Le dangereux jeune homme

Chapter 2

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--Ce vicomte d'Espluchard, reprit M. Briçonnet, ne manqua pas de m'apparaître sous le jour où le voit pour l'instant Bernereau. Je n'avais pas, moi, le programme que vous tenez entre les mains et qui annonce une simple idylle, et je regardai du plus mauvais oeil ce tiers aux larges épaules. La jeune madame des Gaudrées à laquelle il faut bien donner un petit nom: admettons Hélène, allait et venait sur la pierre grise et moussue de cette terrasse qu'ornaient des géraniums et qu'embaumaient des résédas. Elle répandait elle-même un parfum qui me parut nouveau. Et, contemplant la grande pelouse où un ruisseau serpentait, les ormes magnifiques qui l'encerclaient, une statue rustique et délabrée parmi des roses, j'eus, pendant que la cloche annonçait si joyeusement le dîner, un moment de bien-être dont la qualité, après tout, un peu commune, était relevée de je ne sais quelle âpre saveur.

«En prenant place à table, la jeune madame des Gaudrées, ou Hélène, qui n'avait pas prononcé une parole, qui paraissait encore timide, regarda son mari. Oh! je voudrais vous faire entendre, messieurs, tout ce qui peut être contenu dans ce «regarda son mari». Elle regarda son crétin de mari d'une façon qu'aucune amoureuse, à ma connaissance, n'employa jamais pour faire à son amant le plus passionné des aveux. Avez-vous été aimés, messieurs? Cela arrive. Moi-même, je crois bien l'avoir été une fois en ma carrière. Ni vous ni moi n'avons été regardés comme cela! Ne protestez pas; il n'est pas possible que nous ayons été regardés comme cela!...

--Hé là! et pourquoi, s'il vous plaît?

--Cela se saurait! Quelque témoin se fût rencontré qui m'eût rapporté cet exceptionnel épisode de votre histoire et de l'Histoire. Quelqu'un vous l'eût dit de moi, si pareille aubaine m'était advenue.

--Et sous cette oeillade, que faisait le mari?

--Il mangeait son potage, le regard absorbé par l'image d'un coq aux couleurs vives ornant le fond de son assiette de faïence. Sa femme le regardait, non pour correspondre avec lui, mais pour son plaisir personnel: elle l'admirait, elle l'adorait...

--C'était peut-être, dit Bernereau, pour laisser croire à son entourage, pour vous faire croire à vous, qu'elle l'adorait. Le manège est classique. Il s'agissait, ce soir-là, d'éviter qu'un nouveau venu pût soupçonner une intrigue avec le d'Espluchard.

--Ouais! Sachez que madame des Gaudrées était sans hypocrisie avec son cousin d'Espluchard. Ce fut même sa liberté d'allures avec d'Espluchard qui nous tira de l'embarras que crée dans un petit groupe la présence d'amoureux transis. Elle avait avec ce beau garçon une intimité qui datait de leur enfance commune; entre elle et lui rien de contraint, rien de guindé. Grâce à lui--qui, ma foi, était un homme agréable--la glace fut assez vite rompue, et la jeune maîtresse de maison montra un enjouement qui s'accordait avec sa plantureuse jeunesse.

--Ouais! dirais-je à mon tour, fit M. Bernereau.

--C'est entendu, Bernereau; vous suivez votre idée. Moi, je suis la belle des Gaudrées, et je vous avertis loyalement, dussé-je enlever du piquant à mon récit, qu'elle ne me mène pas du tout où vous prétendez aller.

--Je vous arrête, excusez-moi, dit l'entêté Bernereau. Vous vous êtes abstenu de nous donner aucun détail physique sur votre héroïne. Je vous avoue qu'il m'est impossible de m'intéresser à une femme sans savoir si elle est brune ou bien blonde.

--Elle était brune. Vous voilà bien avancé!

--Ah! fit Bernereau.

--Vous croyiez, Bernereau, avoir identifié mon Hélène des Gaudrées. Dites-moi: avez-vous connu une femme aimant, mais aimant par goût fondamental et exclusif, la pêche à la ligne?

--Pas personnellement, non.

--Eh bien! j'ai l'honneur de vous informer que le goût fondamental, exclusif, de madame des Gaudrées, à part celui qu'elle avait pour son triste mari, était la pêche à la ligne.

--Oh!

--Vous êtes dépisté. Je continue. Ce goût me fut révélé au cours du premier repas. Il fallait bien que la conversation tombât sur les passe-temps ordinaires que l'on pouvait s'offrir au manoir. Là, le vicomte d'Espluchard dit familièrement:

«--Les patrons pêchent à la ligne, les invités font ce qu'ils peuvent.»

» Et madame des Gaudrées la vieille mère, et la vieille fille mademoiselle des Gaudrées, jetèrent un coup d'oeil attendri sur le couple qui, tout le long des jours, prenait en commun un plaisir innocent. J'avais cru tout d'abord qu'il s'agissait d'une plaisanterie; mais je me souvins qu'antérieurement à son mariage, cet animal de des Gaudrées m'avait un jour confié, au milieu d'une conversation sur les préoccupations politiques et sociales, que, «quant à lui, il se fichait de tout, pourvu qu'il pût s'asseoir sur la berge d'une rivière poissonneuse». Le bandit avait eu la veine non seulement d'épouser une femme jolie et amoureuse, mais une femme possédée du même étrange fanatisme que lui!

» Vous ne direz pas que c'était comédie, attitude destinée à nous donner le change: pendant la quinzaine que je passai au manoir, notre admirable Hélène pêcha à la ligne à côté de son mari, et seule à côté de son mari; elle pêcha à la ligne le matin et l'après-midi sans relâche. Le couple était à la pêche quand nous descendions prendre notre premier déjeuner, le matin. Il nous quittait après le repas de midi pour aller à la pêche. Il ne se laissait revoir de nous qu'à la tombée du jour. Rappelez-vous que la jeune madame des Gaudrées m'était apparue dans son petit parterre, une longue canne à la main: c'était un bambou divisé en trois fragments s'avalant l'un l'autre: une magnifique canne à pêche.

--Et que faisait, s'il vous plaît, le vicomte d'Espluchard?

--Le vicomte d'Espluchard fut tout bonnement mon grand secours. Le vicomte d'Espluchard, ainsi que je vous l'ai dit, possédait une automobile, et son bonheur consistait à faire des randonnées par toute la région. Il m'offrit une place à côté de lui, dès le premier jour. Parfois il emmenait galamment la vieille mère et sa fille. Ces dames le bénissaient.

--Ah! dit Bernereau, et le soir, dites-moi un peu, que faisiez-vous au manoir?

--Le vicomte était aussi bon musicien qu'homme de sport. La vieille fille, chose curieuse, jouait du violon de façon remarquable. Tous deux nous exécutaient des sonates.

--Les amoureux, durant ce concert, ne vous gênaient-ils plus?

--Ils ne nous gênaient pas, en effet. Des Gaudrées se prétendait sourd à tout instrument; il sortait; il allait, disait-il, se dégourdir les jambes dans le parc. Vous pensez: il était assis depuis le petit matin «sur la berge de la rivière poissonneuse!»

--Et sa femme?

--Sa femme l'accompagnait.

--Ah!

--Madame des Gaudrées, mère, disait:

«--Nous avons connu Hélène jeune fille; elle adorait la musique...

«--Et aimait-elle la pêche à la ligne? demandai-je.

«--Elle n'y avait jamais songé, me répondit en souriant la vieille dame.»

--Ah! ah! fit Bernereau.

--Qu'avez-vous à faire: «Ah!» et «Ah ah!», Bernereau?

--Moi? je marque, simplement.

--Mais, observa M. de Soucelles, quand donc aperceviez-vous la belle madame des Gaudrées de qui vous vous êtes dit si entiché?

--Hélas! nous ne la voyions guère qu'aux repas, un peu avant, parfois, et aussi un peu après, et puis le dimanche à la messe. Son mari était fort pieux.

--Et elle?

--Elle l'était devenue.

--Ah! ah! ah!

--Bernereau!

--Je marque, mon bon ami, je marque.

--En quoi vous importe ce détail? Ce n'est pas la première fois qu'une femme embrasse en même temps que l'homme qu'elle aime tout ce que celui-ci peut aimer!

--Ce n'est pas la première fois; mais, dans le cas présent, cela m'intéresse.

--A votre aise, Bernereau! J'en reviens à la question posée par M. de Soucelles et qui correspond à ce qui, moi, m'intéressait le plus dans l'affaire: effectivement, nous voyions trop peu Hélène des Gaudrées. Mais, soit aux repas, soit ailleurs, quand elle ne regardait pas son mari, la voir, seulement la voir, était, je l'avoue, un délice. Le son de sa voix aussi m'enchantait; ses formes me remplissaient d'admiration; et il n'y avait pas jusqu'à son regard, même avili par l'usage qu'elle en faisait, qui ne me causât un sombre ravissement...

--Le cousin sportif, lui, à tout cela, était indifférent?

--Vous devinez qu'au cours de nos nombreuses sorties en voiture et de nos déjeuners dans les auberges, je n'allai point sans faire part à mon compagnon des attraits exercés sur moi par sa cousine. Il me dit:

«--Vous êtes comme les freluquets qui bourdonnaient autour d'elle avant son mariage.

«--Elle a dû être fort courtisée?

«--Énormément!

«--Comme vous dites cela! En seriez-vous étonné?

«--Moi, me répondit le vicomte, ça m'a toujours paru drôle, vous comprenez, parce que j'ai joué avec elle gamine...»

«Je suis convaincu que d'Espluchard était sincère.

--Mais, sapristi! que faisait-il là?

--Il était cousin. Il faisait là de l'automobile et de la musique comme il en eût fait ailleurs. Il jouait le rôle de boute-en-train. Et la vieille dame le favorisait. Fort bel homme, séduisant, il faisait fi de la galanterie. J'eusse voulu quelques mois d'intimité avec lui pour être autorisé à lui dire que la passion de sa cousine me semblait baroque et était irritante, mais, il me dit un jour, à propos d'une autre aventure amoureuse:

«--Ces choses-là sont toujours risibles.»

«Voilà quel était d'Espluchard. Si j'ajoute que mademoiselle des Gaudrées, trente ans passés et plus laide que son frère, était folle du personnage, cela ne vous offrira rien d'étonnant ni qui vous puisse captiver.

--Si fait! s'écria Bernereau, et rien ne peut m'intéresser davantage.

--Du diable si je comprends le jeu de Bernereau.

--Qu'importe! Je marque. Allez, toujours.

--Bernereau, observa M. de Soucelles, est un vieux chien de chasse. Il tient la piste. Laissons-le.

--Le diable m'emporte, reprit M. Briçonnet, si j'ai désigné mes gens de façon qu'on les reconnaisse.

--Ah! si vous les travestissez complètement, c'est malhonnête... Écoutez: vous nous jurez, sur l'honneur, que la jeune madame des Gaudrées était brune?

--Je le jure, et je vois que cela vous chiffonne. Toutefois, je m'en vais vous conter une alerte qui va vous remplir de joie. Attention!... Une nuit, messieurs, une nuit d'été splendide...

--Oh! oh! ah! ah!... firent les deux auditeurs.

--Une nuit d'été splendide, chacun étant remonté en ses appartements, je ne pouvais me résigner à me coucher, tant le parc était beau sous la lune, et tant l'odeur des fleurs du parterre--qui ne rappelait, à cette heure, je ne sais pourquoi, ni les buis ni les oeillets d'Inde--me montait au cerveau et soulevait la tempête en mes sens. Lire? impossible. Rêver ne fut jamais mon fait. Nous avions entendu de la musique toute la soirée, et, par extraordinaire, Hélène des Gaudrées était demeurée, au salon afin d'écouter le concerto de Beethoven que le vicomte et la belle-soeur avaient spécialement répété. Et, au cours de cette audition, j'avais regardé l'admirable Hélène allongée... Enfin j'étais à ma fenêtre ouverte. Le silence était parfait, c'est-à-dire rompu par les bruits légers sans lesquels il n'a guère de goût. J'entendis un poisson déchirer la plane surface du cours d'eau très lent. Puis, tout s'assoupit. Beauté, béatitude... Un rossignol chanta dans les grands ormes. De nouveau, le silence. Un rossignol répondit, plus lointain. Le vol de velours d'un oiseau de nuit amollit l'air immobile. Une bouffée de parfums s'éleva jusqu'à mes narines: résédas ou bien héliotropes... C'en était trop: je fis le geste d'enjamber l'appui de ma fenêtre. Elle ouvrait à un mètre du sol. J'allais m'élancer dans cette nuit enchanteresse. Je suspendis soudain mon mouvement; et voici pourquoi. J'avais vu une chose remuer. Une forme plus claire que la nuit avait bougé là-bas et elle semblait courir vers l'extrémité de la pelouse, au delà du ruisseau. Mon dos se hérissa. Je réfléchis. «Suis-je dupe, me dis-je, des apparences, ou bien le jouet des charmes de la nuit? Voyons: ce que j'ai aperçu a trop de sveltesse pour être d'une fille de chambre ou de campagne...» Je n'y pus tenir: me voilà enjambant la barre d'appui; et j'entends mes deux pieds à la fois, comme une masse de plomb, écraser les tiges frêles et odorantes des résédas.

»Une femme était dans le parc, traversait en courant une portion de la pelouse privée de l'ombre des ormes; elle s'y cachait donc, à moins qu'elle ne folâtrât, telle une nymphe. Cette femme, gui pouvait-elle être, sinon Hélène des Gaudrées?

»Hélène des Gaudrées folâtrait, la nuit, comme une nymphe des fontaines et des bois? ou bien elle gagnait quelque endroit furtivement? Mais, furtivement, pourquoi?... Ah! messieurs, j'eus une émotion. Sur-le-champ mon parti était adopté de savoir ce qu'il en était, coûte que coûte.

»Mes pieds, lourds en tombant de la fenêtre, étaient devenus élastiques et sans poids. Je ne m'entendais pas avancer dans les régions ombreuses, mais ce que je percevais très bien, c'était les battements de mon coeur. Sottement, à l'étourdie, je me heurtai au ruisseau. Il gazouillait entre les roseaux qui m'avaient empêché de voir son reflet sous la lune. C'est que, pour le traverser, il n'existait pas trente-six ponts! Je dus exécuter un long détour afin de franchir une passerelle en me maintenant à couvert. A peine avais-je touché l'autre rive, que le bruit d'un rire m'atteignit: une pluie de perles en plein visage. Le rire ne provenait pas d'une femme éloignée de moi; et, à n'en pouvoir douter, c'était le rire d'Hélène des Gaudrées.

»M'avait-elle vu? Se moquait-elle de moi? Ou bien poursuivait-elle, enivrée, son jeu plaisant de déesse nocturne?

»Je m'arrêtai; je demeurai figé comme un bronze. A ce moment, il est hors de doute, messieurs, que je me suis attendu à voir surgir la silhouette du vicomte.

--Enfin!...

--Oui, Bernereau, je l'avoue, je me souviens même parfaitement que je prononçai, et quasi tout haut: «Eh bien, c'est un peu raide!...»

»Tout à coup, je vis, à quatre pas de moi, non point une silhouette, mais deux. Il est vrai qu'elles étaient enlacées de manière si étroite qu'on les pouvait réduire à l'unité. Quant à les identifier, bernique. Je retenais mon souffle. Ah! que c'était peine superflue!

»Le baiser échangé, une voix, la voix du rire de perles, me dit, mais me dit du ton posé d'un propriétaire qui fait sa tournée au potager:

«--La belle nuit, monsieur Briçonnet!»

»Et, Hélène des Gaudrées suspendue au bras de son mari, nous remontâmes tous les trois, en parlant de petites choses quelconques, jusqu'au manoir.

»Au moment de me quitter, l'homme heureux dit à sa femme:

«--Il faudra absolument marier ce garçon-là...»

»Ils ne m'ont pas marié. Je les quittai deux jours après. Jamais je n'ai voulu les revoir.

M. Briçonnet croisa les mains sur le bord de la table en regardant tomber dans sa tasse le café qu'on lui servait. Et il demeura pensif tandis que les petites bulles blondes agglomérées à la surface du liquide, se séparant, changeaient de groupe, et fuyaient vers les bords.

A quoi on connut qu'il avait fini.

--Je demande la parole, dit M. Bernereau.

--C'est convenu.

--Messieurs, je vous prie de m'excuser si je manifeste un si grand désir de ne pas laisser se refroidir l'intérêt de l'aventure Briçonnet, mais celle-ci est pour ma propre histoire un excitant tout particulier; c'est elle d'abord qui me l'a fait choisir entre tant d'autres, et j'oserais presque dire qu'elle lui sert de préambule...

Il alluma son cigare, en tira quelques bouffées, et parla.

II

--Messieurs, la difficulté que j'éprouve en commençant, est de me conformer à la règle qui veut que nous donnions à nos personnages des noms supposés. Je ne suis pas un romancier; je n'ai aucune imagination. J'aimerais, je l'avoue, conserver a mon héroïne ce nom de «madame des Gaudrées» auquel nous sommes déjà accoutumés.

--C'est impossible! s'écria Briçonnet, c'est inconvenant à l'égard de mes propres souvenirs. Eh! sais-je de quel opprobre vous allez charger vos personnages? En outre, c'est tendancieux, car par là vous favorisez votre thèse de l'identité entre ma brune et votre blonde!

--Soit, dit Bernereau. Dire qu'il va me falloir baptiser tout mon monde! J'ai envie d'appeler ces gens-là Un, Deux, Trois, etc.

--Non, non! cela est disgracieux, cela ne parle pas à l'esprit.

--Je donnerai donc à ma Dulcinée le nom d'un hameau où j'ai pris hier un bol de lait et qui s'appelle les Noullis.

--Va pour madame des Noullis!

--Vous savez, messieurs, que je me suis, comme le vicomte d'Espluchard, beaucoup occupé d'automobile, surtout dans les débuts de ce sport. Mon histoire se place un peu plus tard que celle de Briçonnet. Pour moi «le siècle avait deux ans». C'était après ce qu'on nomme en termes d'automobilisme «l'année de Berlin», à savoir lors du grand «Circuit de Vienne», un fameux tournoi international où notre industrie tenait le premier rang. Je suivais avec un vif intérêt les épreuves. Nous étions, sur le chemin de feu l'Autriche-Hongrie, un certain nombre de Français. Pendant la toute première partie du voyage vertigineux, j'avais fait la connaissance d'une jeune femme tout à fait selon mon goût, une «sportive» que nulle difficulté du raid n'avait privée de son heureuse humeur. Je n'ai pas rencontré depuis lors une femme animée à ce degré de l'ivresse du mouvement. Elle ne conduisait pas elle-même, il est vrai, car cela n'était guère encore d'usage chez les dames, mais il lui suffisait d'être en voiture pour se déclarer satisfaite. Jolie? Ah! messieurs, à tel point que, jusque sous les horribles lunettes, elle vous eût séduits, dès le premier abord.

--Grande? fit M. Briçonnet.

--Briçonnet, vous nous avez caché la taille de madame des Gaudrées; je réserve celle de madame des Noullis. Vous savez déjà que cette femme séduisante était blonde; elle était blonde comme les blés. D'instinct, j'avais été attiré vers elle, et cela, dès le premier relais. Je la perdis au second, mais le troisième jour, durant la traversée de la Suisse, je reconnus ses cheveux d'or sur le bord de la route. La voiture qui la portait était en panne. Les pannes, fréquentes à cette époque, étaient l'occasion de maints épisodes romanesques. Je stoppai, et offris mes services. Par hasard, ils ne se trouvaient pas superflus. On travailla donc; on causa; puis, comme on se lavait les mains dans l'eau glacée d'un torrent, on se présenta.

»Madame des Noullis avait pour mari un homme ni grand ni petit, ni bien ni mal. Je regrette de ne vous point offrir un mari aussi affreux que celui qui exaspéra Briçonnet... Les Noullis étaient accompagnés d'un autre couple, celui-là composé d'un homme évidemment beaucoup mieux que M. des Noullis, et d'une personne nettement disgracieuse, à figure de chèvre; et c'est à cause de ce détail que je les appellerai, si vous n'y voyez pas d'inconvénients, monsieur et madame de la Biquerie. Je leur octroie la particule pour ne pas demeurer en reste sur le précédent narrateur.

»Je ne m'occupai pas beaucoup de toute cette Biquerie, mais je fis aussitôt la cour à madame des Noullis qui, sur ma foi, ne fut pas décourageante.

»Une fois remis en marche, nous ne nous perdîmes presque pas de vue. Je voyageais seul avec un mécanicien qui put, à plusieurs reprises, donner un coup de main à mes nouveaux amis, ces messieurs n'étant point secondés. Des Noullis était maladroit et paresseux; la Biquerie, lui, très rompu à toutes les exigences de l'automobile, mais ayant oublié quelques outils indispensables, lors de sa première étape, à Dijon. Ma grande surprise fut, à un relais, de trouver madame des Noullis les mains à la pâte, si l'on peut s'exprimer ainsi en parlant d'une femme qui a retroussé ses manches sur ses bras charmants, qui a endossé la salopette ouvrière, et qui, penchée sur le capot béant, tripote et tourne les écrous à l'aide de ses petits doigts noircis et poisseux, qui de plus, au moment où je fais halte, quelques pas derrière sa voiture, crie à son mari d'un ton résolu: «Allons, ouste! tu n'y entends rien!» A la vérité, elle et la Biquerie étaient seuls dignes d'entreprendre un voyage de cette sorte; eux seuls le paraissaient apprécier. Quand j'arrivais avec mon mécanicien, madame des Noullis n'acceptait pas toujours volontiers de se faire suppléer dans sa tâche, mais elle se montrait aimable, extrêmement. Je passe sur des incidents de route où vous verriez, entre autres choses, s'accroître mon intimité avec l'adorable blonde, mais qui allongeraient inutilement mon récit.

»A Vienne, nous descendîmes, les Noullis, les la Biquerie et moi, au même hôtel. On était au milieu de juillet. Il faisait une chaleur accablante. Ces messieurs, qui dormaient mal la nuit, se rattrapaient le jour. Ce n'était pas que je n'eusse grand besoin de faire comme eux, mais j'étais agité à l'excès par la présence, si proche de moi, de madame des Noullis, et je m'évertuais à découvrir le stratagème qui me permît un rapprochement plus étroit encore. Il devenait évident que nous nous entendions, elle et moi, à merveille. Nous nous entendions si bien, que j'en vins, un moment, à me demander si la belle n'était point femme légère! ou,--que j'étais donc jeune!--si elle ne me laissait point voir trop innocemment que j'avais fait sa conquête. Tout marquait que j'étais tombé au sein d'une famille honnête: de petits hobereaux d'excellente éducation, l'esprit tourné plutôt en arrière qu'en avant. Le mariage des la Biquerie ne remontait qu'à une date récente, puisqu'ils disaient faire leur voyage de noces. Couple mal appareillé, comme vous l'avez vu, ils tenaient aux Noullis bien avant leur union, elle étant la soeur aînée de Noullis et lui,--oui, mon cher Briçonnet,--le propre cousin de mon très gracieux flirt.

--Fichtre! dit Briçonnet.

--C'est ainsi, cher ami. Oui, mes figures et les vôtres coïncident de telle façon que j'en suis même un peu gêné: ne vous ai-je pas averti que j'allais prendre la suite de vos affaires?...

--Elles étaient bonnes, observa M. de Soucelles, et c'est cette succession qui vous amusait: comment se fait-il, Bernereau, que vous ne paraissiez pas précisément triomphant?

--C'est qu'à mesure que je vous fais toucher davantage les rapports entre l'un et l'autre récit, les objections qu'on peut opposer à leur coïncidence exacte se présentent et s'accumulent dans mon esprit. Bizarre phénomène: avant de prendre la parole, j'étais sur de nouer mon épisode au précédent: je parle à présent; je donne à Briçonnet lui-même la croyance que je tiens son propre fil, et voilà que je sens que, pour la moindre effilochure, ma prétention première est rompue. Mais elle n'est qu'accessoire dans l'affaire... Je poursuis. Il faisait chaud, disais-je, et je cherchais mon stratagème... Voici celui que je crus délicat et du dernier fin.

»Mon agitation m'ayant mené, durant les heures torrides, jusqu'au musée de peinture, j'avais eu la surprise de trouver, dans ce vaste et magnifique monument, de la fraîcheur. J'en fis la confidence à madame des Noullis, ne doutant guère qu'elle ne saisît l'occasion à la fois d'échapper à la fournaise et de passer deux heures en ma compagnie. A ma stupeur, elle fit exactement comme si elle n'avait pas entendu ma proposition. Ce n'était pas une femme si facile! C'était une provinciale timorée, soumise aux convenances, et qui témoignait hardiesse et même témérité en présence des siens, quitte à redevenir petite pensionnaire dès qu'elle avait hasardé le pied hors de ses fortifications naturelles.

»Je renonçai à la fraîcheur des pinacothèques, et ne gagnai même pas à cette abstention cinq minutes de tête-à-tête avec ma délicieuse mijaurée. Comment donc employait-elle les lourdes heures de l'après-midi? Car elle prétendait ne pas dormir.