Le cycle patibulaire

Chapter 5

Chapter 53,772 wordsPublic domain

--Je briserai bien ta mauvaise tête! gronde la fermière aux abois. Tant pis, si c'est le seul moyen d'en déloger le diable! Tu crèveras ou tu te remettras avec Cierge de Neuvaine.

En vain, elle lui a représenté que cette rupture avec Sander entraîne leur ruine et qu'elles vont devoir quitter la ferme et mendier par les routes. Cette extrémité n'a rien de redoutable pour Gentillie.

Foulée comme la dernière des serves, elle peine, laboure, s'exténue vaillamment, sans une plainte, sans un mot, soutenue par on ne sait quelle force surhumaine.

Cependant, la nouvelle de l'inqualifiable toquade de Gentillie s'ébruite, se propage, et engendre presque autant de scandale et de rumeur que les déprédations de l'Esprot, quoique la mère Verjans et le digne Sander aient tout fait pour cacher cette honte. Les veuves trop mûres et les filles montées en graine qui avaient envié à Gentillie les récoltes prospères, les vaches laitières, la ferme du Dyck-Graaf, le grand cheval Jabikel, et surtout le superbe blondin qui porte si crânement l'étendard de sainte Véronique sans plier les reins, glosent et cancanent, et brodent à l'envi sur le compte de cette puante et s'en vont colportant toutes sortes de vilaines et atroces histoires.

A les en croire, il ne s'agit pas de «simples imaginations» ou d'un califourchon: l'Esprot en personne vient bel et bien trouver Gentillie la nuit dans sa soupente. Il prend le chemin des toits comme les matous. Parbleu, cet exercice n'offre aucun danger aux amoureux de son espèce. Jef Maalbank affirme l'avoir épié et suivi un soir, comme le gaillard sortait de chez sa sorcière, et comme ce Jef le suivait de près et allait l'atteindre, le sacripant prit l'apparence d'un mulot et s'évanouit dans une rigole.

Sur les instances de la veuve Verjans, le curé intervient pour rappeler la malheureuse au devoir et à la raison. La mère demanda même au sage pasteur de recourir aux exorcismes, mais celui-ci, moins crédule que ses ouailles, prétend que sur les âmes troublées une bonne parole exerce plus d'effet que les incantations d'un autre âge. Et pourtant le digne prêtre échoue aussi dans ses tentatives quoiqu'il ait trouvé, pour ébranler la monomanie de cette malheureuse, de ces accents évangéliques qui illuminent et régénèrent les consciences.

Quant au grand Sandor, il court et rôde dans la campagne, presque aussi fou que sa triste fiancée; mais aussi agité qu'elle est impassible. Il ne désespère pas encore de faire revenir Gentillie sur sa détermination. En cachette, il voit la mère, car il n'ose plus affronter la physionomie frigide et pleine d'aversion de son ancienne promise.

Et, en secouant le poing, il a juré de tuer cet exécrable Pintloon.

Naturellement, la maladie de la jeune Verjans ajoute à la célébrité de l'insaisissable bandit. Plus que jamais on s'occupe de ses méfaits et de ses prouesses. Sur les conseils de Cierge de Neuvaine, pour que la malheureuse n'entende plus parler de ce damné dont la réputation lui a tourné la tête, à bout de remèdes, la veuve se décide à séquestrer Gentillie dans sa soupente. Mais de son galetas la recluse surprend tout ce que les gens de la ferme se chuchotent sur l'Esprot, lorsque l'heure des repas les rassemble dans la salle d'en bas. Elle pâlit, seules ses pommettes s'enflamment comme si l'enfer lui soufflait constamment au visage le feu de ses forges éternelles.

La captivité de Gentillie dure depuis une semaine, lorsqu'un soir, l'oreille collée à la trappe, elle entend causer Sander au pied de l'escalier, avec la _bazine_ Verjans.

Sander raconte d'un ton réjoui que cette fois on tient Kriel Pintloon, bloqué dans les dunes non loin de Coxyde: «Pour lui couper toute retraite les pêcheurs ont brûlé l'allège avec laquelle l'aventureux gaillard se risquait sur les flots, quand on le serrait de trop près. On a tiré des coups de fusil. Un soldat de la ligne a été tué dans l'escarmouche. Après avoir envoyé force mitraille au bandit, les traqueurs ont suivi une traînée de sang. Mais après une heure d'une course enragée, ils n'ont ramassé que le chien Dapper. Blessée à mort, la maudite bête, au lieu de se traîner sur les pas de son maître, s'était lancée d'un autre côté, afin de dépister les chasseurs. Grâce à cette ruse, l'Esprot n'est pas encore pincé. Mais la chasse continue et il faudra bien qu'il se rende, à moins que le diable, son maître, ne l'ait emporté!»

--Brave Dapper! murmure Gentillie avec une sorte d'admiration envieuse. Et la mort du fidèle chien la décide: L'Esprot est seul à présent.

Ce même soir elle attend que tout le monde soit couché, puis elle enjambe la fenêtre, tombe sur le fumier, se relève sans s'être fait de mal et s'engage dans la campagne.

III

Elle marche à l'aventure, tout droit, vers les dunes. Quelque chose l'avertit qu'elle arrivera encore à temps. Les battements de son coeur redoublent, elle presse le pas, gravit les sablons: il doit être là.

Ses suggestions ne l'ont pas trompée.

Exténué de fatigue, hâve, poudreux, ensanglanté, à demi vautré, dressé sur ses coudes, le menton dans les poings, sa canardière à portée de la main, l'Esprot apparaît tout à coup à la jeune fille.

C'est bien ainsi que Gentillie l'avait rêvé. Brun, crépu, plus basané qu'un pêcheur de la côte, nerveux comme un lynx, efflanqué comme un chat de gouttière, des yeux aussi noirs mais aussi inflammables que la poix: le voilà, ce Kriel Pintloon, ce mauvais bougre! Et Gentillie trouve ce noiraud, ce sécheron autrement magnifique que le grand Sander.

En la voyant venir à lui, résolue, foulant le terrain croulier d'un pied aussi sûr qu'une coureuse de grèves, indifférente aux piqûres des épines noires et des argousiers, dans la clarté douteuse du matin, Kriel Pintloon se dresse d'un bond, atteint son fusil, épaule:

--Holà, que veux-tu? Que viens-tu faire ici?

--Vivre avec toi! répond-elle avec simplicité, comme si c'était chose convenue depuis longtemps entre eux. «C'est bien toi Pintloon?»

--Si c'est moi! Et après? Les cent florins de la prime t'auraient-ils alléchée, par hasard? Dans ce cas tu as compté sans ton homme, ma mie.... Allons, haut le pied ou je tire!

--Je veux vivre avec toi! répète Gentillie sans se laisser intimider.

--Ah ça, te moquerais-tu de moi? ricana le bourru. Vivre avec Pintloon! Tu n'est pas dégoûtée, la génisse? Pourquoi pas t'offrir tout de suite au diable.... Assez de balivernes! Allons, décampe....

Pour toute réponse elle continue de marcher vers lui.

--Par exemple! s'exclame Kriel. En voilà une qui a du toupet!

Puis, comme elle le rejoint, après l'avoir dévisagée un instant: «Eh bien!» fait l'irrégulier, d'un air perplexe, en se grattant l'oreille, lui, le gaillard qui ne s'étonne de rien, «si c'est là ta diablesse d'envie, et quoique toutes les femmes de la terre ne valent pas le chien que les salauds m'ont tué; approche, et on verra!... Au fait, tu arrives peut-être à propos.... Tu sais marcher à ce que je vois.... On me serre de près; les bonnets à poils se vantent déjà de me tenir! je crève de faim...»

Justement elle avait eu le bon esprit de se munir de son souper de prisonnière et elle lui passe le quignon de pain noir. En le dévorant à belles dents, il poursuivait sans même la remercier:

--Ce n'est pas tout. Je vais manquer à mes engagements.... Veux-tu filer pour Adinkerque?... Demande Zele, dit la Tonne; mande-lui que tu viens de la part de l'Esprot. Il te remettra soixante kilos de Wervicq, avec lesquels tu t'arrangeras pour passer de l'autre côté; d'ailleurs, il t'instruira en conséquence; si j'en réchappe, tu me trouveras chez la Tonne, à ton retour. Pour ta gouverne, les habits verts ont des fusils et leurs chiens des crocs. Salut et bonne chance.

Sans rien dire, Gentillie dévala de la butte.

