Le cycle patibulaire

Chapter 11

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«Je te veux à n'importe quel prix, en payant même de ma vie, de mon salut, de tout espoir et de tout rêve, le délire de cette possession! Après toi, rien qui vaille! La race dont tu sors, mon copieux réfractaire, disparaîtra sans retour! La terre sera couverte d'usines et peuplée de manoeuvres. Les implacables industries, les philanthropies énervantes nous auront tué nos beaux gars d'exception, fils de la sainte Aventure et du divin Imprévu!

«D'ailleurs, les jours de la planète sont comptés et l'univers se meurt de mensonge. Moi, du moins, avant de mourir, pousserai la sincérité jusqu'au scandale!

«Si tu savais, mon amant absolu, ma Grâce, mon Salut, dont l'ordre, le code, la vertu rectiligne proscrivent l'existence et la personne asymétriques; si tu savais depuis combien de temps je languis et me consume,--je te le demande un peu, par respect pour qui et de quoi!--ce que les nostalgies m'ont étreint le coeur à le fracasser, et cela surtout aux heures panthéistes, aux époques climatériques où la nature se dévergonde fatalement, où elle rutile tapageuse et inassouvie comme une ménade.... O ne te fâche pas, puisque tu n'eus jamais de rival, jamais de précurseur, puisque je n'ai jamais pêché que par l'espérance, dans l'attente du pitoyable Messie des Possédés.

«Des nuits, à la fenêtre, je sanglotais, enviant les explosions de la tempête. Les nuages se cherchaient comme des lèvres, entrechoquaient leurs croupes et leurs mamelles, et le tonnerre des baisers prolongeait le spasme des éclairs! En ces heures tellement lascives que les cratères éteints rentrent en éruption et que les Cordillères volcaniques avivent leur rouge crête de coq; moi, je parvenais à refluer mes laves, tant je te souhaitais à l'exclusion de tout autre!

«Partons, nous nous aimerons, jusqu'à l'aube prochaine, sur un grabat, le tien, ô bienfaisant malfaiteur! Dans une pouillerie, dans une soupente de tapis-franc! Je goûte les plis et la patine dont les guenilles boucanent ton corps; elles lui font un fauve et croustilleux pelage, leur couleur saurette s'harmonise avec ta personne errante et galopée, ces haillons sont trop imprégnés de toi pour que j'en évite le frôlement et que je répugne à leur fumet sauvage! Mais, écarte pour cette fois l'inséparable et plastique défroque, car d'autant plus douce à ton égard que tu as été flétrie et foulée, ô victime, je veux oindre à mes papilles les meurtrissures des menottes, des poucettes, des ceps et des camisoles de force que t'infligèrent les policiers et la chiourme; te venger, à force de samaritaines caresses, de leurs infâmes et outrageantes mensurations, du joug abominable de la toise, de leurs attouchements cyniques et glacés, de leurs rudes et crispantes manipulations; épeler aux accidents de ta chair, les tatouages, hiéroglyphes de tes stupres, et les déclarations, plus effrénées encore, dont te lardèrent à coups de couteau, des partenaires exigeants et jaloux!

«O toi l'homme numéroté, l'étalon des haras stériles, l'innocent farci de gros casiers judiciaires, toi qu'on surnomme mais qu'on ne nomme pas, souffre-plaisir, flore des préaux, éphèbe des chambrées, fétiche des chauffoirs, les mornes Othellos t'écrivaient-ils, avec leur sang, des lettres aussi jaculatoires que mon cantique, ô Desdémon?

«Viens, je serai ta femelle expiatoire, ton instrument de représailles, ton amour rédempteur, ton extrême-onction!

«Comme nous commettrons pourtant un crime aux yeux des magistrats, un sacrilège aux yeux des prêtres, nous mourrons à la première alerte, avant l'arrivée des gendarmes et les indiscrétions des juges, et nous irons voir dans l'autre monde si les vrais dieux entretiennent autant de préjugés que les hommes!

«C'est convenu. Tu m'étrangleras après. Et de tes doigts saigneux me feras un collier!

