Le cycle patibulaire

Chapter 4

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La Durme, à marée basse, argentée par le soleil; tellement argentée que la vase même paraissait lumineuse et métallique. En aval un chaland croustilleusement peinturé d'ocre et de bleu, virait lentement sur lui-même comme pâmé, en attendant le retour du flot. Plus bas encore vers l'horizon, une petite voile brune. Et tout le long du chemin de halage, sur la digue, des aulnes un peu contrefaits mais si paternels! Quels talus herbeux, quelle perspective de prairies, traversées de rideaux d'arbres, au frais gazon nouveau, dorées de fleurs ou fleuries d'or comme les prés des tableaux mystiques où vient brouter l'agneau pascal.

La chaussée bordée d'arbres est bien propice et ombreuse à souhait, mais quand le temps viendra de gagner Tamise, longer la méandreuse rivière sera plus charmant encore, longer la rivière en écoutant tout à l'heure le trio pastoral de l'alouette, du loriot et du coucou, ou plutôt en affectant de les écouter, car ce que j'écouterai même lorsque je l'aurai laissé loin derrière moi, à des distances où auront expiré depuis longtemps les accents de ses pauvres poumons, ce sera l'accordéon chantant, aux bords de l'onctueuse et indolente rivière, aux bords de la Durme, donnant son chaud sommeil de l'après-midi dominicale....

Car cette halte près du pont, fut le point culminant, la magistrale aventure de la journée.

Tout voyage, toute villégiature, tout exode de notre pauvre être en quête de plaisir ou d'oubli présente une phase capitale, une période de splendeur et de charme absolu, un centre d'émotion vers lequel convergent, accessoires, les autres heures et les autres mouvements de nos pérégrinations. Mais tout l'effort de la vie ne sert-il pas à faire jaillir une pensée et une action fatale? Le plus noble corps s'immortalise en un seul geste, l'âme ne prend qu'une seule fois son essor jusqu'à l'infini et l'amour le plus passionné se résumera en un spasme plus tragique que l'éclair....

Or, le moment mémorable de cette journée,--non, cet instant majeur de ma vie,--se présenta tandis que nous étions assis sur le banc de l'auberge, au bord de la dormante Durme.

Comment t'oublier miséricordieux sourire, rayon d'espoir envoyé à mon coeur brisé, délicieux viatique porté à mon agonie, vision de candeur qui me rendit mon âme!

Cela dura quelques mesures d'une accordéonie aux bords de la paresseuse rivière des Flandres.... Survint un pauvre vieux colporteur de musique, qui, tout baissé, nous demanda la permission de nous tricoter quelques morceaux de son répertoire. Et déjà, rogues, nous lui avions fait signe de passer son chemin, lorsque les yeux de quatre jeunes garçons groupés non loin de nous intercédèrent pour le musicant navré.

Sur un geste qui le rappelait il tira gravement de son fourreau de serge l'accordéon coquettement entretenu, l'instrument barbare mais facile, cher au vagabond et au matelot, au saltimbanque, au poète, aux poudreux pélerins des banlieues dominicales, aux rôdeurs à l'affût dans les terrains vagues, cet instrument qui s'accorde au murmure de l'eau au friselis des feuilles, à la marche des pieds nus, et aussi aux trépignées des sabots à la danse, au choc des verres sous les tonnelles, aux jurons et aux hourvaris dans les guinguettes, et parfois au cliquetis des couteaux.

Le virtuose, aimanté sans doute par l'envie naïve qu'ils avaient de l'entendre, s'installa en face des quatre gamins.

Ceux-ci, attentifs, s'étaient rangés l'un à côté de l'autre, les bras croisés, comme à l'école. Je ne sais quel arrêt dans l'espièglerie et dans la turbulence de ces petiots, à l'âge des premiers communiants, ajouta d'emblée une saveur au charme de cette fruste musique. La ferveur avec laquelle ils l'écoutaient, me rendit précieuse et touchante, au point de régler les battements de mon coeur à ses notes saccadées, cette misérable cantilène brutalement rythmée, hoquetante, que tordaient et secouaient les doigts osseux de cet artiste de grand chemin!

Était-ce l'expression ravie des quatre jeunes visages rapprochés en une béatitude commune, qui prêtait cette intense vertu à une romance de bouis-bouis et l'égalait aux plus sublimes épanchements de Schumann ou de Wagner?

A cause de la marée basse la Durme argentée coulait à rebours, l'Escaut capricieux refoulait le tribut de son humble affluent. On aurait dit que le soleil taquin la caressait à rebrousse flots et ces flots me semblaient faits des larmes, des chaudes et naïves larmes de cette musique fondante aux ardeurs du midi, mais plus encore attendrie, lubrifiée, aux yeux extatiques et sans mensonge de ces quatre petits paysans.

L'un de ces garçonnets, le plus grand, celui que les autres entouraient d'un respect mystérieux et magnétique, me parut concentrer la beauté et la signification de ce pieux moment dominical. Il souriait vaguement, et un peu pensif, d'un si mutin sourire que je n'aurai plus jamais après cela le courage de blasphémer la vie et la création. Ce sourire me fait croire aux anges. Qui remercier pour la prière et le baume que m'a transmis le simple pli de ces lèvres d'adolescent!

Il s'était endimanché ce petit paysan, vêtu de noir, en manches de chemise, le col pris dans un carcan empesé, mais il était si dégagé, si souple, si gentil dans son costume pascal, son premier costume de petit homme, sa longue culotte de drap noir qui bridait ses formes harmonieuses, et son gilet coupé comme celui d'un grand!

A un moment son visage fin et empli d'intelligence émue se tourna vers nous, vers moi du moins, comme s'il voulait surprendre aussi sur mon visage le charme bizarre opéré par cette musique de consolation.

O mon bien aimé petit, que je ne vis que quelques minutes et que je ne reverrai jamais plus, n'avais-tu pas plutôt deviné que ces accords me parvenaient sur la caresse de ton haleine, de ton regard azuré, sur l'émanation de ta chaude et printanière présence!

Cher enfant, désormais ma hantise et mon obsession, c'est toi qui imprégnais cette musique primitive de ton adolescence sur le point de s'épanouir, de l'équivoque de ton âge, de la mélancolie de l'enfance que tourmente la puberté, de l'irritation navrante et chatouilleuse de la sève en travail et c'était aussi en cette musique comme en toi, mon doux garçonnet, la troublante rêverie, le repos un peu triste de cette après-midi dominicale, les demi-confidences, les effusions latentes des premiers jours de mai, au bord de la paisible et voluptueuse rivière flamande!

Au bord de la Durme j'ouïs cette ineffable musique, je respirai ce pur dictame qui avait passé par l'âme ingénue de cet enfant, je le respirai comme un éphémère parfum des framboises après une pluie d'orage, quelques minutes seulement--aux bords de la Durme! Que les jours me dureront ailleurs! Que n'ai-je pu m'endormir pour de bon, bercé par cette musique, enivré par ce parfum d'enfant vierge, confondu dans sa nostalgie de baisers et de caresses, m'endormir, moins durement, aux bords de la Durme!

J'évoque le mignon garçonnet aux grands yeux d'horizon vespéral, au front de poète, aux cheveux un peu ébouriffés avec ce pli qu'y font les doigts câlins de la mère....

J'avais le coeur plein de crépuscule et sa vibrante beauté, son ferment de jeunesse, la diane que battaient ses prunelles, me fit oublier tant de funèbres couchers de soleil et de poignants couvre-feu sonnés aux bivacs passionnels!

Doux enfant, peut-être ta destinée sera-t-elle vulgaire, ta vie affairée et matérielle, une lutte sordide pour le gain et le lucre, âpre et rageuse comme la marche que nous venions de fournir avant l'étape de Hamme, au plein soleil, par des campagnes déboisées! Que deviendras-tu mon adorable petit brunet? Un rustre superstitieux et madré, un fétichiste doublé d'un fourbe, un bétail de plus dans la masse des brutes de la glèbe? Qu'importe. Je t'absous d'avance. Si cela t'arrive, tu ne seras pas responsable de cette déchéance; un autre aura pris ta place ou ton coeur, tu joueras le rôle d'un autre. Une heure tu te surpassas, tu t'érigeas au-dessus de tes semblables. Sois béni, en attendant, pour cette heure de grâce parfaite, cette heure où tu réalisas ton mystérieux idéal, où ton essence sublimée m'éblouit l'âme comme une transfiguration; où tu te révélas sous les espèces de ce qu'il y a de plus suave et de plus séduisant dans la vie, ou tu auras vécu pour l'enchantement de mes derniers regards, pour être mon salut dès ce monde, pour m'administrer la dernière grâce.

