Chapter 7
--Jan! Jan! Sois donc raisonnable.... Elle est vraiment jolie la vie que tu mènes. Penses-tu que notre pain cuise pendant que tu comptes les nuages qui passent! Depuis trois mois te voilà presque aussi fou que l'était cette paresseuse pièce qui partit avec ce soldat, son soi-disant père.... Ah! tu copies fidèlement ses lubies, à cette sorcière!... Comment tout cela va-t-il finir? Fi, Jan, à ta place je serais honteux! Notre mère garde le lit et c'est à peine si tu songes à elle. Veux-tu donc conduire la ferme à sa ruine, nous mettre tous trois sur la paille, et toi, finir à Gheel?
Sans écouter cette litanie, docile, il marche devant elle, pour regagner le logis, toujours plongé dans ses divagations, toujours taciturne....
--Hélas, cette blanche sorcière aux yeux noirs s'est vengée de nous sur le jeune _baes_, gémit la maisonnée.
--Ah! que n'ai-je tué la malfaisante pecque! glapit la fermière.
Ils recourent au curé du village pour rappeler le malade à la raison.
A son tour le pasteur surprend le gars sur la butte du hêtre et lui reproche son apathie inquiétante. Comme Jan ne s'émeut pas plus de ce prêche que des giries de la famille, le pasteur s'impatiente et lui montrant le hêtre:
--Mais, malheureux garçon, tu veux donc que ta mère accomplisse sa menace et que, pour te guérir, elle abatte cet arbre de malheur!
Le jeune homme n'a fait qu'un bond, et secouant rudement le bras du prêtre:
--Abattre cet arbre! Que venez-vous de dire? Ah! que personne ne s'avise d'y toucher, car aussi vrai qu'il y a un bon Dieu, la même cognée assommerait le hêtre et le bûcheron!
Mais se repentant de cet accès de révolte, une réaction subite l'agenouillant aux pieds de son pasteur, il se débonde, se soulage comme un pénitent au confessionnal:
--Après le départ de Lena, je voulus l'oublier, oh! bien sincèrement. Hélas! la plainte du soc retournant la dure me répétait son nom. Dans la grange mes fléaux cadençaient le désolant refrain de la fileuse. Le ramage des oiseaux s'ingéniait à imiter sa voix....
Et comme le prêtre l'engage à quitter ces lieux hantés par le souvenir de la fille pâle, à partir pour Malines, à faire une retraite au séminaire.
--Jamais! s'exclame Jan, jamais je ne me résignerais à cet exil.... Vous souvenez-vous de mon voyage dans les pays wallons, de cette absence de huit jours à laquelle me condamnaient les intérêts de la ferme? Ah! vous ne saurez jamais la torture que j'endurais!
Libre de retourner au pays, chez nous, je marchais tout un jour et encore une pleine nuit, sans prendre de repos. O! le trop ineffable moment où l'odeur des brûlis me surprit, apportée par la brise matinale! Je dus m'arrêter, ma respiration s'embarrassait, je chancelai éperdu, enivré, oui, littéralement saoul. Et plus je humais l'incomparable arome, plus ma poitrine se gonflait, plus mes oreilles bourdonnaient, plus je me sentais défaillir. M'étant engagé dans le premier bois de sapins, ce fut une autre béatitude. Je tombai à genoux comme à l'église, je remerciai Dieu à haute voix--j'ai dû crier comme un fou--de m'avoir accordé cette grâce sans pareille: retrouver mon beau pays. Et le rouge soleil levant parut s'avancer vers moi pour me communier!... Croirez-vous qu'en découvrant la première touffe de bruyère je sois tombé dessus comme un affamé, et que l'ayant cueillie, avide, safre, je l'aie portée à mes lèvres. Que dis-je? je l'ai mangée avec délices, uniquement afin de rapprocher davantage de mon coeur et de mêler à mon sang la plante tant adorée!... Et, arrivé ici, ne pensez pas que je me sois rendu directement à la ferme.... Je courus d'abord reconnaître ce hêtre et ces buissons de genévriers.... Je leur parlai, je les étreignis, je les arrosai de mes larmes, comme si j'avais eu affaire à des chrétiens comme nous.... Ah! tout cela à cause d'_elle_.... Et c'est alors que vous me proposez de m'exiler pour six ans!... Non, mon père; jamais, jamais, jamais!»
