Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Part 8

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[Footnote 1: Poème d'Eochaid hûa Flainn, mort en 985. Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 23-25; cf. Livre des Invasions, _ibidem_, p. 6, col. 1, lignes 47-48.]

[Footnote 2: Keating, édition de 1811, p. 180.]

[Footnote 3: Voir deux représentations antiques du Minotaure chez Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_, pages 519, 621.]

[Footnote 4: «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant idque ab druidibus proditum dicunt. Ob eam causam spatia omnis temporis non numero dierum, sed noctium finiunt; dies natales et mensium et annorum initia sic observant _ut noctem dies subsequatur_.» César, _De bello gallico_, l. VI, c. XVIII, §§ 1 et 2.]

[Footnote 5: Voy. plus bas, chap. VII.]

[Footnote 6: Τᾶς βούκερω παρθένου. Eschyle, _Prométhée_, vers 588.]

[Footnote 7: Eschyle, _Les suppliantes_, vers 17-18, 275.]

§7.

_L'idole Cromm Crûach ou Cenn Crûach et les sacrifices d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule._

Ce ne sont pas seulement les légendaires Fomôré qui, en Irlande, reçoivent un tribut d'enfants; un tribut identique fut, à une époque reculée, réclamé par un dieu dont la monumentale image paraît appartenir à l'histoire.

Les vies de saint Patrice parlent d'un dieu dont la statue de pierre était ornée d'or et d'argent et entourée de douze statues aux ornements de bronze: [Pg 106]c'était la Tête sanglante, _Cenn crûach_. L'endroit où ce groupe divin, dressé en plein air sur le sol nu, recevait les hommages des fidèles, s'appelait «Champ de l'adoration,» _Mag slechta_[1]. Patrice se rendit au Champ de l'adoration, et de sa crosse menaça la grande idole qui était comme la reine de toutes les idoles d'Irlande. Celle-ci, dit la légende, se détourna pour éviter le coup, et dès lors cessa de regarder le Sud, comme elle avait fait jusque-là; et on voit encore, dit le vieux récit, la marque de la crosse du saint sur le côté gauche de la statue, bien que, chose merveilleuse, Patrice ne l'ait point frappée, et se soit borné à la menacer de loin. Les autres statues, au même moment, plongèrent en terre jusqu'au cou et, dit le récit hagiographique, c'est encore dans cet état qu'elles se trouvent aujourd'hui[2].

[Pg 107]L'idole du Champ de l'adoration, la «Tête sanglante,» _Cenn crûach_, comme dit la légende de saint Patrice, la «Courbe sanglante,» le «Croissant ensanglanté,» _Cromm crûach_, comme s'expriment d'autres textes, était, à une époque reculée, l'objet d'un culte terrible. On immolait en son honneur des victimes humaines. Le tribut était le même que celui que jadis, suivant la légende, avaient reçu les Fomôré. Les vies de saint Patrice ne parlent point de ces sacrifices affreux. L'Irlande les avait abolis quand l'apostolat du missionnaire fameux vint lui apporter le christianisme; mais elle ne les avait pas oubliés. L'article du _Dinn-senchus_ qui concerne le Champ de l'adoration atteste que ce souvenir était conservé quand fut rédigé ce traité de géographie, dont le plus ancien manuscrit date du douzième siècle, et dont on fait remonter la rédaction primitive au sixième.

«Ici était,» dit le vieux traité, «une grande idole ... qu'on appelait «Courbe sanglante ou Croissant ensanglanté,» _Cromm crûach_; elle donnait, dans chaque province, la puissance et la paix. Pitoyable malheur! les braves Gôidels l'adoraient; ils lui demandaient le beau temps, là, pour une partie du monde... Pour elle, sans gloire, ils tuaient leurs enfants premiers-nés[3] avec nombreux cris et [Pg 108]nombreuses plaintes de leur mort, dans l'assemblée autour de Cromm Cruach. C'était du lait et du blé qu'ils lui demandaient en échange de leurs enfants. Combien étaient grands leur horreur et leurs gémissements! C'était devant cette idole que se prosternaient les Gôidels francs; c'est de son culte, célébré par tant de morts, que cet endroit a reçu le surnom de _Mag slecht[a]_, ou «Champ de l'adoration...[4].»

