Chapter 2
Te sentant menacée, environnée de désirs hostiles, j'aurais dû t'aimer mieux, n'est-ce pas? Eh bien, non! d'occultes rivaux, d'imminents ravisseurs m'incitaient à je ne sais quelle félonie, à quel partage de mon unique trésor. Je perçus des déclarations bourrues bruissant à tes oreilles, c'était comme si les plus entreprenants te soufflaient leur haleine au visage; les froissements des branches devenaient des attouchements de sylvains. Qu'importe! Je n'en éprouvais aucune jalousie. Nous avancions. Sans m'échauffer tu te blottissais contre moi. A l'entrée de cette sente à travers la chênaye, où les feuillages rapprochaient tellement leurs ramures qu'un char de moissons y avait accroché au passage des épis et des brindilles de foin, tu t'arrêtas net comme si des bras allaient t'étreindre et t'emporter. Je vis ce mouvement mais n'y pris point garde. Je t'entraînai en avant. Plus loin, tu frissonnas à l'alerte d'un écureuil grimpant au faîte d'un sapin. Je ris de tes transes. Depuis ce moment tu semblas te résigner. Ce ne fut plus, jusqu'à notre arrivée à Zoersel, dans ton coeur comme dans le mien, qu'un doux et mystérieux serrement, qu'une angoisse étrangement voluptueuse.
Et ce clocher qui avait eu, tout le temps, l'air de nous conjurer!
Après avoir passé quelques tènements de maisons, au tournant d'un dernier coin qui nous masquait la perspective, nous débouchâmes dans une sorte de carrefour, devant le cimetière, à l'heure où finissait la grand'messe.
Et, brusquement, de tomber sur un attroupement de jeunes blousiers, campés sous un tilleul centenaire pour voir défiler leurs savoureuses paroissiennes, avant de se répandre dans les estaminets....
_C'était eux_:
Les patauds très entreprenants, ennemis jurés de la ville et des oeuvres urbaines, les gaillards exubérants, mais sans aucune urbanité, les réfractaires que nous signalaient, depuis des heures, à la suite du cuistreux journal, le ciel bougon, la campagne haletante, la pluie trop tiède et les sèves exaltées.
Montés en couleur, les pommettes et les oreilles avivées par les ablutions dominicales et le raclage chez le frater, sanglés dans leurs bragues de drap noir bien cati; la casquette de moire rafalée dans le cou, ou posée de travers en éborgnant de la large visière les plus dégingandés de ces farauds; les sarraux bleus empesés, fronçant à l'encolure et ballonnant comme une cloche; mains en poches ou bras croisés; tous calés comme des lutteurs, dans la posture avantageuse et luronne du cochet du village qui se sait la cible des plus convoiteuses oeillades de sa paroisse.
La plupart n'arboraient que de naissantes moustaches ou qu'une mouche de poil follet. Il y avait dans ce rassemblement des cadets de seize ans comme des gars de trente; de grands poupards, un peu veules, blonds comme le chanvre, aux yeux d'un bleu de faïence, l'air timide et passif, coudoyaient des brunets musclés et trapus, frisés comme des moutons, aux prunelles ardentes et veloutées. Et dans le tas de ces gaillards de complexion normale, s'insinuaient un ou deux rousseaux chafouins et grêlés, puis l'invariable bossu, le loustic de la bande, et enfin, le non moins fatal innocent, le mystérieux prédestiné, ayant poussé à la pluie et au vent, maltraité ou choyé suivant la superstition dominante, tantôt objet de terreur, tantôt fétiche bienfaisant, tenu tour à tour pour un visité de Dieu et pour un possédé du diable, battu comme plâtre et lapidé pendant l'épizootie ou après la grêle ou le feu; entretenu et dorloté à la veille des moissons, et, sous ses guenilles, plus beau, plus sain encore que les plus plastiques de ses compagnons, tellement beau que les faneuses aux champs se signent et s'enfuient lorsqu'il rôde autour d'elles, autant par crainte de polluer l'oeuvre divine que de tenter le démon....
Et pourtant elles ne sont pas filles à se laisser facilement rebuter!
Mannequinées dans leurs cottes bouffantes, fières de leur fichu de damas ou de laine frangée, des coiffes ailées ou des bonnets enrubannés encadrent leurs visages ronds. Leurs galbes évoquent plutôt le fruit mûrissant, un peu rêche et acidulé, que la fleur satinée aux fragiles pétales. Pataudes à l'épiderme résistant, préparées, par les morsures du soleil et les gelées corrodantes, aux non moins âpres baisers de leurs galants. Hanches fournies, gorges fermes et protubérantes défient rudes étreintes, accolades intempestives, inopinés corps à corps parmi les foins nouveaux des meules ou les foins plus suborneurs encore des granges.
D'avance leurs yeux hardis et lascifs scrutent et palpent sans vergogne les formes de leurs épouseurs. Femelles solides comme les mâles, aussi libres que leurs compagnons de charroi et de culture, trayeuses sans préjugés; pour peu que le poursuivant temporise, elles sont capables de lui déclarer à brûle-sarrau leur légitime envie et même d'essayer leur coucheur avant les noces. Dam! on ne connaît pas le divorce au village et, comme elles disent, on n'achète pas un boeuf pour un taureau!
Lourdes dévotes, pour se donner contenance, elles manipulent des missels graisseux imprimés en caractères d'abécédaires à l'intention de ces liseuses ânonnantes et leurs doigts gourds défilent machinalement des chapelets de buis.
Il nous fallait passer, couple intrus, entre la procession des femmes et l'immobile carré des regardants. Appariés, nous déréglions la communauté; nous manquions à l'édifiante séparation des jupes et des blouses.
Surpris par notre présence insolite et presque dévergondée, on nous dévisagea, à droite et à gauche, d'un air torve et pantois.
Cette confrontation ne dura que quelques secondes; en me la rappelant, j'en ai froid jusqu'aux moelles; mais j'en regrette la délicieuse angoisse et le charme pervers. Ce monde m'était plus affectif que sinistre.
Massés sur le mamelon au pied de l'arbre, affriolés au passage de leurs pataudes, n'est-ce pas que ces laboureurs en parade dégageaient un fluide plus impérieux et plus magnétique que les grands chênes de tout à l'heure?
J'augurai d'emblée leur solidarité dans n'importe quelle entreprise, et un terrible danger pour moi; mais surtout pour toi, trop désirable citadine! Sans doute, avant d'arriver jusqu'à toi, ils me passeraient sur le corps. Mais après? En se dédommageant de leur longue continence, en se dégorgeant jusqu'au soulas, ils assouviraient du même coup leur haine contre la cité.... Eh bien, sous la menace d'une catastrophe, je refusais d'abhorrer les prochains ravisseurs.
Aberration, détraquement, monstruosité; appelle cela du nom que tu voudras, mais je jure que, durant ces minutes climatériques, je ne t'aimai plus qu'en eux; oui, dans mon for intime je leur savais gré de te trouver à leur goût; misérable que j'étais, la perspective de la consécration suprême, oui, de la tragique et dernière consécration de ta beauté, par ces connaisseurs expéditifs, au prix de mon sang, au prix de notre sang _et de tout le reste_, m'ouvrait je ne sais quelle perspective de criminelle béatitude.... Pardonne-moi la révélation d'une faiblesse aussi irrémissible que le vertige!...
Par un étrange dédoublement de la conscience ou par la force de l'habitude et du préjugé, mon allure et mes dehors réagissaient de leur mieux contre le mental abandon de ce que je croyais posséder de plus précieux au monde. Rien ne transpira de cette préméditation. Ma conduite continua de démentir ma pensée. Combien emprunté et menteur mon air de supériorité et de bravade en présence de tous ces rustauds déterminés, gaillards du premier mouvement, buttés dans leur frénésie charnelle, qu'une impulsion, oh! un rien d'impulsion, un geste, un pas de l'un d'eux, précipiterait tout d'un bloc vers l'attentat!
J'essayais de leur en vouloir et n'y parvenais pas; au fond, j'étais presque humilié et chagrin de me sentir confondu dans leur générale réprobation des gens de la ville.
Pour tout dire, la lin de l'aventure me porterait à supposer que je ne parvins pas à leur donner le change sur mes sentiments, qu'ils ne furent pas dupes de ma crânerie, et que s'ils feignirent de se laisser prendre à mon abord résistant et agressif et de s'en laisser imposer, ils lurent et sentirent combien étroitement je tenais pour eux, combien indélébile se révélait notre communion.
Pour toi, comme pour n'importe quel profane, je devais avoir l'air de les tenir en respect et de les pétrifier sur place. Tu sais à présent à quoi t'en tenir sur l'héroisme de ton chevalier! A la vérité, loin de méduser ces blousiers, le regard que j'apposais au choc de leurs prunelles, à la fois lubrifiées par la luxure et enflammées par une promesse de carnage, les flattait et les suppliait.
Quant aux paroissiennes, furieuses de voir se détourner à ton profit l'attention des plantureux garçons, elles nous témoignèrent peut-être des sentiments moins équivoques; leurs physionomies mafflues exprimaient une haine sans mélange. Leurs sourires pincés, leurs clins d'oeil obliques luisardaient comme des braises.
Sois sûre, pauvre amie, que si mes pronostics se fussent réalisés, jalouses, ces Katto, safres comme des chiennes, n'auraient jamais permis à leurs Jann ragoûtants de te posséder vivante. Aussi, tu baissas la tête sous l'anathème de ces prunelles!...
Ce qui m'entraînerait décidément à supposer que les villageois nous épargnèrent parce qu'ils flairaient mon faible pour eux, c'est qu'à mon simulacre de défi quelques-uns des blousiers répondirent en me tirant ironiquement leur casquette. «Sois tranquille, avaient-ils l'air d'insinuer, nous te connaissons, mon beau monsieur. Faux citadin, âme rurale, transfuge repenti! Au besoin, plutôt que de nous contrarier, tu nous prêterais main-forte et ferais notre jeu; car en toi commande notre race, bouillonne notre sang et couve notre humeur.»
A peine les eûmes-nous dépassés, en leur tournant le dos, qu'ils nous gratifièrent de quelques quolibets soulignés par des rires égrillards.
Aussi, tu pus croire que je les avais réellement matés....
Seule une terrienne plus effrontée que les autres, encouragée et poussée par ses compagnes, se détacha de la file en courant, nous rejoignit, se tint en travers de notre route et avisant la brassée de bruyères que tu avais cueillie, nous décocha cette boutade plus gracieuse qu'offensive:
--La petite _signorine_, prenez garde que les abeilles de Campine ne viennent vous réclamer tout à l'heure les fleurs que vous leur dérobez!
Et elle s'en retourna, plus interloquée que nous, ce qui n'empêcha pas la galerie de l'accueillir à son retour par des vivats et des effusions de gestes; convaincus que la pataude nous avait gratifiés d'une de ces énormités qu'engraisse et que farcit la langue flamande. Quelques grasses huées furent lancées sur nos talons par acquit de conscience.
Hors de danger, nous n'échangeâmes pas un mot.
Plutôt troublé que gêné, sans la moindre rancune contre ces rustauds, je m'abstins de te parler de l'incident, craignant autant d'épiloguer sur leur licence, que d'avouer ma blâmable partialité à leur égard.
--Franchement, me disais-je, _elle_ n'a pas à se plaindre! Les lurons sont restés platoniques tout de même! Ils lui devaient un hommage, et tant pis si l'expression en est un peu crue!
Et, pour rester sincère, j'avouerai qu'il y eut chez moi, après l'inoffensive issue de cette aventure, plus de déconvenue que de soulagement.
Il recommençait de tomber une tiède et intermittente pluie d'orage, d'un orage honteux et contraint. Tout ce que notre terre contient de désir morne et refoulé, de leurre poursuivi et d'amour éludé, de forces aux prises avec l'inertie, se résumait, à cette heure, dans ces solitudes, dans la cloche qui balbutiait l'angelus de midi, dans la terre qui suait, dans cette chaleur blanche comme certaines colères, dans les arbres flagellés par l'ondée et ne cessant d'expirer leurs sèves sans parvenir à en saturer l'impassible, l'implacable espace, mais surtout dans notre accablant silence trahissant une gêne réciproque et mettant entre nous un secret ou plutôt une sécrétion.
Sans souci des représailles annoncées par la terrienne, pour te donner contenance, tu complétais ta moisson d'améthystes fleuries. Que craindre encore? Un essaim d'abeilles autrement farouches et gloutonnes t'avait guignée et menacée là-bas, au tournant du cimetière.
Tacitement nous prîmes un autre chemin pour regagner la grand'route banale et le non moins banal railway.
En retournant sur nos pas, nous n'aurions plus trouvé, assemblés au carrefour, tes inquiétants admirateurs.... Pourquoi éprouvais-je le besoin de mettre des lieues entre nous et le tilleul de Zoersel? Plus nous nous en éloignions, plus l'arbre tutélaire et sa nichée de rustres florissants m'obstruaient la mémoire.
Et, durant toute cette journée de pathétique villégiature, tant au départ qu'au retour, la nature panthée fut de connivence avec nous, ou mieux, elle nous tourmenta de son malaise, de sa crise, de sa passion sourde qui n'éclatait pas.
Et nous nous boudions, par contagion, comme le soleil boudait la terre; et nous aspirions à je ne sais quel redoutable inconnu!
Hélas, pauvres nous, venus dans cette contrée vivifiante pour y ragoûter notre mutuelle tendresse, sentions s'y fondre, s'y anéantir, tout ce qui nous restait d'ardeur l'un pour l'autre! Nous ne nous suffisions plus....
Le souvenir d'un stupide article de journal! Telle l'origine de notre inavouable malentendu.
Les éléments avaient pris un malin plaisir à entretenir, d'heure en heure, ce germe de dissentiment, en me suggérant dès la descente du tramway, une anormale et pernicieuse admiration pour les destructeurs.
L'aspect sous lequel s'annonça leur contrée justifia leur excessive originalité. Sous peine de discordance, c'était bien ainsi que devaient se comporter envers les civilisés les terriens de ce terroir! Ils ne pouvaient mentir à leur milieu farouche et hallucinant.
L'après-midi déclinait lorsque nous nous aventurâmes dans la vaste «Bruyère des Vanneaux».
Il avait fait, je ne saurais assez insister sur ce point, gris, opaque et énervant, tout le jour, avec des éclaircies ambiguës, des sourires faux, des rages en dedans. La température affectait des accablements et des suffocations, comme d'un coeur qui voudrait s'ouvrir mais qui n'ose, et qui se dissout faute de s'épancher.
Et voilà que, tout à coup, le soleil boudeur et taquin, las de son jeu cruel et de ses éternelles refuites, sur le point de quitter l'horizon, se décida à en finir une bonne fois avec sa victime et, déchirant enfin sa tunique de nuages, vautra la plaine, navrée, mit l'horizon à feu et à sang, consomma son rouge viol.
Alors seulement, chère ange, débarrassé de mon idée fixe, de ma délétère obsession, je te jetai à la dérobée un regard de compassion et de tendresse, tandis que la bruyère t'éclaboussait de ses rubis....
Et ce fut comme si quelque victime d'expiation venait d'être livrée à ta place, aux amoureux en peine, sous le tilleul fatidique.
HIEP-HIOUP!
La ferme du _Boschhof_ ou «Maison Forestière» était située entre Wortel et Ippenroy.
Pays désolé mais plein de caractère, comme disent les peintres d'aujourd'hui: des bruyères couleur de rouille, des sapins d'un vert noirâtre, des genêts d'or, çà et là un de ces marais glauques et figés, entourés de genévriers, que nos paysans appellent _vennes_, de rares chênayes, des cultures plus rares, trois ou quatre clochers ayant l'air de se faire des signaux par-dessus des lieues de landes, et presque toujours un grand ciel nuageux, aussi mobile, aussi tourmenté que la plaine est quiète et amortie.
Le contraste s'étend du décor à la population: au noyau des habitants primitifs, gens résignés et laborieux, sont venus s'ajouter, à cause du voisinage de la frontière hollandaise et du Dépôt de mendicité d'Hoogstraeten, quelques rafalés, d'humeur moins chrétienne, vivant de contrebande, de braconnage et de maraude.
Les Overmaat, habitants du _Boschhof_, de père en fils, fermiers et gardes forestiers des comtes de Thyme, grande famille néerlandaise aujourd'hui éteinte, passaient pour les paysans les plus aisés de la contrée.
Jakkè Overmaat, le dernier garde, était un superbe gaillard de vingt-cinq ans. «Solide comme le chêne, droit comme le sapin, sain comme les bruyères!» dit-on là-bas de ceux de sa trempe. La mort subite de son père et d'un aîné qui devait hériter des fonctions paternelles rappela Jakkè du séminaire de Malines où, comme la plupart des cadets de fermiers flamands, il se préparait à devenir curé. Il rapporta du collège des manières déférentes, et les livres avaient fait lever dans son imagination ce grain de merveilleux qui germe au fond de toute âme campinoise.
L'air réservé, plus grave que son âge, il était une sorte d'oracle pour sa paroisse. Le caractère ecclésiastique qu'il avait failli revêtir ajoutait à son prestige. Les réfractaires même vantaient son humanité et son esprit de justice. S'il tenait à distance les familiers, il ne se connaissait aucun ennemi et pas une mère qui ne l'eût rêvé pour gendre.
Sa vieille mère à lui aurait bien désiré qu'il se mariât, mais le jeune homme un peu farouche ne se pressait pas, sincèrement convaincu de n'être jamais plus heureux qu'auprès d'elle.
Tout alla bien jusqu'au jour où l'appoint des irréguliers s'augmenta d'une pauvresse et de sa fille, exilées d'on ne sait combien de patries et qui obtinrent de la charité du comte de Thyme, la jouissance--puisque cela s'appelle ainsi--d'une masure abandonnée, sur la lisière des bois, de l'autre côté du _Boschhof_.
Comme leurs pareils, ces étrangères vivaient de rares aumônes, d'un peu de travail et de continuelles rapines. Leurs ressources avouables consistaient dans la récolte des champignons et des faînes et dans la fabrication des paillassons. En outre elles avaient ouvert un débit de liqueurs dans leur taudis et la vieille disait la bonne aventure à sa clientèle de pieds-poudreux et de claque-dents.
La fille était une grande pièce, dégingandée, maigrichonne, les cheveux ébouriffés luisant comme du charbon, l'ovale allongé du masque troué de deux yeux noirs comme l'orage, toute sa personne serpentine travaillée par un brasier intérieur. En somme, une femelle peu engageante pour les terriens honnêtes, friands de blondines potelées et d'humeur placide. Aussi elle ne recruta de galants que parmi les manouvriers de passage, les porte-balles, les forains, les valets infimes ou parmi les braconniers qui l'associaient comme recéleuse ou comme chienne de garde à leurs entreprises. Encore fallait-il qu'elle les provoquât ouvertement, car, aussi décriés qu'ils fussent, ces gueux avaient trop de vergogne pour tirer vanité de leur aubaine.
Au demeurant, la gaillarde avait bon caractère. Comme ceux de sa gent, elle n'en voulait qu'à l'autorité, au garde-champêtre, au gendarme, au juge, aux riches et à leurs salariés, en général à ces heureux qui détiennent la terre et l'argent ou qui traquent, pourchassent et vexent de mille façons les ventres creux et les goussets vides. Mais ceux-là, elle les haïssait pour toute la chrétienté et il n'est pas de méchant tour qu'elle n'eût voulu leur jouer. Les villageois l'avaient appelée _Hiep-Hioup_! à cause de ses interjections favorites qu'elle accompagnait d'un entrechat et d'un claquement des doigts, et bientôt elle ne fut plus connue que sous ce sobriquet.
Cette paroissienne devait avoir fatalement maille à partir avec Jakkè Overmaat. La sorte de respect et de sympathie que le garde inspirait jusque-là aux plus incorrigibles vauriens irritait particulièrement la mâtine. Elle n'admettait pas qu'on isolât cette casquette galonnée de la légion des tourmenteurs du pauvre monde.
Un jour elle était en train, la cognée au poing, de faire subir aux bouleaux du domaine confié à la surveillance du garde, un émondage de sa façon, lorsque le fils Overmaat arriva de ce côté. Au lieu de fuir, elle rassembla, de l'air le plus insouciant, une abondante provision de ramée. Il la tança sans colère, l'engageant à venir demander plutôt à la ferme les bûches dont elle aurait besoin. La noiraude le regarda dans le blanc des yeux, et lorsqu'il eut fini de bredouiller sa semonce, elle lui rit au nez d'un rire aigre comme un trille de fifre, puis tourna les talons et s'enfuit en sautant et en brandissant la cognée: «Hiep-Hioup!»
Ce rire strident causa au garde un embarras et un malaise qu'il n'avait jamais éprouvés. Le reste du jour, il l'entendit grincer à son oreille. Pour la première fois de sa vie il fut mécontent de lui-même et se trouva inférieur à son poste.
Sa mauvaise humeur durait encore, lorsque, quelque temps après, à l'aube, il trouva Hiep-Hioup accroupie dans les taillis, occupée à dénicher des oeufs de faisan. Il bénit presque cette occasion de se réconcilier avec lui-même; sur un ton qui n'admettait pas de réplique, il lui ordonna de vider le contenu de ses poches et de remettre les oeufs dans le nid. Comme elle n'en faisait rien, il lui prit le bras et le serra assez fortement. Elle cria comme une taupe mordue par un chien, laissa choir les oeufs qu'elle cachait dans son tablier, les écrabouilla sous son sabot, puis, se dégageant de sa poigne, elle détala à toutes jambes, non sans lui jeter son: «Hiep-Hioup!» le plus moqueur.
Jakkè la vit s'éloigner, ahuri, sans se résoudre à la conduire chez le garde-champêtre. C'est à peine s'il marmonna une menace de procès-verbal. Son beau zèle et son désir de revanche étaient loin et il demeurait tout camus, plus démonté que la première fois, par cette physionomie troublante et ce je ne sais quoi d'effronté et d'agressif qu'il n'avait jamais connu à une femme. Et ces yeux de braise, et cette voix grêle et rauque lui causèrent des insomnies.
Encouragée par les deux premiers avantages remportés dans sa campagne contre le garde des comtes de Thyme, la mauvaise engeance chercha maintenant à se trouver sur son chemin. Elle ne se mettait plus en frais de ruses pour lui cacher ses délits. Elle rôdait de préférence aux alentours du _Boschhof_ et opérait pour ainsi dire à la barbe de Jakkè.
Lui, au contraire, n'avait-pas encore recouvré sa sérénité et son calme, et le résultat piteux de ses démêlés avec la maraudeuse, loin de l'engager à affronter une nouvelle affaire, lui faisait craindre de se mesurer une troisième fois avec elle.
Il l'évitait ou détournait la tête et les regards à son passage. Il leur arrivait cependant de tomber nez à nez, et Jakkè avait alors une mine si étrange, un tel air de matou échaudé à la fois penaud et rancunier, il répondait si piteusement au bonjour impertinent de la dessalée, que s'il n'avait pas eu la réputation de ne jamais lever le coude, on l'aurait cru sous l'influence du genièvre.
--Suis-je bête! se dit à la fin Hiep-Hioup. Mais c'est qu'il m'aime, le nigaud!
Et cette découverte la plongea dans une terrible bonne humeur. Les gagne-deniers à qui elle en fit part crurent qu'elle plaisantait, mais cela ne les empêcha pas de trouver l'invention exquise et de la corner à tout venant.
Un dimanche, à l'heure de la première messe, Jakkè avisa Hiep-Hioup en train de chasser le lapin au furet dans les labours avoisinant le _Boschhof_.
Avertie de l'approche du garde, l'incorrigible braconnière avait sifflé la bestiole lancée au fond du terrier et l'ayant saisie et logée, sans trop se hâter, sous son corsage, elle attendait, de pied ferme, le trouble-fête.