A ce passage, Barthélemy Welaan s'arrêta et passa la main devant ses larges orbites comme pour en éloigner une mouche importune; mais oserait-il me garantir, le rude homme, que du même geste il ne cueillit pas une larme perlant à la pointe de ses cils hirsutes, comme tremble une goutte de rosée à la barbe des seigles? D'ailleurs, pourquoi nous en défendre; nous suffoquions tous et, plus encore que les autres, le blond mondain, celui que nous surnommions Fortunio. Appuyé contre la paroi, le visage caché dans ses mains, il se détournait de nous pour sangloter à son aise. Cette page amoureusement patriale exaspérait, intensifiait toutes les poignantes tendresses, les facultés aimantes contenues en nos âmes et remuait en nous des fibres que nous ne nous connaissions plus.
Le narrateur se remit le premier, et alors, presque radieux de notre émotion, radieux à la façon des vagues ensoleillées, il poursuivit, mais en consultant de moins en moins le texte original, improvisant, décrivant de mémoire, avec une exaltation augurale:
--Entretemps, la riche Monique, entièrement au bonheur d'avoir retrouvé son père, recouvrait, à Paris, les forces et la santé. Entreprise par des maîtres habiles, la jeune vachère s'était dégrossie. Bientôt elle put assister aux bals et aux réceptions. Sa robuste beauté flamande, alliée à une grâce et à un charme naïfs, en firent une des reines de la cour impériale. Jan Daelmans lui-même aurait à peine reconnu dans cette grande brune, rieuse, mutine, presque provocante, épanouie comme une rose thé, sa liliale et dolente amie d'enfance.
Mais, brusquement, la métamorphose s'arrêta et, par gradations insensibles, ce regain de santé, cette exubérance s'amortirent, cette turbulence, cette joie de vivre se calmèrent, et, dès le second hiver, son ancien penchant à la rêverie reparut, penchant discret, petits airs penchés que l'_Ossian_ de Macpherson allait mettre à la mode et qui paraient Lena d'un nouveau montant.
Aux accords de la musique de bal, emportée dans le tourbillon de la danse, elle demeurait subitement distraite, perdait la mesure, s'arrêtait sur place. Au milieu d'un entretien aimable et frivole elle oubliait de répondre à son interlocuteur, le regardait sans le voir avec une étrange obstination, et, interpellée, rendue au sentiment du salon où elle se trouvait et des cavaliers qui lui faisaient leur cour, elle semblait se réveiller, sortir d'un rêve, choir de quelque ciel. Elle-même était la première à rire de ses évagations. Mais elle cachait la nature de ces «absences». Peut-être ne se rendait-elle pas compte des influences qui l'arrachaient à son milieu et à son nouvel entourage. Ces retours en arrière furent très vagues, très inoffensifs en commençant:
En pleine assemblée mondaine surgissait le grand hêtre ombreux, isolé dans les sablons. Ce n'étaient plus les pas cadencés des danseurs et les soupirs des archets qui faisaient frémir et vibrer le cristal des girandoles, ce n'était plus des vétérans en uniformes chamarrés qui se confondaient en révérences devant d'éblouissantes maréchales: la brise passait dans la lande, éparpillant la poudre d'or des genêts, et les bruyères frissonnaient, frileuses et parfumées.
Monique, ou plutôt Lena, revoyait-elle le hêtre et le mamelon, hantés comme ils l'étaient depuis son départ, par la figure pitoyable d'un jeune rustre qui tendait vers elle ses mains terreuses et la conjurait de ses prunelles humides? Mais plus d'une fois, au moment où un glorieux muscadin en habit bleu barbeau à boutons d'or, cravaté de dentelles, venait l'engager cérémonieusement à la danse, la fière demoiselle s'emparait de ces mains formalistes avec une avidité fiévreuse, les pressait énergiquement dans les siennes, dévisageait avec une persistance étrange le cavalier très interloqué; puis, déçue, sans s'excuser de sa méprise, le repoussait brusquement et se hâtait de quitter la fête.