Ce texte est d'accord avec les vies de saint Patrice pour distinguer dans le monument de Mag Slechta deux catégories d'idoles. La principale, Cromm ou Cenn Crûach, ornée d'or et d'argent dans les vies de saint Patrice[5], est d'or dans le _Dinn-senchus_; les autres, ornées de bronze dans les vies de saint Patrice[6], sont de pierre dans le _Dinn-senchus_. Les vies de saint Patrice fixent le nombre de ces dernières à douze: Le _Dinn-senchus_ ne parle que de «trois, rangées en ordre, trois idoles de pierre sur quatre; puis, pour [Pg 109]» tromper amèrement les foules, venait l'image d'or de Cromm[7].»

Les textes irlandais sur le sacrifice des enfants à l'idole de Crom Crûach et sur le tribut d'enfants payé aux Fomôré, mettent en mémoire les célèbres vers latins où Lucain, s'adressant aux druides, chante le culte cruel rendu par eux à trois divinités gauloises, au temps où César venait de terminer la conquête des Gaules, et où la guerre civile commençait entre le conquérant et Pompée son rival:

Et quibus immitis placatur sanguine diro Teutates, horrensque feris altaribus Æsus, Et Taranus[8] scythicæ non mitior ara Dianæ.

«Vous aussi, qui, par un sang cruellement versé, croyez apaiser l'impitoyable Teutatès, l'horrible Æsus aux autels sauvages, et Taranus, dont le culte n'est pas plus doux que celui de la Diane scythique.»

La Diane scythique avait jadis exigé qu'Agamemnon lui fît hommage de la vie de sa fille; il avait fallu lui sacrifier la vie d'Iphigénie pour calmer sa colère, et chez les Athéniens cette légende était assez populaire pour avoir fourni à un de leurs plus célèbres poètes, vers la fin du cinquième siècle avant notre ère, le sujet d'une tragédie qu'on admire [Pg 110]encore[9]. Taranus avait les mêmes exigences que la Diane scythique. Tel est le sens du passage de Lucain, qui, sur les cérémonies de la religion celtique, complète les notions réunies dans les _Commentaires_ de César. Après nous avoir parlé de ces immenses mannequins d'osier dans lesquels les druides gaulois de son temps brûlaient les hommes vivants, César ajoute que, suivant les mêmes druides, les voleurs, les brigands et les autres criminels étaient les victimes les plus agréables aux dieux, mais qu'à leur défaut on brûlait vifs des innocents[10]. Des vers de Lucain, on est en droit de conclure que ces innocents brûlés vifs étaient des enfants. Cette doctrine s'accorde avec le principe du droit celtique qui donne au père droit de vie et de mort sur ses enfants. Ce principe, énoncé par César[11], appartenait plus tard au droit du pays de Galles, où, dans le courant du sixième siècle, saint Teliavus sauve la vie à sept enfants que leur père, trop pauvre pour les nourrir, avait, les uns après les autres, jetés dans une rivière[12].

Le dieu gaulois Taranus, comparé, dans la _Pharsale_ [Pg 111]de Lucain, à la Diane de Scythie, à laquelle Agamemnon laissa immoler sa fille, est un dieu de la Foudre; il est compris dans le groupe des Fomôré, des dieux de la Mort et de la Nuit, comme le _Cromm Crûach_ ou _Cenn Crûach_, le Croissant ensanglanté, la Courbe sanglante, ou la Tête sanglante d'Irlande.

[Footnote 1: Mag Slechta était situé en Ulster, dans le comté de Cavan et dans la baronnie de Tullyhaw, près du village de Bally Magauran, O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_, 1851, t. I, p. 43, note.]