Car, quoi qu'on dise, la vie est longue, trop longue de la vieillesse et même de la maturité, et peu de minutes valent un souvenir et un regret? Tu me fis pardonner à tant de méprises et de déceptions et grâce à toi, je crois, j'espère, j'aime encore. Tu resteras quoi que tu deviennes, le moment de plénière harmonie que je goûtai avec la nature, aux bords de la Durme. Que me font celles ou ceux que tu aimeras, ou que tu croiras aimer; celles qui te trahiront, les initiateurs et les corrupteurs qui t'apprendront ce que représente l'amour en la plupart des êtres! Tu es meilleur à présent que tous ceux que tu affectionneras, que tous, entends-tu! O je te le jure.

Douleur, douleur, douleur! J'ai bien pleuré ce soir, j'ai pu pleurer enfin, et endormir, en songeant à la Durme, les douleurs longtemps endurées. Ma fierté boudeuse a été vaincue par ta conciliante beauté, mon cher innocent. Tu m'as désarmé par les soupirs de ton âme musicale qui haletait fraternellement aux grossières ébauches de cette musique de pauvre. Toute mon amertume s'en est allée au cours de l'eau, fondue sous la caresse de tes yeux, fondue avec du soleil, toute ma rancoeur est tombée dans les flots de la Durme et je ne parlerai plus jamais de trahison et d'infidélité.... Ta douce image a pris la place de la dernière apparence, du leurre affectif auquel je m'étais laissé prendre. C'en est fait, je mourrai sans grimace en ayant l'air de sourire à mes chimères cruelles, car c'est ton charme rédempteur que je me représenterai en ce moment du départ, au moment de m'endormir....

O doux enfant, aux cheveux châtains, aux grands yeux éthérés, aux lèvres rouges buveuses de mélodies, sans que tu t'en doutes j'ai goûté ton plus doux baiser, une seconde tu t'es exhalé en moi, tu fus la note suprême de cette accordéonie....

J'arroserai ton souvenir de mes plus intimes larmes, tu parfumeras mon arrière-vie comme une goutte d'une essence très subtile composée de la plus vivace floraison des âmes d'enfants, les âmes des petiots un peu songeurs, espiègles sans malice, friands de musique funambulesque, et dont la beauté chante et prie, embaume et console les voyageurs fatigués, les désespoirs, les amours trahies, en une pâmoison du dimanche ensoleillé, là-bas au bord de la Durme.

GENTILLIE

I

Le long du littoral, entre Nieuport et Dunkerque, les douaniers donnent la chasse à Kriel Pintloon dit l'Esprot à cause de sa petite taille et de son teint mordoré.

Lorsque chôme son aventureux métier, Kriel, ordinairement terré dans les dunes, quitte, à l'exemple des lapins, ses garennes sablonneuses, pour descendre dans les plaines fertiles du Veurne-Ambacht et rançonner les fermes émaillant la plaine. Il prélève la dîme sur la huche, le saloir, le poulailler et même à en croire les grigous, sur le magot enfoui dans les mystérieuses cachettes.

Les déprédations de Kriel lui ont aliéné les terriens assez portés cependant pour les irréguliers de sa trempe auxquels ils servent souvent d'entremetteurs et même de recéleurs. Mais audacieux et bravache, vrai trompe-la-mort, Kriel se moque bien de leur mauvais gré. Il méprise trop le rustre sédentaire et servile pour le ménager et s'en faire un allié et ne se fie depuis de longues années, qu'à son complice à quatre pattes, son fidèle chien Dapper.

Jamais il ne s'embrigada, non plus, comme un subalterne, dans le troupeau de ses pareils, sous les ordres d'un conducteur.

Le soleil disparaît sous l'horizon. Par couples les douaniers s'embusquent derrière les haies.

