Le cycle patibulaire

Chapter 6

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Mais lorsqu'elle les voyait certains soirs, au retour des expéditions, poudreux et couverts de sueur, l'air implacable, sabre au clair, cavalcadant aux côtés des paniers à salade, et que leurs hautes silhouettes s'engouffraient, deux par deux, sous le portail béant et noir, et que les battues de leurs chevaux résonnaient dans le préau derrière les murailles, elle gagnait peur, appelait le polisson qui jouait dans la rue, fermait sa porte à double tour et pressait le gamin contre elle avec une sollicitude et des angoisses de poule qui tremble pour son poussin.

D'autres fois aussi lorsque, se prenant de dispute avec le fils de Gentillie, les méchants voyous, pour le réduire _à quia_, lui jettent à la face ce sobriquet déshonorant: Fils d'assassin! Fils de voleur! Fils de l'Esprot!» la bougresse fonce comme une lionne sur la bande agressive, dégage, en distribuant force taloches dans le tas, le gamin écrasé par le nombre, et ne rentre que lorsqu'elle les a mis en fuite à coups de pierre.

VI

Des années se passent encore. Le fils de Pintloon devient un grand garçon, bien découplé, de figure éveillée, mais de mine réfractaire comme celle de son auteur.

Choyé, gâté par sa mère, il a contracté des habitudes de paresse et de débauche, boudant les métiers réguliers et rêvant bamboches et escapades.

Les soucis et les tracas de la mère redoublent.

Et chez l'Esprote se produit ce sentiment bizarre: plus le garçon prend la taille, les habitudes du corps et la physionomie du condamné, plus Gentillie se désintéresse du souvenir de son terrible amant.

Son amour maternel se double d'une tendresse plus exaspérée, moins quiète. Insensiblement Gentillie confond le jeune gars rôdeur de carrefours et batteur de pavé, le voyou précoce et impudent avec le hardi malfaiteur d'autrefois.

Maintenant, lorsque devant elle on fait allusion au prisonnier, la rude travailleuse regarde son interlocuteur d'un air hébété comme si elle ne savait pas ce qu'il veut dire et elle continue sa besogne.

Une pièce administrative tombe chez elle, par la poste, et l'avertit officiellement du décès du contrebandier. Pas plus de larmes qu'à la mort de sa mère. Elle regarde son sacripant de fils, à l'air rogue et effronté, comme pour dire que ce trépas lui est égal à présent.

Dans sa maladive faiblesse pour le gamin, elle ne sait quoi inventer pour le retenir auprès d'elle.

Elle n'a rien à lui refuser, elle se prive, se saigne pour lui, elle travaille nuit et jour, nettoie, «fait des quartiers», ravaude, repasse; tout cela pour qu'il puisse aller boire, fumer dans les bouis-bouis et jouer au bouchon avec les bonneteurs et les jolis efflanqués de sa trempe. Elle le veut aussi propret, bien coiffé et bien chaussé.

Elle entretient leur petit ménage comme un nid d'amoureux; et toute vieille, fourbue, ratatinée, courbatue, sa belle fleur de santé et de femme flétrie par les privations, les brutales aventures et les quotidiennes dégelées, elle redevient coquette, soigne sa mise, se nippe, s'attife, comme s'il s'agissait, pour elle, d'épouser le gros Cierge de Neuvaine.

Et tous ces frais de coquetterie, et toutes ces attentions séduisantes, pour le jeune Esprot. Ah! n'est-ce pas ainsi qu'elle se représentait Pintloon, le contrebandier, durant ses veilles mal conseillères à Lampernisse, dans les ténèbres de sa mansarde!

Lassé par ces chatteries, et ces caresses, et ces baisers importuns, le jeune drôle ne se gêne pas pour la repousser durement; et comme elle insiste, peu à peu lui aussi prend l'habitude de la battre.

La première fois que le vaurien s'oublia à ce point, la pauvre femme se mit à rire: à présent la ressemblance avec le passé devient complète! L'autre Pintloon n'avait-il pas commencé ainsi!