«O nous éperdre dans l'éternité comme un météore dans les vertiges du firmament! Mourir l'âme inhalée par la tienne, mon souffle fondu dans ton haleine, mon regard, ma lumière agonisant dans l'infini de tes yeux tragiques! N'avoir rien qui ne soit à toi!... N'être rien qu'à toi!... Ne plus être que toi!... Enfer de salut!»

Et voilà ce que commettrait, ce que forferait l'épouse rassise et conventionnellement impeccable.

A ce discours effroyable comme une confession, ce discours latent que je lus de loin en traits de feu dans les ténèbres de sa conscience, je me portai au secours de la misérable femme; il y allait de sa vie, il fallait coûte que coûte leur faire consommer cette union incompatible, et ma pitié était telle que j'étais prêt à légitimer cette exécrable passion, au besoin à m'en rendre complice.

Je n'étais pas à bout de prodiges:

Lâcheté! Courage! Qui oserait se prononcer? Mais, certes, surhumain, sublime, l'effort de dissimulation qu'elle fit à mon approche. Retrouvant ses plus grands airs, à la foi indifférente et impérieuse, ce fut elle qui vint à moi et me dit, de sa vraie voix à présent:

«Un bien joli parc, Monsieur, mais infesté de méchants gamins qui s'en prennent aux oiseaux en attendant l'occasion de s'attaquer aux promeneuses!»

Et elle passa outre, me laissant foudroyé par ce mensonge!

Plus que jamais droite, officielle, voire sacerdotale, elle s'éloigna pour de bon cette fois, se donnant complètement le change, réconciliée avec sa conscience par cette délation, ce reniement à la saint Pierre doublé d'une félonie à la Judas....

Car elle ne se retourna même pas pour voir le galbeux oiseleur, réveillé en sursaut sous des poignes brutales et familières,--s'effarer, panteler, gémir, se débattre, aux prises avec une escouade de policiers qui le recherchaient depuis la veille et allaient le réintégrer dans la grande volière de Merxplas.

LE TATOUAGE

_A Sander Pierron_.

Une bouffée d'air vicié que me fouette au visage l'entrebâillement d'une porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, flâneur--rôdeur peut-être--par la pluie de neige fondue, me remet en mémoire une aventure d'il y a quelques hivers, dans un quartier déjà tombé sous les pioches des équarrisseurs de pittoresques cités.

Explorant le dédale savoureux dénommé «Coin du diable», nous étions tombés, un camarade et moi, au «Bummel», le bal illustre de la région.

Une salle surchauffée, électrisée de fluide humain, saturée d'exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de l'orchestrion.

Des ouvriers endimanchés, nombre d'apprentis de métiers vagues et surtout une nuée de ces êtres réfractaires et asymétriques que l'engeance qui les traque et les méprise appelle voyous, s'y trémoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules et bonnes filles. Par moment dans cette cuvée de jeune chair gueuse le remous ressemblait à une ébullition.

Malgré la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre à la salle de danse rougeoyait un grand poêle flamand à l'ardeur duquel, machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos, en remontant le bas de leurs vestes.

Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de vertige et de chair, l'un d'eux mémorable--à preuve ce récit--nous requit aussitôt par son galbe hors pair, une étonnante souplesse de mouvements, une élégance inattendue.

Une jolie tête brunette et souriante aux vifs yeux noirs, légèrement bridés, sur un corps extrêmement bien fait. La dégaine délurée, il porte un complet mastic qui, par hasard, à l'air d'avoir été taillé sur mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arrière. Et le débraillé, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa trempe, lui sied comme une grâce et un affinement de plus.

Il fringue presque sans relâche, ivre de pétulance, se réjouissant de l'élasticité adolescente de ses jambes bien modelées aux muscles mobiles et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupté, sous la culotte tendue, tandis qu'il hume les ambiances en frétillant de la narine et en claquant de la langue.

Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les «lanciers», les «ostendaises», toutes les chorégraphies de l'endroit. Tortillements, ronds de jarrets, déhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en arrière de la jambe comme pour décocher une ruade à chaque volte de valse, et sa façon d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier seul, ses révérences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage lutin et falot sourit à sa partenaire; toute cette frénésie, toutes ces scurrilités, bien des gestes plus osés encore, peuvent être très canailles, mais ils nous semblent à nous et à toute la galerie qui s'en régale et s'en pourlèche même les babines, souverainement plastiques.

Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles privautés on l'accable, en quels frais de séduction les jolies filles se mettent pour lui?

Même ses repos sont composés avec un instinctif souci de la ligne et du modelage.

Très suggestive par exemple sa pantomime--mon camarade, le sculpteur, me poussa du coude pour m'en faire apprécier l'harmonieux enchaînement--quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur le dos, la tête dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochés, sur la banquette régnant le long du mur, mais pour se détendre, élastique, comme un fauve replié et pour empoigner d'un bond, avec une étreinte goulue, sa danseuse préférée, pour la happer victorieusement au passage et accorder aussitôt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales des danseurs.

Ah c'est le boute-en-train, l'âme, la figure dominante et magnétique de ce bastringue, et à côté de ce vivant athlétique, à qui ses vêtements s'adaptent aussi bien que les muscles à ses os, combien feraient piteuse mine nos cocodès conformes et guindés?

Aussi notre intérêt d'artistes épris de beaux modèles se concentre sur ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel--comme le sculpteur le disait assez spirituellement, plus tard, car ce soir-là il admirait trop pour plaisanter, il était emballé comme moi, ma parole!

Et vrai, c'est non sans éprouver une bizarre contrariété qu'après une dernière danse, nous le vîmes gagner la porte avec sa favorite, une grande noire, aux yeux brillants, aux lèvres rouges souriantes et humides comme une perpétuelle éclosion de roses, une gaillarde aux insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un peu la mine capiteuse des cigarières de Séville.

Un sentiment qu'il m'aurait été difficile d'exprimer en ce moment, tant il était complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me revint depuis--et que mon camarade me déclara plus tard, avoir éprouvé aussi--m'était venu au sujet de ce galbeux polisson.

Voici: tout le temps qu'il se prodigua à nos yeux en de si réjouissantes postures, nous n'attachâmes pas un instant à sa personne une idée bien déterminée de sexe. Il plaisait à toutes les femmes, il les recherchait même semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqué de le savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes.

Bien plus, au cours de la soirée, nous l'avions vu danser à deux ou trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son âge, et danser ces fois-là tout aussi crânement, en montrant le même entrain, la même bonne grâce, le même plaisir.

Par la suite nous nous sommes rappelés cette grâce d'androgynat, cette grâce neutre et ambiguë qui se dégageait du gaillard, et nous ne perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige pervers--pourquoi pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au contraire?--qu'il allait d'ailleurs proclamer avec une sublime éloquence.

J'ajouterai encore, afin d'assurer toute leur portée aux constatations réunies en ce récit--que personne dans ce bastringue, ne le connaissait. Comme nous il y était probablement venu pour la première fois; on ignorait son nom, son métier, son logis. Ce monde assez farouche et méfiant d'ordinaire, avait été conquis par sa verve, son exubérance, sa mine ravissante et son intarissable belle humeur.

Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu'il avait cherché en observant ce personnage agréablement énigmatique, à deviner le métier qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce drôle, déroutaient toutes conjectures. S'il avait appris un métier manuel c'était sans doute en amateur, car son corps souple et cambré, son torse digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto eût doté son Persée, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces déformations contractés à la suite des efforts et des actions musculaires monotones, enclumées et sempiternelles.

Enfin, pour exhumer jusqu'à la plus intime des impressions que nous donna ce joli pauvre diable, au moment où il se retirait avec la belle noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette créature-là, à l'exclusion de toutes les autres. Et, l'avouerai-je, cette vague conviction, contribua sans doute à me rendre, son éclipse moins douloureuse. Aurais-je rêvé ce fait, ou mon imagination ébranlée par ce qui se passa aussitôt après, l'aurait-elle ajouté après coup aux évènements qui précédèrent la péripétie dont il me reste à parler, mais au moment où il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me gratifia d'un regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant jusqu'aux rêves trop volatils pour être fixés même par la musique, le parfum ou la prière....

Comme le couple sortait, au risque de rendre à ce bal faubourien la vulgarité et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu poussa la porte et bouscula nos amoureux.

C'était un gaillard d'une épaisse carrure, barbu congestionné. Mais nous eûmes à peine le temps de le dévisager.

Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment à quel sentiment de courroux et de rage homicide, cet individu s'était jeté sur le jeune homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres eussions pu l'empêcher, cette brute, étendue sur notre favori, le vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les vêtements du corps; le tout en lui hurlant des injures où rauquait, où râlait la passion la plus incendiaire.

Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitôt de notre consternation, nous nous étions précipités sur le forcené, et malgré sa force de démon, quoiqu'il s'agrippât à sa victime en s'aidant de ses genoux, de ses griffes et même de ses crocs, nous parvînmes enfin à lui faire lâcher prise et à le pousser dans un coin où, maîtrisé, collé au mur, il ne cessa de pleurer et de baver à la fois.

Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui ramassèrent l'adolescent tout à l'heure si fringant et si radieux!

L'acharnement de son agresseur avait été tel qu'il n'avait plus que sa culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conquérante couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrachée, presque en lambeaux, mettait à nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues et lui coulait du nez et des oreilles; l'oeil gauche sortait à moitié de l'orbite.

Des hommes étaient allés chercher de l'eau et les femmes approchaient leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les premiers qui s'étaient portés à son aide reculèrent en proie à une surprise, qui se changea aussitôt en stupeur, et dont ils sortirent en poussant un sourd murmure.

Les rires méprisants s'enflèrent en une huée d'anathème.

Repoussé en arrière, je jouai des coudes, j'écartai les rangs de badauds malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue.

Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce séducteur.

En le contemplant de plus près, je m'aperçus que la poitrine, le dos et les bras du jeune gas étaient complètement tatoués de curieux et grossiers emblèmes, de devises en langues et en argots divers qui le tigraient de leurs rébus et de leurs hiéroglyphes!

Il n'y avait pourtant encore là rien de si répréhensible. Peut-être avait-il été marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen de semblables exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que l'ingrat eût profané et déshonoré par ce bariolage barbare la païenne perfection de sa chair d'éphèbe.

Un nouveau mouvement dans l'assemblée m'arrache au cours de ma douloureuse contemplation!

Le malheureux a deviné ce qui fait rire les uns, hurler les autres, reculer les plus nombreux.

Parmi ces devises et ces emblèmes, gravés comme dans l'écorce des arbres et dans les murailles des geôles, ressortait en caractères plus grands la déclaration d'un amour sacrilège accompagnée des emblèmes d'une forfaiture sans appel aux yeux de la morale chrétienne:

_Daniel est à André_.

Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son oeil prêt à s'éteindre, l'adolescent se rengorge, redresse la tête, bombe la poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, désignant de la main, le forcené qui sanglote toujours dans un coin: «L'André en question, c'est lui-même! Puis après? Je l'aimai car il fit longtemps très bon pour moi. Il me protégea et il fit mon éducation. Il s'est payé. Nous sommes quittes».

Et, rieur à travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent, subjugués par sa crânerie, il retire de la gueule du poêle, le tisonnier chauffé à blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjurée, il ne daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre grésiller. L'horrible torture ne lui arrache pas une grimace, pas un gémissement.

Il la prolonge, jouissant de son supplice.

A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse déclaration, ses yeux stoïques et humides de beau martyr, surtout son oeil sanglant et blessé, contemple si tendrement la jeune femme qui s'était détournée de lui, ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement suave et poignante, qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux équilibres, se jette à son cou et dépose sur ses lèvres un long baiser de plénière solidarité.

LA BONNE LEÇON

_A Alfred Vallette_.

La jeune institutrice très pâle de visage à cause d'une âme surilluminée, a suspendu sa leçon, durant l'accablante après-midi italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants à Motta-Visconti.

Par les fenêtres ouvertes auxquelles une brise dérisoire enfle de temps en temps le store mi-baissé comme le jabot d'un pigeon qui se rengorge, s'aperçoit le pays vert et fertile, au pied de l'Apennin, avec d'abord la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers entre lesquels, se continuant l'une dans l'autre, les moissons sous des lignes de mûriers alternent avec de minces sarments de vignes dont la lumière crue blanchit les petites feuilles. Et c'est le blé et le raisin, et aussi la soie; la denrée de luxe, voisinant avec le pain qui devrait être à tous, avec ce vin qui devrait aussi réconforter tous les hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux espèces! La soie, qui la connaît autrement que dans les magnaneries, à Motta-Visconti!...