[Footnote 2:_ Vie tripartite de saint Patrice_, fragment publié d'après le manuscrit du British Museum, Egerton 93, par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 538, et d'après le manuscrit d'Oxford, Rawlinson B. 505, par M. Whitley Stokes, dans la _Revue celtique_, t. I, p. 259. Cf. Joscelin, _Vie de saint Patrice_, VI, 50, chez les Bollandistes, mars, t. II, p. 552, et auparavant par Colgan, _Trias thaumaturga_, p. 77, col. 2. Cette légende se lit déjà dans la quatrième vie de saint Patrice, qui aurait été écrite par Eleranus, mort en 664. Voir le § LIII de cette vie, chez Colgan, _Trias thaumaturga_, p. 42, col. 1. La troisième vie, attribuée à saint Benignus et antérieure à 527 suivant Colgan, parle de l'idole de Mag Slechta, mais lui donne un autre nom, ne dit rien des douze petites idoles et raconte le miracle d'une façon différente: «Et orante Patricio imago ilia quem populi adorabant comminuta, et in pulverem redacta» (§ XLVI, _Trias thaumaturga_, p. 25, col. 1).]

[Footnote 3: Le texte du Livre de Leinster, p. 213, col. 2, ligne 45, porte _toirsech_, «triste;» il faut lire _tôissich_, «premiers.» Cette correction est exigée par la préface en prose qui manque dans le Livre de Leinster, mais qui a été publiée par O'Conor, _Bibliotheca manuscripta Stowensis_, pages 40, 41, d'après le manuscrit Stowe 1. Cette préface remplace l'adjectif que nous venons de citer par deux équivalents: _cedgein_ et _primhggen_, qui veulent dire «premiers-nés.»]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 39 et suivantes.]

[Footnote 5: Troisième vie, § XLVI; quatrième vie, § LIII; SIXIÈME VIE, § LVI; septième vie, livre II, § 31; Colgan, _Trias thaumaturga_, p. 25, col. 1; p. 42, col. 1; p. 77, col. 2; p. 133, col. 2.]

[Footnote 6: Il n'est pas question des douze petites statues dans la troisième vie, qui s'exprime sur le miracle de saint Patrice dans des termes beaucoup plus brefs que les autres vies, et dit que l'idole a été réduite en poussière par le célèbre apôtre de l'Irlande. Le récit postérieur est beaucoup plus dramatique.]

[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 61, 62.]

[Footnote 8: M. Mowat paraît avoir prouvé qu'on doit lire _Taranus_, génitif singulier, et non _Taranis_.]

[Footnote 9: L'_Iphigénie en Aulide_ d'Euripide a été pour la première fois représentée après la mort de l'auteur, qui cessa de vivre en 406. Sur les sacrifices humains en Grèce, principalement sur les sacrifices d'enfants dans ce pays aux époques les plus reculées de son histoire, voir Maury, _Histoire des religions de la Grèce antique_, t. I, p. 184-187.]

[Footnote 10: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVI, §§ 4 et 5.]

[Footnote 11: _Ibid._, chap. XIX, § 3.]

[Footnote 12: _Liber landavensis_, p. 120.]

§8.

_Tigernmas, doublet de Cromm Crûach, dieu de la Mort._

Cromm Crûach, la grande idole d'Irlande, honorée par le tribut cruel d'un sacrifice d'enfants, comme les Fomôré de la légende de Némed, paraît avoir été surtout un dieu de la mort. C'est la conclusion qu'on doit tirer de la légende de Tigernmas, dont le nom, _Tigernmas_ pour _Tigern Bais_, veut dire «Seigneur de la Mort.» Dans la classification chronologique que les érudits irlandais ont faite de leurs légendes à l'époque chrétienne, Tigernmas devient un roi de la race d'Eremon, fils de Milé, établie dans le nord de l'Irlande. C'est une partie de la race irlandaise actuelle. Les Quatre Maîtres savent même exactement à quelle époque il régna: ce fut de l'an du monde 3580 à l'an 3656[1]. Mais [Pg 112]ailleurs Tigernmas est identique à Balar, dieu de la Foudre et de la Mort, qui commande les Fomôré et périt à leur tête en combattant les Tûatha Dê Danann, à la seconde bataille de Mag-Tured[2]. Tigernmas, en moins d'un an, livra vingt-sept batailles aux descendants d'Eber, fils de Milé, qui occupaient l'Irlande méridionale. Un nombre considérable de ses adversaires perdit la vie dans ces combats, et peu s'en fallut que Tigernmas ne détruisît entièrement la race d'Eber. Enfin, après soixante-dix-sept ans de règne, il mourut au «Champ de l'Adoration,» à Mag Slechta, avec les trois quarts des habitants de l'Irlande, qui étaient venus avec lui adorer la grande idole de Cromm Crûach. C'était la nuit du 1er novembre ou de la fête de _Samain_; la date, précisément, où, suivant une autre légende, les descendants de Némed payaient aux Fomôré le dur tribut des deux tiers des enfants, des deux tiers du blé, des deux tiers du lait que l'année leur avait produit. Les Irlandais sujets de Tigernmas n'étaient venus à Mag Slechta que pour honorer Cromm Crûach, leur dieu, par des prosternations; [Pg 113]mais ils accomplirent cette cérémonie avec tant de conscience et d'entrain, qu'ils y brisèrent le sommet de leurs fronts, la pointe de leur nez, le bout de leurs genoux, les extrémités de leurs coudes, et qu'enfin les trois quarts d'entre eux y perdirent la vie[3].

