Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Part 7
[Footnote 11: Partholon est fils de Sera, fils de Sru; Sru est fils d'Esru, fils lui-même de Gôidel Glas. Livre de Leinster, p. 2, ligne 23; p. 5, col. 1, lignes 6, 7; cf. Keating, édition de 1811, p. 162, 174.]
[Footnote 12: L'espace de vingt-deux ans est donnée par la légende de Tûan mac Cairill, plus haut, p. 5. Trente ans est le chiffre du _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 11. Le _Lebar gabala_ traduit par «pendant trente ans,» _fri re XXX m-bliadan_, le «six fois cinq ans,» _sê choic m-bliadna_, du poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil:» Livre de Leinster, p. 6, col. 2, ligne 46.]
[Pg 90]§2.
_Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré._
Du temps de Némed, le sol de l'Irlande continua le travail commencé sous Partholon. Le nombre des lacs s'augmenta de quatre[1], et celui des plaines de douze[2]. Un de ces lacs eut une origine identique à celle d'un des lacs qui datent du temps de Partholon. Annenn, un des fils de Némed mourut; on creusa sa fosse, et du fond de la fosse jaillit une source; cette source fut assez abondante pour donner naissance à un lac, et du nom du mort, on appela cet amas d'eau _Loch Anninn_.
Le règne de Némed fut marqué par une innovation: on lui doit la fondation des deux premières de ces forteresses rondes, en irlandais _râith_, qu'habitaient [Pg 91]les rois d'Irlande[3]. Les fossés de l'une d'elles furent creusés en une journée par quatre merveilleux ouvriers, qui étaient frères. Le lendemain matin, Némed les tua tous quatre[4]; leur habileté l'avait effrayé; il craignait de trouver en eux de trop puissants ennemis. C'étaient, dit-on, des Fomôré, et ce que Némed redoutait était qu'ils ne prissent trop facilement le fort qu'ils avaient construit. Il les enterra sur place[5]. Il n'avait pas tort de craindre cette race redoutable. En effet, il devait, comme Partholon avant lui, comme plus tard ses fils, et enfin comme les Tûatha Dê Danann, avoir une guerre terrible à soutenir contre les Fomôré.
[Footnote 1: Sur ces lacs, voir le poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil» (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 5-7); le texte en prose du _Lebar gabala_ (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 19-24), et Girauld de Cambrie, distinction III, ch. 3, édition Dimock, p. 143.]
[Footnote 2: Sur les plaines, voir le poème _Heriu oll ordnit Gaedil_ (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 10-15), et le texte en prose du _Lebar gabala_ (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 33-38).]
[Footnote 3: Poème _Heriu oll ordnit Gaedil_, dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 8, 9.]
[Footnote 4: Texte en prose du _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 26-32.]
[Footnote 5: _Histoire d'Irlande_, par Keating, édition de 1811, p. 178.]
§3.
_Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent._
Nous avons déjà dit que les Fomôré sont les dieux de la Mort et de la Nuit. L'évhémérisme chrétien a fait d'eux des pirates qui ravageaient l'Irlande[1]. A propos de leurs guerres avec Partholon, nous avons [Pg 92]donné sur eux quelques indications[2]. Nous avions précédemment parlé aussi d'eux dans notre premier chapitre[3]. Le moment est venu d'entrer dans des développements plus circonstanciés. Les érudits irlandais, qui avaient étudié la Bible, les faisaient descendre de Cham. Nous trouvons déjà cette généalogie, relativement moderne, dans le plus ancien des manuscrits littéraires irlandais.
L'auteur d'un traité des origines du genre humain[4], inséré dans le _Leabhar na h-Uidhre_, qui a été transcrit vers l'année 1100, a un chapitre intitulé: _Histoire des monstres, c'est-à-dire des Fomôré et des nains_. Il commence par raconter, d'après la Genèse, dans quelles circonstances Noé fut amené à maudire son fils Cham. «Voilà comment,» ajoute-t-il, «Cham fut le premier homme que, depuis le déluge, une malédiction ait frappé. C'est de lui que sont nés les nains, les Fomôré, les gens à tête de chèvre et tous les êtres difformes qui existent parmi les hommes. Voilà pourquoi les descendants de Cham furent exterminés, et leur pays donné aux enfants d'Israël: ce fut en conséquence de la malédiction prononcée contre leur père. Cham est le premier ancêtre des monstres. Ils ne descendent pas de Caïn, comme le disent les Gôidels; en effet, [Pg 93]personne de la race de Caïn ne survécut au déluge, puisque le déluge arriva précisément pour noyer la race de Caïn[5].» Les textes les plus anciens ne connaissent rien de ces origines bibliques attribuées aux Fomôré par la science chrétienne d'Irlande[6]. Le Livre des Invasions dit simplement que les Fomôré étaient arrivés par mer[7].
