Chapter 9
Je m'apprêtais à contenir de mon mieux mon air indifférent, sinon mes bâillements.
Il parla. Il était sans notes, sans papiers d'aucune sorte, et cependant il se campait--c'était visible pour tout le monde--pour en dire long.
A l'étonnement général, point d'allusions politiques.
A peine un mot flatteur au représentant, une ou deux épithètes amènes aux conseillers, les électeurs de demain! Non: une harangue privée, toute familiale, et qui commença à nous gagner par une description, en vérité fort pittoresque, de la table autour de laquelle se réunissent de sympathiques convives, de la cuisine française, des mets anciens et savoureux dont les Parisiens se désaccoutument--ceci était à mon adresse--enfin «du mérite, trop souvent méconnu, de ces femmes, humbles Vestales, dont la mission est d'entretenir la flamme indispensable, fées de l'habitation, que l'on voit paraître à peine, dissimulées, auréolées, pourrait-on dire, par le nuage odoriférant qui s'élève au-dessus du potage, du civet de lièvre ou de la fricassée de poulet...»
On souriait. D'agréables images se balançaient aux yeux des convives. On revoyait et le présent repas, et d'autres, et de ces mémorables agapes qui consolent, un moment, de bien des petites misères, et sont des points de repère dans la vie.
Tout à coup, la voix de Narcisse s'orna d'un trémolo, registre soudainement tiré, et qui, d'emblée, suscita l'attendrissement.
Alors, des lèvres chevrotantes de Narcisse on entendit des mots de cette espèce: «les innocents plaisirs du _home_...», «la contagieuse vertu de la paix chez soi», «le chant de la bouillotte au coin de l'âtre...», «l'ordre, l'économie du ménage, etc.». C'était un tableau d'intérieur très joliment brossé. Chacun se trouvait flatté dans son goût le plus intime et le plus naturel.
Mais on ne savait pas où l'orateur en voulait venir.
Graduellement, la peinture à la Chardin s'élargit et gagna en profondeur, par le moyen de glacis habilement posés. La peinture se spiritualisa, pour ainsi dire: une âme, un coeur, un esprit l'illuminèrent en dessous. Il fut d'abord question de «l'homme qu'un sort cruel a privé du cercle auguste de la famille»; il y eut un croquis de «l'infortuné célibataire», lequel nous fûmes un moment tentés de croire aussi à plaindre que Robinson dans son île. Ici une pause émouvante, les esprits demeurant attachés au sort du solitaire infortuné...
Mais un choc, un rebondissement, une claire trouée dans la nue: voici que le célibataire tout à coup était sauvé! Sauvé par qui? «Non pas par la Providence! non point par aucune des puissances de ce monde!... Non, vraiment; mais sauvé par ce que les couches profondes de la démocratie peuvent contenir de plus honorable, de plus précieux, de plus humble et de plus caché...»
«Mais qui? mais qui donc?...» faillîmes-nous dire en choeur, devenus tous bon public.
A cet instant, le futur conseiller général sembla, d'un preste mouvement de la main, vouloir faire surgir Mariette de l'ombre où elle se tenait tapie derrière une grande bringue de fille destinée à lui succéder. Sans doute avait-on un peu pensé que ce fût de la maison de notre hôte, de l'hôte lui-même et de son unique bonne qu'il pût être question, mais la profusion des images hyperboliques nous brouillait l'entendement. L'on comprit que c'était bien Mariette qui motivait cette littérature.
Son maître la nomma «le grillon du foyer». Il la nomma «la fée des cuivres, de l'argenterie et des faïences». Elle était, en outre «l'infirmière engagée pour tout le temps de la longue guerre qu'est la vie». Elle était «le génie qui préside aux piles de lin blanc des armoires» et «le bon Cerbère qui, à la porte du logis, oppose un bras inexorable à toute incursion dirigée contre le sacré labeur du maître en le cerveau de qui s'agitent les destinées de la commune!...»
Jamais l'honnête Mariette ne s'était senti projeter à telles altitudes. Elle écoutait, surprise, un peu suffoquée, ébaubie. Mais Narcisse la toucha davantage en redescendant à de petits faits précis et véridiques, extraits de l'histoire du ménage.
