Chapter 12
O c'est mal ce qu'elle allait faire là? Vierge morose, trop imaginative, pourquoi n'engendre-t-elle aussi des enfants! Elle ne concevrait pas alors pareilles chimères et pareilles larves! Du moins apprendrait-elle par l'instinct impérieux des ardeurs charnelles, ce que veut la nature, la vie élémentaire; elle serait édifiée, sans phrases et sans spéculations, sur le simple pourquoi de notre existence, de notre passage ici! Que ne pense-t-elle à autre chose? A quoi bon vivre dans l'avenir. Le devoir n'embrasse que l'heure présente et le moment immédiat. Pourquoi rêver, triste, trop songeuse fille pauvre; il est si simple de vivre... enfant, amante et mère, et de finir sans avoir ruminé des destins et des lois autres que ceux consentis par le nombre et la société.
Ah! coeur trop tendu, désarme, désarme! Il est sacrilège, c'est tenter l'inconnu que de songer trop obstinément à la misère et à la mort, devant ces bambins, cette tiède couvée.... Oh! redoute que par tes incantations lyriques tu n'appelles des sorts et des maléfices sur ces têtes mignonnes auxquelles tu aurais voulu dispenser les dons providentiels!
Aussi, la voilà qui, bonne et mystique, se met à prier en arrêtant ses yeux visionnaires sur l'un des marmots, précisément le plus gentil de la classe. Il repose, souriant chérubin aux longs cils d'or; sa menotte presse d'un geste volontaire la jambette ébréchée au moyen de laquelle il tailla son crayon, et ses lèvres un peu grosses, mais si rouges, comme toutes celles des Transalpins, s'avancent en la jolie moue d'un lutin à qui on voudrait enlever un jouet.
Certes, il est le plus mignon de tous, si charnu, si rosé, mais aussi le plus pauvre d'entre ces pauvres! Enfant pensif et taciturne avec de subits accès de babil et de turbulence, un brin fantasque et volontaire, souvent malgré la douceur et la caressante tutelle de l'institutrice, il déserte l'école pour aller battre les chemins, très loin. Sans doute rêve-t-il à présent de maraudes par les mûriers et d'une ample cueillette de pêches et d'abricots. L'institutrice s'est attachée à ce galopin qui aurait l'air d'être fait de marbre rose si, le plus souvent, la crasse ne le patinait comme un bronze de Donatello. Et voilà qu'elle songe, non sans mélancolie, aux dix ans du petit qui sonneront l'été prochain, moment que ses parents, d'infimes journaliers, choisiront pour l'envoyer à Milan, comme apprenti boulanger.... Attendrie elle se répète le nom du gracieux dormeur, et ce nom même, Santo, est une prière, capable d'éloigner les suggestions périlleuses et impies auxquelles elle s'abandonnait tout à l'heure.
«Ah, prie la bonne âme, que celui-ci, mon Dieu, ne connaisse point là-bas les corruptions, les souillures et les empoisonnements des vilains métiers! Défends ta généreuse plante, ô nature, contre le souffle de l'atelier! Que la fièvre urbaine ne flétrisse pas ses joues et ne leur enlève cet inappréciable velouté des pêches mûrissantes dans lesquelles il enfonce des quenottes presque fratricides!»
Et elle songe: «Hier encore, à la procession de la Fête-Dieu, c'est lui, Santo, qui était joli à croquer, en petit saint Jean-Baptiste: la peau de mouton rejetée sur l'épaule, avec sa chemisette bleue bordée d'or, ses jambes nues et potelées, ses cheveux bouclés, sa croix d'or en guise de houlette et tenant en laisse l'agneau tout blanc et docile. Il marchait dans la procession, ce Santo, mignon et presque eucharistique! Que l'encens embaumait et que les cierges étaient blancs! Quelques-uns étaient enrubannés de rouge et des corbeilles de roses saignaient sous les flèches du soleil! Des hymnes doux comme le miel balsamiaient cette matinée de prières. O les musiques suaves, énervantes tout de même! Et les manants, les serfs t'applaudissaient du coeur, petit Santo, comme un morceau de leur chair angélisée et de leur rude cuir de peinard transformé en viande du Seigneur! Et les mères heureuses, un tantinet jalouses, s'attendrissaient sur toi, pleurant presque, et en te voyant passer, agenouillées, leurs poupons sur les bras, elles embrassaient dévotement et avec un peu de fièvre ces bambins en les rêvant déjà béatifiés, petits saints d'un jour, Santo, comme toi! _Agnus Dei qui tollis peccata mundi!_ Agneau de Dieu qui rachète les péchés du monde! Pauvre petit, où seras-tu dans dix ans? A la caserne, à l'hôpital? Dans quelle procession figureras-tu encore, à quel pas plus triste que la plupart des processions de ce monde marcheras-tu?... Non, arrête...»