Le document dont nous venons de donner la traduction est, du reste, fort important. Le titre annonce qu'il va être question de l'histoire des nains et des Fomôré. De là, on pourrait déjà conclure que les Fomôré sont des géants, et, en effet, Girauld de Cambrie, dans un passage de sa _Topographia hibernica_, rend par _gigantibus_ le nom des Fomôré, au datif pluriel _Fomôrchaib_ dans le passage correspondant du Livre des Invasions[8].
[Pg 94]L'opinion des savants irlandais qui plaçaient les Fomôré soit dans la descendance de Caïn, soit dans celle de Cham, est inspirée par les passages de la Bible sur les géants antédiluviens[9] et sur ceux de la Palestine, peuplée originairement par les descendants de Chanaan, fils de Cham. Les espions juifs, venant de Palestine, disaient au peuple de Dieu, alors errant dans le désert: «Nous y avons vu des monstres de la race des géants; comparés à eux, nous ressemblions à des sauterelles[10].»
On sait quelle place importante les nains et les géants tiennent dans la littérature mythologique de la race germanique[11] et dans les contes bretons modernes. Les nains, dont le nom irlandais est _luchrupan_, littéralement «petit corpuscule,» apparaissent rarement dans les textes irlandais. M. Whitley Stokes a cité, relativement à eux, un récit légendaire où on les voit enseigner à un roi irlandais l'art de plonger et de se promener avec eux sous les eaux. Ce conte a pénétré dans la glose d'un [Pg 95]traité de droit, et cette glose nous l'a conservé[12]. La mention qu'il fait des nains peut être considérée comme une exception. Il est, au contraire, question très fréquemment des Fomôré, dans la littérature épique irlandaise. Ce sont des géants, avons-nous dit, avec Girauld de Cambrie; mais ils ne sont pas seulement cela: ce sont des démons, de vrais démons, à figure humaine, rapporte un chroniqueur irlandais du douzième siècle[13]. Il y avait parmi eux des monstres qui n'avaient qu'une main et qu'un pied, ajoute l'auteur du Livre des Invasions[14]. Enfin, la pièce dont nous venons de donner la traduction accole au nom des Fomôré celui des gens à tête de chèvre, _gobor-chind_, qui paraissent être une subdivision ou un doublet des Fomôré, puisqu'ils ne sont pas mentionnés dans le titre qui parle seulement des nains et des Fomôré[15].
[Footnote 1: Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, distinctio III, cap. 3, édition Dimock, p. 143.]
[Footnote 2: Voir plus haut, p. 32.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 14-16.]
[Footnote 4: Ce document paraît être une composition analogue à celle qui, dans le Livre de Leinster, p. 1-4, sert d'introduction au _Lebar gabala_.]
[Footnote 5: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 2, col. 1 et 2; Whitley Stokes, _Revue celtique_, t. I, p. 257. Cf. Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 178.]
[Footnote 6: Voyez ce que disent des Fomôré: 1° le poème _Heriu oll ordnit Gaedil_, dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, ligne 16; 2° le poème _Togail tuir Chonaind con gail_, Livre de Leinster, p. 7, col. 2, ligne 16.]
[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 39, 40, 46, 47: «Fomôré idon loinsig na fairgge... Is inti bôi mor-longas na Fomôré.»]
[Footnote 8: _Topographia hibernica_, distinctio III, caput 2, édition Dimock, p. 141. Cf. Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 20-22. Girauld de Cambrie s'exprime ainsi: «Tandem vero in bello magno quod cum gigantibus gessit potitum [Bartholanum] victoria.» Dans le Livre de Leinster, on lit: «Cêt-chath Herend robriss Partholon i-slemnaib maige Itha for Cichol n-Gricenchos d-Fhomôrchaib.» Fomôré, qui est tantôt un thème en _e = io-_, tantôt un thème en _ec_, paraît composé de la particule _fo-_, «sous,» et d'un thème _môrio-_ ou _môrec_, dérivé de _môr_, «grand.» La particule _fo-, fu-_ n'a pas le sens de diminutif comme le français «sous-.» Ainsi, _fo-lomm_ signifie «nu,» comme _lomm, fu-domuin_, «profond,» comme _domuin_.]
[Footnote 9: Genèse, chap. VI, verset 4.]
[Footnote 10: Nombres, chap. XIII, verset 34.]
[Footnote 11: Jacob Grimm a consacré aux nains le chapitre XVII, et aux géants le chapitre XVIII de sa _Deutsche Mythologie_ (3e édition, p. 408 et suivantes, 485 et suivantes). Voir, sur le même sujet, Simrock, _Handbuch der deutschen Mythologie_, 5e édition, §§ 118 et suivants, 124 et suivants, p. 403 et suivantes, 423 et suivantes.]
[Footnote 12: _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 70, 72. Les nains y sont appelés _luchorpan, luchorp_ et _abac_.]
[Footnote 13: «Cath robris Parrthalon for Fomorchaib, idon demna iar fir an-dealbhaibh daoinaibh. _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 6.]
[Footnote 14: En parlant de la bataille de Mag Itha, où Partholon battit les Fomôré, le Livre des Invasions s'exprime ainsi: «Fir con-oen-lâmaib ocus con-oen-chossaib rofhersat fris-sin-cath.» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 22, 23. Comparez _Chronicum Scotorum_, édit Hennessy, p. 6, lignes 8, 9. Voyez aussi plus haut, p. 32.]
[Footnote 15: Si l'on accepte comme une autorité sérieuse l'article _Gabur_ du Glossaire de Cormac (Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 22), _gobor-chind_ devrait se traduire par «gens à tête de cheval.» _Gobur_ ou _gobor_ signifierait «cheval,» et _gabur_ ou _gabor_ «chèvre.» Les deux mots se distingueraient par la voyelle de la première syllabe, _a_ quand il s'agit de la chèvre, _o_ quand il s'agit du cheval. Mais M. Windisch fait observer, avec raison, qu'il n'y a là qu'un seul mot avec deux variantes orthographiques qui n'ont étymologiquement aucune importance (Windisch, _Irische Texte_, p. 385). La comparaison avec les dialectes bretons, où le sens de «chèvre» est seul usité, nous donne le droit de considérer dans _gobor-chenn_ le sens d' «homme ou dieu à tête de chèvre» comme préférable au sens d' «homme ou dieu à tête de cheval.» Pour _gobur_, ou _gabur_, aussi écrit _gobor_, le sens primitif est «chèvre,» et c'est par métaphore que les poètes ont employé ce mot pour désigner le cheval.]
[Pg 96]§4.
_L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique._
Ce qu'il y a de plus important dans la légende des Fomôré est leur guerre contre les dieux de la lumière solaire et de la vie, c'est-à-dire contre les Tûatha Dê Danann. Monstrueux par leur taille et leur forme, puisque certains d'entre eux ont une tête de chèvre, d'autres n'ont qu'un pied et qu'une main, ils sont l'expression celtique de conceptions identiques à celles qui, dans la mythologie grecque, ont donné naissance aux monstres qui combattent les dieux solaires. La mythologie grecque nous montre Zeus combattant les géants, dont il triomphe et qu'il enchaîne[1]. Les Lestrygons, dont le héros solaire [Pg 97]Ulysse atteint le rivage après sept jours de navigation, et qui tuent et mangent une partie de ses compagnons sont encore des géants[2], en même temps que des ancêtres de l'ogre qui cause tant d'effroi aux jeunes auditeurs de quelques-uns de nos contes.
