Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Part 9

Chapter 93,823 wordsPublic domain

Pindare ne nous dit pas que personne ait attaqué la «tour» mythique des morts. Mais le plus ancien monument de littérature grecque parle des combats dont le séjour des morts a été le théâtre quand Héraclès se rendit dans l'Aïdès, aux portes solides, pour tirer de cet obscur domaine le chien du dieu terrible qui en est roi. Il aurait été englouti dans les eaux et aurait subi la même mort que les descendants de Némed au siège de la tour de Conann, il aurait perdu la vie dans les eaux rapides du Styx, si Zeus, du haut du ciel, n'eût envoyé à son aide la déesse Athéné[4]. On trouve donc épars, dans la mythologie grecque, une grande partie des éléments dont a été formé le mythe irlandais de la tour de Conann, de cette forteresse qui, bâtie dans l'île mystérieuse des Morts, est conquise par les guerriers irlandais, mais au prix de la vie du plus grand nombre d'entre eux. Toutefois l'Irlande, en créant le [Pg 122]mythe de la tour de Conann, n'a rien emprunté à la Grèce. Les traits communs de la mythologie irlandaise et de la mythologie grecque proviennent d'un vieux fonds de légendes gréco-celtiques antérieur à la séparation des races, à la date inconnue où, abandonnant aux Celtes la froide vallée du Danube et les régions brumeuses de l'Europe occidentale, les Hellènes ou Grecs vinrent habiter les plaines chaudes et les splendides rivages de la presqu'île située au sud des Balkans.

[Footnote 1: _Militis Hispaniæ_. On pourrait comprendre «d'un guerrier d'Espagne;» mais _Miles, Militis_, est ici un nom propre, en irlandais _Mile_, génitif _Miled_.]

[Footnote 2: _Odyssée_, livre VII, vers 244-255.]

[Footnote 3: Pindare, _Olympiques_, II, vers 70; édit. Schneidewin, t. I, p. 17.]

[Footnote 4: _Iliade_, livre VIII, vers 367-369.]

[Pg 123]CHAPITRE VI.

ÉMIGRATION DES FIR-BOLG.

§1. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie irlandaise.--§2. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les Galiôin dans l'épopée héroïque irlandaise.--§3. Association des Fomôré ou dieux de Domna, _Déi Domnann_, avec les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les Galiôin.--§4. Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et de Galiôin en Irlande.--§5. Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Doctrine primitive, doctrine du moyen âge.--§6. Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des rois.--§7. Tailtiu, reine des Fir-Bolg et mère nourricière de Lug, un des chefs des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tailtiu le jour de la fête de Lug ou Lugus.

§1.

_Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie irlandaise._

Des trois races légendaires qui, dans la mythologie irlandaise, correspondent à la race d'Or, à la race d'Argent et à la race d'Airain de la mythologie [Pg 124]grecque, nous avons étudié jusqu'ici celles qui se placent les deux premières dans l'ordre chronologique adopté par les écrivains irlandais. C'est d'abord la famille de Partholon, identique à la race d'Argent de la mythologie grecque et caractérisée comme elle par le défaut d'intelligence[1]. Elle fut enlevée en une semaine par une maladie épidémique qui punissait un crime. Ainsi, la légitime colère de Zeus avait précipité la race d'Argent dans le tombeau. Vient ensuite la famille de Némed: nous reconnaissons en elle la race d'Airain de la mythologie grecque, belliqueuse comme elle, et qui, comme elle, périt par les armes. La famille de Némed fut détruite au massacre de la tour de Conann en combattant les Fomôré. Les hommes de la race d'Argent, emportés par l'ardeur de la guerre, s'égorgèrent l'un l'autre jusqu'au dernier[2]. Ainsi les deux premières races de la mythologie irlandaise, c'est-à-dire la famille de Partholon et celle de Némed, sont identiques aux deux dernières des trois races primitives de la mythologie grecque. L'ordre régulier des matières semblerait appeler ici l'étude de la troisième des races mythiques irlandaises qui correspond à la première des races mythiques grecques. Cette troisième race, connue sous le nom de Tûatha [Pg 125]Dê Danann, «gens du dieu fils de la déesse Dana,» est identique à la race d'Or, qu'Hésiode et Ovide font arriver sur la terre avant les deux autres. Dans la mythologie irlandaise, c'est chronologiquement la dernière des trois races dont la population historique de l'île ne descend pas.

Cependant les catalogues de la littérature épique irlandaise et les résumés, dans lesquels les légendes mythologiques irlandaises se présentent à nous avec la prétention de se faire accepter pour des récits historiques, intercalent,--entre la légende qui concerne Némed ou la seconde des races mythiques, et les récits qui racontent l'arrivée de la troisième, c'est-à-dire des Tûatha Dê Danann,--l'histoire fabuleuse où l'on voit comment s'est établie en Irlande une des races qui occupaient encore cette île dans la période héroïque, c'est-à dire à une époque où succèdent à la mythologie pure les récits légendaires à base historique.

On désigne habituellement cette race par le mot composé _Fer-Bolg_, au pluriel _Fir-Bolg_, «les hommes de Bolg.» Mais pour être exact, il faut dire que cette race se composait de trois peuples distincts: les Fir-Bolg ou hommes de Bolg, les Fir-Domnann ou hommes de Domna, et les Galiôin. Tel est l'ordre traditionnel dans lequel ces peuples sont rangés. C'est peut-être un ordre alphabétique. Quoique l'ordre des lettres ne soit pas le même dans l'alphabet ogamique que dans l'alphabet latin, ces deux alphabets s'accordent pour mettre le _b_ avant [Pg 126]le _d_, et pour placer le _g_ après ces deux lettres. Les Galiôin sont dont alphabétiquement les derniers, et les hommes de Bolg précèdent les hommes de Domna.

Mais de ces trois peuples, le plus important paraît avoir été celui que dans l'usage on nomme le second, les Fir-Domnann ou hommes de Domna. Suivant la tradition telle que nous la conserve un poème du onzième siècle, ils auraient occupé trois des cinq grandes provinces entre lesquelles l'Irlande se se divisait à l'époque héroïque. Ils auraient eu pour leur part le Munster méridional, le Munster septentrional et le Connaught, tandis que les Galiôin se contentaient du Leinster, et les Fir-Bolg de l'Ulster[3]. Aussi la légende de Tûan mac Cairill, plus logique que les autres textes, nomme-t-elle les Fir-Domnann avant les Fir-Bolg et les Galiôin[4].

[Footnote 1: Comparez aux vers 129-134 des _Travaux et des Jours_ d'Hésiode, le passage de la légende de Tûan mac Cairill, où se trouve l'appréciation de la race de Partholon: _Leabhar na-hUidhre_, p. 15, col. 2, lignes 23-24.]

[Footnote 2: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 152-153.]

[Footnote 3: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 127, col. 1. La partie de ce document qui se rapporte au partage de l'Irlande entre les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin, occupe les lignes 28-33. Voir plus bas l'indication des autres textes concernant ce partage.]

[Footnote 4: «Gabais Semion, mac Stariath in-innsi-sea iar-sin; is-dib-side Fir-Domnann, Fir-Bolc ocus Galiûin.» _Leabhar na-hUidre_, p. 16, col. 2, lignes 6 et 7.]

§2.

_Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin dans l'épopée héroïque irlandaise._

Ces trois peuples paraissent avoir été la population [Pg 127]que les Gôidels ou Scots, c'est-à-dire les Irlandais, trouvèrent dans l'île dont ils portent aujourd'hui le nom, quand, à une date jusqu'ici mal déterminée, ils vinrent s'y établir. Dans la période héroïque, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin ne sont point encore fondus dans la race dominante, et ils y tiennent une place importante parmi les advesaires de ces héros d'Ulster que la littérature épique traite avec une faveur particulière.

Ainsi, dans la grande épopée dont le sujet est l'enlèvement du taureau de Cûalngé, un des principaux épisodes est un duel où le premier des guerriers d'Ulster, c'est-à-dire le célèbre Cûchulainn, a pour adversaire le guerrier le plus éminent de l'armée d'Ailill et de Medb, roi et reine de Connaught; Ce dernier champion, Ferdiad, digne émule du héros qui réunit en sa personne les plus éminentes qualités et qui s'élève en quelque sorte au rang des demi-dieux, est un Fer-Domnann, un homme de Domna, le guerrier le plus accompli de cette race ennemie[1].

Dans l'armée à laquelle appartient Ferdiad, les Galiôin sont au nombre de trois mille. La reine Medb, ayant un jour, en char, parcouru le camp pour se rendre compte de l'état de ses troupes, constata que les Galiôin étaient ceux qui étaient venus [Pg 128]à la guerre avec le plus d'entrain. Quand les autres guerriers commençaient à peine à s'installer dans leur campement, déjà les Galiôin avaient dressé leurs tentes. Quand les autres eurent fini de dresser leurs tentes, déjà le repas des Galiôin était prêt. Quand les autres commencèrent à manger, les Galiôin avaient fini; quand les autres terminèrent leur repas, déjà les Galiôin étaient non seulement couchés mais tous endormis[2].

Un autre morceau raconte comment, au temps où vivait Cûchulainn, des Fir-Bolg violèrent un engagement pris envers le roi suprême d'Irlande, et devinrent vassaux d'Ailill et de Medb, se rangeant ainsi, comme les Galiôin et les Fir-Domnann, parmi les ennemis de l'Ulster et de l'héroïque pléiade de guerriers qui faisait la gloire de ce royaume. Cette trahison eut pour résultat quatre duels, et dans un de ces combats singuliers, Cûchulainn tua le fils du chef des Fir-Bolg[3].

[Footnote 1: «Ferdiad mac Damain, mac Dâre, in mîlid môr-chalma d'Fheraib Domnand.» _Comrac Firdead_, Livre de Leinster, p. 81, col. 1, lignes 24-25, p. 82, col. 1, lignes 7-8. Cf. O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 414, lignes 5 et 6; p. 420, lignes 2, 3.]

[Footnote 2: _Tâin bô Cûalnge_, chez O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 259-261.]

[Footnote 3: Poème de Mag Liag, auteur du commencement du onzième siècle, Livre de Leinster, p. 152; O'Curry, _On the manners_, II, 121-123.]

§3.

_Association des Fomôré, ou dieux de Domna, Dê Domnann, avec les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin._

Il y a donc dans la littérature épique irlandaise [Pg 129]une sorte de dualisme. D'un côté Conchobar, Cûchulainn, et les guerriers d'Ulster, héros favoris des _file_; et de l'autre, un groupe ennemi dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin, les Fir-Domnann surtout, autrefois maîtres des trois cinquièmes de l'Irlande, sont un élément fondamental. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin ont toutes sortes de défauts et de vices: ils sont bavards, traîtres, avares, ennemis de la musique, querelleurs; c'est à leurs adversaires qu'appartiennent en propre, et comme caractère distinctif, la bravoure et la générosité[1]. La mythologie nous offre un dualisme analogue. D'un côté les dieux bons, les dieux du jour, de la lumière et de la vie, qu'on appelle Tûatha Dê Danann, parmi lesquels on remarque Ogmé à la face solaire, _Grian-ainech_[2], et dont le chef est _in Dag-de_, littéralement «le bon Dieu;» de l'autre, les dieux de la mort et de la nuit, les dieux méchants qu'on appelle ordinairement Fomôré. Mais à ceux-ci on donne aussi quelquefois le nom de la principale des trois races ennemies que combattaient les héros d'Ulster: le chef des Fomôré est dit quelquefois [Pg 130]«dieu de Domna[3].» Le dieu de Domna, _dia_ ou _dê Domnand_, est le dieu ennemi, comme les hommes de Domna, Fir-Domnann, sont les hommes ennemis.

