Le dangereux jeune homme

Chapter 10

Chapter 103,778 wordsPublic domain

»Ma sécularisée n'était en effet ni bien ni mal, pas ridicule, malgré le bonnet qu'elle portait sur ses cheveux courts. Oh! ces cheveux courts de sécularisée, croiriez-vous que c'était la préoccupation constante de cette malheureuse? Elle ne pensait qu'à ses cheveux courts, aux trucs pour les dissimuler, aux élixirs pour en hâter la pousse. Elle chipait de la brillantine à mon fils; elle appliquait, sur son crin noir et dru, le contenu de tous les flacons de nos tables de toilette, pâtes et parfums, jusqu'à, mesdames, de la vaseline boriquée!... «Vous êtes donc bien pressée de vous marier, ma fille?» lui disait mon mari, en plaisantant, car nous la tenions, malgré tout, encore un peu pour une religieuse. Il ne croyait pas si bien dire. La sécularisée n'était pas à Paris depuis six semaines qu'elle avait, hardiment, proposé le mariage à trois individus, au maître d'hôtel de madame Flochs, qui habite le rez-de-chaussée de l'immeuble; au boucher, qui est célibataire; au facteur des imprimés, un joli garçon, ma foi, s'il vous plaît! J'ai interrogé le brave Georges, mon homme de peine, parce qu'un doute me venait si les désirs de ma nouvelle femme de chambre n'étaient que de convoler en justes noces. L'honnête Georges m'a répondu textuellement: «Après que j'y ai eu dit que j'avais femme et enfants, pour être juste, elle a fini de m'asticoter, mais jusque-là, je ne l'aurais pas cru d'une ancienne bonne soeur: ma parole! elle était en feu...»

»Que reprocher, après tout, à une fille qui n'aspire qu'à des ardeurs légitimes?

»Ardeurs légitimes ou non, voilà un brasier qu'il n'est guère prudent d'entretenir dans une maison comme il faut. J'ai voulu renvoyer ma sécularisée à Cambrai, dont le climat, plus froid, lui eût été favorable; bernique! Elle a prétexté, pour rester à Paris, qu'elle n'oserait jamais reparaître là-bas avec des cheveux demi-longs. Je l'ai adressée à mon curé, qui a bien voulu en prendre la responsabilité.

--Et votre curé, qu'en a-t-il fait?

--Il l'a mariée rapidement, avec un garçon qui allait s'établir en Indo-Chine. Ce n'était pas une mauvaise fille; elle a pour monsieur le curé, qui lui a rendu ce service, une reconnaissance touchante; elle lui écrit tous les mois; dernièrement elle lui annonçait qu'elle attendait un bébé. Elle ajoutait naïvement: «Ça commence à ne plus y paraître que j'ai été religieuse...»

--Je vous crois!... si elle est grosse!...

--Oh! ce n'est pas cela qu'elle veut dire; elle est dépourvue de malice; cela la démange de faire savoir, même à monsieur le curé, que ses cheveux s'allongent!

»Avec tout cela, moi, me voilà une fois de plus sans femme de chambre. Par bonheur, j'avais encore, dans ce temps-là, le fidèle Georges; vous n'imaginez pas ce que cet homme était serviable et industrieux; du service d'une femme de chambre, il n'y a que deux choses que je n'osais lui demander: coudre et m'habiller. Je ne ris pas: je crois qu'il l'eût fait.

--Ah ça! racontez-nous comment vous avez pu vous séparer de ce Georges.

--Une minute, s'il vous plaît! Je n'en ai pas fini avec mes mésaventures. Mon mari m'ayant signifié qu'il s'opposait à tout envoi des béguinages cambraisiens, je me mets en quête à Paris même. De quatre points différents on me fait un éloge assourdissant d'une certaine madame Pâtard, veuve, cinquante et un ans, munie des plus brillants certificats; un seul défaut: elle est un peu chère. Je n'hésite pas; j'aurais doublé les gages pour avoir la certitude de n'être plus servie par une créature. En voyant madame Pâtard, je fus bien tranquillisée sur ce chapitre; elle ressemblait beaucoup plus à un gendarme retraité qu'à une femme qui eût jamais, même en sa jeunesse, possédé le moindre trait d'une courtisane. Eh bien, écoutez-moi; vous m'en croirez si vous voulez, mesdames: durant le service de madame Pâtard, mon appartement fut un lieu public, un bouge, le déshonneur de la maison et du quartier. Oh! celle-ci n'avait pas le défaut de Caroline; elle ne découchait pas, non! mais tout le domestique mâle, à cent mètres à la ronde,--m'affirma Georges, outré du scandale,--coucha chez moi. J'en eus la confirmation et le récit détaillé par la concierge, à qui je dis:

«--Madame Pâtard reçoit quelqu'un la nuit?

»--Oh! Madame est certainement dans l'erreur; comment donc que, par le carreau de la loge, un étranger m'échapperait?

»--Je vous dis que madame Pâtard reçoit, et chaque nuit, et tous les hommes des environs. Est-ce que la maison, avec ces visites nocturnes, est en sécurité, je vous le demande? Et je le demanderai à la propriétaire!

»--Oh! du moment que Madame a découvert le pot aux roses, je n'en suis pas fâchée, je l'avoue à Madame. On a bien de l'ennui avec les domestiques qu'on ne veut pas trahir... Mais Madame n'a pas été plus surprise que moi quand j'ai vu la queue qu'on faisait à la porte pour une personne de plus de cinquante ans sonnés!...»

»Je demandai à l'incorruptible Georges:

«--Dites-moi, Georges, j'espère qu'au milieu de tout cela vous êtes resté calme, vous, au moins?»

» A la seule idée de madame Pâtard, Georges eut un besoin incoercible de cracher, et, effectivement, il alla jusqu'à l'office. En revenant, son balai à la main, il me dit:

»--Si je devais jamais tant faire que de manquer à ma bourgeoise, ça ne serait pas pour une plus laide qu'elle!»

»Qui j'ai pris comme femme de chambre, après cela? Mesdames, j'étais folle, enragée; je voulais n'importe qui, pourvu que ce fût un monstre, un épouvantail. J'ai mis le comble à l'imprudence, paraît-il, mais je ne savais pas, je ne pouvais pas croire; il y a des horreurs, n'est-ce pas, qui dépassent notre entendement... J'ai pris une négresse!... une négresse plus repoussante que nature! Je ne pensais pas la garder longtemps, car son visage était à peu près intolérable, mais je pensais: «Au moins, pendant cet intérim, nous serons à l'abri des amours!»

»La négresse, mesdames? En moins de huit-jours, elle a empaumé mon fidèle Georges; elle l'a enlevé, littéralement enlevé; il a fui avec elle, abandonnant femme, enfants, clientèle!...

--Quand nous vous disions, madame Ablette, que Caroline était une perle!

LES ANGLAISES DE MADAME ABLETTE

--Si vous avez eu des ennuis avec vos femmes de chambre, chère madame Ablette, je crois qu'en revanche vos Anglaises vous ont donné satisfaction. On vous en a connu une, il y a deux ans, qui était tout à fait exquise: on l'appelait miss Lanlair, si je ne me trompe... est-elle en congé?

--Miss Lawler!... pauvre miss Lanlair!...--les enfants l'appelaient comme cela, en effet...--Ah! vous me rappelez à la fois d'excellents et de tristes souvenirs!... Mais non, je n'ai plus miss Lanlair, et je regrette bien qu'elle soit sortie de chez moi. Elle était bonne pour les enfants, intelligente, assez instruite même, et d'une excellente prononciation. Charles et Marie ont beaucoup appris avec elle; joignez à cela qu'elle avait-elle avait... à cette époque-là, du moins--une tenue exemplaire, ce qui, dans une maison comme il faut, est bien la chose la plus appréciable...

--Allons bon! quelque affaire de séduction encore, je parie?... Oh! ma pauvre madame Ablette!

--Il faut avouer que je n'ai pas précisément de chance. Il y a des maisons où l'on tient moins à la correction que chez moi, et qui sont plus favorisées sous ce rapport.

--Miss Lanlair était délicieusement jolie!...

--Mais figurez-vous que je n'ai jamais eu quoi que ce soit à reprocher à miss Lanlair; mes soupirs viennent des tribulations qui ont été la suite et la conséquence du départ de cette malheureuse fille... C'est toute une histoire; il faut que je vous la raconte.

»C'est miss Lanlair elle-même qui a voulu quitter la maison; et nous nous sommes séparées dans les meilleurs termes du monde; à telles enseignes que c'est moi, c'est moi, hélas! qui lui ai procuré une autre place de gouvernante. Je dis hélas! vous saurez tout à l'heure pourquoi. Ce n'était pas qu'elle se déplût chez nous, mais elle trouvait la maison trop modeste; elle voulait gagner davantage, et surtout, disait-elle, voyager, connaître du pays. Ces jeunes étrangères viennent en France avec l'idée d'apprendre quelque chose: c'est bien légitime.

»Je me mets donc en quatre pour découvrir à celle-ci ce qu'elle désirait. Elle ne connaissait absolument personne à Paris. Quant à nous, la plupart de nos relations sont composées de gens qui font peu d'embarras; trouver quelqu'un qui consente à payer cher et qui emmène la gouvernante des enfants en voyage, ça n'était pas si aisé. Pour satisfaire miss Lanlair, il nous fallait un monde tout à fait chic... Je m'avise d'en parler à mademoiselle Toussaud, l'institutrice française de ma fille, qui donne des leçons dans plusieurs grandes familles. Tout ce qui est arrivé par la suite est imputable en somme à mademoiselle Toussaud, qui, cependant, n'a péché que par innocence. Mademoiselle Toussaud est une maîtresse de français très capable, distinguée, une personne irréprochable, mais honnête à ce point qu'elle n'a pas la notion du mal. Mademoiselle Toussaud me dit:

«--Mais il y a précisément la princesse de... mettons de X..., car je ne peux pas vous donner son nom qui est trop connu, il y a la princesse de X... qui cherche en ce moment une Anglaise pour remplacer la sienne qui la quitte à la fin du mois. Des voyages, on en peut faire dans cette famille-là tant et plus qu'on en désire, car miss Hewlett, la gouvernante actuelle, en est harassée et ne veut plus entrer que dans une famille paisible...»

»Ici, j'arrête mademoiselle Toussaud:

»--Mademoiselle Toussaud: si, par hasard, cette miss Hewlett voulait permuter avec miss Lawler?

»--C'est une chose à voir et qui ne me paraît pas impossible, car miss Hewlett demande avant tout une maison calme et comme il faut.

»--Comment! une maison comme il faut? Mais est-ce que par hasard la maison d'où elle veut sortir?...»

»A ce seul doute émis par moi, mademoiselle Toussaud me regarde avec toute la franchise de son honnête et heureuse figure; et fait avec indignation:

»--Oh! la princesse...»

»Et la voilà qui éclate d'un fou rire à l'idée que j'aie pu concevoir un soupçon sur la pureté de la princesse ou de sa maison. La bonne mademoiselle Toussaud!

»--Mais, lui dis-je, et la princesse, j'espère au moins qu'elle n'est pas mécontente de miss Hewlett? Vous comprenez, chez ces gens-là, je n'irai pas m'informer moi-même; je dois m'en rapporter à vous.

»--Mécontente de miss Hewlett, la princesse! Mais, madame, la princesse adore miss Hewlett, tout le monde d'ailleurs adore miss Hewlett; le vieux duc, qui ne peut pas supporter qu'on parle une langue étrangère devant lui, est entiché d'elle; quant au jeune comte, son élève, si vous le voyiez avec sa gouvernante, c'est touchant! Elle seule parvient à le faire travailler:

»--Ah! dis-je à mademoiselle Toussaud, puisse-t-elle avoir le même ascendant sur ce paresseux de Charles!»

»Me voilà tout à fait gagnée à la proposition de mademoiselle Toussaud, et je me persuade qu'elle fera admirablement l'affaire de notre pauvre miss Lawler, d'autant plus que cette miss Hewlett semble faire admirablement la mienne. Point besoin d'écrire en Angleterre, d'attendre, de mourir d'angoisse en se demandant: «Qu'est-ce que va contenir cet envoi de Londres?» de payer la traversée, voire une seconde traversée si l'objet ne convient pas; vous savez, mesdames, en pareil cas, de quoi il retourne!... Quant aux garanties, mademoiselle Toussaud voit miss Hewlett depuis trois ans; cela me dispense de toute enquête. Enfin, pour plus de sécurité encore, je demande à la maîtresse de français:

»--Et avant d'entrer chez la princesse?...

»--Savez-vous, me dit mademoiselle Toussaud, par qui miss Hewlett a été présentée à la princesse? Par monsignor Pacca, tout simplement!»

»Devant de pareilles références, n'est-il pas vrai, mesdames, on n'a qu'à s'incliner.

»Eh bien, mais, le troc s'est fait avec une facilité surprenante, mon Anglaise ne rêvant que grandeur et agitation, l'autre se déclarant lasse de tout cela au point de consentir à une importante diminution d'appointements. On fait faire connaissance aux deux jeunes filles; on les laisse en rapports une demi-journée entre elles, afin qu'elles s'instruisent réciproquement des avantages et des inconvénients de leur charge, et, à la fin de cette même journée, mon Anglaise est installée chez la princesse, celle de la princesse chez moi. Aucune interruption dans les leçons aux enfants.

»Tout va donc au mieux; miss Hewlett nous paraît très bien... Autant qu'on peut juger sur le dehors, bien entendu, car elle ne parle pas plus le français que mon mari ni moi ne parlons l'anglais, et, d'autre part, j'apprends par mademoiselle Toussaud que miss Lanlair, pour ses débuts, est emmenée par la princesse au Caire! La princesse s'est toquée d'elle, paraît-il, l'a couverte de cadeaux dès la première quinzaine, lui a fait accepter une fourrure, une fourrure, mesdames!... Inutile de s'informer si notre miss est satisfaite! Du Caire, d'ailleurs, miss Lawler écrit, une fois, aux enfants, et elle demeure en correspondance avec miss Hewlett. Jusqu'ici, je puis le dire, c'est un plaisir d'avoir une Anglaise, n'est-il pas vrai? et c'est un plaisir d'en changer.

»Miss Hewlett, à la maison, se remplumait à vue d'oeil. En entrant chez nous, elle était vraiment, comme elle l'avouait elle-même, un peu «flapie»--car si elle ignorait le français, elle savait, comme tous les étrangers, les mots qu'il ne faut pas employer.--Elle reprenait des couleurs, de l'entrain, moins jolie que miss Lawler assurément, mais, de beauté, vous l'avouerez, nous n'avions que faire. Elle plaisait aux enfants, savait les prendre; sur Charles, notamment, elle eut vite l'influence qu'elle avait exercée sur le jeune comte; elle l'amusait énormément, disait-il; c'est un miracle qu'elle accomplissait: elle avait raison de la paresse de mon fils.

»Pour ce qui est de l'anglais, nos petites affaires se poursuivirent ainsi, sans anicroche, pendant plus d'une année. Un beau jour, on m'annonce la visite d'une dame dont le nom ne me rappelle absolument rien. J'hésite à recevoir, je fais indiquer mon jour; la personne insiste avec une si extraordinaire ténacité que je vais moi-même jusqu'à l'antichambre, pour voir un peu à qui j'ai affaire. C'était, ma foi, une femme des plus distinguées. Elle m'expose en deux mots le but de sa visite: ma fille scandalise les élèves du cours de piano par l'usage perpétuel de certains termes et par la connaissance prématurée de certaines... particularités qu'ignorent généralement les jeunes filles bien élevées! Oui, c'est à moi, mesdames, à ma face, qu'on a tenu ce langage! Mon premier mouvement est de m'indigner, de nier la possibilité de la chose, comme bien vous pensez. On me réplique par des arguments tels que je prie la personne de m'excuser; je m'habille et je cours chez la maîtresse de piano. Chez la maîtresse de piano, on achève de me confondre. J'interroge ma fille par tous les moyens; j'emploie la sévérité, j'emploie la douceur:

«--Enfin, mon enfant, aurais-tu rapporté des propos sans en comprendre le sens? Tiens-tu, des domestiques, quelques termes qui ne soient usités ni dans le langage de ton père, ni dans le mien? S'il est échappé à ton frère, devant toi, des expressions douteuses, dis-le-moi!... Je n'ai pas, je suppose, à incriminer miss Hewlett?...

»--Oh! miss Hewlett!...» fait ma fille, exactement sur le même ton que mademoiselle Toussaud m'avait fait un jour: «Oh! la princesse!...»

»Le fait est que nous avions tous l'habitude de considérer miss Hewlett, grâce au prestige de son ancienne place et à son «flegme britannique», comme un exemplaire de correction tel que tout ce qui fût venu d'elle eût été tenu par les enfants pour le plus parfait modèle du bon ton. Bref, de mon enquête, je retire la conviction que, quels qu'aient pu être les propos, ma fille est totalement ignorante de leur signification. A onze ans, la pauvre chère petite!... Et j'en suis quitte pour changer de cours de piano, parti plus sage, à ce qu'il me semble, que celui qui eût consisté à provoquer enquête sur enquête pour obtenir justice. Quand il s'agit d'une enfant qui, dans quelques années, sera une jeune fille, le moins de bruit possible est ce qui convient le mieux. Je n'ai parlé de la chose à qui que ce soit.

»Mais ne voilà-t-il pas qu'au nouveau cours de piano la même observation m'est adressée? et, coup sur coup, que mon fils, à son institution Saint-Grégoire, subit une punition exemplaire pour un motif analogue!... Entre nous, les choses, du côté de mon fils, ont été poussées un peu loin; mais ceci est un autre épisode. Enfin, voici ce qui m'ouvre les yeux, hélas, trois fois, hélas, un an et demi trop tard!

»Depuis longtemps déjà, j'avais entendu mademoiselle Toussaud pousser des éclats de rire pendant la leçon de français; mais cette excellente fille est si gaie de nature, que l'idée ne m'était même pas venue de m'enquérir des causes de son hilarité. A l'issue d'une leçon, toutefois, mademoiselle Toussaud elle-même me prend à part et me dit:

«--Cette petite Marie est trop drôle; elle émaille ses devoirs français de termes forgés je ne sais comment; mais une inquiétude me vient; tirez-moi d'embarras, madame: ces termes ne sont-ils pas un peu _shocking_?»

» Je me précipite sur les cahiers et m'évertue à déchiffrer les termes déjà raturés par la main candide de mademoiselle Toussaud. Mesdames, je ne vous dirai pas ce que j'ai lu: c'était quelque chose d'inouï, d'inconcevable, d'ahurissant! C'était si fort que je comprends qu'à la rigueur la candeur de mademoiselle Toussaud ait pu ne provoquer au choc qu'un rire de surprise. Moi-même, je ne saisissais pas le fin du fin de ce vocabulaire. Je mets les cahiers raturés sous les yeux de mon mari: j'ai cru que le pauvre homme allait avoir une attaque!...

»La procédure pour atteindre la source d'une telle turpitude a été dès lors extrêmement simple. Elle n'avait pas été à notre disposition au cours de piano alors qu'on n'osait même pas nous répéter les expressions reprochées à ma fille. Mais devant un mot écrit par elle, raturé par sa maîtresse de français, rétabli au net, nous n'avons eu que la peine de l'indiquer du doigt et de demander à l'enfant: «Qui t'a appris ce mot-là?» La chère petite a répondu sans hésitation: «Miss Hewlett.»

»Ah! par exemple, ceci était un peu fort!

»Je fais appeler sur-le-champ l'Anglaise:

»--Miss Hewlett, vous connaissez ce mot-là?... Et celui-ci?...

»--_Yes!_...» Elle n'a pas rougi, mesdames; elle ne s'est pas émue une seconde. «Oui, certainement»; elle connaît ce mot-là, et celui-ci; on eût juré qu'elle s'attendait à ce que nous lui en fissions compliment! «Vous le savez! vous le savez!... Mais, malheureuse, il est impossible que vous en compreniez la portée; vous n'oseriez pas enseigner cela à des enfants! A quelle occasion, où, en quelle circonstance ont-ils appris ces mots par vous?... Répondez!» Elle ne se trouble point; elle ne fait point de difficulté pour répondre; elle tire de son corsage une lettre où je reconnais aussitôt l'écriture de miss Lawler, et elle me fait entendre, tant mal que bien, qu'elle donne à lire aux enfants des textes d'écritures cursives. On leur recommandait, en effet, de s'exercer à lire des spécimens divers de mains anglaises. Et elle nous tend la lettre de miss Lawler.

»Mon mari s'en saisit, comme d'une pièce à conviction précieuse; il la parcourt: des mots, malheureusement français, qui attirent son regard, lui confirment amplement que les lettres de notre ancienne Anglaise contiennent tout ce qui fait l'objet du débat. Il met la pièce dans son portefeuille et l'emporte à son bureau pour la donner à traduire; l'employé qui lui remet la version française dit à son patron: «On en entend de raides dans les caf'conc' et les petits théâtres, par le temps qui court; mais des comme ça, non, tout de même pas.»

»Dans cette lettre, mesdames, miss Lanlair ne faisait que raconter avec une franchise et une simplicité puériles sa vie chez la princesse. Je ne vous narrerai pas, aujourd'hui, quelle était sa vie chez la princesse... Qu'il vous suffise de vous rappeler les cadeaux du début, la fourrure!... Elle usait, dans le détail des péripéties, et non sans une pointe de pédantisme, des termes que le vieux duc, sans doute, et le jeune comte aussi, et des jeunes gens du meilleur monde lui apprenaient en jouant de son ingénuité... et du reste! Et la vie de mon ex-Anglaise chez la princesse, mon Anglaise actuelle l'y avait menée, identiquement, pendant trois ans!...

--Pauvre, pauvre madame Ablette!...

--Avant de prier miss Hewlett de quitter ma maison, j'ai essayé de lui faire honte pour avoir infligé à mes enfants, sous mon toit, une éducation monstrueuse. Elle bredouillait je ne sais quelles excuses en sa langue. Je demande à mon fils Charles qui se trouvait là: «Qu'est-ce qu'elle dit donc?» Charles me répond: «Elle dit qu'elle croyait que ça ne faisait pas matière... c'est-à-dire que ça ne faisait rien.»

L'INTRANSIGEANT

_A Jacques des Gachons_.

I

Madame Varennes accompagnait son fils à la gare du Nord, à la suite d'un séjour de trois mois à l'hôpital et d'un assez long congé de convalescence accordé au jeune capitaine. Il avait encore ses yeux, ses membres. Il repartait cependant moins alerte que les fois précédentes, non qu'on ne pût constater chez lui, comme on dit, un moral excellent; mais il semblait que l'homme eût été atteint, durant presque un semestre vécu à Paris, d'une autre blessure secrète qui échappait à tout le monde (mais qu'une mère soupçonnait).

Elle la soupçonnait sans savoir en aucune manière de quelle nature elle pouvait être, car François était sur toutes choses et particulièrement sur lui-même d'une discrétion de tombeau. Il se déclarait satisfait aujourd'hui d'aller retrouver les camarades--ceux qui restaient, hélas!--On savait que ni l'idée de la terrible guerre ni l'appréhension des vides qu'il allait constater à son arrivée au secteur n'étaient propres à troubler une âme comme la sienne. Et son âme paraissait altérée. La pauvre maman qui avait, elle, toutes les angoisses auxquelles le coeur de ces jeunes guerriers échappe ou qu'il étouffe, était doublement attristée du départ.

Aux guichets, les hommes, à la queue leu leu, se présentaient sans empressement mais avec cette stoïque résignation qui fait frémir celui qui la comprend. Des officiers, de simples poilus, médaillés, chevronnés, gonflés de vêtements de dessous, et leurs femmes, leurs enfants, leurs mères, leurs maîtresses aussi, formaient une foule dense, non bruyante ni fiévreuse, ni enthousiaste, ni accablée, larmoyante pourtant ici et là, gouailleuse aussi par endroits, une foule qui ne semblait pas être de la même race que celle des premiers départs, déjà anciens, une foule vieillie d'un siècle ou de dix siècles en trois ans et demi, une foule pénétrée par la sagesse virile, une foule grave où chaque coeur battait à se rompre sans qu'aucun signe en trahît l'émoi, une foule qui a épuisé tous les modes de courage, qui est au-dessus des adversités, une foule qui emboîte le pas à l'ambulante et invisible statue du Destin, une foule auguste, presque en permanence depuis des années dans ces deux gares de l'Est et du Nord dont elle rend chaque pierre à jamais sacrée.

Madame Varennes était arrivée là avec son fils, beaucoup trop tôt. Tous deux allaient, venaient, puis demeuraient immobiles et silencieux. Le capitaine cherchait à reconnaître des visages parmi ceux des permissionnaires, mais sa mère ne regardait que le visage du capitaine.