Le dangereux jeune homme

Chapter 4

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Non seulement il était riche, et pour avoir fait d'excellentes affaires, mais il était entouré du respect de sa commune pour n'avoir jamais agi en toutes choses qu'avec la plus parfaite probité. Non pourtant qu'il n'eût vécu en un temps où cette vertu était rare; non que les occasions ne se fussent offertes à lui de décupler sa fortune, à la fois dans les terrains et dans les draps! Mais il disait volontiers: «Quand ma fille aurait huit cent mille francs de dot au lieu de deux, et un père taré: elle n'en serait pas plus avancée.»

M. Cantonnier, rentrant chez lui, plaça la pièce sur la cheminée en disant: «Je me serai laissé glisser une pièce fausse, hier, au chef-lieu; il faut la mettre de côté, comme curiosité...»

La bonne l'interrompit aussitôt: «Que Monsieur me confie ça: je l'aurai bien vite fait passer!»

--Mélanie, fit M. Cantonnier, je vous croyais plus honnête fille... J'ai commis la sottise de me laisser refaire de quarante sous; n'en parlons plus; mais je défends à quiconque vit sous mon toit, de jamais frustrer son prochain, fût-ce de cinquante centimes. Celui qui trompe pour une petite somme, trompera pour une grosse et pour n'importe quoi.

Madame Cantonnier donna grandement raison à son mari, de qui l'impeccable intégrité l'avait de tout temps rendue fière, et elle mit la pièce en plomb dans un tiroir du secrétaire, en compagnie de ces menus objets sans utilité et sans nom que trouvent les héritiers dans les vieux meubles de famille. Les deux époux s'assirent à table avec leur fille unique Cécile.

Et la tristesse qui affligeait depuis deux jours la famille, parce qu'une «présentation» avait encore échoué, se trouva quelque peu atténuée par la profession de foi éclatante et sincèrement émue du scrupuleux papa.

Objet de la plus pure tendresse de ses parents, Cécile venait de dépasser de cinq ans sa majorité sans se pouvoir marier, malgré sa dot, et causait par là à papa et à maman grand chagrin, car ni l'un ni l'autre de ces bonnes gens ne songeait au bonheur égoïste de conserver près de soi la chère enfant, et tous deux savaient que le seul bonheur possible pour le commun des mortels est d'avoir fait comme tout le monde.

Pour la première fois, M. Cantonnier parla de conduire la jeune fille aux bains de mer. Il pensait, sans toutefois l'exprimer, que l'on trouve à la rigueur dans ces agglomérations improvisées et artificielles ce qui ne s'offre pas toujours dans le milieu régional.

--C'est juste, opina madame Cantonnier, et ce ne serait pas une mauvaise idée; mais pour aller aux Sables ou à La Baule, il me semble indispensable que Cécile soit «habillée».

--Qu'appelles-tu «habillée»? demanda le père.

--J'entends que nous ne pouvons pas dans ces stations, toujours un peu cosmopolites, avoir l'air d'arriver de Chaussigny-sur-Euze...

M. Cantonnier réfléchit. Puisqu'on abordait le chapitre de la toilette, il avait lui aussi une idée à suggérer.

Elle était d'un ordre plus délicat et la formule n'en vint pas aisément à ses lèvres. Il voulait la tourner avec élégance et n'y réussit pas:

--Il y a aussi dit-il, la question de la dent...

Oui bien! il y avait la question de la dent. Faute de se décider à aller à temps «au chef-lieu», on avait laissé, hélas! s'altérer, dans la bouche de Cécile, la première molaire, à gauche; et, faute d'un dentiste compétent ou suffisamment adroit, ladite molaire avait été non pas soignée mais arrachée. Quand Cécile souriait, quand elle parlait même, la brèche était visible.

En son for intérieur, M. Cantonnier pensait que cette disgrâce physique était pour beaucoup dans l'échec de la présentation dernière, et peut-être des précédentes!... «Des disgrâces physiques, ta fille en a bien d'autres!» lui soufflait la vérité qui nous parle intérieurement. Cécile, il le fallait reconnaître, était peu avantagée du côté de la poitrine, et ses cheveux, secs et pauvres, lui eussent nui franchement sans le secours des «postiches», qui sont tout à fait admis. La vanité paternelle n'aveuglait pas non plus M. Cantonnier au point qu'il pût oublier qu'on n'avait réussi à enseigner à Cécile aucune vertu domestique. Elle était désordonnée, étourdie, indifférente, ignorait le prix des denrées comme les mille détails du ménage, comme l'orthographe et le piano.

M. Cantonnier chassait ces réalités démoralisantes, étant tout entier, pour le moment, au voyage de Paris, que rendait nécessaire la «question de la dent» et qui devait évidemment précéder la saison des bains de mer. Le chirurgien américain, consulté sur «la question», déplora l'état de la bouche de Cécile et dit que deux autres «extractions» étaient indispensables pour une mise en état. Il expliqua qu'il jetterait un «bridge» et que les apparences seraient sauvegardées. La maman s'effara: Cécile devrait-elle avouer cet appareil à son futur mari? «A son mari, s'il s'en aperçoit, Cécile n'aura rien à cacher, dit M. Cantonnier; à son _futur_, elle peut se dispenser de la déclaration: qui est-ce qui n'apporte avec soi quelque défaut? Il en est de plus graves...»

Lorsque Cécile eut de l'or plein la bouche et les dents éblouissantes, son papa la priait à tout propos de sourire, et il la contemplait avec satisfaction.

On se fit aussi habiller, pendant qu'on se trouvait à Paris. Et Cécile porta des corsages un peu «bouffants» pour remédier à l'inconvénient du buste trop peu garni.

Vint ensuite l'été, et l'on partit pour La Baule, plage récemment mise à la mode.

Nombre de jeunes gens séjournaient à l'hôtel, avec qui l'on eut tôt fait connaissance. En un clin d'oeil, M. Cantonnier avait jugé et mis à part ceux avec qui une liaison pouvait être fructueuse. Pour les promenades, les parties en commun reçurent l'approbation du père de famille; mais il était hésitant encore quant au bain. Et il dit confidentiellement à sa femme:

--Souviens-toi que le docteur, en consentant, d'ailleurs de mauvaise grâce, à la mer, nous a conseillé une extrême prudence... Il n'y a que deux ans et demi, songes-y, que le poumon de ta fille est cicatrisé...

Et la maman songeait en effet, en frémissant, à cette alerte terrible qui, quelques années auparavant, avait secoué la famille, alerte que l'on s'efforçait d'oublier, que l'on taisait soigneusement.

--Son poumon! par-dessus le marché, dit-elle.

--Chut! fit M. Cantonnier.

Mais, durant qu'il parcourait solitairement les rues de La Baule, l'attention de M. Cantonnier fut attirée, un beau matin, par un étalage d'objets singuliers. Ils étaient faits de gazes bleu céleste ou rosâtre, affectaient l'apparence de corsets impondérables dont les protubérances, nettement hémisphériques, étaient soutenues par de fines baleines inapparentes et légères: seins aériens, gorges de fées. Et parmi les objets singuliers, sur un pupitre à musique, s'étalait un carton portant en lettres capitales:

ANGÉLIQUE ARMADA

_créatrice de_

L'INSOUPÇONNABLE

_(Modèle déposé)_

Sans barguigner, le père de Cécile entra, choisit, ne lésina pas sur le prix, et emporta deux spécimens de l'_Insoupçonnable_, créé par Angélique Armada.

--Un pour la ville, l'hôtel, la promenade, sous le «bouffant», dit-il à sa femme, en rentrant; et à présent, si tu tiens à faire prendre des bains à ta fille, étant donné le costume que l'on porte aujourd'hui, tâche qu'elle s'adapte la seconde paire et vous ait l'air d'être un peu là!...

--Mais...

--Voulez-vous marier votre fille, madame Cantonnier, oui ou non?

LA NIAISERIE

_A Jacques Boulenger._

--Et surtout, Emma, s'il est une chose contre quoi je tienne à te mettre en garde et que j'ose même t'interdire d'une manière absolue, c'est de te laisser lire dans la main. Cette manie de vouloir connaître l'avenir autrement qu'en le préparant soi-même par toutes les mesures qui, à mon avis, forcent la destinée, est lâche, est imbécile; personnellement, je la trouve répugnante: elle me met hors de moi. Sans compter que cette prétendue science est de la niaiserie. Vois-tu bien, ma petite, le seul malheur que l'on doive redouter, c'est celui qui est causé par la bêtise humaine, par notre propre stupidité.

