Chapter 3
»A peine madame des Noullis avait-elle reçu le renfort de son mari, de sa belle-soeur ou de son cousin, elle redevenait avec moi coquette, mais d'une coquetterie que j'estimais regrettable en tant qu'elle était, d'une part, excessive en vérité, et, d'autre part, sans but. Cette femme n'allait-elle pas, un de ces jours, me demander de m'accompagner au musée? Je fus autorisé à le croire. Comme elle ne s'y décidait point, ce fut moi qui lui en osai faire publiquement la proposition. Surprise, explosion, scandale! La belle-soeur ébaubie; le mari riant jaune; la dame elle-même empourprée, et pudique tout de bon. Le cousin seul demeurait impassible. Mais, en choeur, les quatre fossiles m'accusèrent de faire montre d'une immoralité «babylonienne». Cependant les aguichements de madame des Noullis à mon endroit déconcertaient le cynique débauché que l'on voulait que je fusse. Beaucoup de puérilité, en somme, comme vous voyez; un peu de ridicule aussi; mais, messieurs, quelle femme!...
»La vie presque commune avec la provinciale tribu n'était pas très aisée, car si mon idole, tout en m'attirant, me repoussait, elle aboutissait, par son manège, à rendre des Noullis ombrageux. Un exemple: j'avais pris le parti, non pas tout désintéressé, de me rendre, seul, au musée, durant les heures trop chaudes. Madame des Noullis ne vint jamais au musée, cela va de soi; mais elle ne consentit pas une fois à monter en voiture pour le _Prater_, entre cinq et six, avant que je ne fusse rentré à l'hôtel et en état de faire la classique promenade viennoise avec la tribu. Tout exprès, je me mettais en retard; je me faisais attendre. On m'attendait. La tribu enrageait; madame des Noullis piétinait. J'arrivais, d'un pas lent; j'affrontais allégrement l'impatience générale: n'étais-je pas le monsieur sans qui madame des Noullis refusait d'aller au _Prater_?
»Remarquez que la question de la promenade au _Prater_ s'aggravait du fait qu'en mon absence une seule voiture eût suffi. A cause de moi, deux voitures étaient nécessaires. Et il y avait dispute quotidienne, avant de monter, touchant la répartition des personnes, dispute qui se terminait non moins régulièrement par loger M. des Noullis et sa laide soeur dans un carrosse, madame des Noullis, son cousin et moi dans un autre.
»La famille me maudissait; mais celle qui consentait à se dire mon _flirt_ tenait bon; et, comme aucun des trois autres membres ne se fût privé d'elle, l'on en passait finalement par le caprice de la belle. Le frère et la soeur dévoraient leur dépit dans leur voiture à deux chevaux, et m'envoyaient à tous les diables. Vous m'entendez bien. Or, quand nous nous trouvions tous réunis, soit chez un pâtissier, soit au restaurant, de quoi supposez-vous qu'il était question? Mais du retour vers la mère patrie avec moi, du retour imminent, d'ailleurs, du long parcours en automobile, dont on fixait les étapes, soit dans le Tyrol, soit en Bavière, soit en Alsace-Lorraine, en me consultant bénévolement, et avec déférence, sur chaque halte, attendu qu'il semblait inconcevable que ce retour pût s'effectuer sans mon aide!
»Un soir, au Kahlenberg, une colline dominant la ville, où nous allions dîner pour goûter un peu d'air, je me trouvai accoudé auprès de madame des Noullis à une balustrade rustique. Des Tziganes jouaient derrière nous, furieusement, à briser leurs chanterelles. La nuit était superbe; la famille quasi écartée. Je fis à l'objet de mes amours une solennelle déclaration. Ah! était-ce enfin cela qu'il fallait à cette Célimène soumise au formalisme? Elle ne fit pas un mouvement, son visage demeura sans expression aucune. Alors, prenant la chose en souriant, je simulai que je frappai à un guichet: «Pan, pan!» Elle prononça un mot allemand que nous avions eu l'occasion de lire et d'entendre en maint endroit: «geschlossen», c'est-à-dire «fermé». Je grommelai en m'efforçant d'imiter un public mécontent. A la descente du Kahlenberg, nul souvenir de l'incident; aménité habituelle à mon égard, et coquetteries provocantes, comme si de rien n'était.