Son dévouement ininterrompu pendant un certain nombre d'années dont la gradation savamment décelée rendait le chiffre final plus impressionnant: «pendant dix ans! pendant quinze ans!... pendant dix-huit années accomplies!»--les imaginations frappées étaient tentées d'additionner ces chiffres et d'aboutir à «un demi-siècle de servitude»;--sa fidélité, sa probité «intégrale», son renoncement à toute joie comme à tout intérêt, toute espérance personnelle, qui faisaient «de cette modeste créature un type accompli d'altruisme, une sorte de sainte laïque, à proposer en exemple non seulement à la commune, mais à l'arrondissement, mais à la circonscription départementale, voire à la grande Patrie!»...
Ah! fichtre, voilà qui commença de l'émouvoir à fond, la pauvre vieille, et nous tous avec elle!
La bonne Mariette avait tiré de sa poche son mouchoir; la grande bringue qui lui succédait pleurait, elle, depuis le commencement du discours; l'adjoint avait dû laisser tomber son lorgnon dont les verres se mouillaient.
Mais tout ceci n'était rien encore.
Nous ne perdîmes tous complètement la tête que lorsque Narcisse, après avoir décrit le trésor qui était là, tout près de nous, sous les apparences d'une simple femme, nous jeta, dans un hoquet, le cri déchirant que provoquait, brusque comme l'éclair, le coup du destin... Ah! justes dieux, qu'était-ce? Eh bien! voilà. Le destin avait prononcé «comme aux jours de l'antique Hellas»... et exigeait «que le mortel trop heureux possesseur d'une si merveilleuse fortune, s'en séparât! oui, s'en séparât... s'en séparât sans retour! s'en séparât, hélas! quand cela? Non l'an prochain ni dans six mois, non après-demain ni demain même, non, mais aujourd'hui!...»
Aujourd'hui?... Et l'auditoire frémit.
«Aujourd'hui, messieurs, mes chers amis, ajouta la voix mourante de Narcisse; aujourd'hui, dans l'heure qui succédera à la présente, dans l'heure qui suivra le dernier repas--apprécié par vous--et dû aux soins et, j'oserai dire, au talent de l'être exceptionnel que je perds et que je vais regarder s'enfoncer dans les ténèbres incertaines et angoissantes de la nuit...»
On eût juré que le ciel venait de se déchirer, que Calchas avait redemandé le sacrifice d'Iphigénie. Nous étions tous tremblants.
Soudain, d'un grand geste inattendu, Narcisse ouvrit les bras. Il penchait un peu la tête sur l'épaule gauche; il avait l'air du Bon Pasteur.
Et il n'y eut qu'un mouvement pour précipiter vers cette étreinte offerte, la malheureuse bonne à tout faire, devenue du coup complètement stupide. Elle confondit ses larmes avec celles qui coulaient, ma foi, réellement, des yeux de son maître éloquent. Elle roula de mains en mains, de bras en bras, de pleurs en pleurs.
Le député dit, en désignant Narcisse:
«Voilà un homme qui n'est pas fier, et qui sait rendre justice au pauvre monde!»
On était si troublé qu'il ne vint à personne, sur l'heure, de demander: «Mais pourquoi quittez-vous Mariette?»
Quand Mariette eut à peu près recouvré ses sens, elle s'en alla à la cuisine en bredouillant:
«Tout de même, c'était donc vrai que Monsieur était si bon!...»
NOUS SOMMES FACHÉS AVEC HENRIETTE
_A Julien Ochsé_.
Voici comment nous nous sommes fâchés avec Henriette:
Elle tombe à la maison, un beau jour, en s'écriant: «Ah! ma chère Marthe! ah! mes bons amis, j'en apprends de belles!...»
Et aussitôt la voilà tout en larmes, et puis secouée par les sanglots pendant dix bonnes minutes. Ce qu'elle avait appris, nous nous en doutions: les journaux étaient pleins de l'affaire de son mari. Parbleu! nous savions, nous, depuis longtemps, de quoi il retournait au journal dirigé par Étienne Terrestre. Ce n'était plus seulement sous le manteau que depuis des mois on se passait les nouvelles, mais il en était question jusque dans les couloirs de la Chambre, et le Parquet allait agir. Pour personne il ne faisait doute que Terrestre fût une «pure fripouille». C'est pour nous en être aperçus, à nos dépens, que nous avions rompu avec lui avant qu'il épousât Henriette, et c'est pour la même raison que nous nous étions mis en quatre afin d'empêcher ce mariage; mais Henriette était toquée d'Étienne Terrestre; cela répond à tout. Elle nous avait toujours gardé rancune de notre opposition, et nos relations avec elle s'étaient refroidies, nos entrevues espacées; nous ne la voyions, bien entendu, que sans son cher mari.