--Comment se fait-il, Eugène, que tu t'échauffes à ce point-là contre ce qui n'est, de ton propre aveu, que de la niaiserie?

--Parce qu'il y a des quantités de gens qui prennent cette niaiserie au sérieux, et que cela peut suffire à troubler un cerveau, à bouleverser une famille!... Suppose qu'une chiromancienne, cartomancienne, somnambule ou autre toquée du même acabit, t'annonce ta mort prochaine!...

--Oh! il paraît que l'on n'annonce les choses désagréables que sur demande expresse...

--Suppose qu'on t'annonce que tu seras bientôt veuve!... Dame! la pythonisse ne sait pas toujours si c'est une chose désagréable... Eh bien, ça te donnerait des inquiétudes, je te fais l'honneur de le croire, et moi, je ne m'en cache pas, ça m'embêterait.

--Ce qui prouve, mon bonhomme, que tu y crois tout comme les autres!

Eugène était un homme corpulent, sanguin, d'un naturel très bon, mais d'humeur violente, et, pendant de nombreuses années, Emma, qui l'aimait beaucoup, trembla que son mari ne s'aperçût qu'elle avait transgressé une volonté si impérieusement exprimée dès les premiers temps du mariage. Elle s'était laissé lire dans la main. Elle s'était laissé lire dans la main une première fois, Eugène étant de l'autre côté de la cloison et n'ayant que la porte du fumoir à ouvrir pour être témoin de l'insubordination! Mais, après le dîner, quand les pauvres femmes entre elles n'ont plus rien à dire, allez donc perdre l'occasion d'employer des minutes trop longues! Pendant dix ans, quinze ans, vingt ans, elle s'était laissé lire dans la main, sans que rien de fâcheux en fût survenu; sans qu'Eugène même, qui, à la vérité, avait d'autres chats à fouetter, étant à la tête de vastes entreprises, eût eu connaissance de cette pratique devenue de plus en plus à la mode et qu'il continuait d'abhorrer avec un croissant dégoût.

Oh! ce qu'on lisait, d'ordinaire, dans la main d'Emma, était tellement innocent!... Une ligne de coeur sans un accroc, une ligne de vie excellente; la moins bonne de toutes était la ligne de tête, assez pauvre, lui démontrait-on, ce qui ne la flattait pas; on lui comptait trois enfants sur le bord de la main: elle en avait eu deux, un fils militaire, une fille récemment mariée, tous deux bien grands aujourd'hui pour espérer ou redouter un petit frère, mais elle en avait porté un jusqu'au cinquième mois, ce qui pouvait compléter le compte; elle ne présentait pas le triangle de l'adultère, et il était vrai qu'elle était demeurée constamment fidèle, du moins quant à l'amour, à son gros cher Eugène.

Un beau soir, à souper, Eugène étant à Londres, une petite femme noiraude, aux cheveux crépus, portant un nom de torero, qu'elle connaissait d'une heure à peine, lui annonça sans sourciller que son mari serait décédé avant l'année révolue.

Pan! ça y était. Emma ne prit pas, bien entendu, sur le moment, l'horoscope au tragique; elle fit bon visage à la gitane; elle sourit même en se répétant une des expressions d'Eugène, lorsqu'il flétrissait l'art des diseurs d'aventure: «C'est de la niaiserie.» Cependant, seule dans la voiture qui la ramenait à la maison, songeant que son mari traversait le lendemain la Manche, elle se sentit glacée et ne put dormir de la nuit.

Eugène fit la traversée sans naufrage, mais trouva à son arrivée chez lui une femme méconnaissable qui lui affirma qu'elle ne le laisserait pas retourner en Angleterre, comme il semblait en prendre l'habitude, et qu'elle ne voulait sous aucun prétexte se séparer de lui.

--Dans ce cas-là, tu m'accompagneras, ma bonne! Je viens d'engager toute ma fortune, une partie de la dot de Juliette et les quatre sous de son mari, dans une affaire nouvelle, considérable, et qui exige mes soins personnels: ce n'est pas l'occasion pour moi de commencer à me négliger!