»Le lendemain, à midi, dans la grande cour du Hofburg où nous nous traînions, en désoeuvrés, pour entendre l'aubade que donnait à l'empereur la musique de la garde, et comme la chaleur s'annonçait pire encore, je dis à madame des Noullis en la regardant d'une manière plus impérative que suppliante:
«--Je vais passer une fraîche après-midi au musée.»
»Elle adopta un air sérieux; puis elle sourit avec une grâce inoubliable qui pouvait être autant ironie compatissante qu'espèce de promesse.
»Et j'allai au musée, ce jour-là, en un si parfait espoir de la rencontrer, que, ne la rencontrant, au bout d'une heure, dans aucune des salles à température exquise, je revins, dépité, à l'hôtel, par la plus grande chaleur du jour.
»Et je me souviens que, dans l'escalier qui conduisait au deuxième étage occupé par nous, je m'arrêtai aux avant-dernières marches afin de m'éponger le front et de me remettre un peu la figure en ordre, de peur de paraître ridicule à madame des Noullis si un hasard voulait que je la rencontrasse avant d'atteindre ma chambre.
»Dans l'instant où je posais le pied afin de me livrer à cette opération d'homme épris, je la vis, elle, tout entière: ses cheveux blonds, sa nuque, sa taille, et un kimono soyeux sous les plis duquel elle m'était déjà précédemment apparue... Et, tout entière, reconnaissable à ne pouvoir s'y méprendre, je la vis entrer dans une chambre qui n'était ni la sienne, ni celle de son mari, ni celle de monsieur, ni celle de madame de la Biquerie... Rassurez-vous! ce n'était pas non plus la mienne.
»Je restai là, sidéré, mon mouchoir à la main et le front ruisselant. Je poussai un juron, et puis, tout à coup, bondis jusqu'à ma chambre dont j'eus soin de ne pas fermer la porte, afin de rester attentif au moindre bruit du corridor. Je me lavai, me changeai, venant à tout instant à ma porte entr'ouverte, risquant un oeil au dehors, jusqu'à la chambre numéro 125,--hundert fünf und zwanzig--dont je me répétais mentalement le chiffre, en français et en allemand, je ne sais absolument pas pourquoi.
»J'étais depuis beau temps remis en état, essuyé, lavé et habillé pour la promenade au _Prater_, quand, à la suite de nombreuses alertes dans le corridor, je vis de nouveau madame des Noullis qui regagnait tranquillement sa chambre. Elle me tournait le dos et ne me vit point. J'étais tout habillé pour la promenade. Je m'apprêtai à descendre, ne tenant pas outre mesure à éclaircir un mystère probablement banal. Mais, comme je passais devant la chambre numéro 125,--hundert fünf und zwanzig,--j'en vis sortir... M. de la Biquerie.
»Je regardai encore une fois, involontairement, le numéro 125,--hundert fünf und zwanzig,--et je dis au beau cousin:
«--Tiens, vous avez changé de chambre?»
»Il ne me dit ni oui ni non, et poursuivit son pas tranquille et mesuré dans le corridor. Ah! j'eus tout loisir d'aller réfléchir dans le hall, car je m'étais mis en une folle avance sur l'heure de la promenade.
»Vous jugez que ma dignité me commandait de battre en retraite et par le plus court? Messieurs, c'est faire injure à la puissance de séduction de madame des Noullis. Une heure après les petits événements que j'ai rapportés, consentez à me voir assis, je vous prie, dans une voiture à deux chevaux, en compagnie des personnages que j'avais vus l'un et l'autre sortir de la chambre numéro 125. Je me niais à moi-même un dépit atroce, mais que sa grandeur précisément rendait apte à atténuer ses propres ravages.
»Vous me voyez donc sur la banquette, à côté de madame des Noullis et vis-à-vis de M. de la Biquerie, bons cousins. Nul motif de rien modifier à nos attitudes respectives. Madame des Noullis me demanda:
«--Eh bien, faisait-il frais au musée?»
»Et elle continua avec moi son habituel et galant manège. J'y répondis en badinant, avec une ardeur que fouettait ma fièvre. Mais du galant manège je comprenais désormais l'abominable malignité.