[Footnote 1: _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_, édit. O'Donovan, 1851, t. I, p. 38-41.]

[Footnote 2: «Lug mac Edlend mic Tigernmais,» dans la pièce intitulée _Baile an scail_, British Museum, Harleien 5280, folio 60, publiée par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 619, ligne 15. «Lug, Eithne ingen Balair Bailc-beimnig a-mathair-side» _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1., lignes 44, 45. Ces deux textes font le dieu Lug fils d'Ethne, au génitif Ethnend, par corruption Edlend, qui est une fille de Balar, autrement dit Tigernmas; c'est par erreur que, dans le _Baile in scail_, Ethne change de sexe et devient un fils de Tigernmas.]

[Footnote 3: On peut consulter là-dessus: 1° la préface en prose du chapitre du _Dinn-senchus_ consacré à Mag Slechta; elle a été publiée par O'Conor, _Bibliotheca manuscripta Stowensis_, p. 40-41, d'après le manuscrit Stowe 1; 2° le texte en vers du même chapitre du _Dinn-senchus_, dans le Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 51 et suivantes; 3° le _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 16, col. 2, lignes 19-21, 26-32; p. 17, col. 1, lignes 20, 21.]

§9.

_Le désastre de la tour de Conann d'après les documents irlandais._

Le mythe de Tigernmas, seigneur de la Mort, et de son règne désastreux sur les descendants de Miled, n'est qu'une variante ou une forme différente du récit où l'on trouve racontée la domination tyrannique exercée sur les fils de Némed par les Fomôré et par leur terrible roi Conann, fils de Febar, établi dans sa tour, la tour de Conann, _tur Conaind_ ou _Conainn_, qui, suivant les évhéméristes irlandais, était située dans l'île de Tory, à la pointe nord-ouest de l'Irlande. L'excès de la tyrannie de Conann produisit la révolte. Conduits par trois [Pg 114]chefs, Erglann, Semul et Fergus Leth-derg, les descendants de Némed allèrent, au nombre de soixante mille, attaquer les Fomôré. Une bataille se livra. Les descendants de Némed y furent d'abord vainqueurs: ils prirent la tour, et Conann, leur oppresseur, périt de la main de Fergus Leth-derg, le dernier de leurs trois chefs. Mais Morc, fils de Délé, ami de Conann, comme lui chef des Fomôré, arrivé trop tard pour sauver la vie à ce tyran, arracha la victoire aux fils de Némed, les mit en fuite, les poursuivit, et en fit un tel massacre que trente seulement, sur les soixante mille, échappèrent à la mort. Un poète irlandais, de la seconde moitié du dixième siècle, a chanté cette guerre dans des vers qu'un manuscrit du douzième siècle nous a conservés.

Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand, fils de Fébar; Les hommes d'Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux.

L'auteur donne ensuite les noms de ces trois guerriers, puis continue ainsi:

Trois fois vingt mille aux exploits brillants Et sur terre et sur eau; Tel est le nombre qui vint du rivage, --Race de Némed, à l'assaut.

Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand, fils de Fébar; [Pg 115] Les hommes d'Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux.

Torinis, île de la Tour, Forteresse de Conann, fils de Fébar. Par Fergus même, héros aux vingt exploits, Fut tué Conann, fils de Fébar.

Morc, fils de Délé, arriva; Il venait en aide à Conann; Conann tomba mort devant lui; More fit beaucoup de mal.

Trois fois vingt vaisseaux à travers la mer, Nombre qu'amena Morc, fils de Délé; Il les enveloppa avant qu'ils n'eussent gagné la terre, Race de Némed à la force puissante!

Les hommes d'Irlande étaient tous au combat Après la venue des Fomôré; Tous les engloutit la mer, Excepté seulement trois fois dix.

Suivent les noms des trente guerriers de la race de Némed qui échappèrent à ce désastre. Ils retournèrent s'établir en Irlande, que leurs trois chefs se partagèrent. Peu après, fuyant les impôts et une maladie épidémique qui avait ôté la vie à deux d'entre eux, ils quittèrent l'Irlande.

Trois fois dix en course jolie Allèrent ensuite en Irlande; Trois firent partage à l'ouest Après l'assaut de la tour de Conann.

Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand, fils de Fébar; [Pg 116] Les hommes d'Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux.

Pour Bethach au renom glorieux, un tiers, De Torinis à la Boyne; C'est lui qui mourut dans l'île d'Irlande, Deux ans après Britan.

Pour Semion, fils d'Erglan l'illustre, un tiers: De la Boyne à Belach Conglas; Pour Britan, raconte hua Flainn, un tiers; De Belach à la tour de Conann.

Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand, fils de Fébar; Les hommes d'Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux[1].....

La fin de ce poème a été composée sous l'influence d'idées modernes qui, rejetant le mythe celtique primitif, trouvent, dans la race de Némed, les ancêtres de la population des Iles Britanniques aux temps qui ont précédé la conquête saxonne. Suivant le Livre des Invasions, ceux des guerriers de la race de Némed qui échappèrent au désastre de la tour de Conann se réfugièrent d'abord en Irlande, puis quittèrent cette île pour aller habiter plus à l'orient. Ils formaient trois familles, dont l'une, celle de Britan, peupla plus tard la Grande-Bretagne [Pg 117]et donna son nom aux Bretons; les deux autres revinrent en Irlande, la première sous le nom de Fir-Bolg, la seconde sous le nom de Tûatha Dê Danann.

Mais la croyance ancienne était que la race de Némed avait péri tout entière sans laisser de descendants. Némed et ses compagnons, une fois arrivés en Irlande, dit Tûan mac Cairill, eurent tant d'enfants et leur nombre augmenta tellement qu'ils atteignirent le chiffre de quatre mille trente hommes et quatre mille trente femmes; alors ils moururent tous[2].

Si nous en croyons Nennius, la race de Némed, venue d'Espagne, passa en Irlande beaucoup d'années, puis quitta cette île et retourna en Espagne. Le récit de Nennius exprime, sur la destinée finale de la race de Némed, la même doctrine que la légende de Tûan mac Cairill; car, dans les textes mythologiques irlandais du moyen âge, l'Espagne prend la place du pays des Morts. Le texte primitif du récit que Nennius avait sous les yeux transportait d'Irlande, non en Espagne, mais au pays des Morts, la race de Némed.

[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 7, col. 2; Livre de Ballymote, f° 16 r°, col. 1; Livre de Lecan, f° 176 v°, col. 2. Ce poème est d'Eochaid hûa Flainn, mort en 985; cf. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 109.]

[Footnote 2: Voir plus haut, p. 53.]

§10.

_Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la mythologie grecque._

Après avoir fait ces observations sur les derniers [Pg 118]quatrains du poème irlandais qui raconte la catastrophe de la tour de Conann, nous allons rapprocher de ce morceau la rédaction sensiblement différente que nous en a laissée Nennius. Nous avons déjà dit que, chez cet auteur, la légende de la tour n'a pas été rattachée à l'histoire de la race de Némed, et qu'elle fait partie de celle des fils de Milé. Le motif de cette modification est facile à concevoir. Nous avons vu que, suivant la rédaction chrétienne du désastre de la tour de Conann, les débris de l'armée irlandaise retournent dans leur île, puis vont s'établir en Orient, reviennent plus tard, et que d'eux descendent les habitants des Iles Britanniques à l'époque historique. On a conclu de là que les guerriers qui ont pris d'assaut la tour de Conann ne peuvent appartenir à la race de Némed, puisque, suivant les plus vieilles rédactions de la légende, tous les membres de cette race ont péri jusqu'au dernier, ou sont retournés en Espagne. Voici le récit de Nennius.

«Ensuite vinrent trois fils de Milé d'Espagne[1] avec trente vaisseaux contenant chacun trente hommes et autant d'épouses. Ils restèrent en Irlande un an, puis ils aperçurent au milieu de la mer une tour de verre, et ils voyaient sur la tour quelque chose qui ressemblait à des hommes, [Pg 119]_quasi homines_. Ils adressaient la parole à ces gens-là sans jamais obtenir de réponse. Après s'être préparés pendant un an à l'attaque de la tour, ils partirent avec tous leurs navires et toutes leurs femmes, à l'exception d'un navire qui avait fait naufrage, des trente hommes et des trente femmes que ce navire avait contenus. Mais quand ils débarquèrent sur le rivage qui entourait la tour, la mer s'éleva au-dessus d'eux, et ils périrent dans les flots. Des trente hommes et des trente femmes dont le navire avait fait naufrage, descend la population qui habite aujourd'hui l'Irlande.»

En transportant la légende de la tour dans l'histoire des fils de Milé, Nennius s'est écarté des primitives données de la mythologie celtique; mais du reste, chez lui, le sens originaire du mythe est, sur bien des points, plus nettement apparent que dans les textes irlandais qui nous ont été conservés. La tour est de verre, comme la barque où, dans la légende de Connlé, la messagère de la Mort vient chercher et ravir à l'amour paternel le fils du roi suprême d'Irlande. Ce ne sont pas des hommes qu'on voit sur la tour, c'est «quelque chose qui ressemble à des hommes,» _quasi homines_. Ce sont les «ombres» de la mythologie romaine, les εἴδωλα de la mythologie grecque, qui offrent l'apparence du corps humain sans en avoir la réalité qu'ils ont perdue avec la vie. Ces apparences d'hommes ne parlent point, ou si elles ont un langage, ce langage ne parvient point aux oreilles des guerriers irlandais. Car ces apparences [Pg 120]d'hommes sont identiques aux «silencieux,» _silentes_, de la poésie latine. Les «silencieux,» _silentes_, sont les morts chez Virgile, Ovide, Lucain, Valérius Flaccus et Claudien. La tour de verre dont parle Nennius, la tour de Conann de la littérature irlandaise, est donc la forteresse des morts.

Or, par une loi impitoyable, les hommes, à l'exception de quelques rares favorisés, ne peuvent, sans perdre la vie, pénétrer dans l'île mystérieuse de l'extrême Occident, où les Celtes et le second âge de la mythologie grecque ont placé le séjour des morts. Déjà, dans l'Odyssée, le navire qui porte Ulysse et ses compagnons ne peut aborder en Ogygie. Il fait naufrage, tous ceux qu'il porte, engloutis dans la mer, cessent de vivre; seul, le demi-dieu Ulysse peut atteindre l'île si éloignée où habite la déesse cachée, Calypso, fille d'Atlas, la colonne du ciel[2].

Mais dans l'Odyssée, aucune notion belliqueuse n'est associée à l'idée de cette île lointaine où Ulysse, échappé à la mort par un privilège tout personnel, vit pendant sept ans, loin des regards des hommes, entouré des soins de la déesse dont il est aimé. Le mythe change de caractère quand, au lieu d'une déesse, un dieu mâle prend le gouvernement de l'île mystérieuse que la poétique imagination des Indo-Européens d'Occident place au couchant, à l'extrémité du monde, dans des régions où n'ose jamais s'aventurer le navigateur le plus audacieux. Kronos [Pg 121]règne sur cette île; la poésie grecque nous le représente occupant une «tour,» τύρσιν, dit Pindare[3], «dans l'île des Bienheureux, où soufflent les brises de l'Océan, où brillent des fleurs d'or, les unes sur de beaux arbres que la terre porte, les autres sur l'eau qui les produit; et de ces fleurs les habitants tressent des guirlandes qui leur ornent les mains et la tête;» ces habitants sont: Pélée, Cadmus, Achille et tous les héros de la Grèce antique.