--Je ne t'accompagnerai pas en Angleterre, et tu n'iras pas! La fortune, la fortune, je m'en moque: ta santé, mon ami, avant tout. D'ailleurs, tout le monde me le dit: «Votre mari est un homme qui a trop travaillé.»

--Il fallait me faire cette remarque il y a six semaines, avant que je donne ma signature... Personne ne m'a jamais laissé supposer qu'on me trouvait digne de prendre ma retraite... J'ai cinquante-cinq ans, une santé de fer... Quand me suis-je plaint? Ai-je eu, à ta connaissance, seulement besoin d'un médecin?

--Besoin d'un médecin ou non, tu en verras un! J'ai déjà fait avertir le docteur Le Puy; il vaut mieux prévenir le mal qu'y remédier.

Bon gré mal gré, Eugène dut recevoir la visite du docteur Le Puy qui l'examina de fond en comble, lui interdit l'alcool, les viandes noires, le café, le surmenage intellectuel comme les excès de toute nature, et l'engagea fort à surveiller de près sa tension artérielle. D'une telle fragilité de sa personne et de tant de précautions indispensables, Eugène demeura frappé, et il perdit cette insolente assurance et cette confiance en soi qui avaient fait sa force.

Le régime du blanc de poulet et de l'eau claire, la privation de sa tasse de café et de son petit verre de cognac l'assombrirent, le diminuèrent en peu de temps, d'une manière sensible. Tout le monde à la maison le remarquait; des étrangers même en hasardèrent l'observation. Juliette, tendrement attachée à son père, s'alarma tout à coup et dit à son mari:

--Écoute, Gustave, je suis bien tourmentée; maman, j'en suis sûre, ne s'aperçoit de rien; mais mon pauvre papa file un mauvais coton.

--Je parlerai doucement à ta mère, dit Gustave. Toi, ne va pas te monter la tête: dans l'état où tu es, tu en sais les inconvénients...

Gustave dit à sa belle-mère qu'il arrivait une chose très ennuyeuse, que Juliette s'était mise à s'inquiéter de la santé de son père et que, vu son état...

Emma, démoralisée, leva les bras au ciel:

--J'allais précisément recourir à vous, dit-elle, j'hésitais à cause de l'état de Juliette, mais puisque de ce côté-là le premier mal est fait, il faut que nous nous liguions, Juliette, vous et moi, pour soustraire mon pauvre ami au danger qui le menace; à toute force empêchons-le de faire la traversée...

--La traversée?... quel rapport?...

--Malheureux! dit Emma, vous ne savez pas!... Je ne devrais pas parler... Mais, au point où nous en sommes, il vaut mieux tout vous dire: vous ne vous doutez pas d'où je sors, telle que vous me voyez?... Non! Vous chercheriez pendant quatre ans, vous ne le devineriez pas. Je sors de chez une femme qui, une loupe à la main, devant la flamme d'une bougie, voit l'avenir se dérouler aussi nettement que les images du cinéma...

Gustave éclata de rire.

--Oui, oui, moquez-vous! Sans doute le procédé a quelque chose de disgracieux et de vulgaire, mais lorsque vous aurez appris qu'au travers de cette lentille et dans la flamme d'une bougie achetée par moi chez Potin, cette femme, à qui je suis aussi inconnue que le loup blanc, a vu, entendez-vous, a vu point par point ce que m'avait prédit, il y a deux mois, une Espagnole, ce qui m'avait été confirmé par madame Sixte, que vous connaissez et ne soupçonnerez pas d'imposture, par le mage Maxence, par la célèbre cartomancienne Slyva...

--Ah ça! mais vous passez votre vie chez les sorcières!...

--Je voudrais vous voir, vous, beau sceptique! si le premier venu vous avait annoncé un malheur!... «Avant l'année révolue», voilà les paroles, entendez-vous bien. Et toutes, et le mage lui-même, ont employé la même expression... Et la femme à la bougie, elle, a vu le geste suprême: le bras vivement ramené vers la bouche grimaçante, puis écarté tout à coup, et la tête piquant de l'avant... le geste de la natation, vous l'avez reconnu. Pour moi, c'est clair comme le soleil qui luit: la traversée par un brouillard intense, un abordage, le bateau coupé, Eugène fait un effort pour nager, il se débat et s'engloutit... C'est horrible, mon cher Gustave, et voilà le destin!