De passagères et anodines qu'elles étaient, ces visions devinrent de plus en plus fréquentes et redoublèrent d'intensité. Sous cette obsession, Monique prit en horreur la vie brillante où elle s'était jetée avec une sorte de frénésie, bouda les cercles aristocratiques, s'abstint de paraître à l'Opéra et à la Comédie-Française, et rechercha, comme en son enfance, la solitude et le recueillement. A présent, elle demeurait de longues heures dans le coin le plus sombre de ses appartements où, assise à la fenêtre, ses yeux suivaient le vol des nuages chassés vers le Nord. Et ses lèvres, s'entr'ouvrant sous l'action d'une occulte puissance, murmuraient le refrain rythmique de la blanche fileuse d'autrefois.
Peu à peu sa carnation d'opulente rose thé se fondit, s'effaça pour faire place à la pâleur liliale et diaphane; ses yeux parurent de nouveau trop grands et trop noirs pour son blanc et mince visage.
Le général Van Wilghem, qui n'avait que combattu mollement les dispositions bizarres de son enfant gâtée, finit par reconnaître la gravité du mal, et sur l'avis des médecins, songea à marier sa fille avec son aide de camp, vaillant et loyal garçon qu'il chérissait à l'égal d'un fils et qui portait depuis longtemps à la fantasque héritière un amour aussi ardent et aussi inépuisable que sa bravoure.
Consultée, la jeune fille déclara à son père qu'elle n'éprouverait jamais pour ce soldat d'élite qu'une affection toute fraternelle. D'ailleurs, elle prétendait ne ressentir aucun malaise; elle ne convenait pas de la peine sourde et implacable que révélaient ses pâles couleurs.
Enfin, un jour que son père éploré était parvenu à l'émouvoir, à force de supplications, elle lui avoua, avec la pudeur d'une vierge qui trahit son secret d'amour, son désir impérieux, inéluctable, de revoir la Campine.
Le voyage, décidé sur le champ, ajourné malheureusement par les événements politiques, finit par s'accomplir. Il était grand temps: l'état de la malade empirait à vue d'oeil.
Les frontières flamandes sont franchies: ils atteignent Anvers, une berline les conduit à leur nouvelle demeure, un de ces nobles et superbes hôtels de la place de Meir déserté par un patricien proscrit sous la Terreur. Au moment où la voiture s'engage dans l'allée cochère du palais, Monique jette un grand cri. Le général l'interroge avec anxiété:
--Oh! ce n'est rien, mon père.... Mes yeux ont rencontré ceux d'un mendiant, posté contre une borne, et telle était l'expression obstinée de ses regards, qu'ils me traversaient le coeur; si j'ai crié, c'est que ce pauvre ressemblait à Jan Daelmans.... Mais ce n'est pas lui, j'en suis certaine à présent....
La faiblesse et la fatigue de Monique empêchent les voyageurs de poursuivre leur voyage jusqu'en Campine. La moindre aggravation du mal la tuerait.
Le père, assis auprès de la malade, épie, l'âme ulcérée, les ravages de la consomption sur cet idéal visage.
Obstinément, la jeune fille ne sort de ses longues prostrations que pour fredonner d'une voix très douce, presque éteinte, le fatidique couplet du maréchal ferrant. Même pendant son sommeil, les syllabes mortelles persécutent ses lèvres.
--Toujours cette chanson! Elle alimente ta tristesse, chère enfant; tu m'aimes donc bien peu que tu persistes à te faire du mal.... Ah! si tu voulais!...
Et, de nouveau, son père la conjure d'épouser l'aide de camp.
--Non, je vivrai libre... je ne veux appartenir à personne.... Laisse-moi rester comme je suis ou plutôt redevenir ce que j'étais, mon père!
Il insiste. Lorsqu'ils habiteront Desschel, dans leur natale Campine, quelle jouissance pour elle, de parcourir la contrée élue, en compagnie d'un époux digne de son rang et de ses perfections... de visiter à deux le hêtre favori, les genévriers bizarres, tous ces objets qu'elle ne cesse d'évoquer et qu'elle pourra palper de ses mains ferventes!
--Oh! oui, père, que ce serait un grand bonheur! Mais le compagnon que tu me recommandes n'est pas un fils de notre Campine!... Comprendrait-il la chanson suggestive du grillon? L'ombre et les murmures des sapins ont-ils présidé aux ébats de son enfance? L'infini de la plaine et son incommensurable horizon ne sembleraient-ils pas monotones à ce nomade et capricieux enfant des monts, avide de déplacements et d'aventures....