Le gamin prit goût à l'exercice. Rentrait-il ivre, après une perte au jeu, il passait son déboire et sa colère sur le dos de la pauvre femme. Et la résignation presque extatique de ce misérable corps, renversé et immobile, la prière de ces yeux, l'imploration sans rancune et même sans impatience de cette bouche qu'il achevait d'édenter, ne faisaient que le mettre hors de ses gonds.

Cependant le jeune coq tirait sur ses seize ans. Il s'amusait à des jeux plus agréables. Le poil lui venait aux lèvres. Et les polissonneries entre mauvais capons, manquant de ragoût, il commençait à pincer les petites gaupes du quartier.

Un samedi, Gentillie rentrait exténuée d'un terrible nettoyage dans une maison de la rue passante sur laquelle débouchait leur impasse. Oubliant les ampoules saignantes à ses pieds, et ses bras ouverts par les corrodantes lessives à l'eau de javelle, heureuse de rapporter un peu plus d'argent à son _fiston_ et maître, elle surprit le gaillard, vautré sur son propre lit, avec une petite souillon du voisinage.

Alors, emportée par la colère, aiguillonnée par une monstrueuse jalousie, son instinct maternel s'étant perverti, et devenant une véritable appétence d'amoureuse, elle se jeta entre eux, au grand ébahissement des polissons.

Précoce comme il l'était, le jeune Pintloon n'eut pas de peine à comprendre cette anomalie. La fureur de la pauvre femme était si risible, sa triste mine si falote, que ce devint un divertissement pour le jeune drôle de provoquer des scènes de jalousie entre les tortillons des ruelles environnantes et la pitoyable Gentillie.

Les guenuches rigolaient aussi comme des petites folles, et se prêtaient volontiers aux inventions scabreuses de leur galant.

Une fois les cyniques questionnaires attachèrent la vieille au pied du lit, et débraillés et dépoitraillés, se livrèrent, sous ses yeux, aux ébats les plus lestes.

La maniaque poussait des petits aboiements plaintifs de jeune chien à l'attache; et les méchants gamins pouffaient tellement que leurs déduits devenaient un simple simulacre.

Ingénieux, de jour en jour ils raffinèrent leurs persécutions.

Mais un soir qu'ils l'avaient taquinée plus que de coutume, le gars revenant d'une partie de garouage, trouva la folle toute pelotonnée, comme une boule. Il la secoua avec sa douceur habituelle: «Hé! la vieille rosse!»

Elle ne bougeait plus; elle enfonçait sa tête grise dans un paquet de guenilles; frusques roussies par le contrebandier ou défroques usées et tachées par l'enfant.

Ces hardes étaient trempées de larmes, attiédies de baisers; et Gentillie avait fini par y noyer tout doucement son dernier souffle.

COMMUNION NOSTALGIQUE

(TRANSPOSITION D'UN AIR CONNU)

Oui, s'est bien là le procédé inconscient qui caractérise mes propres écrits: l'amour de ce que l'on fait, cette intensité de sentiment qui frissonne sous des phrases en apparence banales, cette nature de peintre flamand qui fait que tout ce que notre plume touche, prend l'aspect et la couleur d'un tableau....

Henri Conscience _à l'auteur de sa biographie 21 juillet 1881_.

S'il n'existe point de mal comparable à la nostalgie, qu'on se représente ce supplice: endurer l'exil dans son propre pays. Cette peine, que ne connaîtront jamais les inconscients bâtards et les papillons cosmopolites, ronge et dévore, comme une consomption morale, beaucoup d'altières et nobles âmes, seuls enfants légitimes de la patrie.

Le poète Barthélemy Welaan fut un de ces patients. Qui n'a connu ce Flamand endurci et militant dont la tête majestueuse et inquiétante tenait à la fois du mufle léonin et de la hure du sanglier? En ses derniers jours, lorsque personne de son entourage ne se doutait encore de la fin prochaine de ce lutteur, il nous confessa ou plutôt il nous permit de deviner, à travers sa superbe enveloppe physique, le mal incurable qui devait arrêter les battements de son coeur. Son état critique transpira dans une circonstance solennelle que j'essaierai de rapporter avec une piété digne de cette grande mémoire.

Nous étions quatre à cinq artistes, réunis chez lui par les hasards de la rencontre, qui discutions, rompions des lances, entassions force paradoxes, déraisonnions avec prodigieusement d'esprit.

Le vieux Welaan, indulgent, l'oeil vif, la main caressant sa longue barbiche de patriarche, prenait plaisir à ces passes d'armes, lorsque l'un de nous, assez épris d'exotisme, commit l'imprudence de jeter, en l'accolant à une épithète dédaigneuse, le nom d'Henri Conscience parmi notre carnage de réputations usurpées.

Tudieu! il eût fallu voir se redresser notre hôte. C'en était fait de l'étourdi dénigreur, tant d'indignation ardait dans les prunelles grises du poète! Mais son poing ne tomba que sur la table. Il y eut un tintinabulement de verres à bière, et les dernières syllabes d'une de ces formidables malédictions thioises mugirent comme un tonnerre lointain. Un simple éclair de chaleur: la foudre n'éclata pas. Le large front irrité de Welaan reprit sa gravité sereine et un peu mélancolique des horizons septentrionaux. Puis, presque repentant de cette velléité de violence, se rendant compte des égards qu'il devait à l'inexpérience de son juvénile interlocuteur, il l'interpella sur un ton de triste reproche où perçait comme de la compassion:

--Henri Conscience! Ne blasphémez pas ce nom, jeune homme! Vous ignorez l'oeuvre de ce génie, de ce bon génie de _notre_ Flandre.

Notre intrépide, mais un peu téméraire ami, ne se tint point pour battu:

--Pardon, mon cher maître. J'ai lu des traductions de ce grand homme. Minces! ses romans! Troubadours et pleurnichards. Beaucoup de bleu et de vert quelconques; pas l'ombre de coloris local. Ni terroir, ni racines. Ses paysages: des boîtes de Nurenberg; ses personnages: d'impersonnels fantoches taillés dans le même buis et au même couteau par les pensionnaires des Centrales; ses amoureux: de radieux béats de keepsakes.

--Ah! les traductions! Voilà les conséquences de la traduction! interrompit Welaan. Tenez, voulez-vous avoir une idée de l'oeuvre de Conscience, de l'_esprit_ de l'oeuvre?

Ce disant, il alla vers sa bibliothèque et en retira une plaquette aussi usée, aussi jaunie que le paroissien d'une dévote indigente.

_Rikke-Tikke-Tak_! Voici qui convient. Quelques pages suffiront pour ma démonstration. Je ne verserai pas dans l'erreur--pour rester poli--que je reproche aux traducteurs français de Conscience, en traduisant phrase par phrase et mot par mot la médullaire prose flamande. Non, je transposerai cette nouvelle à votre intention; je vous la raconterai telle que je la sens, je vous la ferai lire entre les lignes à l'aide d'équivalents français.... L'épreuve vous convient-elle?

Tous, sans en excepter le blasphémateur, nous protestâmes de notre curiosité et, à la façon d'un prédicateur s'inspirant d'un texte évangélique, Welaan consulta les premières pages du livre et commença, lentement, presque en psalmodiant:

--Dans un site quiet et amorti de Campine, entre deux villages que le conteur appelle Desschel et Ralleghem, se dresse une ferme qui ne dirait rien au passant non initié. Sous son revêtement de plantes grimpantes, la façade percée de deux fenêtres glauques offre la physionomie d'une aïeule qui sommeille, cligne des yeux, dodeline du chef derrière les dentelles de ses coiffes. La porte-charretière s'ouvre sur l'étable où des vaches luisantes ruminent, dans un clair obscur mordoré; les poules picorent les restes de la pâtée du chien de garde; une perchée de pigeons couronne le toit de glui et, dans l'air vif, le purin s'évapore comme une cassolette.

Le bonnet d'une fille de ferme paraît au-dessus de la haie et bat des ailes comme un grand papillon blanc. La voix rude d'un gars se mêle au cahot d'un attelage qui roule vers la ferme, toujours prêt à s'enliser dans le sable. Êtres et choses font relativement peu de bruit, ne se mouvent que lentement, comme à regret, et la nuit réduit facilement cette activité dérisoire, à un silence absolu....