Encore ces vilaines appréhensions. C'est cependant ici le dernier endroit où devraient lui venir pareilles inquiétudes. Est-ce l'étouffante chaleur qui distille ces présages sinistres? Et dans ces limbes pourquoi épandre des giries et des épouvantes purgatoriales? Quelle insolite angoisse la prend au sujet de l'écolier endormi: «Santo, qu'as-tu fait? Parle, qu'as-tu envie de faire? Dis-le moi vite!»
C'est en vain qu'elle évoque la paisible procession de la veille pour chasser le reflux des images véhémentes et funèbres. Ses pressentiments ressemblent au frisson poétique des sibylles sur le trépied. Ce qu'elle prétend revoir et se rappeler se déforme, se travestit en des visions qui n'ont plus rien de commun avec ses souvenirs. Ainsi le pieux cortège tourne en un défilé houleux et sombre d'une foule qui trépigne sur place ou qui chasse comme la tourmente.
Devant l'institutrice ébahie, surgit un grand garçon de vingt ans, les épaules larges, les mains fortes, solide et décidé par la carrure, imberbe, blond, au teint d'ambre pâle et d'oeillet rose avifié aux pommettes un peu saillantes, aux yeux extatiques, presque effarés, aux traits gracieux et solennisés comme par une latente tragédie, un imperceptible duvet couvrant sa lèvre supérieure, les allures--se dit la voyante--d'un conscrit dépaysé et ahuri qui viendrait de passer sous les ciseaux du perruquier, ou mieux, non, pis encore, d'un prisonnier qu'on toise et qu'on mensure dans l'antichambre des cachots et qui somnambulique regarde derrière lui, du rouge, devant lui, du rouge encore.... Il porte, sur le tricot du gindre, un bourgeron gris flottant; la casquette de toile blanche à visière plate un peu relevée, à la marine, emprisonne mal ses luxuriants frisons, et une cravate bleu pâle s'ajuste au collet très échancré de son jersey. Une halte, une accalmie de la foule volcanique et strépitante, dont il représente le centre, le foyer d'intérêt, le campe--est-ce durant une seconde ou moins?--devant la rimeuse hypnotisée. Embarrassé de ses mains, les bras ballants, il profère à voix basse, presque en chuchotant, pour elle seule: «Me reconnais-tu? Non? Je suis cependant un des tiens, je suis ce révolté, ce rédempteur que tu souhaites.... Regarde-moi bien!»
Elle veut protester, mais, comme pendant les cauchemars, un poing lui noue la gorge et elle le dévisage, médusée par son impérieuse douceur, par le sourire mélancolique et de plus en plus ambigu qui affleure à ses lèvres presque trop grosses, mais si rouges, ces lèvres italiennes appétissantes et copieuses, par la magnétique caresse de ses prunelles d'un bleu de violette de Parme, des prunelles qui enchérissent encore sur l'éperdue bonté de la bouche.
Et la voix susurrante et infléchie joue du coeur de la voyante comme d'une lyre voilée de crêpe: «Tu me crois un paisible gars, un peu mol, un peu lendore, musard, baguenaudier, amusé d'un rien, cueillant les jolies filles comme autrefois les abricots et les mûres aux espaliers du préfet, boudant la boutique et le fournil, toujours comme autrefois j'éludais tes pourtant si tièdes leçons, ô grande soeur! Tu me crois de ceux qui s'attardent et qui s'oublient, pâmés, en proie à quelque gouge experte habile à déniaiser les plantureux adolescents!... O chère songeuse, que tu te blouses!»
