Chapter 9
Avantagé à sa naissance sous tous les rapports matériels, au spectacle du misérable lot réservé à tant d'êtres qui les valaient bien lui et sa famille, il avait pris en dégoût sa situation privilégiée et éprouvé comme une nostalgie de déchéance. Intelligent, après avoir appris toutes choses qui sont dans les livres et pratiqué tour à tour comme avocat, ingénieur et médecin, il s'avisa de devenir universel par l'altruisme, de vivre plus encore par le coeur que par la science et l'esprit. Et, coup sur coup, en possession de sa fortune, il l'employa à doter des hospices, à rendre des pêcheurs propriétaires de leurs barques, à adopter et à choyer des enfants ramassés dans les rues. Naturellement ses héritiers, qu'il n'aurait frustrés pourtant que d'un superflu minime, conçurent d'âpres inquiétudes devant ces dispendieuses charités. Sa famille lui imposa d'abord un conseil judiciaire, puis, pour plus de sûreté, elle l'enferma dans une maison de fous. Pendant sa «collocation» ces dignes consanguins gérèrent si prodigalement sa fortune qu'il ne lui resta bientôt plus un sou. N'ayant plus aucun intérêt à le séquestrer et le sachant trop indulgent pour leur demander des comptes, les voleurs le firent relâcher. Loin de leur en vouloir, le bonhomme se réjouit presque de l'occasion qu'ils lui ménageaient de descendre, en égal, auprès de ceux qu'il ne pouvait plus aider et protéger que de son amour.
Depuis, il vagabonda, apostolique, prêchant l'amour, la vie libre, la tolérance, la compréhension. Et il prédisait des temps nouveaux, sans lois, sans gendarmes, sans soldats et sans prêtres, sans tous ces obstacles impies, apportés à l'expansion naturelle et particulière de chaque être.
La foule riait aux discours de ce maniaque. Les sages hochaient la tête, les enfants lui jetaient des pierres, même les humbles avec lesquels il s'humiliait en se faisant plus dénué qu'eux-mêmes, doutaient de sa parole évangélique et souriaient avec compassion; et ce n'était vraiment que tout au bas, chez la populace, chez les prétendus vauriens qu'il se faisait comprendre et qu'il recrutait des prosélytes. Ceux-là lui avaient appris à vivre de peu et souvent de rien, à se loger dans les fours à briques, sous les arches des ponts, et, à défaut de tout autre asile, à leur suite, il échouait au seuil du pénitencier.
Tous les truands savaient son histoire, aussi le dispensèrent-ils de la redire aujourd'hui, et l'avaient-ils appelé à écouter et à juger les autres.
Le premier qui parla était un forgeron solide et noueux, mais couturé de noires cicatrices et de traces d'escarres à la façon de ces chênes impérissables qui ont plusieurs fois tenté et affronté la foudre:
--Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, dit-il, je pris au sérieux leurs histoires de code et de catéchisme, je croyais en la justice divine et j'observais la loi prétenduement humaine, en toute occasion j'implorais le bon Dieu, j'espérais en son paradis, et arrosant mon pain de sueur et parfois de larmes, je martelais en conscience.... La nuit très civique et souvent ivre, avec ma femme je travaillais pour la population de la patrie.