A notre grande surprise, elle ne prend pas la peine de défendre celui qu'on accuse de toutes parts, et même, après un temps de pose, après des pleurs nouveaux, des sanglots encore, elle nous jette cet aveu:
--Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mes bons amis, je suis contente... Oui, je suis contente de ce qui arrive... Il fallait en finir, lui et moi; ça ne pouvait pas durer quinze jours de plus!...
Et, sans reprendre souffle, elle se met à nous en conter sur les traitements à elle infligés par Terrestre. Nous n'ignorions de lui que sa vie domestique, car Henriette nous avait toujours laissé entendre qu'elle était très unie à son mari. Elle nous en dit, elle nous en dit! nous ne le lui demandions certes pas...
Elle en vient à faire allusion à notre mauvaise humeur de jadis, avant le mariage; à nous prendre les mains, à nous confesser: «Mes bons amis, mes bons amis! c'est vous qui aviez raison, allez!...» Et elle répète: «Enfin, enfin, vous voyez bien que cela ne pouvait pas durer!...» Nous la couvrons de tendresses, Marthe pleure avec son ancienne amie, nous sommes franchement émus de la situation de la malheureuse. Henriette ajoute:
--Voilà plus de dix-huit mois que je cherche un motif de divorce... avouable... Je ne tiens pas à faire scandale, vous comprenez... Eh bien, après ce que je viens d'apprendre aujourd'hui, il me semble que cela va aller comme sur des roulettes... La loi ne peut pas m'obliger à demeurer la femme d'un malhonnête homme!
Là-dessus, nous causons des motifs de divorce. Celui qu'elle prétend tirer de l'affaire en cours me paraît vague, indélicat, peut-être même indécent. Mais elle ne supporte pas une hésitation, elle s'écrie:
--J'en trouverai un! Il m'en faut un! Ma décision là-dessus est irrévocable. D'ailleurs, en sortant de chez vous, je cours chez mon avoué...
Témoin d'un dessein si fermement arrêté, j'essaie de venir en aide à la pauvre femme:
--Le meilleur des motifs, Henriette, c'est, en somme, l'adultère constaté...
Elle sourit presque, non sans une pointe de fatuité, et dit:
--Ça, non!... Ça, c'est une chose que je ne peux pas lui reprocher. Ah! si seulement il avait fait ça!... Ah! si quelqu'un pouvait me prouver qu'il a fait ça, à celui-là, je lui sauterais au cou: il m'aurait rendu un fier service!...
* * * * *
Dès cette entrevue, nous étions autorisés à dire à Henriette: «Eh bien, ma pauvre amie, embrassez-nous, car nous en avons toutes les preuves, nous, que votre mari vous a trompée, et qu'il vous trompe, et il ne tiendra qu'à vous de le faire prendre en flagrant délit quand il vous plaira.» Nous ne lui avons pas dit cela. Ce n'est que bien plus tard, et quand le courroux de la jeune femme contre son mari se fut affermi, à nos yeux du moins, car on le sentait déjà vraiment établi chez elle, et tenace, ce ne fut qu'après des jours et des jours d'entretiens coeur à coeur avec elle, et pendant lesquels nous dûmes ressasser ensemble toutes les vilenies de Terrestre; elle, nous en apprenant de nouvelles chaque fois; nous, ma foi, lui contant par le menu tout ce qu'elle avait ignoré; enfin, ce ne fut qu'après avoir acquis la certitude qu'entre cette femme et son mari, tous liens étaient à jamais brisés et irréparables, que nous lâchâmes enfin la révélation qui lui apportait la délivrance tant souhaitée. Nous fîmes cela d'une façon presque joyeuse, en ayant l'air de chanter victoire.
--Henriette! ma chère Henriette, soyez tranquillisée, soyez contente, nous avons toutes les preuves en main...
--Les preuves de quoi? nous demande-t-elle, effarée.
--Mais qu'il vous a trompée, qu'il vous trompe et que vous serez libre demain!...
Elle s'assied, d'abord; elle semble n'avoir pas très bien compris; elle se passe la main sur les yeux; enfin, elle dit:
--Parlez... parlez!... racontez-moi ce que vous savez...
Nous racontons ce que nous savons et qui, d'ailleurs, est de notoriété publique. Nous nommons la personne, nous indiquons les théâtres, les restaurants où Terrestre s'affiche avec sa maîtresse, nous lui nommons celle qu'il avait avant la présente:
--Comment! comment! Henriette, il ne s'est pas trouvé quelqu'un pour vous dénoncer le coupable?...
--Si, si,--dit-elle, haletante, à demi suffoquée,--on m'a dit... on m'a dit... mais, vous allez me trouver trop bête, sans doute, je n'ai jamais pu croire... Si vous saviez!... Non, j'avais de bonnes raisons de ne pas croire... Je n'ai jamais cru cette chose...
Et la voilà en pleurs, comme le jour où elle avait appris tout le reste. Mais cette fois, ce fut pis, elle perdit bel et bien connaissance; nous dûmes envoyer chercher un médecin; nous eûmes une peur du diable! Je disais à Marthe:
--Tu comprends, elle a eu de si rudes secousses depuis quinze jours, la pauvre petite, elle est épuisée, parbleu!
Marthe me dit:
--Je crois, mon bonhomme, que nous avons tout simplement commis une de ces gaffes!...
* * * * *
Pour la première fois depuis le commencement de la période d'alarmes que traversait Henriette, elle ne vint pas nous voir le lendemain. Nous faisons prendre des nouvelles par téléphone, la femme de chambre nous répond: «Madame va bien, madame est sortie.» Le jour suivant, même jeu. Alors, nous nous tenons cois. Pendant ce temps, la déplorable affaire de son mari prend des proportions scandaleuses, tous les journaux s'en occupent, la pauvre femme, avertie maintenant, doit les lire; elle porte encore le nom de cet homme, peut-être n'ose-t-elle sortir, nous avons pitié d'elle. Marthe se décide à l'aller voir. Elle trouve une femme changée, méconnaissable, abîmée, vieillie de dix ans, une loque: «Ma pauvre amie! ma pauvre amie!...»
--Le misérable! s'écrie Henriette.
Marthe acquiesce, ayant présentes à l'esprit les nouvelles des journaux; elle fait allusion à un détail de l'affaire, mais Henriette l'interrompt:
--J'ai les preuves, moi aussi, vous savez, je les tiens... Ah! le misérable! ah! le chenapan!
Marthe croit naturellement qu'il s'agit de témoignages accablants à l'appui de la grave accusation dont on charge Terrestre; le quiproquo s'engage, ridicule et navrant, paraît-il, jusqu'à ce qu'enfin Marthe s'aperçoive qu'Henriette ne parle pas de l'affaire, ne se soucie pas de l'affaire, mais n'est indignée que de la trahison conjugale, et ne gît, là, démoralisée et prostrée, que parce qu'elle tient la preuve que son mari l'a trompée!
Huit jours durant, ç'a été une rage folle contre «le misérable». Henriette n'était pas irritée contre nous, contrairement à ce que nous avions pu craindre un moment; elle continuait à s'élever contre son mari, comme la semaine précédente, mais pour une raison nouvelle, voilà tout. Tout ce que nous avions pu dire de Terrestre jusqu'à présent, ah! bien, en vérité, c'était peu de chose. Ah! l'opinion publique pouvait s'agiter pour les malversations, chantages et pots-de-vin; il y avait un fait, un abus exorbitant, un outrage inqualifiable à la charge du nommé Terrestre: c'est qu'il avait trompé sa femme.
--Avez-vous eu à ce propos, lui demanda Marthe, une explication avec votre mari?
--Une explication!... Je vais avant tout faire constater le flagrant délit, nous causerons après.
Je me frottai les mains lorsque Marthe me rapporta son entrevue; il n'était pas mauvais qu'Henriette fût piquée à ce point, et uniquement par l'adultère de son mari, puisque c'était par là qu'elle pourrait être débarrassée de lui. Cependant, Marthe hochait la tête.