Et son sourire s'électrise et s'enfièvre, si bien que sa bouche semble saigner dans son visage blêmissant comme une aube de supplice, et il hoche gravement la tête et c'est--ainsi compare toujours l'institutrice--comme si le col nerveux mais d'une délicatesse dérisoire à côté des puissantes épaules, ployait, prêt à rompre, pareil à une tige sous une trop lourde corolle:
--«Écoute, il m'a pris l'aversion des plaisirs de mon âge et des métiers de mon temps.... Je n'aime pas à la manière des autres enfants des hommes. J'ai rêvé des dévouements et des communions sans but, sans utilité, sans justification naturelle, par la seule vertu de la sympathie et pour le plaisir de se donner, de s'immoler même en une infinie caresse.... O ces compagnes rieuses et frivoles, qui pleurnichent à la vue d'un oisillon tombé du nid et que la perpétuelle tragédie humaine laisse indifférentes et rend même complices, pas toujours complices sans le savoir!... O ces amantes que la nature, qui veut une éternité de mortels, leurre et affole par un éclair d'infini!... J'éprouve pour elles l'aversion biblique, elles sont les troubleuses et les diversionnelles qui écartent les pensées altruistes et les vouloirs virils, elles ne se dévouent que pour endormir, amoindrir et ravaler les ardents et les forts; elles minent les colosses aux pieds desquels elles feignent de s'étendre; elles sont souffleuses d'égoïsme, de coupable désintéressement, de détachement du devoir; pour les milliards de brutes qu'elles fournissent à la consommation terrestre, combien ont-elles fait avorter les grâces, les vocations, les génies, les âmes surhumaines! Si elles engendrent dans la douleur, elles se vengent de leurs souffrances en livrant de nouvelles proies à cette planète maudite et en épiant, avec une joie perverse, l'invasion des tristesses, des effrois et des désillusions aux yeux originellement ravis et au coeur lustral des engendrés! Non, je n'écouterai jamais leurs voix insidieuses.... Je serai réfractaire aux galantes disciplines, et quoi qu'en dira plus tard le juge libidineux pour me salir et me rendre haïssable aux ménades et aux louves en rut, je suis chaste et je mourrai vierge, en m'étant conservé pour l'amour de tous! Ces choses, tu dois les entendre, toi, la simple, la vierge, car sans que tu le saches, tu es mille fois plus ma mère que n'importe quelle génératrice selon la nature.... Si jamais je flattai une amante ce fut la rouge lionne, aux mamelles incandescentes, au lait de plomb fondu, dont la chevelure allume les torches des nouveaux zélotes et aux griffes de laquelle vont s'aiguiser les poignards de ceux qui ont abjuré les devoirs et les lois de la multitude!...»
--«Assez, assez! supplie la pauvrette qui se voile les yeux pour ne plus voir. Tu en as menti. Arrière cette lionne de l'enfer avec son sinistre meneur. Loin de moi et de Santo.
«Oh! non, ces mains que j'aime, ces petites menottes n'égarent leurs doigts que dans les blanches toisons, en attendant qu'elles pétrissent la farine blanche de notre pain quotidien! N'est-ce pas, Santo?
«Petit boulanger, ils racontent qu'un jour tu ne voudras plus pétrir du pain parce que tous les pauvres n'en mangent pas.... O, reste à Milan, reste à ton métier, reste!»
Mais la voilà soulevée, séparée de lui, exilée brusquement dans une grande ville en fête où la cohue chasse sans trêve, dans un tourbillon de tambours, de clairons, de piaffes, d'épaulettes, de bannières, de girandoles, dans un perpétuel hosanna de vivats. Une apothéose dans le soir.