Attention! Un homme vient à passer dans le sentier voisin; la mine d'un valet de charrue regagnant le chaume où l'attend sa platée de pommes de terre. Personne ne songerait à soupçonner ce porte-blaude qui déambule du pas le plus paisible, mains en poche, sifflant avec nonchalance la complainte de la dernière kermesse. Et cependant ce pitaud n'est autre que notre Kriel. Quoi, ce boulot? Kriel, le futé en personne. Pour la circonstance il est râblé et guêtré de tabac, son bedon n'est qu'un bidon et sous l'enflure arrondie de sa blouse bleue il charrie une outre d'alcool flamand....

Ou la nuit est sombre et pluvieuse.... Kriel armé d'un court fusil et Dapper d'un collier à pointes, se glissent comme des ombres dans une maison isolée. L'homme en ressort portant sur les épaules une charge attelée comme le sac des fantassins. Il s'avance l'oeil et l'oreille tendus, en décrivant de bizarres zigzags le long des bois, dans les chemins creux, au fond des fossés à sec, en évitant avec soin les éclaircies de la plaine, les côtes dénudées et les métairies dont le chien de garde signalerait le passant inconnu. Une silhouette suspecte se dessine au loin. Kriel se couche à plat ventre; Dapper tombe en arrêt et s'efface de son mieux. On ne voit, on n'entend plus rien. C'était une fausse alerte. En avant! déjà la frontière est franchie, le contrebandier traverse la périlleuse zone de la première ligne; encore une lieue, rien qu'une lieue, et les voilà en sûreté, l'Esprot, son chien et leur marchandise.

Après les «bons coups» l'été, musard insouciant, vautré ou couché sur le dos, au flanc des talus herbeux des canaux ou entre les mamelons des dunes, il passe des journées entières à s'étirer les membres, tandis qu'alentour les grillons noirs et jaunes comme lui, râclent leurs élytres, et que l'humide et vibrant paysage semble se dissoudre par instants dans le blanc soleil fantôme....

Et souvent, en hiver, goguenard et d'humeur sociable, gardant l'incognito d'un prince, il parcourt le pays, au grand jour, s'éternise dans les cabarets, au jeu de cartes lampe sec et ses mains ramassent et rabattent sans trêve les cartes poisseuses. Et si d'aventure, après les parties, la conversation s'engage sur les exploits attribués à l'Esprot, loin de perdre contenance et de s'esquiver, le matois, avec une verve intarissable, enchérit encore sur ces hauts faits, et les partenaires haletants ne se doutent pas que c'est l'Esprot qui leur fait ses mémoires.

--Kriel fraude par terre et par eau. Sur une bouée, à peine plus solide qu'une allège il transporta jusqu'à Rouen, pour plus de cinq mille francs de tabac d'Harlebeke et de Roisin! raconte un pêcheur de Coxyde, attablé avec l'anonyme fraudeur.

Et comme les autres écarquillent les yeux.

--Peuh! Kriel accomplit bien autre chose! intervient le vantard. Il a traversé la mer de Gravesend à Dunkerque pour frauder des couteaux et des lainages d'Angleterre.

Kriel ment et se moque de son auditoire, mais il prend plaisir à bâtir sa propre légende, à entretenir le prestige qu'il inspire. Il n'aurait garde de rectifier les portraits d'une laideur repoussante qu'on fait de sa personne.

--On dit Pintloon fils du diable?

Et Kriel d'enchérir: «Non, c'est le diable même! Moi, qui vous parle, je l'ai souvent rencontré dans Adinkerque lorsqu'on le recherchait à Lombardzyde; on lui tendait des pièges sur l'estran et en même temps on le signalait en pleine contrée fertile; on le guettait sur mer et il opérait à la côte.»

Aussi, les vieux rajeunissent en son honneur les histoires de flibustiers, de loups-garous et de coureurs de grèves. Depuis l'époque des chauffeurs, des grille-pieds, des bandes de Jan de Lichte et de Baekeland, on n'ouït jamais parler d'un scélérat plus subtil et plus audacieux.

II

Même les amoureux, dans leurs tête-à-tête s'entretiennent du terrible bandit et les exploits de l'Esprot émeuvent les jeunes filles et les font se rapprocher peureusement du rusé coquin qui les narre.

