mais dans les autres paroisses il eut fallu beaucoup d'argent pour contrebalancer l'effet des servons du dimanche et de la corruption des consciences par le docteur Montretout, qui achetait les votes à n'importe quel prix. C'était du reste, une manoeuvre à laquelle l'ancien ministre n'avait jamais voulu se prêter.

Toute la méprisable et nombreuse catégorie d'électeurs pour que le mot élection veut dire bombance et argent, voyant que la lutte était chaude, s'en réjouissait. Aux élections précédentes, ces individus que les anglais qualifient de l'épithète méprisante de _suckers_, n'avaient pas eu de chance: la popularité de Vaillant était trop grande et, partant, la lutte trop inégale entre lui et ses adversaires pour que l'on en puisse tirer grand profit. Aussi se promettait-on de se rattraper, le cas échéant. C'était le moment d'agir et dans la soirée, à l'hôtel où se retiraient l'ancien député du comté et son jeune ami, tous les individus louches se présentèrent et demandèrent à parler à leur candidat. Tous protestèrent de leur dévouement et lui offrirent leurs services. Ils ne demandaient rien pour eux. Au contraire, ils étaient prêts à s'imposer les plus grands sacrifices pour battre cet imbécile de Sarrasin. Mais il y avait des petites dépenses à faire pour _l'organisation_, et l'on rencontrait des électeurs _ben_ exigeants. C'était honteux de se faire payer pour voter, mais y comprenaient pas ça. L'un conseiller municipal, avec cinquante dollars, pouvait contrôler cinquante votes. Un autre connaissait un brave homme qui demandait vingt-cinq dollars, juste la somme dont il avait besoin pour payer un billet venant échu à la Toussaint, en échange de son vote, de ceux de ses cinq fils et d'un neveu qui restait à la maison. D'autres s'offrirent sans détour, comme cabaleurs de première force, connaissant toutes les roueries du métier, prêts à tout faire, même à se parjurer au besoin. Tout ce qu'ils demandaient, c'était _une petite reconnaissance_, comme qui dirait dix, quinze, vingt-cinq ou cinquante dollars, et puis de l'argent pour acheter quelques gallons de _whisky_. Il s'en trouva de plus cupides qui ne pouvaient se déranger à moins de cent dollars.

L'honorable Vaillant les congédia tous en leur disant qu'il y verrait, qu'il n'avait pas encore prévu ces complications. Mais quand le dernier de ces écumeurs d'élection fut parti, il respira plus à l'aise, débarrassé de la présence de ces tristes individus. Il dit à Mirot, qui l'interrogeait du regard:

--Ces gens-là, malgré toutes leurs protestations de dévouement, seront bientôt chez Sarrasin, lui offrant leurs services aux mêmes conditions, puis au rabais si le commerçant de volailles refuse de se laisser tromper sur la valeur de la marchandise.

La soirée, qui fut plutôt triste, se termina par la lecture des journaux. Les nouvelles de la division Saint-Jean-Baptiste, la plus arriérée de Montréal étaient mauvaises. Le notaire Pardevant communiait tous les matins, et le public se rassemblait devant la porte de l'église pour le voir sortir, son livre de messe à la main. Il avait acquis une grande réputation de sainteté. Sa photographie, qu'il distribuait dans les familles, était placée entre la statue de Saint-Joseph et de la Vierge Marie. Et partout où son adversaire Marcel Lebon, se montrait, les jeunes _Paladins de la Province de Québec_, fidèles à leur mission de tout régénérer dans le Christ, par la calomnie et la violence, l'accablaient d'injures, le traitaient de mangeur de prêtres, l'accusaient d'être l'instrument de Vaillant le renégat. Et ceux-là même qui répudiaient ces procédés malhonnêtes, qui ne croyaient pas un mot des accusations portées contre lui, hurlaient avec les autres pour ne pas être remarqués, de crainte de s'attirer des ennuis. L'épicier tenait à vendre son fromage moisi, le marchand de nouveautés à trouver des acheteuses pour ses corsets doublés de satin, ses bas ajourés et ses pantalons à garnitures de dentelles; et, ainsi de suite, jusqu'au médecin du quartier qui se plongeait prudemment dans l'étude d'ouvrages de pathologie qu'il n'avait pas consultés depuis des années.

Quant au mutualiste Charbonneau, dans la division Sainte-Cunégonde, il fouaillait d'importance, Prudent Poirier, dévoilant au grand jour tous les méfaits de l'industriel _vert-galant_. Devant des auditoires ouvriers, il démontrait que cet homme n'était qu'un vil exploiteur de la misère humaine, encaissant des bénéfices exorbitants et payant des salaires de famine à ses employés. Il l'accusait partout d'avoir, à la suggestion de Troussebelle, voté contre l'intérêt de la classe ouvrière à la Chambre, en s'opposant à l'octroi de privilèges à une compagnie concurrente d'un monopole dont tout le monde avait souffrir. Dans cette division, plus avancée que celle de Saint-Jean-Baptiste, les _Paladins de la Province de Québec_ essayèrent, à plusieurs reprises, de se faufiler pour combattre la candidature de Charbonneau, mais ils furent à chaque fois hués et obligés de fuir devant la foule indignée et menaçante. Le candidat ouvrier, disaient les journaux, même le _Populiste_ avait de grandes chances de succès. Ses amis prétendaient qu'il battrait son adversaire par une forte majorité.

