Le dangereux jeune homme

Chapter 8

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--Mais non, ma pauvre Mathilde: tu es nerveuse, abominablement nerveuse, depuis quelque temps, et je ne peux négliger que je suis, involontairement, la cause de ton état... Je ne te reproche rien. Dis-moi seulement: est-ce que tu me permettrais de dîner?

--Comment! je t'empêche de dîner! Ah! je n'en suis plus, moi, à dîner ou à ne pas dîner...

--Tu n'as pas dîné, toi non plus, Mathilde, avoue-le? Alors viens te mettre à table avec nous.

--Ma chère maman, dit Lucie en rentrant dans la salle à manger, faisons place à la plus malheureuse des femmes...

Mathilde ne protesta pas et s'assit.

--Maintenant, raconte, dit-elle à son amie.

Et, plus que d'aliments, Mathilde se nourrit d'entendre raconter un nouvel épisode de l'existence du mari, bientôt divorcé. C'était une histoire de jeu. Le mari de Lucie n'avait que cette passion: s'il avait eu des liaisons, c'était parce que cela faisait pour ainsi dire l'accessoire inévitable du jeu; toute l'enquête le prouvait. Mais le joueur avait été entraîné dans une maison mal famée et l'on découvrait, après coup, qu'il avait failli être compromis de la façon la plus désobligeante, dans le moment que sa femme, si tranquille, le croyait à ses affaires, en province. Lucie, songeant rétrospectivement à l'époque de sa vie où se logeait ce brûlant chapitre, en avait le frisson. Et elle le communiquait autour d'elle.

C'en était fait. Mathilde était reprise plus que jamais par l'affaire Clamoret; elle renouait plus intimement que jamais avec Lucie, malgré une brouille d'une heure à peine; et, de plus, elle avait enfin un motif constaté de se méfier de son mari: il lui avait caché quelque chose; il avait souhaité la faire rompre avec son amie, sa meilleure amie. Le mobile premier de ce désir de rupture disparaissait complètement. Restait le _caractère louche_ du procédé, sans compter l'_inhumanité_ du résultat poursuivi.

VI

Henri n'eut pas de peine à se donner pour apprendre que sa femme était retournée chez Lucie. Cette fois, il se fâcha. C'était la première fois qu'il cessait de se maîtriser. Mathilde, qui criait si fort que les hommes sont des cannibales, apprit seulement, après douze ans de mariage, ce que c'est qu'un homme en colère.

Et, hantée par les récits de procédure en divorce, qu'elle happait goulûment tous les jours, elle prenait à témoin toutes les personnes de la maison, allait jusqu'à appeler un domestique pour peu que Monsieur élevât la voix.

Ces procédés, tout particulièrement, avaient le don d'exaspérer Monsieur. Le moins qu'il pût faire alors, était de prendre sa femme en pitié; et il la regardait parfois de certaine façon ou bien il lui lançait de ces mots méprisants et cinglants qui avaient, eux, le don d'exaspérer Madame.

Tous deux, en s'adressant des invectives ou se déchirant de fléchettes empoisonnées, en avaient honte devant les enfants. Et, gênés de leur tenue devant ceux-ci et ne pouvant cependant se contraindre, ils s'aigrissaient davantage et s'emportaient plus violemment.

Mathilde, contre la volonté de son mari, retournait chaque jour chez Lucie, et elle l'accompagnait parfois chez l'avoué.

Me. Vandouge était un homme agréable et fin, rompu aux façons de la clientèle féminine, parlant peu, devinant bien, très sceptique en toutes matières, convaincu seulement, à part lui, que le mariage, les trois quarts du temps, est mauvais, et que le divorce, dans la même proportion, contribue à faire d'autres mariages non meilleurs. Sceptique, bien entendu, en matière de conciliation, il faisait le possible et l'impossible pour concilier cependant, même après l'échec de la «tentative de conciliation».

Il ne manquait jamais, par exemple, l'occasion de faire observer à madame Clamoret que son mari était le type du joueur et non de l'amant.

Parfois Lucie acquiesçait et, rêveuse, elle disait:

--Il aimait tant la régularité!... A cheval sur les conventions avec cela...

--Justement, disait l'avoué: Monsieur votre mari a pratiqué toutes les règles du jeu,--c'est pour cela, entre parenthèses, qu'il a tant perdu,--les règles du jeu qui obligent, aux courses du moins, à fréquenter les femmes qu'à mon sentiment il ne recherchait pas.

Lucie, avec son sourire entendu et triste:

--Très timide avec les femmes, maître Vandouge, très timide!...

--Mieux que cela, madame: pas amateur, croyez-en mon diagnostic peut-être un peu hardi, pas amateur!...

Lucie en rougissait. Et elle confiait à son amie, une fois dehors:

--Il en a de bonnes, l'avoué, avec son «pas amateur!» Pas amateur avec toutes les femmes, c'est possible; mais je te prie de croire...

--Ça y est! faisait Mathilde: tu vas le regretter!

--Il ne s'agit pas de cela, ma petite; mais j'aime qu'on ne dise que ce qui est exact.

--Remarque, disait Mathilde un peu pincée, que maître Vandouge dit que ton mari n'est pas un amateur de femmes; il ne dit nullement qu'il ne t'ait pas aimée... Il y a une nuance.

--Je me demande si cet avoué perçoit bien la nuance. Si mon mari ne m'avait pas aimée--et aimée, ce qui s'appelle aimer--je n'aurais pas eu en lui tant de confiance...

--Voilà ce qu'Henri nomme «un raisonnement de femme». Il prétend que nous sommes dans l'erreur souvent parce que nous concluons comme tu le fais de ce que notre mari nous aime et même quelquefois nous aime trop: quand un homme aime ainsi, c'est qu'il aime l'amour...

--Eh bien! Voilà ce que j'appelle, moi, un «raisonnement d'homme», un raisonnement d'homme qui craint d'être obligé de montrer trop de zèle... Oh! je ne dis pas ça pour le tien qui ne t'a pas négligée...

--Qu'est-ce que ça prouve, qu'il ne m'ait pas négligée? Peut-être qu'il est un homme à n'en pas non plus négliger d'autres?...

--La vérité est qu'on s'y perd, et qu'en tout cela nous ne savons rien... Peut-être que la sagesse est de se dire qu'un «tiens» vaut mieux que deux «tu l'auras».

--Moi, je te dis que tu le regrettes!

--Qui ça?

--Mais ton mari! Tu le regrettes, ça saute aux yeux.

--Tu deviens folle...

--Bon, bon! Nous verrons bien. Je lui demanderai son opinion là-dessus, moi, en particulier, à maître Vandouge.

--Tu ne vas, je pense, te mettre à aller voir cet avoué en particulier?

--Pourquoi donc pas? Je connais le chemin!

VII

Mathilde téléphona à Me. Vandouge pour lui demander un rendez-vous particulier. L'avoué, persuadé qu'il s'agissait d'une entremise amicale et favorable à une conciliation entre les époux Clamoret, lui accorda le rendez-vous sur-le-champ.

--Voici ce dont il s'agit, dit Mathilde, aussitôt dans le cabinet de l'avoué: j'ai un ménage impossible, complètement impossible.

Me. Vandouge sursauta:

--Comment! vous, madame! Mais on cite votre maison comme une des rares...

--On ne voit pas à travers les murs, maître Vandouge. Ma maison est insupportable: les enfants sont témoins de scènes scandaleuses; les domestiques témoigneront...

--Incompatibilité d'humeur? fit l'avoué, s'apercevant qu'il fallait rendre la main.

--Pas précisément, dit Mathilde: il y a des faits.

--Il y a des faits! s'écria Me. Vandouge ahuri.

--Ce n'est pas sans motif sérieux, vous le pensez bien, que je me suis résolue à l'extrémité de faire surveiller mon mari...

--Oh!

--Ces manières d'agir ne sont déplacées que lorsqu'elles n'aboutissent pas. Mais, lorsqu'elles donnent un résultat?...

--Et il y a eu un résultat?

--Pas plus tard qu'hier, mon mari était chez une femme.

--Chez une femme de qui vous connaissez le nom, l'adresse?

--Je les tairai provisoirement...

--Cela va de soi. Mais monsieur votre mari a des clientes?...

--Oh! ce n'était pas une cliente! Et il n'en est pas à son coup d'essai.

--Sur quoi vous fondez-vous pour l'affirmer?

--Sur ceci. Un homme, dans la douzième année de son mariage, fait à une femme une visite clandestine: il y a chance qu'il en ait fait d'autres.

--... Visite à une femme séduisante?

--Très séduisante.

--Diable! Vous m'étonnez, madame, je l'avoue.

--Je suis étonnée, moi, bien davantage.

--Votre étonnement prouve que jusqu'ici, durant douze ans de vie conjugale, la tenue de votre mari avait été parfaite?