Subitement surgit le pâle jeune homme à la casquette blanche. Il tire de dessous sa veste grise un grand poignard qu'il brandit, et ses lèvres rouges pâlissent, et ses yeux s'aimantent à on ne sait quel vertige et, cambré dans la pose d'un qui s'est élancé, une jambe levée, d'aplomb sur l'autre, avec un geste énergique il frappe au coeur de l'apothéose. Et on entend comme le jet d'une eau brusquement libérée. Alors, une panique, des haros, des malédictions! Le tourbillon emporte le victimaire.... «Où es-tu, Santo? L'encens ne parfume plus ton puéril sillage. Pourquoi as-tu laissé choir ta croix d'or! Et l'agneau! Ah! il s'agit bien d'une autre hostie!... C'est donc la lionne rouge, le fauve que tu tenais en laisse!»
Aussitôt après, un sale matin de suie et de bleu détrempé, dans la même grande ville qui n'est pas Milan, juste à l'heure où les boulangers comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing, de grands hommes à cheval passent au-dessus de la foule carnassière. Un vilain matin; c'est aussi l'heure où la besogne commence dans les abattoirs.
Arrière! _Vade rétro_! Encore une fois frémissante et convulsée, la poétesse dépose la plume et pour s'arracher à l'obsession abominable, elle contemple le sommeil du petit Santo. _Caro e dolce poverino!_
O que la voyante voudrait resonger à la procession de la Fête-Dieu, aux fleurs, à l'encens, à toutes ces blancheurs tièdes et béates! Mais implacablement le bénin cortège se transmue, on ne sait pourquoi, en une cavalcade véhémente, dans laquelle elle s'efforce vainement de maintenir l'image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se dérober à ses évocations et se transfigurer en le grand garçon, blond et rose, doux et farouche, épineuse rose de sombre jeunesse, qui marche solennel, à pas très rapprochés, dans le vilain matin de suie et de brouillard, conduit lui-même par des gendarmes. Une confusion s'établit dans l'esprit de l'hystérique rimeuse, entre l'enfant et le jeune homme, entre le bambino tenant en laisse l'agneau frisé et l'adolescent à la lionne rouge que mènent ligotté des sacrificateurs ricanants. Depuis longtemps les bouchers ont occis l'agneau du Baptiste. Et le pasteur puéril va rejoindre l'ouaille. Ne fut-il pas le précurseur? Alors il lui faut jouer son rôle jusqu'au bout. Or, au bout de la carrière des précurseurs, il y a souvent la décollation....
Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mièvre, et ce grand garçon, robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop poétiques pour tout ce que nos temps plats ont prévu de poésie, quoi, le petit mitron de Milan et le panetier réfractaire, ce sacrificateur aux bénignes prunelles où l'effroi se cache dans l'azur comme des orages sous les cîmes neigeuses et constellées des _Jungfrau_, ces deux-là ne font qu'un!...
«Alors c'en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te bénis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui sera l'église triomphante de demain! Car elle doit être bien odieuse, bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux éphèbes, ingénus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer les sanglantes représailles! O Santo! qu'elle est criminelle cette engeance pour que ces yeux de lumière lustrale, ces yeux où rien n'a menti, où auraient dû se mirer les sourires et les enchantements d'un printemps perpétuel, se soient mis à réfléchir des couchants rouges, des aubes plus sanglantes encore! Je te bénis, contre tous; et je voudrais être Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t'exalterais en dépit de cette foule ameutée sur ton passage. L'autre jour une autre foule te portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et plus adorable aujourd'hui que l'enfant des processions de la Fête-Dieu!... Ton apostolique beauté exaspère les chiennes dont tu esquivas les caresses.... Ah! les mères stupides qui t'embrassaient et te déifiaient l'autre fois sur les lèvres de leurs poupons et qui, aujourd'hui forcenées, écumantes, ont armé de cailloux, pour qu'ils te les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les lâches, les fléchisseurs de genoux, les vils iront se repaître de ta suprême convulsion et chercheront sur tes lèvres entr'ouvertes le baiser de ton âme à la Fraternité lointaine!...