Suivant la doctrine celtique, la nuit précède le jour, la mort précède la vie, comme le père précède le fils[4]; ainsi les dieux mauvais ont précédé les bons, et les hommes méchants sont arrivés en ce monde avant les bons, c'est-à-dire avant les Gôidels ou Scots ou en d'autres termes avant le rameau de la race celtique auquel sont dus les récits légendaires dont nous rendons compte. Cette association des hommes méchants et des dieux mauvais, vaincus les uns et [Pg 131]les autres, se trouve aussi dans la littérature sanscrite de l'Inde où le même mot _Dasyu_, désigne à la fois les démons et les races ennemies qui ont précédé les Aryens dans l'Inde et sur lesquelles la race aryenne a fait la conquête des vastes plaines situées au sud de l'Himalaya[5]. Tandis que le groupe oriental de la famille indo-européenne se créait, par la victoire, un nouveau domaine territorial, le groupe occidental de la même famille devait à ses armes un succès semblable; et cet événement militaire, si fécond en conséquences politiques, produisait dans l'ordre littéraire un effet analogue à celui que dans l'Inde il a eu pour résultat, c'est-à-dire un mélange presque identique de l'histoire et de la mythologie.

[Footnote 1: Duald mac Firbis, auteur du dix-septième siècle, a résumé la tradition irlandaise sur ce sujet en quelques vers publiés par O'Curry, _Lectures on the mss. materials_, p. 580; cf. p. 223-224. Contrairement à l'ancienne doctrine, Duald mac Firbis considère les Fir-Bolg comme plus importants que les Fir-Domnann.]

[Footnote 2: C'est l'opposé de _Buar-ainech_. Voyez chap. IX, § 4.]

[Footnote 3: Elloth, l'un des Tûatha dê Danann, est tué par le dieu de Domna, _dê Domnand_, des Fomôré:

Dorochair Elloth con âg athair môrgarg Manannain Ocus Donand chomlan cain la Dê n-Domnand d'Fhomorchaib.

Poème de Flann Manistrech, mort en 1056, dans le Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 25, 26. Lors de la seconde bataille de Mag-Tured, un des chefs des Fomôré est Indech, fils du dieu de Domna, «mac dê Domnann» (British Museum, ms. Harleian 5280; O'Curry, _Lectures on the mss. materials_, p. 249). Le _Livre des conquêtes_, parlant de la même bataille dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9-10, ajoute que Indech, fils du dieu de Domna, est roi: «Indech mac Dê Domnand in rî,» et il a dit un peu plus haut que, dans la seconde bataille de Mag-Tured, Ogma, fils d'Elada, fut tué par Indech, fils d'un Dieu, roi des Fomôré. Livre de Leinster, p. 9, col. 2, 122-4, cf. p. 11, col. 2, l. 33. Ainsi le même personnage mythique est à la fois fils du dieu de Domna et du roi des Fomôré.]

[Footnote 4: César, _De bello gallico_, VI, 18, §§ 1, 2, 3.]

[Footnote 5: Bergaigne, _La religion védique_, t. II, p. 208-219.]

§4.

_Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande._

Les Fomôré, dieux de la nuit, de la mort et du mal, sont venus en Irlande avant les Tûatha Dê Danann, ou dieux du bien, de la lumière, de la vie. En effet, les Tûatha Dê Danann n'ont point encore paru dans notre exposé, et nous verrons plus tard comment ils arrivèrent en Irlande. Mais nous avons déjà parlé à deux reprises des Fomôré; nous avons vu leurs combats contre Partholon et contre [Pg 132]Némed[1]: les Fomôré sont donc contemporains des deux races légendaires qui ont les premières habité l'Irlande; et dans la littérature irlandaise primitive, aucun récit ne nous raconte comment ils sont venus en Irlande: C'est à une date plus récente qu'on a imaginé d'en faire une tribu de pirates arrivant par mer comme les Scandinaves et les Danois du neuvième et du dixième siècle[2]; il n'y a pas, il ne paraît avoir jamais existé de récit intitulé: «Emigration des Fomôré ou des dieux de Domna en Irlande.» Ces dieux semblent remonter à l'origine même des choses. Mais il y avait un récit où l'on voyait comment les hommes de Domna étaient venus dans cette île.