Lui se dirigea d'un autre côté. Lesté, redevenu indifférent, sceptique, il sifflotait une bourrée.

Six jours se passèrent. Parvenu encore une fois à dépister ses traqueurs, l'Esprot se trouvait dans l'arrière boutique de la Tonne à Adinkerque. Gentillie était en retard, mais l'Esprot ne s'inquiétait que de la provision de tabac. L'aurait-elle volé? se disait le contrebandier.

Le septième jour, elle reparut souriante, radieuse, mais blanche comme une morte. Elle traînait la jambe et ses vêtements de paysanne aisée s'effilochaient à présent comme ceux d'une bagasse.

Avant de prendre le temps de la dévisager il l'interpella d'un ton rogue: «Ah! c'est toi? Là, vrai, ce n'est pas malheureux». Puis, remarquant sa pâleur et le désordre de son équipement: «Ah! ah! que dis-tu du métier, ma fine! Pas commodes les gabelous, hein? Heureusement que la perte n'est pas grande. C'est égal, mauvais début, et si tu m'en crois, nous arrêterons les frais...»

--Tu te trompes! Ils ne m'ont rien pris. Voici l'argent....

Kriel agrippe et compte rapidement la poignée de numéraire, le coule dans son gousset, et, un peu radouci, examinant son auxiliaire:

--Pourtant ils t'ont troué la peau.... Tu as les jupes passées à l'amidon rouge....

--Peuh! leurs chiens m'ont fait des agaceries....

--Et tu as pu leur échapper....

--Au moyen de ceci....

Et elle lui montre un méchant couteau de poche.

Kriel daigne sourire d'un rire approbateur et même s'informer encore des bobos faits à la petite:

--Où es-tu blessée?

--A la cuisse. Une simple éraflure....

--Et cela ne t'empêchera pas de marcher?

--Oh! que non!

--A la bonne heure.... En route, alors!

Et c'est par ce coup d'essai que Gentillie obtint de pouvoir accompagner l'ombrageux Pintloon.

IV

Elle le suivit toute déguenillée, pieds nus, tremblant la fièvre, mettant à le servir, à deviner ses intentions un empressement qui ne se relâchait pas; ambitieuse de lui faire oublier le chien Dapper, qu'il regrettait et dont il ne parlait jamais, en ses fréquents accès d'humeur, sans tourner à l'avantage du quadrupède la comparaison entre celui-ci et Gentillie.

Elle lui épargnait les risques et les corvées; pour qu'il ne s'exposât pas, c'était elle qui, en pays découvert, allait puiser de l'eau potable. Elle gueusait pour lui, d'étape en étape, ou se rendait même en maraude.

Lorsqu'elle revenait les mains vides, après avoir essuyé les rebuffades, les insultes, et même les brutalités des paysans, ou après des démêlés avec les gardes-côtes et les gabelous que ses attitudes louches et vagabondes commençaient à intriguer, son amant exaspéré par les fringales, en proie à une colère blanche, la battait sans pitié. Il la jetait par terre, la daubait en plein visage.

Elle ne murmurait pas, ne détournait pas la tête, se laissait défigurer; mais de grosses larmes coulaient de ses yeux fixés sur lui avec une tendresse à toute épreuve. Il l'aurait tuée qu'elle eût trouvé cette fin naturelle et, venant de ses mains bénies, enviable.

C'était son chien de garde. Pendant que l'Esprot dormait à la belle étoile ou dans une grange mal fermée, elle faisait sentinelle mieux que ne l'eût fait Dapper. Elle en était arrivée à oublier son sexe. D'ailleurs Pintloon ne lui témoignait pas plus d'attention qu'à une bête.

Ils vécurent des mois ainsi, souvent séparés par les expéditions. Jamais elle ne songea à profiter de la bifurcation de leurs routes pour s'arracher à cette servitude; au contraire, lui absent, elle se rongeait l'âme, angoissée, haletante après son retour. Il la retrouvait douce, baissée, aimante, comme il l'avait quittée. Elle accourait et obéissait au moindre signal; ne se plaignait jamais sous la charge; souvent foulée et strapassée comme une bête de somme. A part lui, Pintloon finissait par se féliciter de cette acquisition.

Il ne lui parlait que rarement ou s'il s'adressait à elle c'était pour la rabrouer.

Cependant, une nuit d'hiver, à Dunkerque, comme ils se retrouvaient après une expédition très lucrative où elle s'était particulièrement distinguée, et que Pintloon s'était payé le luxe d'un vrai lit dans une auberge à peu près habitable du port, en entendant sa vigilante complice claquer des dents et grelotter sur le carreau, il céda à un mouvement de pitié, et sans aucune idée de paillardise, il l'appela auprès de lui, sous les draps.

Respectueuse, un peu craintive, ne pouvant croire à une telle condescendance, elle hésitait; alors il la somma par un juron. Toujours grâce à sa belle humeur, il se fit qu'en la sentant près de lui, il commença par la taquiner, puis s'échauffant, la trouvant plus potelée qu'il ne le croyait, pour la première fois depuis leur vie commune, il la traita en femme, prodigalement; et cette nuit, tant fut immense la félicité de Gentillie qu'elle eût voulu agoniser contre sa poitrine.

Le lendemain pourtant, il ne lui témoigna pas plus d'égards; elle, par contre, loin de se montrer exigeante, fut plus prévenante et plus humble que jamais. Depuis ce rapprochement il la traitait à la fois en maîtresse et en bête de somme. Les raclées finissaient par des caresses et, réciproquement, les étreintes amoureuses dégénéraient en effroyables tueries.

Mais pour mieux mériter les faveurs du mâle, elle endurait les mauvais traitements du bourreau. C'était à la fois son souffre-douleur et son souffre-plaisir.

* * * * *

Cependant, à Lampernisse, le grand Sander se représentait les formes désirables de la fugitive. Souvent il parlait de courtiser une autre paroissienne. Il n'aurait eu qu'à choisir. Il avait même commencé à exaucer les souhaits d'une belle soupirante. Mais le grand Jabikel continuait à s'arrêter à la porte de Gentillie. Alors Sander, mettant pied à terre, entrait et s'entretenait de l'enfant perdue, avec la veuve Verjans, et n'avait plus le coeur à de nouvelles poursuites.

* * * * *

C'était le troisième été que l'Esprot et Gentillie passaient ensemble. Un soir que la lune éclairait l'étendue, un de ces soirs trop clairs, funestes aux travailleurs de l'ombre, Pintloon, amolli par la tiédeur parfumée et chatouilleuse de l'atmosphère avait traité sa compagne avec une douceur plus continue que d'habitude. Peut-être son coeur allait-il enfin se fondre et payer autrement que d'amour matériel le dévouement de sa compagne? Tout à coup le contrebandier dressa l'oreille et murmura avec une certaine sollicitude: «Ne bouge plus!... Ils viennent!»

Gentillie n'eut que le temps de s'étendre sur le dos parmi les genévriers, comme elle faisait en ces moments d'alerte, tandis que son homme courait se blottir plus loin.

Mais on les avait vus! Pantelante, elle entendit des détonations; elle reconnut la voix brève et corsée du vieux fusil de Kriel, le bruit d'une planche qu'on déchire; puis d'autres coups de feu plus grêles, mais nombreux et répétés. Des lueurs blanches déchiraient la nuit bleue. Une balle siffla non loin de sa cachette, et Gentillie aperçut, dans les rayons lunaires, Pintloon trébuchant comme un ivrogne et s'appuyant à un buisson pour recharger son arme.

--Foutu! murmura-t-il d'une voix rauque, en lui jetant un regard dont elle devait se rappeler la détresse mêlée de rage, et, vaincu, il s'abattit dans les hoyats.

En le voyant tomber, les agresseurs, gendarmes et paysans, qui s'étaient tenus prudemment à distance, accoururent et l'empoignèrent à la fois. Le grand Sander, à la tête de quatre à cinq gars de Lampernisse, voulut l'achever à coups de sabots, comme une bête puante, mais Gentillie se jeta devant lui, avec un cri atroce, et Cierge de Neuvaine s'arrêta net, en se voilant la face, tant elle avait l'air d'un spectre.

A l'aube, on charroya Pintloon, tout blessé qu'il était, par les routes vicinales dans un de ces tombereaux où les toucheurs alignent les veaux menés au marché. Il s'agissait de le conduire à la prison de Bruges. On prit à peine le temps de panser sa blessure; épuisé par l'hémorragie, il gisait sans connaissance au fond de cette caisse, sur un peu de paille et, malgré sa faiblesse, quoiqu'il n'eût pu seulement lever la main, les gendarmes l'avaient ligoté.

A la nouvelle de sa capture, les ruraux, que son seul nom avait si longtemps terrorisés, s'ameutaient sur son passage. Aux étapes, les badauds payaient la goutte aux gendarmes pour pouvoir s'approcher du brigand. Grimpés sur les roues et l'échelette, ils se penchaient, riaient à présent de le voir si chétif, si piteux, si misérable, à la merci du premier venu. Ils s'enhardissaient à le pincer, à lui arracher un frison de cheveux et ses soubresauts de douleur les mettaient en joie, et ils se vengeaient par ces privautés de toute la chair de poule qu'il leur avait donnée.

A Lampernisse, l'arrestation du pendard déchaîna une véritable kermesse. Des sarabandes se nouaient autour du tombereau d'infamie.

--_Wel! Wel!_ C'était donc pour ce vilain moineau que Gentillie avait éconduit le crâne Sander Bischbosch, dit Cierge de Neuvaine! Et le rimeur de l'endroit ajouta à la complainte composée sur les exploits du «Fléau de la Westflandre» un couplet de circonstance, dans lequel on associait Gentillie à la gloire du bandit: l'Esprote à son Esprot! Quelle honte! Quel opprobre!

Seul Sander Bischbosch ne jubilait plus.

Revenu de sa stupeur à la vue de sa misérable amante faite comme une brûleuse de moissons, le bon Sander, incapable de rancune, avait voulu ramener Gentillie à la veuve Verjans, mais les gendarmes s'étaient interposés en exhibant un mandat d'arrestation lancé aussi contre elle; complice de son détestable amant.

--Oh! folle, folle Gentillie, comment en était-elle arrivée là? Instrument d'un homicide et d'un voleur, elle, la promise du riche Sander Bischbosch qui se réjouissait de la doter de plus de bijoux et d'atours que n'en possèdent les madones les mieux achalandées de la côte des Flandres.

Gentillie, les mains attachées sur le dos, marchait derrière la charrette, entre les gendarmes. Elle se renfermait dans un mutisme d'idiote, et, habituée aux coups, elle ne sentait même pas la crosse du soldat qui lui labourait de temps en temps les épaules. Elle ne tressaillait qu'en entendant le patient se plaindre et demander «à boire!»

Quand la sinistre cavalcade traversa Lampernisse, Sander Bischbosch alla se réfugier chez la vieille mère de Gentillie et ne se montra pas, comme si c'était à lui de rougir et d'avoir honte.

Et les honnêtes gens blâmèrent le pauvre garçon de s'être rendu en un tel moment chez la mère d'une voleuse.

V

Ce Sandor fut encore plus déraisonnable en avançant à la veuve Verjans, complètement ruinée à présent, un peu du bel argent destiné à Gentillie, pour payer l'avocat de cette indigne espèce. Le défenseur plaida l'inconscience de sa cliente et réussit à la faire acquitter après trois mois de détention préventive.

Un matin, les gens de Lampernisse la virent rentrer au village, jaune, maigre, les yeux cernés et creux. Et, à l'inexprimable scandale de toute la paroisse, elle portait sur les bras un petit diablotin crépu, noir comme un pruneau, aussi remuant qu'elle semblait énervée. La digne progéniture de Pintloon, rien que ça! Absorbée dans la contemplation de son petit, elle ne parut même pas remarquer le hourvari que causait ce retour.

Elle ne témoigna aucune joie de son élargissement, mais accompagna machinalement sa mère. Peut-être eût-elle préféré partager le sort de son homme, condamné aux travaux forcés pour le meurtre du lignard?

Les caresses de la vieille Verjans, qui sautait de joie, malgré ses rhumatismes, dans la cour du Palais, après l'acquittement, avaient laissé Gentillie aussi indifférente que les corrections d'autrefois.

Volontairement elle se confine avec son bébé dans cette soupente d'où elle s'évada, une nuit néfaste. Ne la rencontrant jamais et les sachant sans ressources, les bonnes gens prétendent qu'elle vague la nuit et continue le métier de son abominable amant. Et la réprobation frappe peu à peu la veuve aussi bien que la fille.

