Part 1
Produced by Rénald Lévesque
Il a été tiré de cet ouvrage trois cents exemplaires de luxe, numérotés de 1 à 300, et signés par l'auteur.
ARSÈNE BESSETTE
LE DÉBUTANT
Roman de moeurs du journalisme et de la politique dans la province de Québec.
OUVRAGE ENRICHI DE NOMBREUX DESSINS DE BUSNEL, DE DEUX DESSINS ET D'UN PORTRAIT DE L'AUTEUR PAR ST-CHARLES.
Ce livre n'a pas été écrit pour les petites filles.
ST-JEAN
Imprimé par la Compagnie de Publication "LE CANADA FRANÇAIS." 1914
[Manuscrit]
A mes confrères en journalisme, aux hommes publics sincères et droits, à tous ceux qui ont perdu leurs illusions, avant et en même temps que leurs cheveux, je dédie ce modeste travail.
Arsène Bessette.
St-Jean, 15 janvier 1914.
Portrait de l'auteur d'après un fusain de St-Charles. Il poursuivait alors la Chimère tout en faisant, dans les journaux, le triste métier de reporter. Cela le tenait maigre; il a engraissé depuis.
_AU LECTEUR_
_L'auteur avait d'abord songé à demander à l'un de nos hommes illustres de lui écrire une préface pour son livre. Mais il y en a trop, ça l'a découragé; il n'a pas su lequel choisir._
_Il a craint aussi la concurrence. Si on ne lisait que la préface, sans lire le livre?_
_C'est pourquoi ce modeste volume entre dans le monde sans parrain. C'est bien fait pour lui._
_L'auteur a écrit ce livre avec la plus grande sincérité, croyant faire oeuvre utile en montrant aux naïfs et à la jeunesse inexpérimentée ce qu'on leur cache avec tant de soin. Il raconte ce qu'il connaît, sans se soucier de plaire à celui-ci ou de mécontenter celui-là, par simple amour de la Vérité, cette vierge que l'on viole si souvent, qu'il faut sans cesse lui acheter une robe nouvelle._
_Ce livre, il ne pouvait l'écrire autrement, puisqu'il l'a écrit comme il le pensait. Il a fait ce qu'il croyait bien. Le lecteur le jugera comme il voudra._
A. B.
_N.B.--C'est de l'histoire d'hier que l'auteur s'est inspiré pour écrire ce roman; mais cette histoire ressemble singulièrement à celle d'aujourd'hui. Des types du monde du journalisme qu'il présente aux lecteurs, beaucoup sont disparus, mais d'autres vivent encore. Quant aux personnages politiques dont il est question, ils sont de tous les temps, depuis la Confédération des provinces du Canada, jusqu'à nos jours. Et l'espèce ne paraît pas prête de s'éteindre: elle fait constamment des petits._
I
AUX CHAMPS
L'école avait un air de fête ce matin-là: le perron avait été balayé avec soin et les vitres des fenêtres, lavées de la veille, brillaient au soleil. Dès huit heures, petits garçons et petites filles en habits des dimanches, débarbouillés et peignés comme pour aller à la messe, arrivèrent par le chemin poussiéreux et, avant d'entrer, essuyèrent leurs bottines neuves, les uns avec leurs mouchoirs, les autres plus policés, sur l'herbe bordant la route. Paul Mirot, le dernier venu, fit mine de passer tout droit, hésita un instant en apercevant l'institutrice dans la porte de l'école, qui le regardait. Comme si elle eut deviné la cause de son hésitation, mademoiselle Jobin rentra et l'enfant, soudain résolu, alla rejoindre ses camarades. Parce que l'oncle Batèche lui avait donné le poulain de la jument _breune_ et la tante Zoé promis de l'emmener en bateau à Sainte-Anne de Beaupré, il avait consenti à lire l'adresse au curé et aux commissaires d'écoles, adresse qu'il savait comme sa prière; car c'était toujours la même formule servant depuis des années à toutes les institutrices à qui on avait confié l'école. L'auteur du petit chef-d'oeuvre était un vieil instituteur, qui avait autrefois porté la soutane. On le disait très pieux, on le vénérait pour sa réputation de sainteté, et changer un mot de sa _composition_, pour ces âmes simples, paraissait sacrilège. Par mesure de prudence, cependant, l'institutrice fit relire deux fois la fameuse adresse à Paul, devant une rangée de chaises, en face de la table portant le prix destinés aux élèves. Ces chaises, la plus belle, celle du milieu, représentait monsieur le curé qui, tantôt, viendrait s'y asseoir, les autres, les commissaires et le secrétaire de la commission scolaire, le jeune notaire du village, devant lequel toutes les institutrices de la paroisse se pâmaient parce qu'il était galant, joli garçon, et qu'il _soufflait_ les réponses aux élèves embarrassés, à seule fin d'obliger ses admiratrices.
Tout était prêt. Mademoiselle Jobin fit ses dernières recommandations à ses élèves. L'horloge, accrochée au mur blanchi à la chaux, sonna neuf heures. Un roulement de voitures se fit entendre sur la route: c'était le curé et sa suite qui arrivaient.
L'institutrice avait mis sa plus belle robe et elle était vraiment séduisante avec ses grands yeux noirs et son teint pâle, la taille cambrée dans son corset, quand elle alla recevoir, sur le seuil, les représentants de l'autorité religieuse et civile. Paul, au premier rang, l'adresse roulée dans ses deux mains, la reluqua en dessous, et de la voir si gracieuse pour les autres, maintenant qu'elle le traitait avec indifférence, il se sentit bien malheureux. Tous les élèves de la classe étaient debout, lui, restait assis. Concentré en lui-même, il ne voyait pas monsieur le curé passer, majestueux, devant les rangs de la petite armée écolière au complet. Quand tout le monde fut en place, mademoiselle Jobin dut le secouer par l'épaule pour lui faire comprendre qu'il était temps de lire l'adresse ornée de rubans roses, recopiée sur une large feuille parchemin.
Paul se leva, comme poussé par un ressort, fit quelques pas en avant, hésita, puis, s'inclinant, dit: "Très digne pasteur, messieurs les commissaires..."
Que se passa-t-il, à ce moment, dans l'âme du petit homme?
L'adresse aux rubans roses roula sur le plancher, et Paul Mirot se sauva avant qu'on eut songé à l'arrêter.
--Y'a un _boute_ pour le laisser _varnailler_. J'veux pas qu'y fasse un bon à rien. On va _l'renfarmer_.
--_Evous_?
--C'est ben simple, batèche! y faut qu'y s'instruise, comme dirait son défunt père; on va _l'mette_ au collège de Saint-Innocent, là y sauront ben l'dompter.
Paul ne savait pas au juste ce que c'était qu'un collège; mais il aimait l'étude, il voulait s'instruire, la résolution prise par son tuteur, le laissa parfaitement indifférent, dans l'état de détresse où il se trouvait. La perspective de jeûner jusqu'au lendemain et de coucher dehors, le préoccupait uniquement à cette minute solennelle du retour au bercail. Sans en entendre davantage, il pénétra dans la pièce où l'oncle et la tante mangeaient sans appétit leur bol de pain trempé dans du lait, le "miton", le met favori des vieux époux. On ne lui dit rien. La tante le fit asseoir à sa place habituelle où, les yeux en même temps humides de chagrin et de satisfaction, il mangea comme un petit crevé. Puis, il s'endormit sur le bord de la table et la tante Zoé le prit dans ses bras pour le bercer.
Ce retour au foyer, par une belle nuit de fin de juin, pleine d'étoiles, Paul Mirot ne devait jamais l'oublier. Plus tard, devenu homme, il apprendrait à ses dépens combien il est difficile de faire triompher des opinions qui ne sont pas celles de tout le monde, tout en gagnant son pain quotidien, toujours lui reviendrait à l'esprit cette escapade d'enfant obéissant à l'instinct de liberté, le souvenir de son isolement pitoyable, de la faim qui lui tortura les entrailles, du grand calme de la nature en face de son désespoir, de sa course dans la nuit vers la petite lumière, là-bas, sur cette terre féconde et humide de rosée à laquelle l'oncle Batèche ne demandait qu'une forte production de betteraves, tout en cultivant autre chose.
Il ne devait pas oublier, non plus, cet orphelin privé dès l'âge le plus tendre des soins maternels, la pitié passagère de tante Zoé, pour sa détresse, et son réveil dans les bras de cette femme, dont la maigreur paraissait se gonfler quelque peu, s'animer enfin, au contact de la tête blonde de l'enfant qui reposait sur son ingrate poitrine.
Ce souvenir devait l'empêcher, plus tard, de maudire son semblable, injuste et méchant à son égard, en lui faisant comprendre que chez tout être humain réside une bonté native et secrète étouffée souvent par l'ignorance, le préjugé, le fanatisme de certaine éducation, l'intérêt mesquin et rapace, et qu'il ne s'agirait que de réformer l'état social, d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs.