Chapter 7
Malheureuse, sans doute, parce qu'elle prenait une part très vive au désastre éprouvé par son amie, plus malheureuse probablement parce qu'elle était encore sous le coup de l'inconcevable et désolante surprise dont le temps avait déjà émoussé les pointes pour la patiente principale; mais malheureuse surtout, comme on l'a déjà pu voir, parce que, dès les premières nouvelles de l'infortune de Lucie, elle avait imaginé une infortune pareille pour elle-même.
Mathilde demeura abîmée, incapable de se livrer à aucune occupation; elle renonça à un thé où elle était priée, à des courses, pourtant utiles, qu'elle devait faire pour les enfants. Elle s'assit à son petit bureau, ordonna qu'on ne vînt la déranger sous aucun prétexte; et, comme elle en avait coutume dans les occasions où il y avait à réfléchir, elle prit une plume et du papier, car elle avait toujours cru, et ceci depuis son enfance, qu'avec une plume et du papier on supplée à l'inconvénient du tumulte des pensées, on fait de l'ordre, on met les choses en place.
Une fois armée de sa plume et penchée sur le papier, elle inscrivait des primo, des secundo, des tertio, suivis de traits violents, accompagnés de signes de convention, étranges et cabalistiques, par le moyen desquels elle croyait dissimuler l'expression de sa pensée aux yeux d'un indiscret, et par lesquels, en réalité, elle se dissimulait à elle-même l'imprécision de sa pensée.
Une croix, deux barres parallèles, une croix de saint André; les mêmes signes doublés par des parallèles, se compliquant de points semés à l'extrémité des lignes ou au creux des angles; des étoiles, des circonférences, des carrés, des triangles; un chevauchement de toutes ces figures; parfois des initiales, un mot abrégé, une date, le nom d'un mois, d'un des jours de la semaine, etc... tout cela formait des points de repère entre lesquels la pensée fiévreuse traçait les arabesques les plus fantasques. Tel jour, Henri lui avait dit tel mot; tel jour, tel autre qu'elle n'avait pas compris parfaitement; il était sorti à telle heure: pourquoi? Le déjeuner en ville qu'il avait prétexté était-il vérifiable? S'en informer; remarquer si le déjeuner se renouvelait ou non, si un tel qui y assistait lui avait parlé de ce repas, si ce monsieur avait affecté de ne pas lui en parler. S'enquérir aussi de la conduite d'un tel. Était-ce un homme sur qui l'on pouvait faire foi? Ne serait-ce pas, au contraire, un compère complaisant dont Henri pouvait user? On conçoit l'étendue de la divagation et l'importance du supplice! Quand une feuille de papier était noircie de signaux, la pauvre femme oubliait la valeur conventionnelle de chacun d'eux; elle se perdait dans le chemin d'un signe à l'autre; elle restait là devant, les yeux hagards, et, tout à coup, d'un mouvement d'impatience, elle saisissait la feuille, et la chiffonnait ou la déchirait en minimes morceaux. Et parce qu'elle n'avait abouti à rien, parce qu'elle n'était pas arrivée à établir la moindre probabilité d'un geste douteux de la part de son mari, elle doutait de lui davantage, accusant sa propre impuissance à partir d'un fait et à en déduire les conséquences logiques ou les développements vraisemblables.
L'honnête et irréprochable Henri trouvait, ce soir-là, à l'heure du dîner, sa femme dans un état inquiétant. Jamais il n'avait vu à Mathilde pareille figure. Que lui était-il arrivé? S'il eût eu quelque disposition à faire comme elle, quel beau jeu pour échafauder le plan d'un roman dont sa femme eût été l'héroïne! Mais il ne doutait pas plus de sa femme qu'il n'avait de raison de douter de lui-même, et il voulait à toute force envoyer chercher leur ami, le docteur Cuvier.
--Tu es fou! s'écriait Mathilde, je ne suis pas malade. Veux-tu que je prenne ma température? Je suis nerveuse, voilà, tout. Cela peut arriver à une femme, surtout à une femme qui a entendu ce que Lucie lui a raconté tantôt...
--Qu'est-ce que Lucie t'a raconté tantôt?
Et Mathilde de reprendre le récit des malheurs de Lucie, mais de le reprendre sur un ton acrimonieux, rendu âpre par un ressentiment non dissimulé contre la race des hommes, enfin, d'en marteler la tête de son mari tout comme s'il eût été, lui, responsable de tout ce qu'avait commis le mari de Lucie.
--Tu ne t'indignes pas? s'écriait Mathilde, à peine commencée son histoire.
--Je savais, dit tranquillement Henri, que Clamoret jouait aux courses et qu'il désirait que sa femme ne le sût pas.
--Ah! il te mettait dans ses confidences! Tu dois savoir bien d'autres choses encore: il est sans doute inutile que je continue; tu pourrais poursuivre toi-même...
--Sans grande chance de me tromper, je pourrais te dire qu'allant aux courses, en cachette de sa femme, il n'y devait pas passer sa journée comme un ours et sans y fréquenter le monde des courses qui comprend des hommes et des femmes du meilleur monde, comme on dit, des spécialistes aussi, qu'on retrouve dans les bars avec toute une clientèle féminine...
--Comment sais-tu ça?
--Mais, ma bonne amie, comme je sais qu'il passe des automobiles à fond de train dans la rue ou comme je sais que les Halles s'emplissent la nuit de denrées afin que les marchands et les ménagères puissent s'y approvisionner le matin. Il y a des choses que tout le monde sait.
--Pourquoi n'en parles-tu jamais?
--Parce que cela ne m'intéresse pas particulièrement ou, si tu veux, parce qu'il me semble que tu n'as pas jusqu'à présent éprouvé un attrait extrême pour ce genre de conversation.
--Je vois que tes motifs de ne pas parler de cela ne sont pas très nets. Mais en ce qui concerne Clamoret, pourquoi ne m'avoir pas dit ce qu'il faisait?
--Parce que tu l'aurais aussitôt répété à sa femme et qu'un homme qui reçoit une confidence se croit tenu de la garder pour lui.
--Mais tout le monde savait la conduite de Clamoret!
--Raison de plus pour considérer comme superflu de lui donner plus de publicité.
--Cependant, si Lucie avait été avertie plus tôt, elle ne serait sans doute pas réduite à la misère aujourd'hui.
--Remarque que je ne sais, personnellement, aucun détail concernant les façons d'agir de Clamoret. J'ai dit seulement ce que je tiens de lui-même, à savoir qu'il allait aux courses et qu'il souhaitait que Lucie n'en fût pas informée. Le reste, je le supposais; étais-je autorisé à dire à Lucie:
«--Votre mari doit aller dans les bars et y nouer de mauvaises connaissances?»
--Est-ce que tu sais ce que c'est, toi, que ces bars?
--Mais, certainement.
--Tu as l'aplomb de me dire cela! Tu y passes la nuit, je suis sûre?
--Oui, Mathilde, toutes les fois que tu as le sommeil profond.
--Tu ris, tu ris; tu te fiches de moi; n'empêche que c'est terrible pour une femme de penser que son mari est la nuit là-bas.
--Mais ce qui est consolant pour une femme, c'est de penser que son mari ne peut, à la fois, dormir à côté d'elle et être «là-bas».
--Oui, mais Lucie?
--Je ne te dis pas que Lucie ait de la chance. Mais tu viens m'accuser comme si j'étais l'auteur de sa mésaventure!
--Veux-tu que je te dise le fond de ma pensée? Je crois que tous, tant que vous êtes, les hommes, vous ne valez pas la corde pour vous pendre...
--Ce que je vois de plus certain, dit le sage Henri Angibault, c'est qu'entre hommes comme entre femmes, comme entre membres d'un groupe petit ou grand, il y a une solidarité que nous oublions trop facilement. Nous devrions veiller à la conduite de nos amis comme à celle de nos filles...
--Choisissez au moins vos amis!
--Je me permettrai de te faire remarquer que c'est toi qui es, depuis dix ans, l'amie de Lucie; qu'elle a épousé Clamoret alors que nous avions déjà un enfant, et que si j'avais fait mine de ne pas fréquenter son mari, j'en aurais pris pour mon humeur capricieuse!...
--Tu aurais dû deviner ce qu'il était.
--Mais, je l'ai vu tout de suite tel qu'il est.
--Supposer que je sois incapable de me taire, même si l'on m'en prie, c'est manquer de confiance en moi... ou croire en mon imbécillité...
--Appelle les choses du nom qu'il te plaira; mais reconnais, toi, que j'avais mes raisons.
--Oh! il est facile de se retrancher derrière des raisons...