--Avait paru être parfaite. Mais, que sait-on, maître Vandouge? Vous en êtes averti mieux que personne: que sait-on? Lucie Clamoret aussi croyait être heureuse.

--L'affaire se présente autrement. Tout le monde, sauf madame Clamoret, savait que dans ce ménage le mari était joueur.

--Entre nous, là, maître Vandouge, les yeux dans les yeux: vous croyez que Clamoret n'est que joueur?

--J'en ai la certitude, madame, et qu'il n'a jamais montré de goût pour aucune femme.

--Mais, pour la sienne?

--Ceci est affaire entre elle et lui, et ne me regarde pas. Je constate seulement une chose, en mes entrevues avec madame votre amie...

--C'est?

--C'est qu'elle aime son mari.

--Mais il l'a mise sur la paille!

--Il a subi des entraînements fâcheux. Mais la leçon, pour lui, a été bonne. Il est jeune, intelligent, actif, habile aux affaires: il pourrait remonter les siennes... et celles de sa femme.

Mathilde parut songeuse:

--Il y a une chose qui ne s'est jamais levée entre eux comme une cloison infranchissable...

--Quoi donc?

--Des paroles. De ces paroles qu'on n'oublie jamais, qui sont plus importantes qu'amants et maîtresses, plus importantes que la ruine!...

--Je crois, en effet, savoir qu'à ce point de vue, ni l'un ni l'autre ne se sont jamais départis de leur calme.

--Tout est là, dit Mathilde.

--Je le reconnais volontiers, dit l'avoué.

--Eh bien! mon cas n'est pas le même. Quant à moi, je ne puis pas, mais absolument pas, vivre avec mon mari.

--Vous avez des enfants, madame!

--Mes enfants penseront toute leur vie aux scènes qui ont eu lieu entre leur père et moi, et me les reprocheront. Que ces disputes affreuses se renouvellent, non! maître Vandouge, non! Les enfants comprendront qu'il était plus digne que leurs parents prissent le parti de se séparer. Je suis venue vous prier de vous charger de mes intérêts...

--Réfléchissez, madame, je vous en prie; la chose est grave: réfléchissez! Veuillez temporiser une huitaine; après quoi, si vous y tenez décidément, nous recauserons.

--Nous recauserons!

VIII

Mathilde, de retour à la maison, dès qu'elle aperçut son mari, lui dit:

--J'ai prié _mon avoué_ de se charger de mes intérêts.

Henri reçut la chose en pleine figure, et, comme un boxeur exercé, ne parut sentir absolument rien. Il accrochait son chapeau à la patère, dans le vestibule, et déposait sa canne. Il passa à son cabinet de toilette avant le dîner. Puis il vint se mettre à table, très tranquillement. Le repas ne fut pas plus gai que de coutume; on échangea des propos indifférents; mais Mathilde, sous ses paroles, glissait des sous-entendus qui demandaient à être appliqués à sa situation. Comme il s'agissait avec les enfants de projets de location pour les vacances, à la montagne ou au bord de la mer, elle alla jusqu'à dire:

--Si je ne suis pas à ce moment-là près de ma mère...

Alors Henri se leva, jeta sa serviette, passa à l'antichambre et on l'entendit téléphoner. Il prononça très nettement le numéro demandé:

--Ça, dit l'un des enfants, c'est le numéro du docteur: qui c'est qui est malade?

--Tu le saurais sans doute, dit la mère, si tu ne faisais pas tant de bruit.

Mais on distinguait à présent la voix du papa dans l'antichambre, qui répétait: «Tout de suite, oui, tout de suite, s'il vous plaît.»

M. Angibault revint s'asseoir et acheva de dîner.

--C'est pour toi, demanda Mathilde, que tu as appelé le docteur?

--Non, dit Henri.

Alors Mathilde reconnut une de ces façons d'agir de son mari qu'elle appelait ses «manières à froid» et qui, depuis des années, après l'avoir effrayée tout d'abord, la faisaient souvent beaucoup rire, parce qu'elles s'exerçaient aux dépens d'autrui. Henri ne disait rien, n'avait l'air de rien, et, tout d'un trait, s'arrangeait de manière à produire un coup de théâtre.

Le domestique annonça le docteur. Monsieur dit:

--Priez-le d'entrer au fumoir.

Et il l'y rejoignit aussitôt.

On entendit sa voix sourde, monotone, un peu saccadée, deux, trois, quatre minutes durant. Le docteur avait commencé par la couper d'éclats de rire. Mais toute trace de jovialité disparut. Tout à coup la porte s'ouvrit sur la salle à manger où la mère et les enfants étaient demeurés.

--Mathilde! jeta la voix d'Henri, veux-tu venir, je te prie?

Mathilde se leva de table, mais, comprenant de quoi il s'agissait, au lieu de passer au fumoir, se dirigea du côté de sa chambre où elle s'enferma.

Henri, tenant la porte entre-bâillée, dit au docteur:

--Vous voyez, docteur: elle se dérobe!

La conversation reprit dans le fumoir entre les deux hommes. Elle dura une bonne demi-heure, Mathilde ne bougea pas. Le docteur s'en alla.

Mais dès lors la situation devint tout à fait sérieuse. Mathilde accusa son mari de la faire passer pour folle, de vouloir la faire séquestrer.

--Au moins, disait son mari, si vous voulez un motif de divorce, en voilà un! Les autres vous auraient trop fait défaut. Quant à moi, je tiens votre cas comme pathologique et il était de mon devoir de le faire constater et de vous procurer un traitement.

Mathilde prit toutes ses amies à témoin que son mari ne rêvait que de se débarrasser d'elle; et elle leur demandait sérieusement si jamais, dans sa vie, elle avait offert des traces d'aliénation mentale.

Une seule se trouva en mesure de lui répondre; ce fut Lucie, qui lui dit:

--Mais je n'ai pas attendu l'intervention de ton mari pour te faire remarquer que tu étais insensée, ma petite, oui, insensée de vouloir l'accuser alors que tu n'avais rien à lui reprocher!...

--Je n'avais rien!... je n'avais rien alors, peut-être; et encore, c'est à voir... Mais maintenant!...

--Maintenant... c'est toi qui as suscité tous les griefs dont tu te plains.

Mais Mathilde n'écoutait plus. Ainsi qu'il arrive en mainte occasion, elle oubliait complètement le commencement de l'histoire, où l'on rencontre les causes premières; elle avait d'ailleurs si peu pris garde à ce commencement, n'ayant pensé qu'à son propre cas, au moment où Lucie lui parlait du sien! et elle était butée contre le fait dernier en date, à savoir que son mari voulait qu'elle fût atteinte d'aliénation mentale.

--Tout ça est absurde, disait Lucie; rien dans ton affaire, qui ait le sens commun.

--Alors, tu te laisserais mettre, sans te rebiffer, toi, dans une maison de santé?

--Mais ton mari n'a pas envie de te mettre dans une maison de santé! Il a envie que tu restes, comme tu étais, tranquille et heureuse auprès de lui...

--Ce n'est plus possible, ma chère! il y a des faits irrémédiables; il y a les faits.

--Les faits? Mais on passe l'éponge et il n'y paraît plus.

--Tu parles comme un livre! Tout cela, c'est des choses qui se disent; mais, une fois que, pour une cause ou pour une autre, on a ouvert les yeux, tu ne te doutes pas des spectacles qui s'offrent à la vue et qui ne s'effacent pas. Je n'ai qu'à repasser ma vie à côté de mon mari depuis douze ans: mais, ma chère, il y a des centaines, il y a des milliers de points obscurs--ou trop éclatants!...--que j'avais négligés ou que je n'avais pas osé regarder en face. Je me croyais heureuse, pourquoi? Mais parce que tout le monde disait que je l'étais. A présent, je vois; je sais: Henri et moi ne faisions pas du tout bon ménage...

--Pourquoi?

--Pourquoi? Mais si je reprenais mon histoire aux débuts de notre mariage, je trouverais déjà des taches, des taches grosses comme toi et moi!...

--Lesquelles?

--Lesquelles? D'abord, sais-tu combien mon mari a eu de liaisons avant de m'épouser? Le sais-tu?

--Je ne tiens même pas à le savoir. Qu'importe le nombre? Tu savais bien que tu n'épousais pas un chérubin!...

--Oui, mais il m'avait avoué un certain nombre. Eh bien! au cours des discussions que nous avons continuellement depuis quelque temps, j'ai appris de sa propre bouche qu'il m'avait trompée...

--Depuis ton mariage?

--Non, avant. Je veux dire que le chiffre confessé par lui n'était pas exact. Et j'ai eu des noms, des noms. Veux-tu que je te les cite?

--Dire que voilà où aboutissent les querelles conjugales! à déshabiller, devant nous, de pauvres dames sans doute aujourd'hui grisonnantes, repenties et vieillissant dans les honneurs! Tu as fait de plus graves découvertes, j'imagine?

--Une année, il a fait de très mauvaises affaires; il me l'a caché; il m'a affirmé qu'il en avait fait d'excellentes; il s'est endetté pour dix ans.

--Eh bien! Il a payé ses dettes en faisant des affaires meilleures!

--Il est vrai, car c'était dans les premiers temps du mariage. Mais songe un peu au bord de quels précipices j'ai pu passer sans m'en douter; quels abîmes j'ai pu côtoyer que j'ignore encore...

--Toutes les vies sont plus ou moins accidentées: tu as près de toi un gaillard qui te tient fermement par la main, voilà ce qu'il y a de précieux dans ton cas.

--Mon cas n'est pas si simple! Il y a bien d'autres choses. Croirais-tu qu'il avait un frère dont il m'a caché l'existence!

--Un mauvais sujet, probablement.

--Non, un très brave homme, vivant dans une condition modeste...

--Ma petite, je t'arrête là: ceci n'est déjà pas si bon pour toi. Ton mari n'ignorait pas sans doute que tu es sensible aux vanités du monde...

--Et lui donc!

--Mettons qu'il y fût, lui, aussi sensible que toi; raison de plus pour que vous demeuriez ensemble.

--Ah bien! grand merci. Si je vivais huit jours de plus avec lui, j'en ferais des découvertes!...

--Allons, Mathilde, tu es d'une puérilité enfantine...

--Pourquoi ça?

--Pourquoi? D'abord, je te dirai que moi, je suis une femme qui ne peut pas comprendre le divorce...

--Tu... ne... peux... pas?... Mais qu'est-ce que tu fais depuis six semaines?

--Eh bien! oui, depuis six semaines, je cause... Je cause avec toi; je cause avec l'avoué; je m'essaie...

--Et... ça ne... réussit pas?

--Ça ne réussit pas le moins du monde.

--Je te l'avais dit: tu regrettes ton mari!

--Je ne peux pas me passer de lui.

--Eh bien! moi, ma chère Lucie, j'ai l'honneur de t'informer que je me retire ce soir au domicile de ma mère.

--Mathilde! Mathilde! réfléchis! Tu as des enfants... Et pense à mon histoire.

--Mais c'est ton histoire qui m'a poussée à faire ce que je fais!

--Vois de quelle manière elle se termine: j'avais des griefs cependant!...

--Tu veux que je n'en aie pas? Eh bien! mon histoire se terminera au rebours de la tienne. Voilà tout.

--Et c'est par analogie que tu as tout le temps raisonné!...

--C'était peut-être «raisonnement de femme» comme dirait monsieur, mon mari...

ÉLOQUENCE

_A Gaston Chérau._

En arrivant chez mon cousin Narcisse pour y passer huit jours, mon grand étonnement fut d'apprendre que la vieille bonne, Mariette, allait quitter son maître.

Ce fut elle-même qui m'annonça cette nouvelle pendant qu'elle débouclait ma valise.

«Comment! Mariette, autant me dire que votre maître fait enlever le toit de sa maison! Ah! ça, ce n'est pas lui qui renonce à vos services; je suppose?... Alors, ce serait vous, Mariette, qui auriez fait un héritage?...

--Pardi non! ce n'est pas à mon âge qu'on touche des successions, et monsieur ne croit pas non plus que j'aie fait fortune chez monsieur Narcisse!...

--Il est ordonné, le cher Narcisse; oui, c'est connu.

--Ça n'est pas à moi de prononcer le jugement de Monsieur devant un proche parent à lui, mais chacun sait que Monsieur est bien regardant...

--J'en conclus que c'est vous qui vous en allez, de votre plein gré, Mariette?

--Oui, monsieur... C'est-à-dire que c'est moi qui m'en vais et c'est lui qui me dit de m'en aller. On n'est d'accord que là-dessus. Pour tout le reste, monsieur, c'est un enfer que la maison.

--Diable! depuis quinze ans que vous vous accommodiez de la situation?...

--Dix-huit! monsieur, dix-huit ans sonnés à la Saint-Michel.

--Eh bien, saprelotte! Pendant un si long temps, vivre côte à côte en se chamaillant?...

--Ça arrive, monsieur. On est lâche à démarrer de là où l'on se trouve...

--Et moi qui jalousais le ménage de mon cousin!

--Il y a bien des choses, comme ça, qui ont l'air d'être ce qu'elles ne sont pas.

--Je vous croyais si attachée à votre maître!

--Monsieur dit bien. Et c'est les sentiments qui vous nourrissent souvent plus que le pot-au-feu! Mais, les sentiments, c'est comme les célibataires: à un certain âge, quand ça ne se marie point, ça s'aigrit... Sans dire du mal de lui, monsieur Narcisse est un fieffé égoïste... Oh! Monsieur s'occupe de sa commune, c'est entendu: il n'y en a pas un comme lui pour prendre soin de l'électeur. Mais, quand il a été élu maire, et qu'il a donné un banquet de quarante couverts, sans compter le tintouin qui a précédé, eh bien! monsieur, j'ai manqué d'en mourir de consomption: c'est moi qui avais préparé toute la boustifaille!... Tout ça pour quoi? «Et l'honneur!» que m'a dit monsieur Narcisse. Oh! bien, à présent que ça va être le conseil général, c'est pour le coup que je lui en laisserai tout l'honneur: mes vieux os ne suffiraient pas à le porter.»

Quand j'eus fait avec mon cousin Narcisse le plus succulent des repas, préparé et servi par la vieille Mariette, bonne à tout faire en la maison, quand le futur conseiller général eut allumé sa pipe, au lieu d'incliner la conversation vers les ambitions politiques, je la laissai voleter sur la béatitude que me causait un si bon dîner:

--Ah! vous en avez de la chance, vous autres, en province, de pouvoir encore manger. Quel cordon bleu tu as là!

--La vieille? fit-il, peuh!... je la remplace dans trois jours. Tiens, tu assisteras, à cette occasion, à la petite fête.

--Quoi? tu célèbres le départ de Mariette?

--Mon vieux, vois-tu, je suis excédé de Mariette. Elle est bougon, tatillon, quémandeuse, querelleuse et râleuse. Il y a trop longtemps que ça dure; je ne peux plus la supporter... Je sais tout ce que tu me diras en sa faveur. Tu la vois huit jours, et non pas dix-huit ans!... J'ai assez d'elle.

--Seras-tu soigné par une autre comme tu l'as été par elle? Je me souviens du temps où tu as eu cette maladie...

--Je me porte bien, dit Narcisse, sur un ton qui coupait toute réplique. Je me sépare de Mariette.

--Bon! bon! Tu es juge de la situation.

Il ajouta, en se radoucissant:

--Mais, attendu qu'il y a dix-huit ans que cette femme est à mon service, attendu l'importance qu'on accorde dans les petits pays aux moindres choses qui ont eu un peu de durée, à cette séparation je mettrai des formes. Je ne veux pas m'exposer à ce que l'on m'accuse d'ingratitude!...

--Je comprends... Mais il faut vraiment que tu en aies d'elle jusque-là, pour assumer la charge de lui payer une rente en te privant de services si précieux!

Narcisse n'eut pas l'air, lui, de très bien me comprendre:

--Une rente, une rente, dit-il, là n'est pas la question. Mariette, d'abord, est une sentimentale. Nous sommes tous des sentimentaux. Je t'ai parlé d'une petite fête; cela signifie que je ne vais pas, parbleu! jeter cette femme à la porte comme un chien.

--Alors? fis-je, anxieux de ce qu'il allait trouver pour pallier la difficulté.

--Alors... Alors, voilà... Je réunis après-demain mon député, mon adjoint et quasiment tout mon conseil municipal, à déjeuner. Tu seras là. Et, si tu trouves que Mariette est bonne cuisinière, tu me diras ce que tu penses, d'autre part, d'un petit plat de ma façon.

Il y avait là de quoi m'intriguer, d'autant plus que je sentais une réelle animosité entre le maître et la servante. Hors de moi, cela va sans dire, tout soupçon que Narcisse, qui est un galant homme, pût profiter de la présence chez lui de quelques autorités locales pour jouer quelque tour à une respectable vieille femme!

Mais, que me promettait-il donc comme régal, à ce déjeuner impatiemment attendu?

A ce déjeuner rien d'insolite.

Le député, l'adjoint, les conseillers municipaux furent exactement ce que je pouvais présumer d'eux, et le dernier repas confectionné par Mariette ne comporta pas non plus de surprise: il était délicieux.

Mais, au dessert, mon cousin Narcisse se leva.

Il allait parler. Paroles de candidat.