»Toute la question était pour moi de décider si je continuerais à me prêter au jeu, ou si j'attendrais une occasion propice à montrer que je l'avais découvert. Entre nous, il est vraisemblable que j'eusse prolongé l'état d'expectative, moitié pour le plaisir de contempler plus longtemps de beaux yeux, moitié pour le ragoût de constater jusqu'à quel bas usage une femme pouvait domestiquer un quidam. Oui, sans doute, j'eusse honteusement temporisé, si, le soir même, sous des traits surprenants, la divinité protectrice des familles ne m'était apparue.
»Nous avions à peine réintégré nos cellules, après l'échange des «bonne nuit», dans le corridor, que j'entendis frapper à ma porte. Ho! Ho!...
»Je me précipitai. Je vous laisse à deviner qui frappait à ma porte... Non. Vous ne brûlez pas...
»C'était madame de la Biquerie.
»Madame de la Biquerie, émue, hésitante à la fois et résolue, roulant des yeux, portant la main à son coeur, son mouchoir à ses yeux avant que la pluie en tombât, enfin plus laide que jamais, venait m'exposer qu'il n'échappait ni à elle, ni à son cher mari, ni à son frère, que je me livrais avec la trop charmante des Noullis à un divertissement dangereux. A croire ma visiteuse, la jeune des Noullis était une femme qui avait semé jusqu'ici le bonheur autour d'elle, qui avait choisi son mari entre cent soupirants, contracté par conséquent un mariage d'amour, et donné l'exemple de la plus touchante tendresse. M. des Noullis souffrait, paraissait-il, de voir sa femme bien-aimée se livrer à de petites «excentricités de voyage» qui, hélas! étaient de nature à leurrer un étranger (à qui le disiez-vous, ma belle!...). M. des Noullis n'eût pas voulu, par une intervention personnelle, donner de l'importance à ce qui n'en saurait avoir, aussi la soeur, compatissante avait-elle pris sur soi de me venir avertir, «quitte à se compromettre», prononça-t-elle sérieusement, assurée qu'elle était qu'un galant homme de ma sorte renoncerait à jeter la perturbation en une famille aussi exemplairement unie...
»Cette dernière expression allait me faire pouffer au nez de madame de la Biquerie, quand je pensai que rien n'était plus exact que les termes employés par elle, attendu que c'était pour que le contact demeurât plus intime et parfait entre les membres de sa famille, que madame des Noullis s'était servi de moi comme chandelier.
»Je reconduisis donc poliment jusqu'à ma porte madame de la Biquerie en lui faisant grâces et salamalecs et lui jurant que sa «famille exemplairement unie» ne me retrouverait plus sur son chemin.
»Et en effet, le lendemain, dans la matinée, je quittai Vienne avant qu'eût ouvert l'oeil aucun Biquerie, aucun Noullis.
»Vous vouliez une mésaventure. La mienne est cuisante.
--Elle ne l'est pas que pour vous! dit M. Briçonnet, car elle prouve que mon Hélène des Gaudrées, deux ans après mon séjour en son manoir, avait bel et bien un amant.
--Rien n'est moins certain que cette dernière proposition, dit M. Bernereau, et malgré de remarquables coïncidences. Songez que jamais je n'entendis parler d'une vieille mère, et que la musique ne parut pas un moment tenir quelque place dans les préoccupations de mes Biquerie. Outre cela, qu'une femme s'élance des bras de son mari en ceux de son cousin, voilà qui ne dérange rien aux lois de la nature, mais qu'elle passe du goût éminemment sédentaire de la pêche, à la frénésie de la locomotion rapide, quelle entorse à la logique! Les goûts ne sont-ils pas une des rares choses stables du monde? On les apporte en naissant, on les tient de famille, et on les transmet à ses héritiers.
--Heu...! heu!... fredonna M. de Soucelles.
L'Amour est enfant de Bohême Qui n'a jamais--jamais connu de loi.
--Reste que votre héroïne était blonde, dit M. Briçonnet.
--Et la vôtre du plus beau brun.
--Je paierais l'addition pour acquérir le droit de restituer à ce personnage son nom véritable!
--Moi aussi.
--Moi aussi, dit M. de Soucelles, piqué lui-même. Eh bien! ajouta-t-il, je propose: la paiera, l'addition, celui qui, par inadvertance, laissera découvrir le véritable nom.