--Comme en toute querelle entre homme et femme, il y a en effet des raisons que ni l'un ni l'autre ne comprennent.
III
Pour la première fois, depuis douze années de vie commune, on entendit le ton s'élever chez les Angibault. Ce ton s'enfla, et, en même temps, il s'aigrit. Il passait, dans la maison, des rafales, un vent de tempête contenant en suspens des petits grêlons qui cinglent le visage. Les gens n'en revenaient pas. Le bruit se répandit à l'office que, sans doute, Monsieur avait fait de mauvaises affaires. Pendant des jours, d'un accord tacite, chacun des deux époux écartait le sujet de Lucie; mais alors c'était à propos de bottes qu'on se querellait. Quand on a un sujet de se quereller, qu'importe le vrai sujet de la querelle? Et puis, Mathilde ne pouvait, décemment, éviter d'aller voir son amie malheureuse. Elle y allait même de bon coeur, sans penser jamais aux retentissements que les malheurs de son amie avaient en elle, mais, au contraire, éprouvant un besoin de venir, elle aussi, confier des peines à un coeur compatissant. Et, dans ces confidences, de femme à femme, inconsciemment, elle exagérait.
Lucie d'abord fut stupéfaite: comment! il y avait de la discorde en un pareil ménage!
--Peux-tu croire, Lucie, que quelqu'un y échappe? Dans les ménages, ce qu'il y a parfois de bon, c'est le silence: les deux partenaires jouent sans parler; ou l'un des deux joue, tout au moins, et l'on en conclut que ça va bien...
--Comment as-tu pu, avec moi, garder le silence si longtemps?
--Je ne t'aurais jamais parlé si des événements trop forts ne t'avaient pas obligée, toi, à me faire tes confidences. Tu te taisais bien, toi aussi, avant la grande explosion!
--Mais, ma chère petite, moi, je me taisais parce que je n'avais rien à dire.
--Ah bien! alors, tu peux te flatter d'en avoir eu une chance!
--Mais enfin quoi? ma pauvre Mathilde. Que reproches-tu sérieusement à ton mari?
Mathilde, de la meilleure foi du monde, poussait un soupir, et son regard semblait offensé par la vision d'un passé lourd d'opprobre:
--Henri, vois-tu, passe pour un caractère réservé: il y a en lui de la sournoiserie. Tu me diras que c'est une tare professionnelle, l'habitude qu'ont ces hommes qui sont dans les affaires de garder pour eux toute une importante partie de leur vie; ils ne savent plus où commencer quand il s'agit de raconter leur histoire... Je me dis parfois que si j'avais épousé un artiste, un homme de lettres, par exemple, eh bien! comme leurs histoires peuvent être intéressantes pour nous, peut-être me les aurait-il racontées...
--Ah! ah! ah! Mathilde, tu me fais rire.
--Pourquoi?
--Parce qu'un artiste, un homme de lettres a mille occasions d'avoir des histoires qui, tout intéressantes qu'elles puissent être, sont précisément de celles qu'on ne raconte pas à sa femme. Ton mari est architecte; il est dans ses ateliers, dans ses chantiers; évidemment, il ne va pas te raser avec des devis, des procès, des prix de main-d'oeuvre, ou de béton armé!
--Aussi, je te le répète, ne me dit-il rien du tout.
--Ce n'est pas forcément de la sournoiserie.
--C'en est, parce que j'ai vu, nombre de fois, à son oeil...
--Qu'est-ce que tu as vu à son oeil?
--Oh! mille et une choses que je connais bien: des traces de fatigue d'abord...
--Mathilde! Mais ces messieurs ont quelquefois des travaux éreintants; s'ils ne se plaignent pas; si, en rentrant, ils sont tout de même prêts à endosser leur habit, à sortir avec nous pour dîner en ville, aller au théâtre ou recevoir chez eux, ça peut être héroïque, sais-tu?
--Oui, défends-les. Ça te va bien, ma chérie! Tu as en ce moment un genre d'héroïsme, toi, qui consiste à ne pas vouloir à tout prix que je sois à plaindre comme toi...
--Mais, ma pauvre Mathilde, je ne fais aucun effort, je n'ai aucun mérite, je te prie de le croire. Je ne te vois pas à plaindre, quoi que tu dises...
--Bon, bon!... patience!... Qui vivra verra.
--On dirait que tu cherches des arguments pour me convaincre et que tu ne les trouves pas. Tu es comme un juge d'instruction en présence d'un présumé coupable, et qui, avant de connaître l'individu, penche du côté de la culpabilité.
Mathilde sourit, malignement et tristement:
--Oui, oui, dit-elle, je penche... en effet.
Et elle penchait!
Chaque jour elle arrivait chez Lucie, prétextant de ne pas pouvoir attendre la visite de son amie tant elle était inquiète du sort de la femme de cet indigne Clamoret et de la marche des événements concernant Lucie; événements réels, ceux-là: examen de la situation de fortune, commencement de la procédure en divorce, etc. Lucie s'était réfugiée chez madame Lagrainée sa mère: événement incontestable, encore, celui-là. Mathilde arrivait, empressée, comme on va chez un malade. Et, aussitôt posées les premières questions, par un brusque détour nullement feint, nullement cherché non plus, et presque à propos, tant nous avons l'habitude de nous servir de l'analogie dans la conversation, Mathilde glissait, comme par une pente naturelle et inévitable, glissait à la propre instruction qu'elle menait chez elle, sans le secours d'aucun homme de loi, encore, et qui avait abouti, chaque jour, à la découverte de quelque méfait du malheureux et innocent Henri!
Lucie, quoique ayant sujet de s'impatienter, la laissait aller, heureuse, après tout, d'avoir près d'elle une amie très sincèrement dévouée, confuse d'ailleurs aussi, puisqu'elle reconnaissait qu'elle-même avait semé le germe de la manie dont Mathilde était à présent atteinte. Et, après avoir résumé en deux ou trois points, les progrès de sa situation personnelle, elle était tout oreilles pour la pauvre Mathilde, lui prodiguant les objections, dénichant dans les recoins de sa cervelle pourtant bien fatiguée des motifs propres à détruire les sujets d'alarme. Les rôles étaient renversés: c'était elle désormais, la consolatrice.
IV
Lucie était désormais la consolatrice, mais Mathilde continuait à se rendre chaque jour chez Lucie comme à une mission de dévouement. Elle n'hésitait pas à croire sa présence et ses soins indispensables à Lucie, tant la présence et les soins de Lucie lui étaient devenus indispensables à elle.
Et il était vrai qu'elle s'alimentait près de Lucie des motifs de tourment dont elle avait, à présent, l'impérieux besoin. Mathilde était d'imagination un peu courte; et quand, à part soi, elle se demandait les méfaits qu'avait bien pu commettre Henri, elle se heurtait trop souvent pour sa frénésie à un casier judicaire d'une blancheur immaculée. Elle avait beau scruter le présent et le passé, elle ne découvrait pas un fait contre Henri à qui elle ne cessait de faire les scènes les plus déplorables.
Henri avait supporté ces épreuves jusqu'ici, avec le calme d'un homme de sang-froid, d'abord, et, en outre, d'un homme qui a pour lui le témoignage de sa conscience. Il était aussi fort intelligent, et il avait rapidement compris la nature du phénomène qui produisait de tels soulèvements dans son intérieur.
Un beau jour, il demanda par lettre un rendez-vous à Lucie Clamoret, et, à l'heure qu'elle voulut bien lui fixer, il se rendit à l'appartement qu'elle occupait chez sa mère.
--Ma chère amie, lui dit-il, je ne viens vous apporter, moi, malheureusement, aucun secours moral: vous ne doutez pas que je ne prenne part, de tout coeur, à votre malheur; hélas! une part d'autant plus vive que vous avez un malheur d'une nature particulière: il déteint!
Lucie ne put s'empêcher de sourire, en lui serrant affectueusement la main:
--Il déteint! Je ne m'en aperçois que trop, dit-elle. Je passe une bonne partie de mes journées à essayer d'effacer les taches que ma situation produit sur la vôtre; mais, qu'y puis-je? Ma situation se noircit de plus en plus, et Mathilde est toujours là, exposée au contact!...
--C'est précisément, dit Henri, ce que je voudrais éviter: Mathilde vous importune, j'en suis sûr, c'est ce qui résulte de plus clair des visites qu'elle vous fait...
--Elle est bien gentille, elle a bon coeur: si elle prenait moins part à mes ennuis, peut-être ne s'imaginerait-elle pas qu'ils sont les siens.
--Elle le croit si bien, dit Henri, que pour peu que cela continue, mon ménage à moi est fichu.
--Mais, vous n'avez rien à vous reprocher!
--Ce qui est dans l'imagination a plus d'importance que ce qui est dans les faits. Un fait peut être démenti et toute sa trace effacée; ce qu'un cerveau a construit de toutes pièces laisse toujours des fondations, un plan souterrain indestructible.
--Très bien. Mais comment écarter Mathilde?
--Mais, dites-lui qu'elle vous assomme!
--Voyons, mon cher ami, soyez raisonnable.
--Racontez-lui que le médecin vous ordonne le repos absolu, vous interdit de penser à vos affaires... et à celles des autres...
--Elle trouvera le moyen de s'informer ailleurs de mes affaires; elle recueillera des renseignements faux qu'elle grossira faute de confiance dans les témoignages, et l'inconvénient pour vous ne sera que plus grand.
--Nous verrons, dit Henri; tout au moins serez-vous dispensée, vous, accablée de soucis, de prodiguer vos soins à une malade imaginaire.
--Vous me donnez l'autorisation d'écarter Mathilde?
--Si l'autorité existait encore de nos jours à la disposition du mari, je vous en donnerais l'ordre. Admettons que je vous en prie instamment.
--Bien, dit Lucie, je m'arrangerai; j'essaierai...
V
Lorsque Mathilde se présenta, l'après-midi du même jour, chez son amie, elle était visiblement agitée.
--Bonjour, ma bonne Mathilde, dit Lucie.
--Bonjour.
--Ah ça! mais qu'as-tu?
--Ce que j'ai? Je vais te le dire. Tu as reçu ce matin la visite de mon mari?
--Oui, pourquoi pas?
--Parce qu'il ne m'a pas dit qu'il était venu chez toi.
--Alors, comment le sais-tu?
Mathilde parut embarrassée.
--Enfin, dit-elle, tu vois que je le sais.
--Oh! Mathilde, tu fais surveiller ton mari!...
--Et tu vois que ce n'est pas inutilement.
--Si, parce que je t'aurais aussi bien dit moi-même qu'il était venu.
--Voilà ce dont je n'aurai pas la preuve. En tout cas, lui, il m'a caché la visite qu'il t'a faite; il avait sans doute un motif.
--Le motif qu'il avait devait être bien simple, ma chère Mathilde: ton mari s'inquiète à juste titre de l'agitation où il te voit. Il est venu m'en faire part. Il tient à la paix de son ménage. Il est désolé. Il est, au fond, furieux contre moi, ou du moins contre mon ménage qui est cause du désordre introduit dans le sien. Tu as le mari le plus désireux de tranquillité qui soit, Mathilde: de quoi te plains-tu?
--Il m'a caché la visite qu'il t'a faite; que ne me cache-t-il pas?
--Ton mari ne m'a même pas demandé le secret quant à la visite qu'il m'a faite. S'il ne t'a pas parlé de sa démarche, il est bien probable que c'est tout bonnement afin de conserver la paix durant son déjeuner. Peut-être n'avez-vous pas parlé de moi ce matin; et si vous aviez parlé de moi, tu aurais enfourché ton dada...
--«Mon dada!» Lucie, je t'interdis de plaisanter quand il s'agit de choses pareilles: tu me vois assez à plaindre, je suppose!
--Oui, ma pauvre Mathilde, je te plains de tout mon coeur.
--Ah! ce n'est pas malheureux!
--Dis donc, pendant que nous y sommes: tu as contracté complaisamment l'habitude de venir ici me consoler, sans doute parce que tu avais jugé que c'était moi qui étais à plaindre. Si c'est toi, à présent, veux-tu que nous changions de rôle? J'irai te voir à mon tour, quand mon avoué et les mille petits tracas que ma situation me cause m'en laisseront le loisir...
--Je crois comprendre que tu me mets à la porte?...
--Mais non, Mathilde! Je prends au sérieux tes malheurs, comme tu le désires; et je m'offre à te rendre ce que tu as fait pour moi.
--Ah! tu es bien comme mon mari, toi, par exemple: on ne sait fichtre pas si vous vous moquez du monde ou bien non. Vous auriez fait très bon ménage... Allons! c'est entendu, je te quitte: c'est moi qui attendrai ta visite.
--C'est entendu, Mathilde, à bientôt!
Mathilde, une fois en bas, se considéra comme l'épave la plus lamentable que roulât le flot des rues de Paris. Elle avait complètement oublié les misères de Lucie qui racontait les faits sans se plaindre; et elle se demandait de la meilleure foi du monde: «Qu'ai-je fait, Seigneur, pour me trouver en un pareil désarroi?» Elle promenait des yeux hagards et, tout à coup, se demandait: «Qu'est-ce qui m'est arrivé?»
Le soir, à table, elle dit à son mari:
--Sais-tu ce qui m'est arrivé aujourd'hui?
--Pas grand'chose, je parie.
--En effet. Cependant, j'ai été jetée à la rue par madame Clamoret.
--Si tu l'embêtes autant que ceux à qui tu parles d'elle!...
--Cette raison n'aurait pas suffi, car elle ne m'avait jamais fait sentir jusqu'à présent que je «l'embêtais» comme tu dis si bien. Mais quelqu'un s'est avisé de lui en donner le conseil...
--Non!... Le chenapan!...
--Personne ne pouvait mieux qualifier que toi celui qui a accompli ce beau coup. Permets-moi de te féliciter.
Henri ne se troubla pas. Il crut que Lucie l'avait vendu.
--Elle est un peu rosse, fit-il, de t'avoir dit que j'étais allé la voir, attendu que c'est pour son bien autant que pour le nôtre que j'ai fait cette démarche: tu te démoralises auprès de Lucie, ma chère amie; tu la fatigues, elle, au lieu de la secourir, c'est certain; quant à ce qu'il en résulte, ici, tu le vois: la vie est devenue impossible. Je n'ai à me reprocher ni ma visite à Lucie ni d'avoir prié ton amie de t'éloigner par tous les moyens.
Mathilde fulmina. Elle se leva de table en jetant sa serviette, au grand ébahissement des enfants et des domestiques. Non seulement pareille chose n'était jamais arrivée, mais nul n'avait vu l'apparence de l'ordre sérieusement troublée chez les Angibault, toute querelle, depuis les quelques semaines qu'une querelle était devenue possible, ne donnant son éclat que dans le privé.
--Je n'ai plus de mari, plus d'amie!... murmurait Mathilde d'une voix étouffée, en se retirant.
Et, se retirant, elle ne savait plus où aller, parce qu'il ne lui était de sa vie, arrivé de quitter la table, seule et en de pareilles conditions; elle allait d'instinct vers sa chambre, mais elle s'arrêta dès le salon, à la pensée que peut-être on l'y viendrait rejoindre. Elle se retirait, non pour être seule, mais pour produire un éclat et, en pareil cas, rien n'est pénible comme d'être condamnée précisément à la solitude discrètement muette. Le désordre de ses idées, d'ailleurs, était complet. Comme elle s'échouait, sur un divan, une clarté se fit soudain dans son esprit: «Mais Lucie ne m'a traitée ainsi que sur l'ordre de mon mari!» Elle pouvait donc reprendre Lucie, s'expliquer avec elle en lui parlant de l'odieuse tyrannie d'Henri. Si elle n'avait plus de mari, peut-être lui restait-il une amie.
La voilà aussitôt debout, courant à sa chambre, se chapeautant, se chaussant; et la voilà dans la rue hélant un taxi pour se faire conduire chez Lucie.
Lucie est à table avec madame Lagrainée, sa mère. On lui annonce madame Angibault. Lucie fronce les sourcils, mais elle est d'une infatigable complaisance; elle abandonne son repas afin de ne pas faire attendre Mathilde, et va la trouver au salon.
Scène d'attendrissement. Mathilde se précipite dans ses bras:
--Je t'en voulais, Lucie, mais je sais à présent que mon mari seul est coupable; c'est lui qui a exigé que tu te montres aussi dure avec moi. Lucie, Lucie! félicite-toi: tu vas divorcer, tu vas être à l'abri des hommes; ce sont des cannibales!
--Il y a des cannibales parmi eux, Mathilde; mais nous sommes, nous, parfois bien agaçantes...
--Bon! Je suis sûre que tu reviens à ton mari depuis que tu ne le vois plus...
--Je ne reviens pas à mon mari. J'ai encore appris aujourd'hui des détails sur sa vie qui sont à faire dresser les cheveux.
--Dis-moi, Lucie, est-ce que, franchement, tu me trouves avec toi si agaçante?
Lucie sourit: