Le cycle patibulaire

Chapter 15

Chapter 151,215 wordsPublic domain

«Sans que tu t'en doutais j'ai observé et étudié les progrès de ta précieuse maladie. Le moment est venu d'accomplir sur toi l'opération qui couronnera mes découvertes et qui t'apportera le baume, la volupté, le soulagement. En un éclair à la fois plus suave et plus atroce que le spasme, toi, la bonté et l'amour même, tu vas pouvoir réunir les tronçons de ton idéal. Persuade-toi que ton corps actuel n'est qu'une apparence. Ose te contempler dans l'infaillible miroir, dans le reflet de ta vie mentale, dans la magnificence et la frénésie de ton imagination. Tiens, regarde!»

Et de la main sir Lawrence Whittow lui montra le petit berger, seul visible, émergeant de la buée paludéenne où se noyaient depuis longtemps les formes houleuses de son troupeau.

Il faisait extraordinairement tiède et doux, un peu humide, comme si le dernier sourire de l'été s'humectait de discrètes larmes. L'air se tendait de filandres chatouilleurs.

C'était le temps propice aux confidences, aux réconciliations et aussi aux adieux.

Il y avait dans cette poignante tiédeur septembrale comme l'onguent, les charpies et les baumes qu'on applique sur les blessures du coeur après les opérations suprêmes. Plus impressionnable encore que d'ordinaire, Marcel ressentait jusqu'au malaise cette atmosphère, cette lumière, cette température d'hôpital psychique.

Aux bêlements des ouailles que le brouillard semblait multiplier, répondait toujours au loin la musique foraine aussi criarde que la peinturlure du panorama et que les feux de Bengale trouant parfois la blancheur fantômale de cette ville en effigie.

Marcel, obéissant à sir Lawrence, regardait le petit berger. D'abord indifférents, ses yeux se remplirent d'extase.

Sublime vision! Elle incarnait les préférences, les voeux et les désirs du poète. Un jour Marcel avait souhaité ce costume de velours mordoré; une autre fois il enviait à un manoeuvre maçon le port crâne et avantageux de sa méchante casquette marine.... Tout ce que Marcel avait aimé en secret, sans espoir, tout ce qui chatouillait, pinçait ses fibres amatives, caresses de l'imagination, nostalgies lancinantes, tout ce qui lui avait étreint doucement le coeur en précipitant les battements, se concentrait en ce jeune gars.

Il se campait dans une attitude que Marcel n'avait rencontrée qu'une seule et mémorable fois chez un apprenti au repos. L'adolescent possédait ces yeux divins sous la caresse desquels le poète eût affronté les pires supplices, cette bouche friande dont les baisers aviseraient encore l'incarnat; un corps nerveux modelé comme par une gageure de l'amour et de la force, et dont le velours des vêtements flattait au lieu de dissimuler les proportions harmonieuses et les reliefs vigoureux.

Éclairé dans une dernière flambée de soleil rouge, son isolement, l'immensité du décor, la moquerie même des profanations lointaines lui prêtaient une splendeur de plus. Aux yeux de Marcel, affolé et râlant d'idolâtrie, il réalisait le plus bel être humain, l'idéal de notre enveloppe charnelle, le chef-d'oeuvre d'un créateur qui eût éclairé le corps d'Antinoüs par l'âme de Parsifal.

Marcel s'approchait pour s'agenouiller devant lui et panteler, sous ses regards et son souffle céleste, mais au moment de l'aborder, il s'aperçut que les détails de ce délicieux ensemble de perfections plastiques se désagrégeaient ou se vulgarisaient et qu'il ne restait plus, à deux pas de lui, qu'un assez galbeux petit pastoureau qui le dévisageait d'un air à la fois cajoleur et effronté.

Il recula et, se tournant vers sir Lawrence, il s'écria d'un ton déchirant: «Ah, pourquoi ne m'as-tu point fait mourir avec ce fantôme! Il m'eût été un délice sans pareil de m'évanouir et de me dissiper en lui!»

