Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Part 6
[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 31-33. Suivant O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four masters_, 1851, t. I, p. 3, note _c_, Dun na m-barc serait identique à Dunamarc en Corca Luighe, au comté de Cork, et non de Kerry. La durée de sept ans trois mois est attribuée au voyage par le récit de Keating, édition de 1811, p. 152.]
§5.
_Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en Irlande._
La première chose que firent les trois hommes fut de se partager les femmes. Fintan chanta cette opération en seize vers, où il donne les noms des [Pg 74]femmes placées dans chacun des trois lots. Le sien comprit dix-huit femmes, plus Cessair; Bith et Ladru durent chacun se contenter de seize femmes[1].
Il y avait quarante jours qu'ils étaient arrivés en Irlande quand le déluge commença. Les eaux atteignirent successivement Ladru, à la montagne qui de son nom est appelée Ard Ladran; Bith, à la montagne qui reçut de lui le nom de Sliab Betha; et Cessair dans l'endroit qui, à cause d'elle, fut appelé Cuil Cesra[2]. Cessair mourut la dernière avec les cinquante jeunes femmes qui s'étaient réfugiées près d'elle[3]. Fintan, seul, échappa au fléau qui avait ôté la vie à ses deux compagnons et à ses cinquante et une compagnes. Il vécut, dit-on, jusqu'à la septième année du roi Diarmait mac Cerbaill[4], c'est-à-dire, [Pg 75]si nous admettons la chronologie du _Chronicum Scotorum_, jusqu'à l'année 551 de notre ère.
[Footnote 1: Ce poème se trouve dans le livre de Leinster, p. 4, col. 2, et p. 5, col. 1.]
[Footnote 2: La science d'O'Donovan lui a fait retrouver les endroits où périrent ces premiers habitants de l'Irlande. Ard Ladran était située sur la mer, dans la partie orientale du comté de Wexford, en Leinster; Sliab Betha, aujourd'hui Slieve Beagh, est une montagne située sur la limite des deux comtés de Fermanagh et de Monaghan, en Ulster; on montre encore sur cette montagne le carn ou monceau de pierres sous lequel Bith aurait été enterré. Cuil Cesra, le tombeau de Cessair, était sur les bords de la Boyne. O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four masters_, 1851, t. I, p. 3, notes _d, f, g_; p. 4, note _h_.]
[Footnote 3: Un poème attribué à Fintan fait mourir Bith, Ladru et Cessair dans les eaux du déluge. Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 8, 9. Un récit plus récent, conservé par Keating (édit. de 1811, p. 154), les fait mourir tous trois avant le déluge.]
[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 37-39. Suivant ce texte, Fintan serait né sept ans seulement avant le déluge, en sorte qu'il aurait déjà eu dix-neuf femmes à cet âge si tendre. Peut-être faut-il lire dix-sept ans.]
§6.
_Les poèmes de Fintan._
Pendant ce long espace de temps, il fut témoin d'événements nombreux. On lui attribue des poèmes sur les faits les plus anciens de l'histoire irlandaise. Voici la traduction d'un des principaux:
«Si l'on m'interroge sur l'Irlande, je sais et je puis raconter avec plaisir toutes les conquêtes dont elle fut l'objet depuis l'origine du monde séduisant. D'Orient vint Cessair, une femme, fille de Bith, avec ses cinquante jeunes filles, avec ses trois hommes. Le déluge atteignit Bith sur sa montagne sans mystère; Ladru à Ard Ladrann; Cessair à Cul Cesra. Pour moi, pendant un an sous le déluge rapide dans l'élévation de l'onde puissante, j'ai joui d'un sommeil qui était très bon. Puis, en Irlande, ici, j'ai trouvé au-dessus de l'eau mon chemin jusqu'à ce que Partholon vînt d'Orient, de la terre des Grecs. Ensuite, en Irlande, ici, j'ai joui du repos; l'Irlande était vide jusqu'à ce qu'arriva le fils d'Agnoman, Némed, aux coutumes brillantes[1]. Les Fir-Bolg et les Fir-Galian vinrent longtemps [Pg 76]après, et les Fir Domnann aussi; ils débarquèrent à Eris[2], à l'ouest. Ensuite arrivèrent les Tûatha Dê Danann dans leur capuchon de brouillard. J'ai longtemps vécu avec eux, quoique cette époque soit bien éloignée. Après cela, les fils de Milé vinrent d'Espagne et du sud. J'ai vécu avec eux; leurs combats étaient puissants. J'avais atteint un âge avancé, je ne le cache point, quand la foi pure me fut envoyée par le roi du ciel nuageux. C'est moi qui suis le beau Fintan, fils de Bochra; je le dis hautement. Depuis que le déluge est venu ici, je suis un haut personnage en Irlande[3].»