L'honorable Vaillant, en rejetant le journal qu'il venait de parcourir, dit à Mirot:

--Si je suis défait, voilà l'homme qui appuiera devant la Chambre, les réformes que j'ai proposées. Ce sont les classes ouvrières qui nous sauveront en forçant le gouvernement à donner au peuple plus de liberté et plus d'instruction.

Durant la semaine précédant le scrutin, les candidats parcoururent les différentes paroisses du comté de Bellemarie, et Vaillant et ses amis remportèrent quelques succès. Une réaction s'était faite après l'assemblée de Saint-Innocent et les électeurs, un moment ébranlés dans leurs convictions, se ralliaient autour de la candidature de leur ancien député. Les dernier jours de la bataille furent consacrés à l'organisation. L'ancien ministre visita ses comités et fut accueilli partout avec enthousiasme. Cependant, certaines figures connues manquaient ici et là, gagnées par l'argent et le _whisky_ que l'on distribuait généreusement dans les comités de l'adversaire.

La veille de l'ouverture des bureaux de votation, un numéro spécial du _Dimanche_ parut à plusieurs milliers d'exemplaires, qui furent distribués dans la comté de Bellemarie, les divisions Saint-Jean-Baptiste et Sainte-Cunégonde. Ce vaillant petit journal qui avait soutenu habilement la lutte, sous la direction de Jacques Vaillant et de Modeste Leblanc, contre les journaux hostiles aux candidats réformistes, résumait la politique proclamée par ces hommes de progrès et réduisait à néant les accusations portées contre eux par leurs adversaires.

Ce journal fut dénoncé par les réactionnaires, aux portes des églises, et des exemplaires du _Dimanche_ furent déchirés par centaines et traînés dans la boue, sous les pieds de ceux qui voulaient passer pour être plus fervents que les autres.

Tous ceux qui ont pris une part active aux élections savent que durant la nuit précédant le scrutin les cabaleurs sont sur pieds et que c'est souvent cette nuit-là que se décide le sort des candidats. On va de maison en maison réveiller les électeurs susceptibles d'être influencés par des promesses, de l'argent ou quelque bonne bouteille. Il y en a qui se vendent et se revendent deux ou trois fois entre minuit et cinq heures du matin. Pour éviter, autant que possible, les poursuites en invalidation, on emploie toutes sortes de moyens détournés de corruption. A la campagne, on achète par exemple, des oeufs à cinq dollars la douzaine, un coq se paye dix dollars et un cochon maigre vingt-cinq dollars. A la ville, on achète autre chose: il y a des femmes si coquettes et des hommes qui ont toujours quelque bibelot à vendre, quelque pièce à louer.

Le lundi, dix-huit septembre, dès neuf heures du matin, tous les bureaux de votation furent assiégés d'électeurs anxieux de jeter le plus tôt possible, dans l'urne électorale, le bulletin marqué d'une croix en faveur du candidat choisi par chacun d'eux, selon ses convictions, par influence indue ou cupidité. Dans les villes on remplaça les morts et les absents dont les noms étaient inscrits sur les listes, par des individus que l'on payait de deux à cinq dollars le vote. A la campagne, où ces procédés étaient par trop dangereux, les représentants des candidats connaissant tous les voteurs dans chaque bureau de votation, on employa d'autres moyens pour violer la loi. Des bulletins de vote furent subtilisés, des illettrés furent trompé au point de voter à l'encontre de leurs opinions. Au bureau de votation du village de Mamelmont, où le candidat Sarrasin ne pouvait compter sur un seul vote, on fit assermenter durant les deux heures précédant la clôture du scrutin, c'est-à-dire entre trois et cinq heures, tous ceux qui se présentèrent, de sorte que, vu la longueur des formalités à remplir, plusieurs citoyens obligés d'attendre leur tour pour voter, furent privés de leurs droits d'électeurs.

Par toute la province, les procédés les plus malhonnêtes furent employés, la corruption la plus effrénée régna au cours de ces élections générales auxquelles le parti réactionnaire était préparé de longue date, soutenu par les fédérations de sociétés religieuses et soi-disant patriotique, y compris les _Paladins de la Province de Québec_, association dans laquelle on avait enrôlé une multitude de jeunes gens.

A sept heures du soir, la foule se pressait devant le bureau de télégraphie de la petite gare du village de Saint-Innocent, et devant le bureau de téléphone situé à quelques pas de la gare, pour apprendre le résultat des élections. Les messages télégraphiques et téléphoniques étaient apportés au comité de l'honorable Vaillant aussitôt qu'ils arrivaient. C'était Paul Mirot que recevait ces messages et les communiquait ensuite aux amis, de moins en moins nombreux dans la salle, après chaque mauvaise nouvelle reçue. A sept heures et demie, lorsqu'on eut le résultat du vote dans toutes les paroisses du comté, Vaillant et Mirot restèrent seuls avec un jeune homme du village qui agissait, depuis le commencement de la lutte, comme secrétaire du comité de Saint-Innocent. Ce résultat était accablant. Boniface Sarrasin, commerçant de volailles, complètement détraqué depuis la retraite prêchée par les _Pères du Rédempteur_ dans sa paroisse, battait son adversaire, ancien ministre, par une majorité de plus de cinq cents voix. L'honorable Vaillant avait prévu la défaite, mais il ne s'attendait pas à un écrasement. Aussi, eut-il une seconde de défaillance morale. Une larme brilla dans son regard clair, et tendant la main à son lieutenant fidèle, il lui dit:

--Mon jeune ami, je suis bien malheureux!