--Levons les masques! s'écrie M. Briçonnet.
--Je m'y oppose, déclara M. Bernereau, l'usage du pseudonyme est plus délicat.
--Il est vrai que nous nous imposons une contrainte ridicule, dit M. de Soucelles. Nous sommes des barbons, des gens d'un autre âge. Nos fils riraient bien de nos subtiles cachotteries!
--Il y avait jadis des rideaux à l'alcôve, dit M. Bernereau, aujourd'hui l'on juge plus sain de n'en mettre même pas au lit.
--Allons! allons! Soucelles, que la vieille discrétion française ne vous porte point jusqu'à esquiver un troisième récit qui nous est dû.
--Ah! le mien ne vous fournira pas, vraisemblablement, la lumière demandée, et il y a peu de chances que vous y reconnaissiez aucune de vos figures. Je vous transporte jusqu'à nos jours, ou du moins jusqu'à avant-hier, en pleine guerre; et mon héros est un tout jeune homme, encore à l'heure qu'il est. Car nous n'avons point, après tout, prêté le serment de ne raviver que nos sujets d'amertume personnels...
III
--Ce garçon, vingt-cinq ans, lieutenant dans l'infanterie, médaillé militaire...
--Comme votre fils, cher Soucelles?
--C'est un de ses compagnons. Permettez que je lui donne seulement son prénom, à savoir Stanislas.
»Stanislas, en 1916, a été évacué du front de la Somme sur l'hôpital 309, formation de l'arrière. Une balle dans la cuisse, et l'épaule droite fracturée, il était soigné par une femme de si beaux traits, sous la coiffe, que plusieurs officiers en avaient eu déjà la tête tournée.
»Stanislas, objet de soins sans doute particuliers de la part de madame X..., à cause d'un état qui longtemps fut grave, conçut pour l'infirmière la plus ordinaire grande passion.
»Les camarades, qui tous avaient pris, non sans difficulté, leur parti du rigorisme de la dame, «montèrent» à l'amoureux un «bateau» qui n'eut pour résultat que de lui faire hausser l'épaule valide. Ne s'entendaient-ils pas pour affirmer que le coeur de madame X... était capté depuis l'ouverture des hostilités, et par qui? par un pharmacien que certains avaient vu là, sous un képi à velours vert, dès le mois d'août 1914! Ils citaient tels blessés, aujourd'hui encore en traitement, et témoins d'un épisode qui avait failli mal tourner. «Et le potard?», interrogeait Stanislas. Le potard, il avait été, à cette occasion, expédié vers une formation du front.
»On ajoutait ce détail: madame X... et son pharmacien s'entretenaient _en latin_! En latin, cela sentait la farce. Stanislas est de ces hommes d'aujourd'hui qui n'y vont pas de main morte et dissipent vite les ambiguïtés.
«--Est-ce que c'est vrai, demanda-t-il à madame X..., que vous savez le latin?
»--Pas plus que vous, répondit-elle sèchement, et j'ai autre chose à faire.»
»En effet, elle était, pour l'heure, à la tête de vingt-quatre lits. Mais elle parut choquée et bouda Stanislas.
»Si la question avait déplu à madame X..., c'est qu'elle se rattachait à quelque histoire, comme on le prétendait, fâcheuse. Stanislas, à peine debout, et béquillant dans les couloirs, interrogea de-ci, de-là, personnel et blessés anciens.
»Il y avait trace d'un aide-pharmacien en 14 et même en 15, et nommé Mourveu. Quant à une affaire avec l'infirmière, les uns en ignoraient, les autres y opposaient un démenti catégorique. Certains, à cette évocation d'un souvenir déjà effrité, souriaient.
«--Enfin, demandait Stanislas, ce Mourveu était-il latiniste?»
»Stanislas, posant cette question, tomba mal. Latiniste? Les personnes auxquelles il s'adressa ne savaient pas ce que cela signifiait. Cependant, il fut plus heureux en interrogeant l'officier gestionnaire, qui, par hasard, était lettré.
«--Latiniste?... oui, je me rappelle en effet que l'aide-pharmacien Mourveu était licencié ès lettres, un cerveau un peu brûlé d'ailleurs, comme l'atteste cette fugue des cours de la Sorbonne à une boutique d'apothicaire; Mourveu avait la manie des citations, comme un vieux, vieux monsieur.»
»Ah! quelque vérité gisait donc sous la légende des «entretiens en latin». Le lieutenant Stanislas était sans diplômes, mais enfin, il avait fait ses études, et assez récemment pour que quelques vers latins lui demeurassent dans la mémoire. Il chercha, trouva les mots par bribes, juxtaposa, scanda, établit laborieusement des fragments de textes, et, un beau jour, tandis que madame X.. le pansait, il jeta négligemment:
«--_Veneris nec proemia noris_...»
»La sonorité de ces mots éveilla les esprits de l'infirmière, mais il était clair que les mots demeuraient pour elle incompréhensibles.
«--Vous avez fait vos études, vous? dit-elle au blessé.
»--Oh! pardieu, comme tout le monde...
»--Comme tout le monde, non!»
»Et la pensée de l'infirmière sembla se voiler, son visage devint mélancolique; et elle dit:
«--C'est que cette langue est si belle!
»--Mais vous ne la savez pas! observa Stanislas.
»--Sans doute, mais je l'étudie. Tenez, par exemple, je sais par coeur le petit volume de monsieur Reinach...
»--Connais pas, fit Stanislas.
»--_Cornélie ou le latin sans pleurs_...
»--Qu'est-ce que c'est que ça?--demanda le lieutenant, en riant.
»--Ne vous moquez pas: c'est intéressant au possible. Et il y a là dedans des choses d'une poésie!... Tenez, pour la lune sur la mer: _Splendet tremulo sub lumine pontus_. Je sais que ça veut dire: la mer resplendit sous la lumière tremblante...
»--Mais, madame X..., vous prononcez le latin à la dernière mode! Vous avez eu un professeur?»
»Elle baissa la tête et dit en achevant son pansement:
«--Voilà pour aujourd'hui. Vous verrez. Je vous apporterai le _Latin sans pleurs!_»
»Elle apporta au lieutenant Stanislas un élégant petit volume relié en maroquin souple et d'un ton de rubis. Il était culotté; madame X... en faisait usage, à n'en pas douter, et même elle devait le transporter avec elle dans son sac à main. Peut-être le lisait-elle au lit?
»Et elle indiqua du doigt au lieutenant les vers virgiliens «sur la lune» et d'autres qui lui plaisaient. Tous deux se mirent à bavarder comme ils ne l'avaient pas fait jusqu'alors. Stanislas se flattait d'avoir découvert le moyen de séduire cette femme, sans doute un peu singulière et qui avait le goût du latin.
«--Mais comment, lui demanda-t-il, n'en avez-vous pas fait toujours, du latin, et ne connaissez-vous encore que le volume de monsieur Reinach?
»--Ah!... voilà... répondit-elle.»
»Et c'était tout ce qu'on pouvait obtenir de cette énigmatique personne.
»Stanislas se moquait du latin; mais madame X... qu'autour de lui on disait un peu mûre, pour trouver quelque chose contre elle,--lui paraissait, à lui, désirable, et il était parvenu, grâce au latin, à l'apprivoiser. Le bruit commençait à se répandre au 309, que madame X... avait déniché un second «latiniste».
»Lorsque le lieutenant alla mieux, elle l'invita à goûter chez elle ainsi que plusieurs de ses camarades.
»La maison de madame X... fut estimée cocasse. En chaque pièce, les murailles étaient ornées de banderoles sur lesquelles une main inexperte s'était appliquée à tracer, en caractères romains, des sentences empruntées aux grands auteurs de l'antiquité. La plupart des convalescents n'y virent, il est vrai, que du noir sur du blanc, et aussi un goût excentrique; mais Stanislas, lui, était intrigué: une femme aime-t-elle tant le latin pour lui-même?