Elle s'interrompt.
Elle a changé de couleur, son teint s'est subitement avivé, un sourire extatique s'épand sur ses lèvres frémissantes. Elle joint les mains, lève les yeux au ciel. Elle semble un de ces anges de marbre, immobiles sur les tombes; elle est blanche, elle est belle, mais sa beauté fait mal.
Quelle musique plonge la malade dans ce ravissement?
Le général prête l'oreille à son tour.
Et de la rue, sous les fenêtres, monte très distinctement jusqu'à eux le refrain hallucinant, modulé avec un accent de mélancolie et de tendresse indéfinissables par une voix d'homme jeune, un peu rauque, un peu étranglée.
Quoi, toujours cette chanson maudite! Une nouvelle dose de l'implacable poison qui lui reprend sa fille! Puis, n'est-ce pas de l'humble origine du général Van Wilghem que se moque l'impudent refrain!
Furieux, le vétéran sonne ses laquais et leur ordonne de lui amener, de gré ou de force, le maraud qui les nargue et les persécute de son abominable complainte.
Le pauvre hère que la valetaille empoigne et traîne non sans le rudoyer devant le maître, n'est autre que le mendiant loqueteux que la malade entrevit par la portière de la voiture.
En reconnaissant, non sans peine, dans cette apparition lamentable, l'ancien protecteur de sa petite Monique, la colère du général tombe brusquement; il recule consterné, presque honteux de son humeur:
--Vous, Jan Daelmans! Vous, dans cet état!... Vous, réduit à ce point!... Ah! c'est mal de ne pas avoir songé à vos amis! Que ne nous informiez-vous de votre dénuement? N'êtes-vous pas notre créancier pour la vie?
Et, s'approchant d'un meuble, il fouille dans les tiroirs: on entend bruire des pièces d'or.
De l'or à Jan Daelmans! De l'or à ce féru d'amour? Vous n'y songez pas, général! Il désirait simplement vous confesser le secret de sa vie, et dire ensuite, avant de partir pour de bon, un suprême adieu à son amie d'enfance:
Ah! général, ces insultantes largesses le chassent plus brutalement que ne pourraient le faire vos estafiers! Et Jan se traîne, le coeur brisé, vers la porte.
Mais cette crispante épreuve a vaincu les dernières hésitations de Monique. Impossible de se contraindre plus longtemps! Mue par une force surnaturelle, elle se précipite pour couper la retraite au paysan et s'affaisse devant lui en s'écriant: «Reste! Reste!..» avec un accent qui révèle au jeune homme une passion au moins aussi ardente que celle qu'il lui porte.
Cette minute ineffable le paie largement de son long purgatoire.
Le père a compris, et, pantois, sourcilleux, ne sait encore à quoi se résoudre.
Alors, entraînant son Jan, elle tombe, avec lui, aux pieds du vieux soldat, et elle le conjure avec des paroles et des accents qui réduiraient en fleuves de larmes les montagnes de granit:
--O père, pardon!... Retenez-le ou j'expire! C'était ce Jan, lui seul, toujours lui, que je voyais et que je regrettais, et que je voulais.... C'est son absence qui me tuait.... Il est mon frère, mon doux protecteur, mon bien-aimé! O Dieu, il s'en irait une seconde fois, je ne l'aurais retrouvé que pour le perdre à jamais! N'est-ce pas que vous ne voulez pas qu'il parte, mon père?... Voyez, Jan me sauve, Jan me rend la vie; donnez-le moi... donnez-le moi!...
Et, se relevant, sans attendre la réponse du père, Lena se précipite éperdue dans les bras du paysan. Le coeur sous les haillons, le coeur sous les dentelles, battent l'un contre l'autre. Des regards, comme jamais n'en échangèrent les plus violents possédés d'amour, se disent l'accablant infini de leur mutuel désir.
En les voyant accolés, haletants, oppressés, si amoureux qu'ils en râlent, si jeunes, si beaux, si émaciés, si pâles, tristes pénitents d'amour, épuisés par le plus cruel des jeûnes, le général sent fléchir son orgueil et sa volonté. Pauvres êtres! Ils sont tellement à bout de forces que s'il disait non, en ce moment, ils expireraient dans les bras l'un de l'autre.
C'en est fait. Deux larmes lentes et lourdes comme le givre qui s'égoutte des branches chenues, au premier rayon printanier, tombent lentement sur sa moustache de grognard, et, tout autre consentement lui restant dans la gorge, il ouvre des bras paternels à Jan Daelmans.
Après quelques minutes de poignant silence, Barthélemy reprit avec plus d'onction encore:
L'histoire de Jan Daelmans et de Monique Van Wilghem, cette idylle passionnée symbolise pour moi, les amours du Flamand et de la Flandre.
Un jour la Flandre candide s'enfuit au bras d'un tuteur puissant qui l'étourdit dans les fêtes, la grise de luxe, la leurre d'une apparente félicité, et rêve de l'unir au Welche. D'abord, l'appétissante et plantureuse héritière prend goût à ces distractions, à ces passe-temps frivoles, à ces déduits superficiels. Heureuse et fière de ces hommages, de ces adulations, de ce changement survenu dans son existence jusqu'alors laborieuse et guerrière, traversée de périls, pleine de luttes et d'héroïsme, la fille préférée de la Germanie semble renier son origine et son passé. Mais un jour, la chanson des terribles ferrants de Gand et de Bruges, des virils communiers, des _Klauwaerts_, grands tombeurs de Welches, lui remonte aux lèvres:
_Hauts les bras_! _Chauds les fers_! _Francs les coups_!
Elle se réveille. La nostalgie lui étreint le coeur: elle se consume en regrets et en désirs. Elle halète après son simple et rude compagnon d'enfance; il lui tarde de se régénérer dans ses viriles étreintes, de n'appartenir qu'à lui.
De son côté, l'ami féal rappelle aussi, de toute la force de ses farouches tendresses, l'inconstante et désirable créature.
En vain, pour le guérir de cet amour inextinguible, des conseillers timorés et de sang rassis ont-ils voulu le consacrer au service du Seigneur et l'arracher aux félicités profanes.
--Oublie ton ingrate Flandre, lui ont suggéré ces conseillers, tourne tes regards vers Rome. N'aie plus de Patrie en dehors de l'Église. Applique-toi cette parole évangélique: «Ma Patrie n'est pas de ce monde!»
Mais, efforts stériles! Paris n'agit pas avec plus d'influence sur la Flandre que Rome n'a d'action sur le Flamand. On a beau parler une langue étrangère autour d'elle, la parer d'ornements hybrides, l'affubler d'une toilette d'emprunt, tenter de la défigurer peu à peu, exiger d'elle le mépris de son ancienne condition, à certaines heures, de plus en plus fréquentes, la Flandre se rappelle ses travaux, ses victoires, et va jusqu'à regretter son long martyre.
Entretemps, furieux de n'avoir pu l'attacher immuablement à Rome, les conseillers du Flamand l'expulseront de son bien, le voueront au vagabondage et à la mendicité. Et seuls les pauvres gens, les braves coeurs du peuple, les humbles femmes prendront pitié du gueux flamand qui se consume d'amour pour sa Flandre!
Jusqu'au jour où elle te sera rendue, ta brune Patrie, ô mon féal garçon, mon blond Germain aux yeux bleus! Jusqu'au jour promis où, à ta vue, la Flandre aussi exposée que toi aux séductions et aux convoitises de l'étranger, la Flandre qui rompit les chaînes fleuries de la France comme tu tins en échec la Rome pontificale, jettera ce cri rédempteur: O Dieu! rends-le moi, lui seul peut me sauver!
Puisse le Ciel écouter alors cette prière et vous réunir pour jamais, ô Frère, ô Patrie!
Le vieux Welaan prononça ces derniers mots avec une exaltation prophétique. Chacun de nous dit _amen_, à cette patriale invocation.
Et, comme à Jan Daelmans, il me sembla que le soleil natal--mais un soleil couchant--venait de me communier....
CROIX PROCESSIONNAIRES
Nous roulions péniblement dans les ornières de la route sablonneuse et apercevions depuis longtemps les écrasants corps de logis du Pénitencier, lorsque mon compagnon me désigna du bout de son fouet quelques croix de bois noir groupées au milieu de la bruyère.