Mais les géants ne sont pas ce qu'il y a de plus monstrueux dans la mythologie grecque, parmi les adversaires des héros qui personnifient le soleil. La Chimère, qui apparaît déjà dans l'Iliade[3], et qu'Hésiode a connue[4], avait par-devant la forme d'un lion, par derrière celle d'un dragon, au milieu celle d'une chèvre[5]. On l'imagine aussi avec trois têtes: la première de lion, la seconde de chèvre, la troisième de serpent[6]. Les monuments figurés la représentent avec une queue de serpent qui se termine par une tête, et lui donnent, en outre, deux autres têtes, l'une de lion, à la place ordinaire, l'autre de chèvre, s'élevant au milieu du corps[7]. Personne ne pouvait vaincre la Chimère, et elle causa la mort de beaucoup d'hommes par le feu qu'elle exhalait[8]; Bellérophon la tua[9].
[Pg 98]On doit considérer, comme un doublet de la Chimère, Typhaon, né, sans père, de Héra jalouse[10]. Typhaon, fléau du genre humain, s'appelle aussi Typhôeus. De ses épaules s'élèvent cent têtes de serpent qui, toutes, ont une voix: c'est tantôt le mugissement du taureau, tantôt le rugissement du lion, tantôt le cri d'un jeune chien. Zeus le frappa de la foudre et le précipita dans le Tartare[11].
A la même famille appartiennent Python, élève de Typhaon, dragon qui faisait beaucoup de mal aux hommes, et qu'Apollon tua de ses flèches[12]; l'hydre de Lerne, au corps énorme, aux neuf têtes, qui détruisait les troupeaux, et qu'Héraclès tua avec l'aide d'Iolaüs[13].
Enfin, parmi les monstres que vainquirent les héros solaires de la mythologie grecque, on doit aussi compter le Minotaure, homme à tête de taureau, qui dévorait tous les ans quatorze jeunes [Pg 99]Athéniens, moitié garçons et moitié filles, et qui fut tué par Thésée. Nous aurons, plus bas, occasion de revenir sur ce monstre[14].
Tous ces êtres redoutables, aux formes étranges, qui tuent les hommes, mais qui sont impuissants contre les demi-dieux tels qu'Ulysse, et dont les dieux et les demi-dieux triomphent, comme Bellérophon, Zeus, Apollon, Héraclès, Thésée, nous offrent la forme grecque de la conception indo-européenne qui, dans l'Inde, a produit les monstres Vritra et Ahi[15], et qui, en Irlande, a donné naissance aux Fomôré. Les Fomôré ont, comme eux, des formes physiques contraires aux lois ordinaires de la nature. Leur taille est au-dessus de la stature humaine; certains d'entre eux ont des cornes de chèvre, et nous devons, ce semble, reconnaître en eux les dieux cornus honorés sur le continent par les Gaulois[16]; d'autres n'ont qu'un bras et qu'un pied. Ils sont le fléau des hommes, et les races diverses [Pg 100]qui se sont succédé en Irlande ont eu à les combattre. Nous avons déjà parlé de la bataille que Partholon leur livra.
[Footnote 1: _Batrachomyomachie_, vers 285; cf. vers 7, et _Odyssée_, VII, vers 58-60. Les géants ont les uns des ailes, les autres un corps terminé en forme de serpent dans le bas-relief du soubassement de l'autel de Pergame, chez Rayet, _Monuments de l'art antique_, quatrième livraison.]
[Footnote 2: _Odyssée_, X, vers 110-129.]
[Footnote 3: _Iliade_, VI, 179-183; XVI, 328, 329.]
[Footnote 4: _Théogonie_, 319-325.]
[Footnote 5: _Iliade_, VI, 181.]
[Footnote 6: _Théogonie_, vers 321, 322.]
[Footnote 7: Daremberg et Saglio, _Dictionnaire des antiquités grecques et romaines_, page 685, figures 811 et 813; et page 1103, figures 1364, 1365 et 1366.]
[Footnote 8: _Iliade_, VI, 182; XVI, 329.]
[Footnote 9: _Iliade_, VI, 183. Je ne crois pas à cette légende l'origine sémitique qu'en général on lui attribue. Voyez Maury, _Histoire des religions de la Grèce antique_, t. III, p. 188.]
[Footnote 10: _Hymne à Apollon_, vers 305-309; 351, 352.]
[Footnote 11: _Théogonie_, vers 820-868. Typhôeus, chez Hésiode, est fils de la Terre et du Tartare, tandis que Typhaon est fils de Héra, chez Homère. Ce n'est pas une raison pour contester qu'il s'agisse ici du même personnage mythologique. Cf. Maury, _Histoire des religions de la Grèce antique_, t. I, p. 374-375.]