»Comme on passait à la salle à manger, l'attention du lieutenant fut aussitôt attirée par des bocaux de pharmacie portant tous sur la panse, en latin selon l'usage ancien, l'indication de leur contenu. Il y en avait qui, surmontés d'abat-jour, étaient devenus lampes, aux deux bouts de la cheminée, et il y en avait un, empli de tabac destiné aux poilus. Ces réceptacles de toutes les drogues de la vieille pharmacopée tendaient à faire de la pièce une véritable apothicairerie. Cependant, bien que les bruits qui avaient uni madame X... au pharmacien Mourveu, fussent vieux de plus d'un an, Stanislas fit la liaison entre cette collection de faïences et la légende désobligeante. Il parcourait chaque paroi de la salle en s'efforçant de déchiffrer les inscriptions abrégées: _Axungia Ursini, Extract: Juniperi, Extractfel. Bov, Sapo Starkii, Unguentum popul, Ceratum R. Galeni,_ etc., etc. Le lieutenant prononçait à haute voix les noms des drogues absorbées par nos aïeux et il en ajoutait de son cru, et de fantaisie gauloise, afin d'amuser la compagnie.
»Mais, à part lui, il recueillait ici la preuve manifeste de relations «littéraires» ou non, entre l'infirmière de qui il appréciait la superbe maturité et l'ex-potard de l'hôpital 309.
»Madame X... n'éprouvait aucune gêne à exhiber ses bocaux. Elle disait:
«--C'est une douce manie à moi: je trouve cela décoratif, cela m'évoque les vieilles rues de Rouen, les échoppes et les bonnes femmes en bonnet normand venant demander deux sous de séné ou une consultation à propos de la colique de _miserere_ au savant homme capable de lire ce latin, car l'apothicaire était, disait-elle, un docte personnage, probablement plus fort que le médecin...
»--Et où avez-vous fait cette collection, madame?
»--Mais j'ai recueilli tout cela dans le pays même...
»--Et depuis quand, madame?
»--Mais depuis la guerre, chaque jour de congé que je prends...»
M. de Soucelles en était là de son récit, quand il dut l'interrompre, parce que le vrombissement d'un moteur, dans la rue proche, atteignait des proportions décidément incompatibles avec l'émission d'aucun autre son. Le tonnerre cessa tout à coup; M. de Soucelles reprit alors, et, par un phénomène naturel, en élevant la voix aussi haut que si le monstre mugissait encore, de sorte qu'il ne s'aperçut pas qu'un grand, jeune et beau garçon était planté derrière lui. Ses auditeurs lui touchèrent chacun le bras:
--Attention! votre fils vous écoute...
Et ils souriaient au nouvel arrivé.
--Mais, je ne suis pas de trop! s'écria le jeune de Soucelles, puisque papa vous raconte mon affaire avec la mère Chantepie...
--Chantepie! murmura M. Briçonnet.
--Chantepie! murmura M. Bernereau.
--La baronne de Chantepie, si vous voulez, quoi? C'était son nom à cette femme... Je ne l'ai pas eue, vous savez! Elle a épousé son pharmacien.
MM. Briçonnet et Bernereau frappèrent en même temps la table d'un si vigoureux coup de poing, que la verrerie tomba. Les garçons se précipitèrent.
--Apportez l'addition, dit M. de Soucelles, le père. Je vois que le règlement en incombe à moi et que nous avons fini de parler.
--Mais, tout de même, elle était brune!... soupira M. Briçonnet.
--Blonde, répliqua M. Bernereau.
--Teinte, dit le jeune homme.
--Comment le savez-vous?
--C'est le potard lui-même qui l'avait dit, au 309...
--Messieurs, la couleur se modifie, conclut le papa,--comme les goûts de la femme...
--...qui ne sont autres que ceux de l'homme aimé d'elle...
--...et cela, si divers que soient les hommes qu'elle peut aimer!...
--...En sorte qu'une seule baronne de Chantepie:--Gaudrées, Noullis et madame X...
--...peut nous faire croire à trois personnes!
LA PIÈCE FAUSSE
_A Edmond Jaloux._
Un jour, M. Cantonnier, en fouillant son gousset pour payer un paquet de cigarettes, amena plusieurs pièces de monnaie blanche qu'il étala, d'une main distraite, sur le comptoir. La buraliste lui dit en souriant comme à un homme que l'on considère:
--Ce n'est pas monsieur Cantonnier qui va essayer de faire passer une pièce en plomb!
M. Cantonnier n'avait pas la vue bonne; il fit sonner les pièces de monnaie sur le marbre, et reconnut aussitôt la pièce au son mat. Il s'excusa, en rougissant comme un tout jeune homme. Non, certes, il n'était pas homme à faire passer une pièce fausse!