Insensé, en une seconde de plaisir, je créais des parias et des misérables; sans perspective d'un avenir meilleur j'infligeais à d'autres une vie qui serait peut-être encore plus précaire que la mienne. Les bons apôtres m'y encourageaient en me faisant entrevoir que mon septième garçon serait la filleul d'un Roi.... En attendant tous les ans je ne gagnais que le même salaire: la multiplication des pains n'accompagnait pas celle des enfants. Parfois le chômage et la maladie s'alliaient pour me punir de mon imprévoyance. Les jours où la faim me taquinait, je tapais encore plus fort sur l'enclume. Mais s'il n'y avait eu que moi à devoir jeûner! Au coeur d'un de ces hivers plus froids et plus implacables que l'âme du mauvais riche, la ménagère exténuée de privations tomba malade, les enfants s'alitèrent à leur tour: je me roidissais et battis plus rageusement encore du marteau pour ne pas entendre leurs gémissements, puis leur râle.... Et en effet bientôt il se fit un silence complet dans mon galetas et dans la forge.... J'étais seul.... Alors je passai mon outil à travers la vitrine d'un changeur et j'en assommai une sébille ruisselante de pièces d'or. Les juges ne m'infligèrent que cinq mois de prison.... Des liseurs de journaux pleurèrent au récit de mes épreuves. Cela n'empêche que lorsque je fus élargi personne n'osa faire accueil et donner du travail au repris de justice.... Les honnêtes ouvriers, ceux de ma caste, se détournaient de moi, et l'esprit de concurrence se greffant sur leur stupide sentiment d'honneur, d'aucuns dénoncèrent même ma prétendue tare à celui qui m'employait et le sommèrent de me congédier.... Ce qu'il fit.... Du travail, je n'en trouve plus que dans les prisons.... Au dehors, je vis seul, je rôde, je mendie, et si cela ne suffit pas pour me permettre de subsister, je vole.... Je me réjouis de la disparition des miens; ils ne souffrent plus; la mort a défait mon oeuvre mauvaise: mes filles ne deviendront point des prostituées, ni mes fils des soldats!
Un grondement approbateur courut dans l'assemblée.
--Tu tiras une sage conclusion de ton ilotisme, lui dit le juge. Avant les temps meilleurs, les misérables devraient s'abstenir de créer de la chair à canons et de la viande à lupanars.... A ton tour, hé, toi, le maçon?
Celui-ci, un blondin mafflu et râblé, préluda à son récit par ce professionnel hochement d'épaules de l'homme qui a longtemps charrié sur les omoplates le panier aux briques et l'oiseau surchargé de mortier.
--Voici.... En me dandinant, souvent une fleur ou une chanson à la bouche, je gâchais gaîment le plâtre au village natal, me réjouissant des blanches vapeurs de la chaux presque autant que l'enfant de choeur des nuages parfumés qu'il arrache aux encensoirs. Puis d'apprenti, je passai compagnon.... Je me rappelle certaine réfection du clocher. A califourchon sur le coq et narguant les vertiges, je regardais sous mes pieds les toits rouges et les chaumes, les drèves et les champs. Et je sifflais de si bon coeur que l'essaim des corneilles venait tournoyer autour de moi, ou bien je tirais de ma truelle des sons argentins comme ceux de l'angelus.... Oh! que l'on respirait aisément là-haut! Le dimanche qui suivit l'achèvement de ce travail, avec le pourboire qui nous avait été octroyé par les fabriciens, en compagnie de quelques gars du même chantier, je lampai copieusement et même plus que de coutume, si bien que par extraordinaire le houblon guilleret et réconfortant m'alourdit le sang et la fantaisie. Vers le soir, nous allions même nous retirer moroses et comme oppressés par le calme trop grand de cette soirée de paresse, embarrassés de nos membres oisifs et de notre chair, et de nos humeurs, quand un couple d'amoureux de la ville entra dans le cabaret où nous étions attablés. La donzelle fit la coquette et nous provoqua des yeux; tandis que son cavalier nous narguait par son langage pincé, sa jactance, ses fadaises et tous ses grands airs de calicot endimanché. Lorsqu'ils sortirent, nous quatre de les rattraper sur la route, à l'écart du village, et là, sommation à la belle de choisir l'un de nous. Elle prétendit n'avoir voulu que rire, mais nous ne l'entendions pas ainsi.... Nous jouions franc jeu, nous autres; ou bien elle se donnerait sous nos yeux à son galant, ce qui nous prouverait la sincérité de ses préférences, ou bien elle lui donnerait un suppléant. A cette proposition raisonnable, son prétendu coq s'enfuit. Elle cria, mordit, et ma foi nous enragea si bien qu'au lieu d'un seul mâle, tous lui passèrent dessus, moi le premier; puis j'aidai à la maintenir pour faciliter la besogne aux autres. La belle, instiguée plus tard par son lymphatique faquin, eut l'injustice et le mauvais goût de se plaindre. Conséquence: tout le beau temps de ma jeunesse en prison; et plus tard, comme pour mon camarade le forgeron, la vie du paria et du suspect, la vie du traîne-les-routes et du batteur de pavé!
Hourrah! fit la galerie en se trémoussant, les polissons affriolés claquant des lèvres et s'allongeant de grands coups de coudes dans les reins ou de sonores claques sur les fesses. Hourrah!
--Oui, ratifia le juge, quoique je déplore la violence, l'abus de la force, ta faute fut certes vénielle. La femelle vous avait provoqués; en jouant avec le feu, elle se brûla, voilà tout! La mijaurée eut en somme mauvaise grâce à vous livrer aux tribunaux. Au fond elle ne dut pas vous en vouloir de l'avoir servie un peu plus copieusement que les autres jours!
Et toi, l'aiguilleur, conte-nous ton premier écart; comment as-tu fait pour dérailler jusqu'ici?
--L'amour me perdit.... A dix-neuf ans j'étais un mélancolique et administratif garde-barrière, posté des heures durant, aux confins de la ville, et voyant passer et repasser les trains; condamné à l'isolement, à la vigilance et à l'exactitude. J'étais jeune et j'enviais les couples prenant leur vol vers la campagne, et s'en revenant, pâmés et langoureux de la promenade, de la danse et du reste.... D'intervalle en intervalle j'embouchais ma corne pour signaler l'approche des trains. Il y avait des soirs ou j'étais saisi moi-même par l'accent de détresse qui passait dans mon instrument; j'avais l'air parfois d'appeler au secours, ou d'autres fois, de me râler d'amour comme les cerfs qui brament à la vesprée dans les forêts de mon pays des Ardennes. J'aurais voulu fuir, m'en aller, loin de ce morne paysage faubourien, auquel, sous les tons cuivreux et enfumés des méchants ciels d'équinoxe, ma fanfare semblait prêter un deuil et un sinistre de plus. Et chaque soir je cornais plus lamentable. Qui vint à mon secours? Une soubrette trop compatissante qui rôdait souvent par là. Mes yeux bruns et pailletés de cristal quand elle m'eut dévisagé quelques fois, lui continuèrent-ils la sorcellerie de ma musique? Une nuit sur deux mots échangés, elle se rendit dans ma logette et ses lèvres ne se détachant plus des miennes, remplacèrent à celles-ci la saveur vert-de-grisée du cuivre par les baumes et les framboises des baisers. Et comme je défaillais, un coup de clairon m'avertit du passage à niveau voisin; je n'eus pas le temps d'emboucher l'instrument et de courir fermer la claire-voie: le train passa écrabouillant un vieux couple lamentable.... Les chefs ne se contentèrent pas de me chasser, je subis encore la prison. Au sortir de ma captivité, durant laquelle je ne cessai de chérir la cause de mon malheur, je courus à la recherche de la belle; mais je ne la revis plus jamais; elle disparut sans retour.... Puis pour la rappeler je ne possédais plus la fanfare si dolente dans la nuit; cette fanfare presque si triste que celle qui vient de nous avertir de l'arrivée de nos nouveaux compagnons....
Ils sont nombreux encore les récits: tous accidents, méprises, faux départs; malchances et maladresses, impulsions, foucades équipées de mauvaises têtes, bévues commises par des adolescents, des bayeurs et des effarés, des criminels candides et débonnaires, coupables sans le savoir, viciés mais non vicieux, ne comprenant rien au code et à la morale et voulant vivre ingénuement à leur guise, dans un monde tel qu'ils le sentent et le comprennent. Pauvres moucherons butineurs folâtrant dans les rais du soleil et se débattant l'instant d'après dans les filets des araignées!
Et lorsque le narrateur a fini de parler, court un frisson de commisération, un remous de solidarité. Il faudrait les voir se rengorger tous, altérés de prouesses, avec du défi et de la révolte plein les yeux. Parfois, pour mieux manifester leur enthousiasme, ils nouent une sarabande furieuse, les mains se cherchent et se broient, les pieds trépignent, tandis que le juge absout et félicite le prétendu pestiféré.
--Et toi, l'aristo, comment débuta ton casier judiciaire?
En ces termes, Jacques la Veine interpelle un grand trentenaire aux mains blanches de gratte-papier, qui se cache derrière une colonne, et qui se flatte d'échapper à cette mise sur la sellette. Au surplus, absorbé dans une méditation exclusive, c'est à peine s'il a entendu les confidences des autres. Pour l'avertir que son tour est arrivé il faut que ses voisins le secouent. Il balbutie effaré comme un dormeur qui se réveille. Ensuite, apprenant ce qu'on veut de lui, il se recueille. «Eh bien, soit.... Vous comprendrez peut-être.... Et sinon, tant pis!»
Sa voix rauque s'éclaircit, son émotion tourne en éloquence, il s'exalte à mesure qu'il lève les vannes de son coeur:
--...«O moi, je suis l'amoureux maudit, né sous le signe d'Uranie. Si l'amant de la femme passe souvent par des alternatives d'espoir et de découragement, de communion et de méconnaissance, de torture et de volupté, que dire des affres indicibles que je ne cessai de traverser, comment vous représenter ce vide offert à l'infini de mes postulations, ce fiel versé à mes lèvres altérées? Car moi je n'eus pas ou du moins longtemps je ne me crus point le droit de me plaindre devant la généralité des hommes!
Enfant, au collège, mes camaraderies contractèrent toute la vivacité et la mélancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades la nudité frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En dessinant d'après l'antique je goûtai les nobles académies masculines; païen je ne découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses formes d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et j'accordais voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme à l'hymne de la chair gymnique. En même temps je trouvai coqs et faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que lionnes et tigresses!... Comme mes maîtres inquiets devant mes naïves professions de goût me prémunissaient paternellement contre les écarts de ma sincérité, je consentis à taire et à dissimuler mes prédilections déréglées, je tentai même d'en imposer à mes yeux et à mes autres sens, je me broyai le coeur et la chair à les persuader de leurs méprises et de l'aberration de leurs sympathies, mais rien n'y fit, ils regimbaient à la raison de tout le monde, et, lorsque j'entrai dans la vie sociale, malgré l'opprobre pesant sur ceux de ma race, malgré la tyrannie du préjugé, malgré la presque unanimité des moralistes fulminant l'interdit contre quiconque blasphème la suprématie esthétique de la femme, je m'opiniâtrai, fanatique et farouche, à n'accepter que le témoignage de ma propre conscience. Mon génie me donnait raison contre toutes les consignes et tous les mots d'ordre moraux. Honni, ulcéré dans mes opinions intimes, sans cesse mis au défi, fort d'ailleurs de mon honnêteté absolue, j'en vins non seulement à mépriser leurs anathèmes, mais encore à m'en enorgueillir. Puis je savais par mes lectures,--ces lectures qui étaient ma consolation mais souvent aussi un achoppement,--que des sages, des artistes, des héros, des rois, des papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple le culte de la beauté mâle.