[Footnote 12: Homère, _Hymne à Apollon_, vers 355 et suivants; Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_, pages 99-102.]
[Footnote 13: Apollodore, livre II, chap. V, § 2, chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 136. Cf. Hécatée, fragment 347, _ibid_., p. 27. Cf. Maury, _Histoire des religions de la Grèce antique_, t. I, p. 136, 137.]
[Footnote 14: Voy. le § 6 de ce chapitre, p. 102, 103.]
[Footnote 15: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, pages 84 et suivantes. Le dragon Vritra ou Ahi est considéré comme une image du ciel obscurci soit par les nuages orageux, soit par la nuit: Kuhn, _Ueber Entwickelungsstufen der Mythenbildung_, dans _Abhandlungen der königlichen Akademie der Wissenschaften zu Berlin_, 1873, p. 142. Voir enfin, sur Vritra ou Ahi, Bergaigne, _Mythologie védique_, t. II, p. 196-208.]
[Footnote 16: Al. Bertrand, _L'autel de Saintes et les triades gauloises_, extrait de la _Revue archéologique_ de juin, juillet, août 1880. M. Mowat s'est aussi occupé tout récemment des dieux cornus de la Gaule dans une intéressante communication à la Société des antiquaires de France.]
§5.
_Combats de Némed contre les Fomôré._
Némed aussi fut en guerre avec les Fomôré; il leur livra quatre combats, dans chacun desquels il fut vainqueur. Dans la première bataille, qui paraît d'invention relativement récente, Némed vainquit et tua deux rois Fomôré qui s'appelaient Gend et Sengand[1]. Les trois autres batailles livrées par Némed aux Fomôré sont seules mentionnées dans un des poèmes qui sont les témoignages irlandais les plus anciens de cette vieille littérature. La première se livra en Ulster, la seconde en Connaught, la troisième en Leinster. Ce sont les batailles de Murbolg, de Badbgna et de Cnamros[2]. Il y a eu de cette guerre un récit détaillé. Les combats livrés par Némed aux Fomôré étaient le sujet d'une des histoires que les _file_ racontaient, et le titre de cette histoire est inscrit dans le catalogue trop court que nous a conservé une des gloses du _Senchus Môr_[3]; le texte en est perdu.
[Pg 101]Némed sortit vainqueur de ces trois redoutables épreuves; il mourut peu de temps après d'une maladie épidémique qui, avec lui, enleva deux mille personnes[4]. C'est alors que les textes irlandais placent la légende du massacre de la tour de Conann.
[Footnote 1: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 25-27.]
[Footnote 2: Poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil,» dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 16, 17. Ces batailles sont rangées dans un ordre différent par le Livre des Invasions. Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 40, 41.]
[Footnote 3: _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 46.]
[Footnote 4: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 178. Le Livre des Invasions dit seulement que Némed mourut d'une maladie épidémique (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 42). Comparez le poème _Heriu oll ordnit Gaedil_ (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 18, 19).]
§6.
_Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le tribut d'enfants. Comparaison avec le Minotaure._
Les descendants de Némed, privés de chef, tombèrent sous le joug des Fomôré et furent victimes d'une épouvantable tyrannie. Les Fomôré avaient deux rois à leur tête: Morc, fils de Délé, et Conann, fils de Febar. Conann avait une forteresse qui, suivant une doctrine évhémériste déjà reçue en Irlande au onzième siècle, aurait été bâtie dans la petite île de Tory, située à la pointe nord-ouest de l'Irlande, en face des rivages du comté de Donegal. La tradition populaire a localisé dans cette île d'autres légendes relatives aux Fomôré que nous rapporterons plus tard en leur lieu. C'était là que les Fomôré avaient, dit-on, fondé leur principal établissement.
De là ils dominaient l'Irlande entière et exigeaient [Pg 102]d'elle un impôt annuel excessif: deux tiers des enfants que les femmes avaient mis au monde, deux tiers du blé et du lait que les champs et les vaches avaient produits dans l'armée. La perception s'opérait la nuit du 1er novembre, c'est-à-dire de la fête de _Samain_, qui termine l'été et qui commence l'hiver, symbole de la mort. Le paiement de l'impôt se faisait dans le lieu appelé _Mag cetne_[1]. _Mag cetne_ veut dire «la même plaine;» cette plaine, toujours identique, où va tout ce qui a vie, et où les dieux de la mort exercent leur puissance: c'est la mystérieuse contrée que vont habiter les hommes quand ils meurent. Keating croit que c'est une plaine d'Irlande et en indique la situation. Ne comprenant pas comment les Irlandais pouvaient, une fois par an, apporter à leurs tyrans les deux tiers du lait de l'année, il imagine que les Fomôré, au lieu de cet impôt bizarre, levaient sur chaque maison une redevance annuelle de trois mesures de crème, de froment fin et de beurre, et qu'ils avaient chargé de la perception une femme qui parcourait l'Irlande à cet effet[2].
Des impôts exigés par les Fomôré, le plus oppressif et en même temps le plus caractéristique est celui qui se payait en enfants. Nous avons ici une légende analogue à la légende attique de Thésée et du Minotaure. [Pg 103]Le Minotaure est, comme quelques-uns des Fomôré, un personnage cornu; au lieu d'une tête de chèvre comme eux, il porte, sur un corps d'homme, une tête de taureau[3]. Comme les Fomôré, il habite une île; cette île, _Tor-inis_, dans le récit irlandais, est la Crète dans la fable athénienne. Sept garçons et sept jeunes filles sont le tribut annuel que le Minotaure exige; le génie grec, dans cette horrible légende, garde la mesure et la sagesse qui, en général, font la supériorité esthétique de ses conceptions; tandis que, dans le texte irlandais, les Fomôré se font livrer, tous les ans, les deux tiers des enfants nés dans l'année. Et cependant, nous allons le voir, il n'est pas inadmissible qu'à certaines époques les enfants nouveau-nés aient, en Irlande, payé ce tribut à la mort, les uns enlevés par une mort naturelle à l'amour de leurs parents, les autres immolés en sacrifice aux dieux de la mort par obéissance pour les enseignements d'une religion cruelle.
Les Fomoré sont les dieux de la mort, de la nuit et de l'orage, le premier en date des deux groupes divins entre lesquels se partagent les hommages de la race celtique. Les Tûatha Dê Danann, dieux de la vie, du jour et du soleil, constituent l'autre groupe, le moins ancien des deux, si nous en croyons le dogme des Celtes, car, suivant la théorie celtique, la nuit précède le jour.
[Pg 104]Dans la conception des Fomôré, nous trouvons l'idée de la mort associée à celle de la nuit. César avait observé la même association chez les Gaulois au temps de la conquête. «Les Gaulois,» dit-il, «prétendent qu'ils descendent tous de _Dis pater_, c'est-à-dire du dieu de la Mort. Les druides, disent-ils, leur ont appris. Pour cette raison, ils comptent tout espace de temps, non par jours, mais par nuits, et quand ils calculent les dates de naissance, les commencements de mois et d'années, ils ont toujours soin de placer la nuit avant le jour[4].» Ainsi, dans la doctrine druidique, la mort précède la vie, la mort engendre la vie, et comme la mort est identique à la nuit, et la vie identique au jour, la nuit précède et engendre le jour. De même, dans le monde divin irlandais, les Fomôré, dieux de la nuit et de la mort, sont chronologiquement antérieurs aux Tûatha Dê Danann, dieux du jour et de la vie, que nous verrons apparaître plus tard dans la suite de notre exposition[5].
La reine de la nuit est la lune qui, parmi les astres, se distingue par la forme de croissant, sous laquelle elle se présente la plupart du temps à nos regards. Le dieu de la nuit se distingue donc des [Pg 105]autres dieux par un croissant placé sur son front, et ce croissant se transforme en cornes de vache, de taureau ou de chèvre. De là, dans le _Prométhée_ d'Eschyle, Io, la vierge encornée[6], devenue plus tard une génisse[7]; de là, dans la fable athénienne, la conception du Minotaure à tête de taureau; de là, dans la fable irlandaise, la conception des Fomôré à tête de chèvre, et sur le continent de la Gaule, les nombreux dieux cornus qui aujourd'hui ornent une salle du musée de Saint-Germain. Pour rendre à ces dieux de la mort le culte qu'ils exigent, il faut leur immoler des vies humaines.