* * * * *
La constatation du flagrant délit--- car Terrestre était encore en liberté--devant avoir lieu le lendemain, nous téléphonons à la pauvre Henriette, qui doit être dans tous ses états: «Eh bien, comment ça s'est-il passé?» Une voix, un peu sèche, nous répond: «Non, non, rien de fait: j'ai eu une explication!...» et la communication est coupée. Huit jours se passent sans qu'Henriette nous donne signe de vie. Apparemment, nos soins lui sont désormais superflus. Marthe lui écrit un mot gentil, complaisant, et elle reçoit en réponse le billet suivant:
«Ma chère amie, je vous remercie vivement de votre insistance à me servir. Je croyais vous avoir répondu par téléphone que j'avais eu une explication avec Étienne. Elle m'a suffi. Elle m'a suffi à me convaincre que mon pauvre mari était partout odieusement calomnié, et elle m'a appris à me méfier désormais des amis bavards, empressés à vous apprendre ce qu'on ne leur demande pas, bref aussi zélés à détruire les ménages qu'à les empêcher de se former. HENRIETTE.»
UNE MAISON COMME IL FAUT
_A Gilbert de Voisins_.
LES FEMMES DE CHAMBRE DE MADAME ABLETTE
--Comment! chère amie, vous n'avez plus cette excellente Caroline?... Et nous qui vous jalousions pour avoir trouvé la perle!... Précisément, l'autre matin, sur la plage, c'était à qui ferait le plus grand éloge de votre maison si bien tenue: «Madame Ablette a-t-elle de la chance! Elle a une femme de chambre qu'elle peut garder: complaisante, vive, de bonne humeur, et habile couturière...» Ah! ma chère, il n'y a pas à dire, elle vous avait arrangé une robe en tussor, l'année dernière, à pareille époque! Plusieurs personnes s'y sont trompées. Entre nous, elle avait travaillé dans une grande maison de couture?... Parbleu! Je l'aurais juré! Eh bien, ma belle, cette fille-là valait son poids d'or. Et d'ailleurs, vous l'avez gardée combien?... cinq ans? Cinq ans! Qu'est-ce que je vous disais? Cette Caroline était la perle. Elle a voulu se marier, j'en suis sûre?...
--Se marier! Ah! en voilà une qui se souciait du sacrement! Savez-vous, mesdames, ce que j'ai appris de Caroline, un beau matin?... Je vous le donne en cent...
--Elle vous volait?
--Ma foi, non.
--Elle s'enivrait?
--Pas que je sache.
--... Une espionne, peut-être, au service de...
--Vous n'y êtes pas: elle découchait.
--Elle découchait!...
--Depuis cinq ans, chaque nuit que Dieu fait!
--De sorte qu'elle a manqué, un jour, son service du matin?
--Point du tout. Ah! vous ne la connaissiez guère, la sournoise! Pas de danger qu'elle se laissât prendre en défaut. Elle n'a jamais négligé son service; et, sans le secours de Georges, mon homme de peine, j'ignorerais peut-être encore à l'heure qu'il est le désordre qu'était la vie de cette fille. Vous savez quel homme précieux était ce Georges: d'une fidélité, d'un dévouement!... Marié, père de cinq enfants, il venait faire le gros et les extras à la maison, et, pendant dix-sept ans, m'a épargné la dépense d'un valet de chambre.
--Vous dites: «Ce Georges _était_, ce Georges _venait_.» Vous l'avez donc aussi perdu?
--Attendez, je vous prie, attendez pour ce qui est de Georges. Je vous disais donc qu'un beau matin, Georges, en frottant le parquet, me murmure ceci: «Je n'en aurais rien dit à Madame, mais, rapport à la propreté, Madame ferait bien de faire passer l'aspiro par la chambre de Caroline: l'architèque y a fait trois pas, pas plus tard qu'à ce matin, pour l'examen du chéneau par la tabatière: Madame verra la trace de ses chaussures dans la poussière.» Je monte à la chambre de Caroline. Je dégringole quatre à quatre chez la concierge, je lui dis:
«--Ma femme de chambre découche!»
»Indignation de la concierge:
«--Oh! Madame, ça, c'est une chose bien impossible!
»--Elle découche, je le sais...