--Le cimetière des colons! proféra-t-il. Et il ajouta en souriant: «Il y a douze croix. Il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais une de plus.... C'est beau l'administration.
Puis redevenant grave et raccourcissant les guides: Là seulement le vagabond dort son premier bon sommeil. Les abeilles lui chantent leurs douces berceuses et la nature drape de violet--couleur adoptée pour le deuil des rois--la tombe du plus infime des mendiants!
Combien de dépouilles gueuses engraissent ce sol inculte: carcasses ravagées de routiers endurcis ou savoureuses pulpes de novices!... Pas plus que le couperet ne nombre les têtes des guillotinés, ces douze croix ne comptent les tertres qu'elles foulent en passant.... A chaque décès le fossoyeur déracine la croix du plus ancien des douze derniers morts, et en surmonte la nouvelle tombe anonyme....
Mieux que moi vous savez combien le paysan de cette contrée incline au merveilleux. Aussi les mouvements de ces croix dans la plaine ont-ils frappé son imagination. Il prétend que l'humeur nomade et réfractaire des bougres enfouis s'est communiquée, par une vertu diabolique, au signe rédempteur qui devait protéger leur guenille corporelle. C'est de leur propre gré que ces croix s'ébranleraient une à une pour rôder à travers la campagne. Croix errantes, croix en peine! Elles arpentent la lande fée comme les batteurs d'estrade et les hors la loi tournaient dans le préau, ou viraient attelés à la meule du moulin. Le paysan leur a donné ce nom suggestif: Croix Processionnaires.
Moi-même en les apercevant aux heures ambiguës, complices des mirages et des hallucinations, je les confondis bien souvent avec une compagnie de corbeaux repus, frileusement serrés l'un contre l'autre.
Cette comparaison me hanta surtout il y a trois ans, pendant une épidémie de typhus qui faillit dépeupler tout le camp des bagaudes. Dans l'infirmerie, encore plus sinistre que les autres quartiers du Dépôt, pour cette raison que les horreurs du lazaret s'y greffent sur celles de la prison, toute la truandaille, tant les vieillards que les jeunes garçons, expiraient par totales chambrées.
Là-bas, dans les sablons, les macabres défricheurs ne faisaient que fouir et tasser la terre, que planter et déplanter les arbrisseaux de la croix. Mais ils avaient beau s'évertuer, le fléau chômait encore moins et leur envoyait tombereau sur tombereau d'engrais humain. Aussi mes douze corbeaux noirs n'avaient-ils jamais été à pareille curée!
Le carnage fut même tel qu'afin de ne pas alarmer les honnêtes villageois d'alentour le directeur du Dépôt ordonna de ne plus procéder que la nuit à ces inhumations en masse.
Mais en dépit de la prévoyance administrative, les bergers noctambules, isolés dans la plaine, assistèrent à des apparitions terrifiantes:
Les Croix Processionnaires si lentes et si graves se mirent, une nuit, à courir comme des éperdues. Elles allaient tellement vite qu'elles prenaient à peine le temps d'imposer leurs mains noires sur les fosses fraîchement remuées. Elles trébuchaient contre les tertres, battaient des bras, tombaient pour rebondir aussitôt. Et leurs sournois porte-cierges, les feux follets, au lieu de les calmer et de les rallier, s'amusaient de leurs gambades et de leurs culbutes, exaspéraient leur panique en les enlaçant dans de livides spirales d'éclairs.
Aujourd'hui encore, lorsqu'on mentionne ce prodige, à la veillée, les fileuses récitent un pater et un ave pour les âmes du Purgatoire et les gars les plus résolus tirent de fiévreuses bouffées de leurs longues pipes de Hollande.
Cependant depuis que la _mortalité est redevenue normale_, comme disent les rapports officiels, les croix ont repris leur allure mesurée, elles se remettent à marcher lentement, résignées....
--Oui, murmurai-je à mon tour, en embrassant d'un regard presque nostalgique la plaine violette et le buisson des Croix Processionnaires; oui, rappelez-vous les vers du Dante: _Tacendo e lagrimendo al passo che fanno le letane in questo mondo!_
LE MOULIN-HORLOGE
Et le Verbe s'est fait Chair