Malgré les criailleries et les indignations, Cierge de Neuvaine, le riche fermier du Dyck-Graaf, continue de s'occuper de ces pauvres gens. Encore si ce n'était que par charité; mais, croirait-on que, ensorcelé à son tour, il veuille encore du bien à cette fille-mère! Et, ce qu'il y a de plus inconcevable, c'est que la pécore continue de le rebuter.

Impatienté par sa froideur, le bonasse Sander se risque à lui dire:

--Ah! Gentillie, tu mériterais bien qu'on brisât cette mauvaise tête pour le mal que tu t'es fait à toi-même et à ceux qui t'aimaient!

--C'est vrai! répond Gentillie. Mais si Dieu le voulait ainsi?

Profitant de cette douceur encourageante, le digne Sander continue:

--Eh bien, si tu te repentais et essayais de redevenir brave et raisonnable, tout pourrait encore s'arranger. Oui, nous partirions, nous irions vivre ailleurs, loin des mauvaises âmes.... Gentillie, reviens à toi, n'auras-tu pas une bonne parole?...

Mais elle, de hausser les épaules, de courir à son enfant, et d'embrasser ce fils de Pintloon avec une exaltation qui ne laisse plus aucun espoir au jeune fermier. Mordu de jalousie, il n'a pu retenir une exclamation de dégoût:

--C'est à ce vilain Esprot que vont ces caresses!

Malheureux Cierge de Neuvaine! Il est temps qu'il sorte. Elle lui arracherait les yeux!

Quelques mois après, la vieille mourut de chagrin. Il fallut vendre la bicoque, le lopin de terre et les instruments de labour. Les dettes payées, il ne resta plus à Gentillie que quelques écus.

Sans avoir rien communiqué de ses intentions, elle quitta furtivement le pays, comme elle y était rentrée, le poupon sur les bras, ne daignant pas même se retourner pour voir une dernière fois le chaume sous lequel elle avait dormi tant de nuits heureuses et où sa mère venait de fermer les yeux pour de bon.

Elle s'en alla demeurer à la ville aux environs de la prison où était enfermé Kriel Pintloon.

Elle n'apercevait que les hautes fenêtres étroites comme des meurtrières et obstruées d'épais barreaux, trouant de leurs lignes noires la maussade muraille de briques sales.

Lorsqu'elle s'éternisait sur le trottoir, le nez levé, essayant de flairer derrière laquelle de ces fenêtres se morfondait son maître, les sentinelles, dont elle contrariait la promenade de long en large, la repoussaient brutalement et répondaient par des charges à ses informations suppliantes.

Pourtant une recrue, plus compatissante que les autres soldats du poste, apprit à la pauvresse que Pintloon avait été transféré de la prison cellulaire dans une maison de force au coeur du pays, d'où il ne sortirait probablement que vêtu de bois de sapin et les pieds en avant.

Sa résignation imprévue à cette nouvelle ne fut pas la chose la moins déconcertante de la vie de l'Esprote.

Peut-être n'y croyait-elle pas?

Quelle que fût son impression, elle continua de vaguer aux environs de la première prison de Pintloon sans songer un instant à émigrer à sa suite.

Son bâtard grandissait et, pour le nourrir et l'élever, ses derniers écus mangés, elle chercha du travail.

A présent elle s'employait à rendre des services aux soldats du poste, aux geôliers, aux commis. Elle faisait les commissions, fourbissait les armes, astiquait les buffleteries ou rangeait le ménage des guichetiers célibataires.

Elle finit par faire partie du grand édifice morose et désolé.

Elle éprouvait une sorte de tendresse respectueuse pour les gendarmes qui avaient blessé et capturé son homme. Sentiment de grossière admiration pour la force armée et victorieuse. Les jours de fête, lorsqu'elle voyait les pandores en grande tenue, luisants, bien peignés, la peau rose, moustaches cirées, le colback irréprochablement brossé, le baudrier blanchi à la craie, elle les dévorait des yeux, fière d'avoir collaboré à ce gala. On aurait dit qu'elle essayait de se concilier ces soldats tout-puissants en faveur de son fils, à l'exemple des pauvres dévots qui s'approvisionnent d'indulgences pour les jours de tentation.