Le titre de ce récit est compris dans les deux plus anciens catalogues de la littérature épique irlandaise, dont le premier paraît, avons-nous dit, remonter aux environs de l'année 700. Ce titre, «Emigration des Fir-Bolg,» _Tochomlod Fer m-Bolg_, ne mentionne que le premier des trois peuples dont les Fir-Domnann étaient le principal. Mais quoique cette pièce soit perdue, les débris qui nous en ont été conservés par divers documents montrent quelle place importante y tenaient les hommes de Domna. «Cinq rois,» nous dit un poème attribué à Gilla Coemain, auteur du onzième siècle, «vinrent à travers la mer bleue dans trois flottes. L'affaire n'était pas petite; avec [Pg 133]eux étaient les Galiôin, les Fir-Bolg et les Fir-Domnann.» Un de ces cinq rois était celui des Fir-Bolg; il s'appelait Rudraige, et occupa le nord de l'Irlande, l'Ulster. Les Fir-Domnann avaient pour eux seuls trois rois qui fondèrent chacun un royaume: le royaume de Connaught, celui de Munster septentrional et celui de Munster méridional. Enfin les Galiôin, commandés comme les Fir-Bolg par un seul roi, fondèrent le royaume de Leinster. Les cinq rois étaient frères; ils confièrent l'autorité suprême à l'un d'entre eux, au roi des Galiôin Slane[3].

[Footnote 1: Voir plus haut, p. 31 et suivante, p. 90 et suivantes.]

[Footnote 2: Dans certaines compositions modernes plus politiques au fond que littéraires dans la forme, l'auteur, parlant des Fomôré, semble avoir pensé aux conquérants anglo-normands.]

[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 26-35. Voir, sur le même sujet, un poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 2, lignes 3 et suivantes; Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, distinctio III, chap. IV et V, dans _Giraldi Cambrensis Opera_, édition Dimock, vol. V, p. 144, 145; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 122. Tûan mac Cairill ne dit mot de ces cinq rois. Il parle de Semion, fils de Stariat, d'où les Fir-Domnann, les Fir-Bolg et les Galiôin. _Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 5-7. Semion, suivant lui, serait venu en Irlande, tandis que Gilla Coemain, le Livre des Conquêtes et les textes postérieurs n'y font arriver que ses descendants.]

§5.

_Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Doctrine primitive. Doctrine du moyen âge._

De quel pays venait cette population nouvelle? Si nous en croyons Nennius, elle arrivait d'Espagne, puisque c'est de l'Espagne, suivant lui, que l'Irlande [Pg 134]a reçu tous ses habitants; et chez lui _Espagne_ est la traduction évhémériste des mots celtiques qui désignaient le pays mystérieux des morts. Mais dans la doctrine qui prévalut en Irlande au onzième siècle, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin étaient partis de Grèce. Après le désastre de la tour de Conann, ceux des descendants de Némed qui, au nombre de trente, échappèrent à la mort, passèrent d'abord quelque temps en Irlande; puis, chassés par les maladies et par les exactions des Fomôré, ils renoncèrent à ce séjour désastreux et se partagèrent en trois groupes.

L'un s'établit dans les régions septentrionales de l'Europe, il devait revenir en Irlande sous le nom de Tûatha Dê Danann. Nous verrons plus loin que la doctrine celtique primitive donnait aux Tûatha Dê Danann une origine tout autre et les faisait venir du ciel. Un autre groupe s'établit en Grande-Bretagne; c'est de lui que, suivant cette légende relativement moderne, les Bretons sont descendus.

Enfin quelques-uns des descendants de Némed se réfugièrent en Grèce; mais les habitants de cette inhospitalière contrée les réduisirent en esclavage et les employèrent à un travail des plus durs. Il s'agissait de transformer des rochers en champs fertiles; et, à cet effet, ces malheureux étaient obligés de prendre de la terre dans la plaine, de la mettre dans des sacs de cuir, en irlandais _bolg_, et de la porter sur leur dos jusqu'au sommet des rochers. Fatigués de ce rude labeur--qui, en réalité, n'a [Pg 135]été inventé que pour donner une étymologie au nom des Fir-Bolg,--ils se soulevèrent au nombre de cinq mille, transformèrent en bateaux les sacs de cuir dans lesquels ils avaient jusque-là transporté la terre, et ce furent ces navires qui les amenèrent en Irlande. Ces navires formaient trois flottes, et ces trois flottes arrivèrent en Irlande dans la même semaine; la première le samedi, la seconde le mardi, et la troisième le vendredi suivant[1]. Les trois peuples atteignirent la côte par ordre alphabétique: d'abord les Fir-Bolg, ensuite les Fir-Domnann, en dernier lieu les Galiôin.

[Footnote 1: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 2, lignes 14-30, p. 7, col. 2, ligne 35; poème commençant par les mots «hEriu oll ordnit Gaedil,» Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 36 et suivantes; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 186-191 O'Curry, _On the manners_, t. II, p., 110, 185.]

§6.

_Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des rois._

Quand, au onzième siècle, on éprouva le besoin d'une chronologie irlandaise analogue à la chronologie biblique, telle que l'avait créée la science gréco-romaine du quatrième siècle, on raconta qu'entre le désastre de la tour de Conann et l'arrivée des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande, il s'était écoulé deux cents ou deux cent [Pg 136]trente ans[1]. Antérieurement, la tradition mythologique ne contenait aucune indication chronologique quelconque.

Du onzième siècle aussi date une liste des rois d'Irlande au temps de la domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Ces rois sont au nombre de neuf, et la durée totale de leurs règnes est de trente-sept ans; le dernier et le plus remarquable de ces princes, le seul probablement qui appartienne à la légende primitive, fut Eochaid mac Eirc, appelé ailleurs Eochaid «le fier,» en irlandais _garb_, et aussi Eochaid mac Duach. Il régna dix ans; pendant ce temps on ne vit pas de pluie d'orage en Irlande: il n'y eut que de la rosée. Ce fut alors que le droit fit son apparition. Aucune année ne se passa sans jugement; il n'y avait plus, de guerre, les javelots, restés sans emploi, disparurent[2].

[Footnote 1: Poème _Eriu ard, inis nar-rig_, Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 22, 23. Livre des Conquêtes, _ibid._, p. 6, col. 2, ligne 22.]

[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 11-14. Voir plus bas, chapitre VII, § 6, p. 160, comment cette idée fut développée.]

§7.

_Tâltiu, reine des Fir-Bolg, est mère nourricière de Lug, un des chefs des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tâltiu le jour de la fête de Lug ou Lugus._

Eochaid avait épousé Tâltiu, fille de Magmôr, en [Pg 137]français de la «Grande-Plaine,» c'est-à-dire du pays des morts[1]. Plus tard, on a fait de Magmôr un roi d'Espagne, et de Tâltiu une princesse espagnole amenée par Eochaid, d'Espagne en Irlande[2]. Dès cette vieille époque, l'Irlande avait les usages qui dominèrent chez elle à l'époque héroïque et à des temps postérieurs. Chacun faisait élever ses enfants dans une famille autre que la sienne. Tâltiu, femme du roi des Fir-Bolg, fut donc la mère nourricière du dieu Lug, l'un des Tûatha Dê Danann, un des chefs de ces dieux bons, de ces dieux de la lumière et de la vie, dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin et leurs dieux, les Fomôré, étaient les adversaires.

Il y eut du reste entre ces groupes ennemis des relations plus intimes encore, puisque le même Lug, qui un jour tua Balar, roi des Fomôré, était petit-fils de sa victime.

La conquête de l'Irlande par les Tûatha Dê Danann mit fin à la domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin; Eochaid mac Eirc perdit le trône avec la vie, mais Lug n'oublia pas les soins maternels dont Tâltiu avait environné son enfance: quand [Pg 138]elle mourut, il prit soin de ses funérailles. Tâltiu avait expiré le 1er août dans la localité qui en irlandais porte son nom, aujourd'hui Teltown, d'abord vaste forêt défrichée par elle et où elle s'était créée une habitation. Cette localité devint le lieu d'une assemblée annuelle d'affaires et de plaisirs célèbre par ses jeux, ses courses de chevaux, importante par le commerce et les mariages dont elle était l'occasion. Elle commençait quinze jours avant le premier août jour de la mort de Tâltiu; elle finissait quinze jours après. On y montrait le tombeau de Tâltiu, celui de son mari, et au moyen âge on prétendait n'avoir pas perdu le souvenir de l'événement funèbre dont cette réunion annuelle était, disait-on, destinée à perpétuer la mémoire.