Gustave, se tenant les côtes, revint chez lui tout heureux de pouvoir tranquilliser sa femme.

--Juliette! dit-il, tout s'explique: ta mère est folle, folle à lier, et c'est elle qui fiche la venette à ton pauvre papa. Elle consulte les tireuses de cartes, les nécromanciens, le marc de café!...

Juliette ne riait pas. Elle dit:

--Eh! bien, eh! bien?...

--Eh! bien, parbleu, ce sont les charlatans qui lui ont monté la tête, et c'est ton père qui en subit le contre-coup sans qu'il s'en doute. Par bonheur il ne s'en doute pas, car si le bruit de ces pratiques venait jamais jusqu'à lui, quelle scène, mes amis!... Jusqu'ici ça n'est que burlesque.

--Mais qu'a-t-on prédit à maman? Tu es là qui parles!... Je ne te demande pas tes réflexions à toi...

--On lui a prédit des insanités!... Ces gens-là devraient être enfermés... C'est une opinion que j'ai entendu maintes fois émettre par ton père. Ah! il avait joliment raison!

--Des insanités, dis-tu, mais lesquelles?...

--Oh! mon Dieu, il n'y a pas de mystère, tu n'es pas assez bête, toi, pour prendre ces choses-là au sérieux: qu'avant l'année révolue, ton père...

--Ah! mon Dieu!

--Qu'est-ce qu'il y a?

--On me l'a annoncé à moi aussi!... On me l'a lu dans la main... dans les cartes, dans le marc de café!...

--A toi aussi!... Mille millions de tonnerres de D...! Que le diable emporte les femmes!

Et Gustave n'eut que le temps de se précipiter pour empêcher que la tête de Juliette ne portât contre le parquet. La jeune femme, enceinte de six mois, était prise d'une syncope.

Juliette ne se remit de sa syncope que pour retomber dans une angoisse que ne firent qu'aggraver les épanchements confidentiels avec la mère, touchant l'extraordinaire coïncidence des prédictions. Joignez la sombre humeur de Gustave! Joignez la somme des ménagements, des précautions, des cachotteries, nécessaires pour épargner au pauvre papa et le coup que pourrait lui porter l'indisposition de Juliette, et celui, plus redoutable encore, que lui porterait sans nul doute la cause de cette indisposition, s'il venait à l'apprendre! Et il fallait, de surcroît, l'empêcher d'aller à Londres!

Les choses se chargèrent elles-mêmes de mettre obstacle à ce voyage. Juliette fit une fausse couche la veille même du jour où devait s'embarquer son père; elle fut à deux doigts de la mort et demeura trois semaines dans un état désespéré.

Lorsqu'elle se trouva enfin hors de danger, son père avoua que le voyage de Londres, manqué, représentait pour lui une perte sèche de trois cent quatre-vingt mille francs, le quart de sa fortune: il fournissait la démonstration de la catastrophe à qui voulait l'entendre. Toute exagération admise, il ne resta pas moins inconsolable d'avoir raté une belle affaire, et, d'autre part, d'avoir subi cet autre désastre familial qui--on sait ce que sont ces maudits accidents-là--le privait peut-être à jamais d'un petit-fils.

Par une chance relative, du moins ignorait-il toujours le premier motif d'un si cruel enchevêtrement de circonstances. Et l'année fatidique courait à son terme. La mère, la fille, le gendre lui-même, impuissant devant la passion de crédulité de ces femmes, aspiraient à cette fin d'année comme à la levée d'un siège par une horde étrangère.

Le 31 décembre arriva, et passa. Les douze coups de minuit tintèrent. La terre ne trembla pas, et Eugène ronflait paisiblement. Le cap fatal était doublé.

Alors ce fut la réaction débridée. Au diable les sinistres augures! fini, ah! bien fini, le cauchemar idiot! Avait-on été assez bête! Ah! certes, oui, Eugène avait de tout temps eu raison de s'élever contre de telles inepties!

--Je le confesse, disait Emma, avec bonhomie, je suis une sotte; d'ailleurs, c'est écrit en toutes lettres, on me l'a dit vingt fois, sur ma ligne de tête...

--Ah! prenez garde, disait son gendre, vous allez me faire croire qu'il y a quelque chose de sérieux dans les lignes de la main!...

Emma invita une dizaine d'amis à venir partager la galette des rois. Juliette était rétablie, et il s'agissait de ragaillardir le papa qui pleurait ses trois cent quatre-vingt mille francs, son petit-fils, sa santé affadie, les derniers mois écoulés au milieu d'une loufoquerie dépassant l'entendement humain, le papa qui, enfin, demeurait tout seul à ne pas savoir les raisons que tous avaient de changer de visage.

La fête fut en effet brillante. Le papa mangea abondamment et but sec, ce qu'on ne l'avait laissé faire depuis longtemps. Emma, toute à la joie, communiquait, à la dérobée, son bonheur autour d'elle. Vint le moment, c'était inévitable, où il lui fallut à tout prix le faire partager à son cher mari. Franchement, elle ne pouvait plus se taire, il fallait qu'Eugène connut ses transes pour s'associer à son allégresse, et d'ailleurs pour qu'il osât recommencer demain à manger, à boire, à vivre comme il avait fait pendant cinquante-cinq ans, sans inconvénient, voire à aller à Londres pour ses affaires. Elle fit un signe. Toute la table, haletante, garda le silence.

--Voilà, il faut que je te dise, Eugène, je m'étais laissé lire dans la main...

Eugène au premier mot, comprenant tout ce qui s'était passé depuis trois mois, devint pourpre, et une colère, une colère propre à l'homme, une colère qui monte soudain du fond profané de la raison virile, l'étrangla. Il porta la main à son faux-col, comme pour faire sauter le bouton, puis rejeta horizontalement, comme un nageur, son bras inutile, sa lèvre se retroussa aux deux commissures, sur les dents canines, et il tomba, frappé de congestion.

OH! NE CHANTE PAS!

_A Francis de Miomandre._

Lorsque Valentin venait voir sa fiancée,--c'est-à-dire tous les jours,--il n'était reçu ni comme un étranger ni comme un ami. Ayant été l'un et l'autre successivement, avant la livraison du «solitaire», il se rendait parfaitement compte de la différence. C'est en la qualité d'étranger qu'il avait été le mieux accueilli. Point de prévenances qu'on ne manifestât alors au beau jeune homme, nouveau venu chez les Renaudière; que de sourires et que de grâces de la part des parents et de la jeune fille! et avec quelle satisfaction on prononçait son nom en présentant aux familiers «le baron Bois-Jérôme!»

Introduit, à l'ancienneté, parmi le choeur de ces intimes, Valentin Bois-Jérôme était demeuré l'un quelconque de ceux-ci, très à l'aise dans la maison, retenu fréquemment à dîner, jouant, devisant et dansant avec la plus grande liberté. Mais, ayant demandé la main de Lucy Renaudière, et les accordailles accomplies, du jour au lendemain tout avait changé, et un protocole, surgi tout à coup, dans une famille d'allures si aisées, réglait désormais la moindre action, le plus menu geste, comme si la gerbe envoyée par Valentin et placée chaque jour sur le piano, répandait et insinuait avec son parfum des moeurs nouvelles.

Tout d'abord, madame Renaudière, à un moment donné, faisait transporter la gerbe, du piano sur un guéridon, ensuite ouvrir le piano; et Lucy était invitée à chanter.

Nul ne se souvenait d'avoir auparavant entendu chanter Lucy. Mais elle avait désormais un professeur, fameux, qui venait le matin, et une répétitrice, l'après-midi. Madame Renaudière, de qui on ignorait le talent, accompagnait.

Les jeux étaient interrompus, les gais propos, le badinage, les puériles folies si agréables jadis, tenus pour déplacés, voire inconvenants; la conversation prenait, d'elle-même ou du seul parfum répandu par la gerbe, un tour plus châtié; il ne semblait étonnant à personne que l'on s'ennuyât un peu: on traversait un état transitoire; on était visiblement en attente; en attente de quoi? du mariage, cela va sans dire, mais, immédiatement, en attente du moment où la fiancée chanterait.

Et la fiancée chantait.