»--Ah! du moment que Madame le sait!...»
»Et la concierge me raconte qu'avec une ponctualité de fonctionnaire, votre Caroline, une fois Monsieur, Madame et les enfants couchés, se fait tirer le cordon et ne connaît plus de maîtres... Nous voyez-vous malades, ayant besoin d'elle au milieu de la nuit?
--En fait, durant cinq ans, cela ne vous est jamais arrivé?
--Je vous trouve bonnes! Mais, outre cet inconvénient, un tel dévergondage me dégoûte. Songez, je vous prie, que j'ai un garçon qui va atteindre ses quatorze ans; songez que mon mari, somme toute, n'est pas à l'abri de la tentation, tout sérieux qu'il soit... Et Georges, un travailleur si ordonné, est-ce qu'elle n'aurait pas pu aussi bien me le débaucher? Vous savez comme sont faits les hommes: une femme avec qui ils n'ont jamais songé à mal faire, qu'ils apprennent qu'elle se commet avec le premier venu, et les voilà à ses trousses!... Non, non. Assez de cette engeance! Avant Caroline, j'avais renvoyé d'autres de ces demoiselles; j'ai traité Caroline comme ses pareilles.
--Et depuis, avez-vous eu la main heureuse?
--Dites que cette traînée m'a tout simplement porté la guigne.
»D'abord, et comme j'avais juré de ne plus loger chez moi qu'une fille honnête, je me suis adressée à ma tante de Rebecque, qui habite Cambrai. Cambrai est une ville pieuse, qui a conservé de la décence; Dieu merci, il y a encore quelques oasis, en France, où se sont réfugiées les moeurs. Ma tante de Rebecque m'envoie en effet une fille d'une moralité parfaite: elle n'était jamais sortie de l'orphelinat que pour aller aux offices; une bonne travailleuse, point maladroite de ses mains,--je ne dis pas, cela va de soi, qu'elle fût capable de me tailler un trotteur comme le faisait Caroline,--enfin qui aurait été très passable, une fois dégourdie par l'air de Paris.
»Figurez-vous qu'elle s'appelait Gudule. Jamais les enfants ni mon mari lui-même n'ont pu l'appeler Gudule sans pouffer. Il est déconcertant de voir à quel point les meilleurs d'entre nous sont esclaves de certaines puérilités. Jusque pour nos domestiques, il nous faut des noms qui ne soient pas trop démodés, et un aspect extérieur qui n'offense pas les yeux. Gudule, je le veux bien, était légèrement contrefaite et se coiffait comme une innocente: ils voulaient absolument qu'elle fût bossue et idiote! Bref, ç'a été une ligue entre mon mari et ses enfants pour faire retourner cette pauvre fille à Cambrai.
--Et d'une!...
--Comme je n'étais pas mécontente du choix qu'avait fait pour moi ma tante de Rebecque, je m'adresse à elle une seconde fois, en essayant de lui faire comprendre les motifs un peu futiles qui m'ont obligée à me priver des services de Gudule. Je lui écris: «Ma bonne tante, procurez-moi une fille de même moralité--à ceci je tiens par-dessus tout--mais de mine un peu moins ingrate...» Ma tante de Rebecque est la complaisance même; sa vie se passe à accomplir de bonnes oeuvres; elle m'écrit, courrier par courrier: «Ma chère enfant, c'est la Providence qui m'a fait mettre la main aujourd'hui sur une sainte femme qui me semble répondre exactement à tes désirs. Pour le courage et l'abnégation, elle est sans pareille, et elle est à l'épreuve de toutes les infortunes, attendu qu'elle vient de subir la pire de toutes, celle de voir rompre par la persécution la clôture de son couvent. C'était une bernardine des environs de Bayonne, dont la maison avait la curieuse spécialité de la confection du linge de femme. Monsieur l'archiprêtre de Saint-Méry, par qui elle m'est recommandée, m'avait vanté son talent de piqueuse à la machine avant que ta lettre m'apprît que ma coquette de nièce avait précisément besoin d'une femme de chambre couturière. (J'avais insisté, dans ma lettre, sur cette dernière qualité...) Quant à la mine, elle est modeste comme il convient à une religieuse si fraîchement sécularisée; mais je crois la personne apte à n'inspirer ni répugnance ni désirs malsains.»