Immense, la plaine investit la borde solitaire:

C'est d'abord un courtil planté de pommiers avares, puis des pacages bourbeux où s'épanche un avorton de ruisseau escorté de quelques aulnes; alors seulement commencent les garigues, les sablons tachés de genêts d'or, les nappes de bruyères vineuses, le tout trempé dans une atmosphère toujours humide, dans des vapeurs d'opale qui se dégradent à l'infini.

Aux premières années du règne de Napoléon le Grand, de fort grand matin, il y avait toujours dans la chambre principale de la ferme une intéressante jeune fille aux yeux presque trop grands et trop noirs pour un visage si allongé.

Assise dolente, devant son rouet, elle chantonnait un refrain dont le rhythme fougueux et les paroles martiales contrastaient étrangement avec la voix chétive de la fileuse:

_Ric-tic Attaque_ _Ric-tic Atout_! _Hauts les bras_! _Chauds les fers_! _Francs les coups_! _Ric-tic! Atout_!...

Régulièrement, en descendant à son tour, la fermière gourmandait sa servante, une enfant abandonnée, une orpheline, et non contente d'exploiter son malheur, de l'outrer comme une bête de somme, la mégère s'oubliait jusqu'à la molester.

Il advint que le chien aveugle fut trouvé mort de vieillesse un matin dans sa niche. Du coup, l'avare bazine imputa cette crevaison à la négligence de la pauvre Lena et pour châtier la prétendue coupable, elle imagina de lui faire remplir l'office de la brute:

--Ah! fainéante bourrique! Tu as laissé mourir de faim le pauvre Spits! Eh bien, pour t'apprendre, c'est toi qui le remplaceras et au lieu de t'endormir sur ton rouet, tes pattes feront tourner le moulin à battre le beurre!

Pour la première fois, la passive Lena regimbe. C'est trop d'ignominie à la fin! Devant cette résistance imprévue, la fermière écume de colère, s'élance sur la rebelle, la renverse, la roue de coups. La victime se laisse traîner sur la dalle, inerte, trop faible pour se défendre mais trop fière aussi pour se plaindre, et prête à mourir plutôt que de consentir à cette abjection.

--Allons, au moulin, la chienne! Tu y passeras.... Dussé-je t'y pousser à coups de fouet.

Mais soudain un troisième personnage se précipite dans la pièce et dégage la victime en empoignant vigoureusement la fermière par le bras.

C'est Jan, le jeune baes, le fils unique de la veuve Daelmans: un solide blondin de dix-sept ans, tête ronde, physionomie à la fois douce et volontaire, des yeux bleus pleins de foi, des narines où palpite l'espérance, des lèvres débordant de charité; la chair musclée, les membres épais et solides; toute sa personne attachante dans sa gaucherie même et dans sa saine frustesse.

Il était en train d'atteler son cheval à la charrue et le bruit de cette tuerie l'a rejoint dans la cour.

--N'avez-vous pas honte, ma mère! dit-il en s'empressant de relever Lena. Écoutez bien, je suis las de ces horreurs et c'est la dernière fois que je vous menace: si jamais vous levez encore la main sur cette pauvresse, je vous abandonne; oui, je le jure....

Il va s'engager par un terrible serment, mais Lena lui met la main sur les lèvres: «Merci, Jan, fait-elle, c'est fini à présent!»

Et, sans ajouter une plainte, elle se rend à l'étable, détache la génisse, et la mène, le long du fossé, vers le pâturage.

A l'endroit où la bruyère inculte rejoint les prairies marécageuses, se trouve un renflement de terrain planté d'un hêtre. Lena s'assied au pied de l'arbre, lâche la longe de la bête, et machinalement, ses lèvres rythment le refrain bizarre:

_Hauts les coeurs_! _Chauds les fers_! _Francs les coups_!

Les heures de la matinée s'écoulent sans qu'elle s'en inquiète. Elle oublierait de manger si Jan, son protecteur, ne lui apportait quelques aliments.

Depuis longtemps ils se voient tous les jours ainsi, en tête à tête, assis côte à côte sur ce tertre, échangeant de naïves confidences.