Toutefois j'aurais résisté aux impulsions de mes instincts physiques et me serais renfermé peut-être jusqu'à la mort dans une stoïque admiration pour les parangons de beauté virile, si un jour néfaste et béni, toutes mes forces affectives, tendresses morales et voluptueux désirs ne s'étaient fondus en un amour exclusif et absolu, unique et fatal comme une possession, pour un jeune homme que des fiertés et des admirations communes et surtout l'espoir de s'initier aux arts dans lesquels j'excellais, avaient amené sur le seuil de ma porte. Ah, je n'oublierai jamais les progrès rapides et les épanchements de notre liaison, ses caressantes paroles d'affectueuse ferveur tandis que nous nous promenions, son bras passé sous le mien et ses grands yeux cherchant mes yeux pour y boire mes intimes pensées! Notre communion devint tellement étroite que son absence me navrait comme un adieu, et que toute journée passée sans lui me durait une semaine de regrets et d'humeur chagrine. Sa présence m'était même devenue indispensable à ce degré que, farouche, endolori, toujours tenaillé par des angoisses et des pressentiments, je n'osais jamais croire à la stabilité et à la durée de cette conjonction de nos deux tendresses et que chaque fois qu'il me quittait je me sentais atrocement déprimé et abattu, comme si je ne devais plus jamais le revoir! Il était le but et le foyer de ma vie, la chaleur de mon corps et la lumière de mon âme! Touché par mes attentions, mon dévouement, ma fidélité, mon exclusif souci de lui être agréable, ma vigilance à écarter toute épine de son chemin, il me répondit par une fraternelle et filiale amitié. Longtemps je me contentai de son affection plausible et me résignai en songeant que du moins il n'aimait d'amour aucune créature terrestre. Mais hélas, il me détrompa. Depuis son enfance il s'était fiancé à une gentille et rieuse voisine. Avec la confidence de son amour il m'apportait aussi la nouvelle de son prochain mariage!
Pourquoi ne m'a-t-il pas aussi bien troué le coeur d'un coup de couteau, ou, que ne me suis-je tué à ses pieds! Alors seulement, en une scène terrible qui le mit en fuite et l'arracha pour jamais à ma sollicitude, je lui découvris les abîmes et les vertiges de ma passion pour toute sa personne; je lui dis de ces mots qui tirent le sang et qui affoleraient des marbres, je le conjurai de se donner à moi, de rompre son mariage ou du moins de se partager entre nous, je lui parlai comme un patient qui demande grâce, comme un supplicié qui crie miséricorde. Je me traînai sur les genoux, je pressai ses mains en les arrosant de larmes. Rien n'y fit. Ah cette femme, fût-elle la plus aimante de son sexe ne pourra jamais l'adorer au paroxysme où je l'adorais!
Dieu, Dieu! Dire qu'il est possible d'aimer, de se consumer à ce point, sans que ce feu gagne et embrase celui vers qui tendent et s'allongent désespérément, affamées, altérées comme des âmes de damnés au fond de la géhenne, toutes ces flammes, toutes ces voluptueuses et sinistres flammes d'amour! Dire que jamais il ne se rendit à la prière, à l'imploration muette de tout mon être, qu'il ne se sentit point frémir tout au moins de pitié amoureuse en cette explication suprême qui m'amputa de tout ce qui m'attachait à la terre! Et qui viendra parler après cela de fluide, de magnétisme et de télépathie!
Il ne se figura jamais ce que j'avais lutté pour ne pas l'effaroucher ou l'obséder, ce que je m'étais contenu et flagellé pour me conduire selon le gré de la masse contemporaine et ne pas le compromettre aux yeux des vertueux médisants! Depuis mon enfance je réfrénai mon tempérament, je déguisai ma pensée, je donnai le change à ma famille et à mon entourage sur mes véritables inclinations. Jugez de la fatigue, de l'écoeurement et du dégoût que me causait cette comédie, cette perpétuelle dissimulation! Mais c'est seulement le jour où j'aimai pour de bon, que je sondai toute l'étendue de ma détresse et de mon désespoir. Les cinq années que durèrent mes relations lancinantes et balsamiques avec l'être élu, je fus le plus torturé des martyrs. Ah! je voudrais voir combien de mes juges étant à ma place eussent résisté à cette projection de leur être vers la chair défendue, eussent repoussé loin de leurs lèvres la coupe que la nature offrait à leur soif exceptionnelle, eussent eu la force d'étouffer le cri de délivrance, de paralyser ce geste de soulagement, de salut et de secours suprême! Eh bien, tant qu'il fut auprès de moi, tant que, de loin en loin, nos lèvres se rapprochèrent en un baiser que j'eusse voulu perpétuer suave et ineffable et étendre jusqu'à la possession complète, je chérissais cette tentation, cette torture, je prenais goût à ce supplice comme à une épouvantable gageure, je me roidissais fièrement, presque radieux sous l'implacable acharnement des conventions et des règles générales. Désespérément chaste malgré mes désirs éperdus, je me trouvai légitime et je n'aurais pas échangé mes postulations contre tous les appétits de ce monde conforme. Je préférais à leurs conjugaux embarquements pour Cythère, à leurs langoureuses idylles au pays du Tendre, ma passion rouge et noire, mon ascension du volcan sulfureux, mes périples exaspérés sur les lacs asphaltides.... J'exultai au milieu des fournaises, j'attisai mes incendies....
Souvent je lui écrivis des lettres brûlantes que je ne lui envoyai pas, mais que je conservai pour qu'il les lût seulement après ma mort, car j'estimais alors qu'il est de ces déclarations que les trépassés, les expiants seuls ont le droit de formuler par delà les limites du tombeau.... Il pourra lire à présent ces lettres puisque je n'appartiens déjà plus à la même terre que lui.... Et qui sait? Peut-être serviront-elles à l'instruction, voire à l'amusement de son amante, et n'y attacheront-ils, partagés entre la curiosité et le dégoût, que la valeur d'un phénomène pathologique?»
A cette supposition atroce, il fit entendre un cri qui donna l'idée d'un vaisseau se rompant dans sa poitrine; puis il fut quelques secondes avant de recouvrer la parole, et lorsqu'il reprit, à chaque phrase il semblait se porter un coup de poignard:
«A peine eut-il fui ma présence, que je voulus m'élancer à sa poursuite. Pour le revoir, je lui eusse demandé pardon de ma trop exigeante tendresse; j'eusse abjuré et rétracté du moins en paroles, ma seule, ma suprême religion. Je songeai aussi à l'assassiner avec sa maîtresse, quitte à me suicider ensuite. Mais non, je l'aimais jusqu'à tous les sacrifices, jusqu'à tolérer son bonheur auprès d'une autre créature, jusqu'à survivre à son abandon, jusqu'à accepter une existence privée désormais de toute effusion et durant laquelle il ne me resterait plus qu'à repaître douloureusement mon coeur des mirages et des leurres de notre intimité défunte. Aussi, au moment où je m'emparais du revolver, je me représentai une larme, un regard de nos beaux yeux, un de ses cajoleurs et mutins sourires d'autrefois, et cette évocation me navra à tel point que laissant choir l'instrument homicide, je m'effondrai dans un fauteuil d'où je m'abattis sur le plancher en proie à une crise de nerfs voisine de l'épilepsie, et ne cessant d'appeler l'absent avec des râles exaspérés par l'horrible certitude de l'irréparable....
Pour oublier je recourus aux voyages; je parcourus des Océans, j'accompagnai nos rudes marins du Nord jusqu'aux pêcheries boréales. Le plus souvent, vautré au fond de la barque, l'idée fixe me rongeait et au plus fort des tempêtes, le fracas des éléments et les blasphèmes ou les prières de mes compagnons ne parvenaient à étouffer le timbre de la voix aimée, de la voix lointaine qui ne cessait de vibrer à mes oreilles, de me chanter les serments et les confidences de jadis!
Pour oublier aussi je me mis à boire, j'ivrognai avec la crapule; vain remède: miroir maléfique, l'alcool ne me réfléchissait que plus désespérément adorables les grâces et les perfections de l'absent....
Alors je songeai à satisfaire brutalement ma chair. Ma passion rebutée se dédommagerait en immédiates débauches. Il me fallait calmer à toute force ce sang de lave, cette sève leurrée et toujours trahie, hélas, à laquelle je ne pourrais offrir d'assouvissement sans attenter aux moeurs de mes dissemblables.... Ah, de cet amour pur entre tous, de ce sacrifice de mon être à un autre être, de cette immolation perpétuelle de ma conscience et de mon caractère à cet enfant de prédilection, je sortais réprouvé, ivre de terribles revanches, friand de représailles érotiques.... Ah je me moquai bien des sages et des justes! Crime contre nature, diraient-ils! Contre quelle nature? Ma vie entière n'avait-elle pas été un crime contre ma nature à moi?