On attribue aussi à Fintan des poèmes sur la division de l'Irlande en cinq grandes provinces[4]; sur les petites circonscriptions dites _Triocha-ced_[5], sur la question de savoir quelles sont les personnes qui ont, les premières, introduit en Irlande diverses [Pg 77]espèces d'animaux[6], etc. Un des plus curieux raconte la conversation qu'un jour Fintan eut avec un vieil aigle de l'île d'Aicil sur la plus ancienne histoire de l'Irlande[7].
[Footnote 1: _Niamda a gnas_, correction pour _nimtha gnas_, leçon du livre de Leinster.]
[Footnote 2: Eris, dans le comté de Mayo.]
[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 4-25; livre de Ballymote, folio 12 recto, col. 2; livre de Lecan, folio 271 verso, col. 1; livre de Fermoy, folio 4 recto, col. 2, d'après Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscripts series_, vol. I, part I, 1870, p. 6. Une édition de ce document, accompagnée d'une traduction anglaise, a été publiée dans les _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p. 244-249. Malheureusement l'auteur ne s'est pas servi du meilleur manuscrit.]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 33.]
[Footnote 5: Trinity College de Dublin, manuscrit H. 3. 18, p. 45, lignes 14 et suiv.; Manuscrits Stowe, 16 et 31, chez O'Conor, _Bibliotheca manuscripta Stowensis_, p. 91, 146; O'Curry, _Cath Mhuighe Leana_, p. 106-109; British Museum, manuscrit Egerton 118, p. 110.]
[Footnote 6: British Museum, ms. Egerton 138, p. 99.]
[Footnote 7: British Museum, Egerton 1782, folio 47 recto; Livre de Fermoy folio 99 verso, col. 1, cité par Todd, _Proceedings of the Royal irish Academy, Irish manuscripts series_, vol I, part I, p. 43; _Royal irish Academy_, manuscrit coté 23. D. 5, autrefois 46. 4, p. 235.]
§7.
_Fintan: 1° au temps de la première bataille mythologique de Mag-Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill (sixième siècle de notre ère)._
La légende de Fintan était déjà créée quand a été imaginée la première des deux batailles de Mag-Tured, qui a été composée la seconde, et où les Tûatha Dê Danann auraient vaincu les Fir-Bolg. Avant la première bataille de Mag-Tured, les Fir-Bolg consultèrent Fintan, dont ils savaient apprécier la vieille expérience. Des fils de Fintan prirent part à cette bataille et y perdirent la vie[1].
Enfin, vers le milieu du sixième siècle de notre ère, Fintan eut à intervenir comme témoin dans un procès entre le roi Diarmait, fils de Cerball, et les [Pg 78]descendants du roi Nîall Aux-neuf-otages, alors établis dans la petite province de Midé, qui forme aujourd'hui les deux comtés de Meath et de Westmeath. Ceux-ci se plaignaient de l'excessive étendue qu'avait prise depuis quelque temps, disaient-ils, à leur préjudice, le domaine royal de Tara, situé dans le comté de Meath. Le roi Diarmait leur demanda s'ils pouvaient prouver par témoins qu'autrefois le domaine royal de Tara fut moins considérable. Ils envoyèrent chercher les hommes les plus vieux et les plus intelligents du pays; on en trouva neuf, entre autres Cennfaelad, alors archevêque d'Armagh, et Tûan mac Cairill, le fameux compagnon de Partholon, seul survivant de la colonie que Partholon avait amenée. Cinq de ces vieux sages comparurent à la cour du roi, mais ils refusèrent de se prononcer sur la question en litige tant que leur doyen n'aurait pas été consulté, et ce doyen, c'était Fintan, fils de Bochra, le compagnon de l'antédiluvienne Cessair, de beaucoup leur supérieur à tous, et en âge et en science. On alla chercher Fintan, qui demeurait alors à Dun-Tulcha, dans le comté de Kerry. Fintan ne se fit pas prier. Il arriva au palais avec un nombreux cortège. Neuf groupes d'hommes le précédaient, autant le suivaient: c'étaient ses descendants. Le roi et son peuple l'accueillirent cordialement, et, après avoir pris un peu de repos, il leur raconta sa merveilleuse histoire et celle de Tara depuis sa fondation. Ses auditeurs lui demandèrent de leur démontrer, par un exemple, quelle confiance sa mémoire [Pg 79]méritait.