Le jeune paysan la trouvant encore toute bouleversée des avanies du matin, prend ses mains dans les siennes et s'efforce de la consoler: «Oh non, Lena.... Tu ne souffriras plus. Ma mère m'a promis de ne plus te toucher.... Moi, je travaillerai un jour pour toi.... Mon affection rachètera les torts des miens.... Patiente donc, pour l'amour de moi.... Sache bien que si tu te laissais mourir on me coucherait bientôt, à côté de toi, au cimetière.... Ah! j'aurais tant de choses à te dire, mais je ne sais par quoi commencer. Je ne comprends rien moi-même à ce que je ressens. Mon coeur bat si vite!... Comme si j'étouffais.... Tiens, ce matin encore, en te voyant échevelée et toute meurtrie, j'aurais voulu avoir mille bouches pour te faire une robe de mes baisers, une robe balsamique qui aurait transformé les mauvais traitements de ma mère en autant de suaves caresses!... Et même maintenant je voudrais t'envelopper tout entière comme l'air tiède qui tremble autour de nous.... Oh! ne t'effraie pas.... Il m'en faut moins pour être heureux: Presser de temps en temps tes mains, te frôler au passage, entendre seulement ta voix, te regarder et rester seul sans rien dire, sans bouger, auprès de toi....

--Et moi, cher Jan, j'endurerais toutes les haines de la terre à condition de garder ta seule affection.... Crois-moi, ce n'est pas seulement la scène de ce matin qui me rend triste aujourd'hui.... Les champs semblent pleurer sur moi, et me parlent de séparation....

Quelques heures plus tard, un colonel de l'armée française chevauchait botte à botte avec son aide de camp à travers les landes de Desschel, lorsque tout à coup il arrêta son cheval en donnant des signes de la plus violente émotion. Au milieu du silence vespéral, une voix de femme s'élevait doucement et dans ce que chantait cette paysanne, le colonel venait de reconnaître un refrain que lui-même entonnait autrefois, en manoeuvrant le soufflet, en battant l'enclume, en étampant allègrement les fers des roussins, car ce soldat de fortune avait exercé jadis à Westmalle le métier de maréchal ferrant.

En ces temps lointains, la présence d'une gentille fillette, suivant avec une filiale admiration les nobles et plastiques travaux du forgeron, et répétant, après lui, le refrain martial, achevait de lui donner du coeur à l'ouvrage. Mais le ferme travailleur perdit sa femme, et de chagrin se mit à boire, négligea son métier lucratif, mécontenta la clientèle, si bien que la forge périclita et qu'un jour les gens de justice mirent dehors le pauvre rafalé et son enfant. Il se vendit à un recruteur et rejoignit l'armée du premier consul, après avoir remis, avec l'argent de la prime, sa petite fille à des voisins.

Plusieurs années s'écoulèrent. Déjà gradé, l'épaulette à la manche et la croix des braves sur la poitrine, Karel Van Milghem revint au pays pour reprendre son cher dépôt, mais ses voisins avaient quitté Westmalle, et personne ne savait ce qu'ils étaient devenus, eux et la fillette confiée à leurs soins.

Longtemps l'infortuné père parcourut les Pays-Bas, s'informa de sa Monique dans les bourgades les plus reculées, interrogea les passants, visita vainement les orphelinats et les asiles. Toujours leurré, toujours déçu, sans se laisser décourager, il reprenait ses recherches à chaque trêve que lui accordait l'infatigable conquérant, son maître. Pour endormir sa préoccupation bourrelante, il se battait comme un lion, se complaisait dans les dangers et les entreprises les plus surhumaines, et, par une amère ironie du destin, plus son désespoir augmentait et plus la vie lui devenait à charge, plus il rencontrait de prospérités et d'honneurs.

Vous aurez deviné que le colonel Van Milghem reconnaît sa chère enfant dans le souffre-douleur de la bazine Daelmans. Naturellement, il emmène sur le champ sa fille à Paris et pour Jan Daelmans, Lena est aussi bien que morte.

C'était une intrigue jusque-là fort banale et fort anodine; très peu de chose, en somme, que cette idylle de Jan et de Lena....

--_La Fille du Régiment_, en néerlandais!... risqua l'incorrigible plaisant.