Le baronnet lui prit la main:

--Il ne s'est pas évanoui pour toujours. Pour le revoir il te suffira de le conjurer. Mais ce n'est pas un spectre ou une ombre; c'est ta propre substance, c'est toi-même. En un instant tu prenais ta revanche de la nature créatrice; tu revêtais la forme seyant à ton esprit. Eh bien, tu te retrouveras à cette image par la puissance de l'amour, chaque fois que dans tes sentiments pour le prochain tu ne consentiras à voir que ses qualités et que tu l'isoleras de ses défauts. Et tu ne seras jamais plus accompli, plus irréprochable que le jour où tu parviendras à découvrir en la personne de ton plus mortel ennemi, un mérite caché, une vertu que ta haine refusait toujours de lui accorder.

«En te représentant avec obstination quelques traits louables de ton ennemi, ne fût-ce que le moindre plaisir qu'il t'aura procuré, peu à peu l'être haïssable que tu évoquais acquerra la beauté dont tu pares tes visions préférées. Il se transfigurera, il revêtira des formes plus sublimes que celles dont l'absence vient de t'inspirer le dégoût de la vie. Il te séduira, pétri dans le marbre des statues grecques, dans la chair des éphèbes favoris des Césars et des Sages; il surgira dans les effluves des parfums et les ondes des harmonies auxquels s'attachent tes plus intimes souvenirs; lui-même possédera la voix pathétique de tes obsessions musicales, la couleur de ses vêtements sera puisée à la palette de tes peintres aimés, mieux, empruntée aux haillons des libres voyous qui lui servirent d'avant-coureurs; l'horizon qui l'encadrera reproduira le ciel de tes préférences; ses allures et ses gestes s'inspireront de tes grands souvenirs gymniques, et dans son haleine tu respireras les printemps et les automnes, la fleur et le fruit de tes rencontres les plus délectables. Il est possible qu'une flamme meurtrière persiste à briller dans son regard. Encore un effort, obstine-toi, appelle à toi toute la force du pardon. Et à ces incantations toutes puissantes, je te le jure, s'éteindra peu à peu cette lueur incendiaire pour faire place à la rosée touchante des meilleures larmes que l'on pleurera sur toi,--et quand tu verras ton ennemi féroce transformé en cette créature idéale, en ce prodige de beauté et de bonté, un indicible bien-être au coeur t'avertira de mourir au plus vite, par crainte de survivre à ce miracle, à ce triomphe de la charité, et alors, ô très cher rêveur, il suffira à tes lèvres de s'oublier sur les siennes en un baiser si profond que ton âme y sera noyée!»

Depuis longtemps le petit berger et ses ouailles s'étaient enfoncés dans les ténèbres, laissant le champ libre aux mauvais garçons, rôdeurs ou marlous, et, là-bas, la cité artificielle continuait à éclater en barcarolles, en pétards et en illuminations crues, toute blanche aux confins de la vaste plaine ambiguë et complice. Un peu de lune grimaçait dans le ciel.

Et plus que tout à l'heure cette détresse de la plaine diffamée et cette gaîté de la ville postiche distillaient une énervante ironie.

Peu à peu cependant, la cité de pacotille sembla se concilier la campagne bourrue. Un rapprochement s'établissait.

--Les ennemis s'embrassent! prononça sir Lawrence d'une voix dont l'accent le fit frissonner lui-même.

Reportant les yeux sur son ami Marcel, le baronnet s'aperçut que celui-ci, devenu très pâle, faisait le geste d'étreindre quelqu'un au passage; puis il le vit défaillir et choir dans la rosée.

Marcel venait d'expirer avec un sourire de béatitude, un sourire plus triste que le dernier baiser de la lumière électrique à cette campagne borgne.

FIN

TABLE

Le Jardin Partialité Hiep-Hioup! Aux Bords de la Durme Gentillie Communion Nostalgique Croix Processionnaires Le Moulin-Horloge Le Tribunal au Chauffoir Blanchelive... Blanchelivette! Le Tatouage La Bonne Leçon Le Quadrille du Lancier Le Suicide par Amour.

ACHEVÉ D'IMPRIMER le vingt-sept avril mil huit cent quatre-vingt seize PAR L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY POUR LE MERCVRE DE FRANCE