--«Volontiers,» répondit Fintan. «Je traversais un jour un bois dans le Munster occidental. J'en rapportai chez moi une baie rouge d'if; je la plantai dans le jardin de ma maison. La semence germa et produisit un if qui devint grand comme un homme. Alors, j'ôtai cet arbre du jardin et je le transplantai dans la prairie qui dépendait de mon habitation. Il devint assez grand pour abriter sous son feuillage cent guerriers et les protéger contre le vent, la pluie, le froid et la chaleur. Nous vécûmes côte à côte, l'if et moi, jusqu'à ce que, mort de vieillesse, cet arbre perdit toute ses feuilles. Pour ne pas le laisser perdre sans en tirer profit, je le coupai, et du bois de sa tige je fabriquai sept grandes cuves, sept cuves moyennes et sept petites cuves, sept barattes, sept grands pots, sept pots moyens et sept petits pots, soit quarante-neuf vases de sept dimensions différentes dont cet arbre me fournit tant le merrain que les cercles. Je me servis longtemps de tous ces vases d'if, mais enfin ils vieillirent tant que leurs cercles tombèrent. Je me remis au travail: des grandes cuves, je fis des cuves moyennes; des cuves moyennes, je fis de petites cuves; des petites cuves, je fis des barattes; des barattes, je fis de grands pots; des grands pots, je fis des pots moyens; des pots moyens, je fis de petits pots. Mais aujourd'hui; de tous ces vases il ne reste que de la poussière, et j'ignore même ce que cette poussière est devenue.»
[Pg 80]De cette légende on n'a pas de manuscrit antérieur au quatorzième siècle[2]. Mais au moins, quant à ses traits fondamentaux, elle existait déjà trois siècles auparavant, car il en est question dans le _Lebar gabala_ ou Livre des invasions, qui paraît remonter au onzième siècle[3].
[Footnote 1: Manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin, coté H. 3. 17, et cité chez O'Curry,_ On the manners_, t. I, p. CCCCLVIII, note; t. III, p. 59, 60.]
[Footnote 2: Le manuscrit principal paraît être celui qui est coté H. 2. 16 au Collège de la Trinité de Dublin. La pièce dont il s'agit se trouve aux col. 740-749. Elle commence par les mots _Incipit do sui[diu]gadh tellaich Temra_. O'Curry en a analysé certaines parties et traduit d'autres, _On the manners_, t. III, p. 59-62; il a donné un extrait du texte original dans le même volume, p. 242, note. Voir aussi, à la Bibliothèque bodléienne d'Oxford, le manuscrit Laud 610, f° 57 verso, et, dans la Bibliothèque de la _Royal irish Academy_, sous la cote 3. Q, autrefois 39. 6, la copie du Livre de Lismore, exécutée par Joseph O'Longan, folios 132-134. Enfin, il faut rapprocher de ces textes le fragment du _Dinn-senchus_ concernant Tara, qui a été publié par Petrie, _On the history and antiquities of Tara-hill_, p. 129-132.]
[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 36-40. L'auteur de _Lebar gabala_ s'appuie sur l'autorité de Fintan pour établir l'authenticité du récit où l'on trouve les noms des trente-six chefs qui auraient commandé les Gôidels à leur arrivée en Irlande; et il dit que Fintan vécut jusqu'à la septième année du règne de Diarmait. C'est l'époque où Fintan serait venu porter son témoignage à l'assemblée de Tara.]
§8.
_Les trois doublets de Fintan. Saint Caillin, son élève. Conclusion._
Les théologiens scrupuleux avaient peine à admettre comme authentique l'histoire de cet homme extraordinaire qui aurait échappé au déluge et qui cependant ne serait pas entré dans l'arche. Mais [Pg 81]Fintan eut des partisans hardis qui soutinrent que cet Irlandais prodigieux n'avait pas seul eu cette bonne fortune.
Il y a, racontèrent-ils, quatre points cardinaux: l'est et l'ouest, le sud et le nord. Or, chacun d'eux a eu son homme. Il y a eu quatre hommes pour raconter les événement merveilleux et les vieilles histoires arrivées dans le monde. Deux sont nés avant le déluge et lui ont échappé: l'un est Fintan, fils de Bochra, fils de Lamech, qui a eu dans son lot les histoires d'Espagne et d'Irlande, c'est-à-dire de l'Occident, et qui a vécu 5550 ans, dont 50 avant le déluge et 5500 après; l'autre est Fors, fils d'Electra, fils de Seth, fils d'Adam. Celui-ci a eu pour mission d'observer les événements qui ont eu lieu en Orient; il vécut cinq mille ans et mourut à Jérusalem, sous l'empereur Auguste, l'année où naquit Jésus-Christ. Les deux autres sont: un petit-fils de Japhet et un arrière-petit-fils de Cham. L'un, qui avait le nord pour lot, mourut sur les bords de l'Araxe la quinzième année de l'empereur Tibère, après avoir vécu quatre mille ans. L'autre, chargé de la conservation des récits qui concernaient le Midi, mourut en Corse à l'époque où Cormac, fils d'Art, était roi suprême d'Irlande, c'est-à-dire au second siècle de notre ère. Cette légende audacieuse a été transcrite vers l'année 1100 dans le _Leabhar na h-Uidhre_[1].
[Pg 82]Plus tard, un écrivain plus timide, sans rayer Fintan de la liste des hommes célèbres d'Irlande, sans effacer des annales d'Irlande la légende de Cessair, a fait de Fintan le maître de saint Caillin. Ce pieux personnage reçut pendant cent ans les leçons de Fintan. Sur les conseils de ce savant professeur, il alla compléter son éducation à Rome, où il passa deux siècles. Il revint en Irlande au temps de saint Patrice, et ce fut alors qu'un ange, envoyé par le Christ, lui révéla l'histoire d'Irlande depuis l'arrivée de Cessair. Caillin vécut jusqu'au temps de Diarmait, où, prophétisant, il fit connaître la liste des rois qui devaient régner en Irlande de la mort de Diarmait à la fin du monde et au dernier jugement de Dieu.
Cette composition étrange a été écrite vers la fin du XIIIe siècle[2]. Elle nous offre la dernière évolution de la légende de Fintan. Cette légende, comme celle de Cessair, dont elle est un accessoire, n'appartient point à la mythologie celtique: ce sont des créations de l'Irlande chrétienne. Mais leur intérêt consiste en ce qu'elles ont été inspirées par la légende de Partholon et de Tûan mac Cairill, dans [Pg 83]laquelle il y a un fond de mythologie celtique clairement apparent, malgré les ornements accessoires et les additions érudites par lesquelles l'imagination et la science irlandaise l'ont développée et altérée dans les temps chrétiens. Nous avons établi que, vraisemblablement, les aventures de Cessair et de Fintan ont été inventées vers la fin du dixième siècle. La date de cette composition nouvelle, qui se rapproche de la date où les Irlandais prennent définitivement le dessus dans les luttes avec leurs conquérants scandinaves, est aussi digne d'attention que les procédés à l'aide desquels ce récit, dont le point de départ est celtique, a pris naissance et s'est développé.
[Footnote 1: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 120, col. 2.]
[Footnote 2: _The book of Fenagh in irish and english, originally compiled by St Caillin, archbishop, abbot, and founder of Fenagh, alias Dunbally of Moy-Reim, tempore sancti Patricii, with the contractions resolved and as far as possible the original text restored; the whole carefully revised, indexed and copiously annotated by W. M. Hennessy M. R. I. A. and done into english by D. H. Kelly M. I. R. A._ Dublin, 1875.]
[Pg 84]CHAPITRE V.
ÉMIGRATION DE NÉMED ET MASSACRE DE LA TOUR DE CONANN.