«O Santo, quelle Hérodiade a demandé ta tête! Elle a dansé la courtisane, monstrueuse, l'infâme fortune! Qui te pardonnera lorsque clame et rugit, et glapit, lorsque s'élève le cri de tout l'or menacé, des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser à la bête dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur les fiers pavois de la liberté et de l'abondance, les beaux gars qu'elle aurait pu exalter dans une apothéose de félicité suprême, elle préfère les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la cascadeuse sinistre réclame les râles des meurt-de-faim, les cris des suppliciés de l'industrie et des bagnes militaires, les détonations des fusillades fratricides, les explosions des chaudières et des grisous! Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces et crochus, dont la luxure convoite l'or, toujours l'or.... Trembleurs et lâches, énervés par ses voltiges, ils n'ont rien à refuser à la danseuse immonde! Oui, prends sa tête, société pourrie, blasphématrice de la bonté, régale-toi, gorge-toi de cette jeunesse, ô pieuvre dont la beauté n'existe que pour les négateurs de la justice et de la lumière! A la curée! La guillotine est là. Dépêchons!...»
Un fracas terrible a secoué l'institutrice. Elle s'aveugle d'une lumière livide, comme d'un immense couteau qui tomberait.... Mais non, c'est le premier éclair de l'orage, naturel résultat de l'accablante journée. Heureusement elle reprend pied dans le réel. Autour d'elle les enfants prolongent leur sieste. Et Santo, son préféré? Elle a déjà vu autre part cette tête bouclée, ce grand front et ces lèvres roses, elle a même vu ce poing crispé. Me reconnais-tu? Ah! l'adolescent, le régicide, le supplicié! C'est lui-même....
Elle défaille et recule, hésitant entre une prière et un cri d'effroi....
En ce moment le doux blondin s'étire, ouvre de grands yeux saphiriens et rencontre le regard angoissé de la bonne maîtresse. Ah le très cher, l'aimé, le plus aimé.... D'un mouvement jubilatoire et cependant pitoyable de Vierge devinant, dès l'annonciation, les affres au Calvaire, elle fond sur le petiot, et l'embrasse, et l'étreint, tandis que lui, toujours rieur, regarde étonné, ne comprenant rien encore, ne sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, déjà, ce couteau dans sa main.
LE QUADRILLE DU LANCIER
...in which places I saw and practised such villainy as is abominable to declare.
Robert Greene. (Repentance.)
Par à force d'avoir purgé tous les dégoûts.
Tristan Courbière. (Le Renégat.)
I
A l'impression métallique et rêche du ciel crépusculaire surplombant la caserne du 45^{e} lanciers, les clairons qui sonnaient au rassemblement ajoutèrent, comme des gouttes de cuivre fondu.
Les consignés, environ une centaine, à la fois anxieux et affriolés, avertis d'une conjoncture point banale, dégringolèrent des chambrées dans la cour.
Soldats médiocres ou franches soudrilles, il n'y en avait aucun qui ne s'estimât un troupier modèle comparé au salaud dont ils allaient faire justice. Avant de procéder à un nettoyage exemplaire, le commandant avait attendu que le jour fût tombé et que les bons sujets fussent dehors, estimant superflu et presque malsain de les employer pour exécuteurs des plus basses oeuvres. D'ailleurs, cette expérience du caractère humain que possèdent les chefs de troupes lui garantissait que le condamné ne rencontrerait pas tortionnaires plus acharnés et plus implacables que les arsouilles et les remplaçants retenus au quartier.
Ils se placèrent en ordre de bataille sur deux rangs se faisant face à vingt pas d'intervalle.
Grave, tordant les crocs de sa moustache, important mais agacé, le capitaine souffla quelques mots à l'oreille d'un maréchal des logis qui, avec deux cavaliers, se rendit dans l'aile du bâtiment que couronnaient les cachots. En esprit, les hommes suivaient l'ascension du piquet vers les combles; ils se représentaient la sommation faite là-haut au très principal intéressé, les dispositions sommaires qu'il prendrait avant de descendre avec sa garde.
Mais, comme il arrive toujours en semblables attentes de palpitants spectacles, leur imagination courait la poste et il s'écoula des minutes, durant lesquelles le commandant brossait à coups de cravache la chimérique poussière de ses bottes, avant que le protagoniste du drame promis débouchât avec son escorte.
Un murmure comparable au bruissement des feuilles sèches chassées par le vent de novembre courut parmi les troupiers haletants. Puis prévalut un de ces silences permettant de surprendre la distillation des pensées et le pantèlement des coeurs.
Malgré sa condition fâcheuse et l'opprobre de cette confrontation, le coupable, tout jeune encore, demeurait un cavalier fort plastique, de taille avantageuse, d'une jolie physionomie, pour ainsi dire moulé dans son uniforme paille et grenat garni de jaune orange. Il portait la grande tenue, mais sans le sabre, les éperons et le czapska. Il écarquillait les yeux comme un oiseau de nuit brusquement exposé à la lumière et quelques brins de paille mêlés à sa chevelure noire et crépue donnaient à croire qu'on l'avait surpris dormant étendu sur sa litière.
Quoique libre de ses mouvements, il s'avançait avec la lenteur et la gaucherie d'une recrue. Il semblait essoufflé, et comme il s'arrêtait pour reprendre haleine, les soldats qui le flanquaient l'entraînèrent par les bras jusqu'à dix pas du capitaine.
Désireux d'éviter ces prunelles hostiles et sarcastiques opiniâtrement braquées vers lui, le jeune homme levait les yeux et affectait de suivre le vol de quelques moineaux qui regagnaient en pépiant leur nid situé dans les toits mêmes sous lesquels on l'avait incarcéré, lorsque soudain il entendit hennir là-bas à l'autre bout de la caserne et s'ébrouer l'instant d'après en battant des sabots, avec l'impatience d'une monture fringante trop longtemps retenue à l'écurie, un cheval, son propre cheval, le joli alezan si bien ajusté au cavalier. La noble bête appelait-elle son maître? L'idée qu'il ne la monterait jamais plus lui rendit plus cruel encore le sentiment de son déshonneur et, pour la première fois depuis son arrestation, il eut peine à refouler ses larmes....
Cependant, après avoir toussé, le capitaine déploya une pièce administrative et lut, non sans bafouiller, le procès-verbal du flagrant délit.
Les yeux humides toujours tournés vers le faîte, les bras ballants, le patient s'efforçait de n'écouter que le guilleri des moineaux, le hennissement de son brave cheval et aussi les premiers accords d'un bal de guinguette qui turbulait non loin du quartier, mais il avait beau s'évertuer, les périphrases pudibondes et ronflantes du réquisitoire dominaient toutes les autres rumeurs, et les termes de sa condamnation: «...attentat aux moeurs... dégradation ignominieuse... mise au ban de l'armée...» lui brisaient le tympan comme des percussions de cymbales ou le lui déchiraient comme des éclats de fifres.
Arrivé au bout de sa lecture: «Faites votre office!» proféra d'une voix plus sourde le commandant en s'adressant au maréchal des logis.
Celui-ci, après une pause crispante, se décida enfin à aborder le condamné et, à gestes précipités, il lui arracha tout d'une tire les chevrons et les galons des manches, les torsades des épaules, les brandebourgs, les passements et jusqu'aux boutons du dolman. Afin de faciliter cette opération infamante, au préalable insignes et ornements avaient été décousus puis rattachés légèrement à l'uniforme. Malgré cela l'opérateur suait à grosses gouttes; plusieurs fois il fut forcé de s'y reprendre; il voyait trouble; sa main lâchait prise; pressé d'en finir il allait trop vite.
Avant d'entrer au service ce gradé avait été valet de mareyeur et, à chaque broderie qu'il enlevait au misérable, il se souvenait du sifflement que produisait la peau des anguilles vives ramenée au bout de son couteau ébréché. Il n'était pas jusqu'à la pâleur livide et surtout les convulsions du dégradé au contact de son poing qui ne rappelassent à l'exécuteur les bestioles violâtres qui se tordaient, écorchées et tronçonnées, sur l'étal.