C'est souvent de ce gueux que Sander Bischbosch, surnommé «Cierge de Neuvaine» par ceux de Lampernisse, tant il est droit et rond, parle à sa promise Gentillie, une des plus appétissantes filles du village, avec ses tresses blondes, ses grands yeux d'un bleu sombre, un peu troubles comme l'océan, l'air sage et même fier. Mais il faut croire que le bon Sander s'y prend maladroitement, car ses fréquentes allusions à l'Esprot ne semblent pas alarmer la fillette potelée.

Chaque soir, au retour de son champ, assis sur Jabikel, son grand cheval flamand, qui charrie le traînoir chargé tour à tour de la herse ou de la charrue, il met pied à terre devant la porte de Gentillie et entre dans la maison sous prétexte de rallumer sa pipe. Et pour faire apprécier la rudesse de son cuir de bon travailleur, il cueille dans l'âtre, entre ses doigts calleux, la braise dont il a besoin, et la met, sans se dépêcher, en contact avec le tabac. Gentillie ne se récrie pas plus à cet exploit qu'au récit des aventures de Pintloon. Jamais elle ne tremble pour les durillons du faraud, et la main de son Sander flamberait comme celle de Mucius Scaevola, avant qu'elle songeât seulement à lui tendre les pincettes.

Un gaillard, de l'avis de tout le monde, ce Sander Bischbosch, quoi qu'il soit un bien petit garçon devant Gentillie. Un qui n'a pas froid aux yeux! Peut-être le seul paroissien de la paroisse qui ne reculerait pas à l'apparition de l'Esprot! Au contraire, il attend ce mécréant de pied ferme, ne cesse-t-il de déclarer à Gentillie, et voudrait bien se mesurer avec lui! Ah! si on le laissait faire! s'il était gendarme, le brave Sander!

Fils unique, Cierge de Neuvaine possède de la terre au soleil, trois vaches à l'étable, sans parler du fameux Jabikel, le plus grand cheval du pays, le vrai support, le vrai chandelier qu'il faut à ce Cierge de Neuvaine.

A la procession, le ferme gonfalonier plonge dans l'extase les filles du village, en portant, sans fléchir les hanches la bannière de sainte Véronique.

Aussi la mère de Gentillie, femme positive dont la ferme périclite depuis la mort de son _baes_, Nonkel Verjans, pleure de joie en inventoriant et en supputant sur les doigts les richesses qui écherront à sa fillette. La commère passe le temps à tourner et à retourner, en esprit, la belle robe bleue, de vraie soie, comme pour une reine, et le voile blanc, aussi long que celui d'une Notre-Gentille-Dame, et les lourds pendants d'oreilles, descendant jusqu'aux épaules, et toutes les merveilles dont Sander a promis d'adorner Gentillie dans quelques jours, aussitôt après la rentrée des moissons.

Cependant Gentillie garde sa contenance réservée. «Ma fille a toujours été un peu timide!» dit la mère Verjans. «C'est un agneau de douceur; vous verrez, Sander, quelle tendre _bazine_ vous aurez là!» En attendant, Sander voudrait bien la presser contre son gilet. Mais il a beau revenir à la charge et lui parler constamment de cette canaille de Pintloon, en donnant de grands coups de poing sur la table et en sacrant comme un cosaque, lui, le pieux xavérien et l'édifiant congréganiste, Gentillie ne fait pas un pas pour venir chercher protection dans ses bras contre le détestable mécréant. Gentillie sursaute à ces explosions, mais regarde le braillard d'un air singulier, plus dédaigneux qu'admiratif.

--_Savez-vous quoi_? dit un jour la vieille Verjans à son futur gendre, vous avez l'air trop résolu, trop crâne pour que Gentillie prenne peur à l'idée d'une visite de l'Esprot. Vous lui communiquez votre vaillance et elle rougirait de paraître si poltronne que ses pareilles à côté d'un mâle de votre espèce.

--C'est vrai, la mère! opina le grand garçon. Et il se promit de changer de tactique.

Ce soir, à sa visite habituelle, concurrence faite à la salamandre légendaire, il dégoisa, mais sans jactance:

--Les récoltes rapporteront de l'or cette année. Je n'aurai pas assez de mes greniers pour les loger. A condition toutefois que ce misérable....

--Voulez-vous que je vous dise une chose, Sander Bischbosch! l'interrompit cette fois Gentillie. Ce n'est pas pour vous chagriner, car vous êtes un honnête garçon, mais à votre place je ne descendrais plus de cheval avant d'arriver à votre ferme du Dyck-Graaf, et je ne perdrais pas mon temps à faire des contes à une particulière qui ne veut pas se marier....

Le pauvre Cierge de Neuvaine demeure camus, bouche bée, comme s'il venait d'attraper un coup de soleil. La vieille mère de Gentillie fait sauter dans le feu la pleine marmitée de pommes de terre qu'elle n'entendait que secouer.

--Qu'a-t-elle dit, notre fille! Elle veut rire, Sander, pour sûr? clame la vieille.

--Je pense ce que je dis! confirme Gentillie. Croyez-moi, tout est fini entre Sander et moi.

Suffoqué, l'amoureux ne trouve pas un mot à articuler, et après quelques gloussements qui ne sortent pas, et de grands gestes dans le vide, il se retire, les jambes se dérobant sous lui, ployant pour la première fois sous le faix, lui, le droit Cierge de Neuvaine!

La veuve court pour le rappeler, mais Gentillie arrête sa mère par le bras.

--Inutile, ma mère! J'en tiens pour Pintloon et ne veut d'autre homme que celui-là!

--Ah! vocifère la vieille paysanne, qui voit s'écrouler son rêve de fortune. Ah! gémit la commère en sautillant de la chambre à la cour et de la grange à l'étable, tant ses bras et ses jambes lui démangent. Ah! c'est ce que nous verrons, ma fille!

Et lorsqu'elle rentre dans la chambre, trouvant Gentillie toujours aussi sotte, aussi extravagante, voilà qu'elle ne parvient plus à se contenir et qu'elle se met à la battre à la trépigner, à la traîner par terre, sans que la grande bestiasse se défende et se révolte, si bien qu'elle-même doit s'arrêter, exténuée, plus démolie encore que l'impassible rebelle. Alors, la vieille se met à geindre, à se tâter, comme si c'était sa fille qui l'avait battue.

Le lendemain, elle essaie de gagner la têtue par la douceur:

--Dis, mon enfant, dis-moi, il est venu ici ce réprouvé, il t'a jeté un sort, raconte-moi tout, veux-tu?

--Non, répond Gentillie qui n'a plus desserré les dents depuis la veille, en jetant sur la paysanne son troublant et mystérieux regard couleur de mer houleuse; non, dit-elle avec une farouche résolution, Pintloon n'a jamais mis le pied chez nous....

--Où l'as-tu vu alors, malheureuse? Parle.

--Je ne l'ai vu, ni entendu!... Je ne le connais que par tout le mal que le village raconte. Et pourtant il me semble que je l'ai toujours là, devant les yeux. Et sa pensée me remplit tout entière.... Et cela bourdonne dans ma tête comme la si douce musique de l'orgue et j'en suis toute parfumée, comme si je m'étais couchée dans les foins.... Oui, plus ils le disent laid, repoussant et sordide, plus je me le représente aimable, appétissant, plein de ragoût....

--Oh! tais-toi, perdue! Oh! tu vois bien qu'il t'a ensorcelée, le Lucifer! Sainte-Marie, c'est le diable même qui parle par la bouche de mon innocente enfant!

Et elle s'arrache des mèches de cheveux gris, et tombe à genoux, et tord les bras vers le ciel.

Cependant Gentillie s'entête. Elle paraît sourde, aveugle, insensible à tout ce qui se passe autour d'elle. Exhortations, menaces, bourrades, autant de moyens essayés en pure perte. C'est comme si plus rien n'avait prise sur son être ensorcelé. Elle rappelle à Sander une maugrabine de la foire, une de ces bohémiennes acoquinées avec l'enfer, qu'un sacripant de son espèce traversait de longues aiguilles à tricoter, sans que la mâtine perdît une goutte de sang, ou poussât un gémissement ou fît seulement la grimace....

Il revient pourtant à la charge, le grand Sander. Il n'a garde de passer son chemin le soir, comme elle le lui a conseillé. Mais elle ne l'écoute même pas.

Alors, exaspérée, bazine Verjans ne la ménage plus. Elle congédie ses filles de basse-cour et impose à Gentillie les corvées, les gros ouvrages, les labeurs rebutants.