§1. Origine de Némed; son arrivée en Irlande.--§2. Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré.--§3. Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent.--§4. L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique.--§5. Combats de Némed contre les Fomôré.--§6. Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le tribut d'enfants. Comparaison avec le Minotaure.--§7. L'idole _Cromm crûach_ ou _Cenn crûach_ et les sacrifices d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule.--§8. Tigernmas, dieu de la mort, doublet de _Cromm crûach_.--§9. Le désastre de la tour de Conann d'après les documents irlandais.--§10. Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la mythologie grecque.
§1.
_Origine de Némed. Son arrivée en Irlande._
Nennius, qui n'a entendu parler ni de Cessair ni de Fintan, commence l'histoire d'Irlande par la légende [Pg 85]de Partholon, qu'il fait précéder de ces mots: «Les Scots vinrent d'Espagne en Irlande.» Partholon est, suivant lui, le premier de ces Scots arrivés d'Espagne en Irlande; et après avoir donné sur Partholon quelques détails dont il a été question plus haut, Nennius continue en ces termes: «Le second qui vint en Irlande fut Nimeth, fils d'un certain Agnomen qui, dit-on, navigua sur mer un an et demi, et qui ensuite, ayant fait naufrage, débarqua dans un port d'Irlande. Il y resta beaucoup d'années, puis, se réembarquant, il retourna en Espagne avec les siens.»
Dans ce texte, le mot _Espagne_ est une traduction savante des mots irlandais _mag môr_, «grande plaine»[1], _trag mâr_, «grand rivage,» _mag meld_, «plaine agréable,» par lesquels les païens irlandais désignaient le pays des Morts, lieu d'origine et dernier asile des vivants. C'est l'évhémérisme chrétien qui a substitué le nom d'Espagne à ces expressions mythologiques, témoignage des croyances acceptées en des temps plus anciens. La légende de Tûan mac Cairill s'exprime d'une manière qui enlève tout doute: «Le nombre des compagnons de Némed [Pg 86]finit par atteindre quatre mille trente hommes et quatre mille trente femmes. Alors ils moururent tous[2].» Ils moururent tous: voilà ce qu'une rédaction antique, aujourd'hui perdue, rendait par les mots: «Ils firent le voyage de la Grande Plaine, du Grand Rivage, ou de la Plaine agréable,» formule où Nennius voit l'indication d'un retour en Espagne.
Dans la plupart des textes irlandais, la légende de Némed est beaucoup plus développée que chez Nennius et que dans le bref résumé attribué à Tûan. Une des additions qu'elle reçoit est le résultat de ce qu'ordinairement on classait autrement que Nennius ne l'a fait un des vieux récits qui sont les éléments fondamentaux de la mythologie irlandaise. Nennius met un de ces récits à une place où nulle part ailleurs nous ne le trouvons. Nous voulons parler de la pièce intitulée _Massacre de la tour de Conann_[3]. Ce morceau est un des plus anciens dont se compose la littérature épique irlandaise, puisqu'il est compris dans la première de nos listes, qui paraît avoir été rédigée vers l'an 700. Or, Nennius en fait un épisode de l'histoire des fils de Milé. C'est probablement une erreur de sa part, car tous les documents irlandais sont d'accord pour placer cet événement légendaire dans l'histoire de la race de Némed.
[Pg 87]La plupart des documents nous présentent cette histoire avec bien des détails ajoutés à diverses dates, toutes relativement récentes. Ainsi, ce n'est ni d'Espagne ni du pays des Morts que vient Némed. Il arrive d'une région de la Scythie habitée par les Grecs. Parti avec quarante-quatre navires, il en avait perdu quarante-trois en route et avait passé un an et demi dans la mer Caspienne; et ce fut avec un seul navire qu'il atteignit les côtes de l'Irlande. Voilà ce que nous raconte, à la fin du onzième siècle, le Livre des Invasions[4]. Au dixième siècle on savait,--Nennius nous l'apprend,--que Némed avait été un an et demi sur mer avant d'atteindre l'Irlande; au onzième siècle la science irlandaise s'était accrue d'une notion supplémentaire: on était en mesure de dire sur quelle mer cette longue navigation s'était accomplie. On avait découvert qu'il s'agissait de la mer Caspienne[5]. Au dix-septième siècle, ce voyage par mer de la mer Caspienne en Irlande parut inadmissible aux savants irlandais: à la mer Caspienne on substitua le Pont-Euxin. «Quand, dit Keating, Nemhed partit de Scythie pour se rendre en Irlande, il s'embarqua sur une petite mer qui tire ses eaux de l'Océan, et le nom par lequel on désigne cette petite mer est _mare Euxinum_.» Un traducteur moderne nous apprend que le Pont-Euxin s'appelle [Pg 88]aujourd'hui mer Noire. «Toutefois,» ajoute-t-il, «il y a évidemment ici une erreur de Keating; c'est dans la mer Baltique que Nemhed s'est embarqué.» Mais Keating parle bien du Pont-Euxin: «C'est,» dit l'historien irlandais, «la limite entre la région nord-ouest de l'Asie et la région nord-est de l'Europe;» et, ajoute-t-il pour montrer qu'il a étudié sa géographie, «c'est dans la région nord-ouest de l'Asie que sont les monts Riphées. Selon Pomponius Méla, ils séparent de la petite mer, dont nous venons de parler, l'Océan septentrional. Nemhed laissa à main droite les monts Riphées, jusqu'à ce qu'il arriva à l'Océan qui est au nord, et il eut l'Europe à sa main gauche jusqu'à ce qu'il atteignit l'Irlande.» Un traducteur moderne fait observer que par les monts Riphées on doit entendre l'Oural[6].
Qu'était-ce qu'Agnomen, ou Agnoman, père de Némed? Nennius n'en dit rien. Suivant le _Lebar gabala_, c'est un Grec de Scythie[7]. Il le fait descendre de la race de Fênius Farsaid. Ce Fênius, arrière-petit-fils de Japhet par Gomer, d'autres disent par Magog[8], fut père de Nêl, qui épousa Scota, fille de Pharaon, roi d'Egypte; et de cette union naquit Gôidel Glas, ancêtre des Gôidels ou de la race irlandaise. De Gôidel Glas, suivant la préface [Pg 89]du _Lebar gabala_, est issue une famille qui, à une date reculée, a fourni à la Scythie un dynastie royale[9],--les descendants de Scota, les Scots, étaient évidemment identiques aux Scythes,--et, de cette dynastie, un membre est Agnoman, qui, un jour condamné à l'exil, mourut dans une île de la mer Caspienne[10]. Agnoman est de la même famille que Partholon. Partholon est, comme Agnoman, un descendant de Fênius Farsaid et de Gôidel Glas: les diverses races qui ont successivement peuplé l'Irlande remontent à des ancêtres communs qui descendent de Magog ou de Gomer, fils de Japhet; en sorte qu'il y a parfait accord entre les traditions généalogiques irlandaises et les généalogies bibliques[11]. Il est vrai que l'authenticité des traditions généalogiques irlandaises fabriquées au onzième siècle reste à démontrer.
Un texte irlandais fixe à vingt-deux ans, la plupart fixent à trente ans la durée de l'intervalle qui s'écoula entre la semaine fatale où périrent les descendants de Partholon et le jour où Némed débarqua sur les côtes d'Irlande[12].
[Footnote 1: Iar gnâis Maige Mâir, «suivant la coutume de la Grande Plaine,» chez Windisch, _Irische Texte_, p. 132, seconde partie, ligne 6; ingen Mag-môir, dans le _Livre de Leinster_, p. 8, col. 2, ligne 26; p. 9, col. 1, ligne 34; p. 200, col. 2, ligne 16; Mag-Mell, dans: _Echtra Condla_, chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 119, ligne 10; _Seirglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 214, note; Trag-Mâr, dans _Echtra Condla_, p. 120, ligne 9.]
[Footnote 2: «Roforbair a-sil-sium iar-sin ocus rochlannaigistâr cor-ra-batâr cethri mîli ar trichat lanamna and; atbathatar-side dana uli.» _Leabhar na h-Uidhre_, p. 16, col. 1, l. 23-25.]
[Footnote 3: Orgain tuir Conaind.]
[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 11 et 12.]
[Footnote 5: Strabon fait communiquer la mer Caspienne avec l'Océan.]
[Footnote 6: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition 1811, p. 176; traduction d'O'Mahony. New-York, 1866, p. 122.]
[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 13.]
[Footnote 8: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 1, col. 1, lignes 2 et suivantes.]
[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 2, fin de la colonne 2.]
[Footnote 10: Livre de Leinster, p. 2, col. 2, lignes 40 et suivantes; p. 3, col. 2, lignes 36 et suivantes.]