Déguenillés, pour tous vêtements la chemise bistre, la culotte roussie et très à jour, soutenue par des bretelles dépareillées, pieds nus, les petiots sommeillent sur leur abécédaire dans de jolies poses repliées, avec des moues, des sourires plein leurs grosses lèvres auxquelles viennent butiner les caresses des rêves. Des tignasses bouclées ou broussailleuses et des joues potelées s'appuient sur de petits bras gourds et gras,--des joues que hâle la poussière et que carmine le sang neuf. Et c'est un chuchotement des respirations fortes que berce le bourdonnement des grosses mouches bleues....

L'institutrice, la pauvre, à l'âme bonne et passionnée, profite de cette trève pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosphère des miséreux en fleur, des enfonçons de parias lui inspire des choses compatissantes et navrées, et ce premier âge du serf rural, ces germes d'humanité taillable et corvéable l'induisent en de douloureux attendrissements, car elle songe à ce qui devrait être et à ce qui ne sera pas encore pour tous ces êtres si neufs et si candides.

Elle s'apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces garçonnets des rêves de quiétude et de soleil.

Que n'est-elle la fée aux dons magiques pouvant conjurer les destins et faire pleuvoir sur ces têtes la joie, la sérénité, les illusions et les tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des prairies les sucs vivifiants pour entretenir et épanouir le velouté et la fraîcheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque déjà dès le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore qui vont suivre, elle sait l'iniquité et l'opprobre qui les guettent.

Ah! ne pouvoir en rien désarmer la misère fatale, assurer toute cette jolie pousse humaine contre les bûcherons et les faneurs industriels, n'être que la pauvre poétesse apitoyée et dolente, qui les aime bien mais qui n'a rien à leur donner que ses larmes et ses vers de charité....

Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son mouchoir. Elle se prend à scruter l'avenir de ces écoliers: «Pauvres fleurs d'épine, rossignols de la chaumière, que seront-ils dans dix ans? Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients manoeuvres ou coupeurs de bourses, galériens soumis de l'atelier ou subversifs ouvriers des prisons. Où les reverra-t-elle, à la caserne, à l'hôpital, à la morgue, au bagne, à l'échafaud?...»

Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d'évoquer là! Généralement les poèmes de la bonne institutrice sont des aspirations et des désirs; elle essuie les larmes sans songer à flétrir ceux qui les font couler; elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner contre les bourreaux!

Aujourd'hui plus âcre est son inspiration et son vers revêt une sorte de colère; de l'impatience se mêle à son évangélisme. Un trouble anormal l'envahit! «Italie, Italie, ne seras-tu toujours qu'une mère aux mamelles taries pour les milliers d'enfants qui eussent enthousiasmé tes divins poêles et tes artistes créateurs! Que deviendront-ils, ceux-ci, les petiots, que je choie, ceux à qui j'apprends à lire, que je couve de mon mieux et le plus longtemps possible sous mes ailes? Liront-ils encore plus tard? Et quels livres? A quels éducateurs iront-ils? Devenus adolescents, jeunes hommes, ne rencontreront-ils toujours que des maîtres, des corsaires et des rapaces pour convertir toute leur force, leur sève, leur énergie, leur généreuse expansion en sordides machines à gagner de l'argent? Quoi! la noble terre italienne ne produira-t-elle jamais que des ilotes résignés? Quoi! pas un mâle, pas un homme libre, pas un révolté, pas un transfuge du travail inique, pas un rédempteur éprouvant la sublime folie du sacrifice et qui, tandis que tous se figent et se stéréotypent dans des oeuvres de servage, ferait un geste de délivrance, pas un qui, fatigué de ployer l'échine, se redresse et frappe à son tour, oui, qui aille jusqu'à tuer...»

Ciel! Quelles lignes incendiaires ose-t-elle bien tracer, la simple et faible femme! Décidément elle n'écrira rien qui vaille aujourd'hui! Et elle reporte ses yeux de son manuscrit vitrioleur sur ce joli parterre de flore enfantine. O candeur, ô parfaite insouciance! Comment a-t-elle pu évoquer conjonctures si ténébreuses en présence de cette aube en chair....