Barthélemy Welaan ne l'entendit pas ou du moins fit semblant de ne pas l'entendre, en homme certain d'avoir le dernier mot.

--Une liaison d'enfants, rien de plus, aurait-on pu croire--continua le conteur. Quelque coeur que vous accordiez à un paysan, encore n'est-ce là qu'un coeur de rustaud, enveloppé d'une membrane trop rude pour que des peines aussi subtiles que le mal d'amour accèdent à ce viscère! Le rural florissant a perdu son amie, la belle affaire! Il se consolera bientôt en lutinant une autre femelle. Ce gros soupirant a fait son devoir; admettons même qu'il ait montré plus d'humanité et de chevalerie que ses pareils, mais pour cette raison même, nous n'en attendons pas davantage. Et je trouve très naturel qu'en fumant et labourant sa terre, en s'évertuant du matin au soir, le jeune homme oublie cette amourette et que le passé idyllique pâlisse devant les soucis du présent et du lendemain; en un mot qu'à l'âge d'homme, las de son platonisme, la sève se montrant plus exigeante, notre robuste camarade, plus copieux, plus monté en ton, s'apparie honnêtement, sans répugnance et sans phrases, à une ronde pataude de sa paroisse, diligente et sanguine comme lui....

Que vous connaissez mal, alors, nos paysans de Campine! Il en alla tout autrement de Jan Daelmans et son cas n'est pas exceptionnel dans ce pays d'imaginatifs.

Oui, depuis le départ de Lena, la chanson du joyeux ferrant de Wesmalle hanta le jeune baes de la ferme Daelmans. Et, pour lui, ce chant ne fut pas le refrain sans conséquence que le roulier sifflote machinalement en entrechoquant ses sabots et auquel il n'attache pas plus de signification qu'à la fleur cueillie au bord de l'accotement et dont il mâchonne la tige par désoeuvrement et qu'il rejette avec la même indifférence dans l'ornière. Jan Daelmans fut complètement possédé par cet air.

Comme autrefois Lena, il se lève avant les autres pour se trouver seul dans la grande chambre. Il s'éternise devant le rouet et l'escabeau abandonnés par la pâle fileuse. Peut-être attend-il que le rouet s'anime aux notes du refrain coutumier?

Mais on marche au-dessus de sa tête dans la soupente. Avant que sa mère le surprenne, il s'empare d'une houlette et s'esquive rapidement. Il va,--toujours comme l'absente,--le long de l'aunaie, au bord de la douve où s'abreuvait la génisse, il atteint le monticule où Lena s'asseyait, où il la rejoignait en cachette au milieu du jour, il se laisse choir à plat ventre sous le hêtre, et, redressé sur ses coudes, il embrasse longuement des yeux la morne varenne, jusqu'à ce qu'il batte des paupières, et qu'il revoie la _désirée_ à travers le brouillard d'impérieuses larmes. Le susurrement des insectes, le friselis des feuilles lui chante le refrain fatidique. Alors, il s'enfonce le visage dans l'herbe, et se bouche les oreilles auxquelles la torturante mélodie bourdonne comme une guêpe maligne, mais il a beau faire, ses sanglots mêmes rythment l'air fatal, et sa poitrine s'abaisse et se soulève convulsivement à ces notes martelées.

La crise nerveuse passée, il se relève, fait un effort pour s'éloigner, mais ses pieds restent comme attachés à cette place. Il enfonce alors la houlette dans le sol, croise les bras sur le manche, repose le menton sur les poings et demeure ainsi, immobile, en arrêt, les yeux interrogeant la grand'route sur laquelle il vit décroître la chaise de poste emportant Lena.

La nuit le trouverait planté à la même place si une jeune paysanne, sa soeur, dépêchée par leur mère, ne venait le surprendre. La gamine s'est approchée de façon à ne pas être aperçue; sournoisement elle se glisse derrière lui, elle lui frappe l'épaule le plus rudement qu'elle peut. Il sursaute et ne répond que par la plainte sourde d'un malade touché à l'endroit endolori.

Alors, avec la cruelle joie d'une cadette autorisée à faire la leçon au grand frère, elle lui rabâche les doléances qu'elle entend proférer chaque jour par leur mère: