Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Part 5

Chapter 53,834 wordsPublic domain

[Footnote 1: Côic gabala êm, ol se, rô-gabad Eriu [co-sind-amsir-si, ocus ni-r-gabad rian-]dilind, ocus nì-s-ragbad iar n-[d]ilind co-ro-chatêa dî blîadain dêc ar tri cêtaib.» Ce texte est celui du _Leabhar na hUidhre_, p. 115, col. 2, lignes 19-21, sauf les mots entre crochets, qui sont empruntés aux manuscrits Laud 610 et H. 3. 18. La leçon «mille deux ans,» _da blíadain ar mile_, est celle du manuscrit H. 3. 18.]

[Footnote 2: Cette ineptie est chez Hésiode le caractère distinctif de la race d'argent: _Les Travaux et les Jours_, vers 130-134.]

[Footnote 3: Si nous nous en rapportons au texte du _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 37, et du manuscrit Laud 610, folio 102 verso, col. 1, Nemed aurait été frère du père de Tûan. Je crois qu'il y a là une faute de copie, et qu'on a écrit par erreur _brâthair_, qui est le nominatif, au lieu de _brâthar_, qui est le génitif.]

[Footnote 4: Le _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 38, se sert de la première personne du singulier du présent de l'indicatif, _atachim_, qu'on trouve aussi écrit _atacîîm_ dans le manuscrit H. 3. 18, p. 38, col. 1, ligne première. C'est une mauvaise transcription d'un plus ancien _at-a-chînn_, qui est le présent secondaire du verbe _atchiu_. On trouve _attacin_, par une seule _n_, dans le manuscrit Laud 610, folio 102 verso, col. 1.]

[Footnote 5: Dans le texte du _Leabhar na hUidhre_, p. 16, col. 1, les mots «is-and-sin ro-radius-[s]a na-briathra-sa sis» sont suivis d'un poème en six quatrains. Nous donnons la traduction des deux derniers.]

[Footnote 6: Si nous en croyons le _Leabhar na hUidhre_, p. 16, col. 1, ligne 21, et le manuscrit H. 3. 18, p. 38, col. 1, ce malheur leur serait arrivé dans la mer Caspienne; mais cette addition, relativement récente, ne se trouve pas dans le manuscrit Laud 610, folio 102 verso, col. 2, où le passage correspondant se lit à la première ligne. On sait que la géographie de Strabon fait communiquer la mer Caspienne avec l'Océan. Strabon, livre II, chap. V, § 18, édit. Didot-Müller et Deubner, p. 100, livre XI, chap. VII, § 1; même édit., p. 434.]

[Footnote 7: Nous reproduisons ici le texte du _Leabhar na hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 5-7. Le nom des Galiûin a été supprimé dans les manuscrits H. 3. 18, p. 38, col. 2, et Laud 610, folio 102 verso, col. 2. Ces manuscrits mettent le commencement des Galiûin plus tard.]

§4.

_La légende de Tûan et la chronologie. Modifications dues à l'influence chrétienne._

Combien de temps Tûan avait-il vécu sous ces différentes formes? On lui trouvait un total de trois cent vingt ans jusqu'au moment où commence sa seconde vie d'homme.

Voici comment on calculait:

Tûan a été homme la première fois pendant......... 100 ans Il a vécu sous forme de cerf...................... 80 ans -- sous forme de porc...................... 20 ans -- sous forme de vautour ou d'aigle........ 100 ans Métamorphosé en poisson, il a passé sous l'eau.... 20 ans -------- Total... 320 ans

Le texte qui nous fournit ces chiffres arrête la nomenclature de ces indications arithmétiques au moment [Pg 59]où Tûan, mangé par la reine, cessa d'être poisson. Tûan, ajoute-t-il, resta sous forme humaine jusqu'au temps de Finnên, fils de Ua Fiatach[1]. Ici, aucun chiffre. Pour savoir la durée totale de la vie de Tûan, il faudrait trouver combien de temps a duré la dernière période de son existence, quand, ayant forme humaine pour la seconde fois, il était fils, non plus de Starn, mais de Carell.

La réponse à cette question n'a pas toujours été la même. C'est à l'époque chrétienne qu'on a imaginé de faire vivre Tûan jusqu'au temps de saint Finnên, c'est-à-dire jusqu'au sixième siècle de notre ère. Ce sont les Irlandais chrétiens qui ont éprouvé le besoin de mettre l'authenticité de leurs traditions mythologiques sous le patronage de saint Finnên, de saint Columba et de saint Patrice. A l'époque païenne, il était inutile de faire vivre Tûan jusqu'à une date aussi rapprochée.

L'invention de ce personnage n'avait qu'un but: expliquer comment avait pu se transmettre aux Irlandais l'histoire de trois races qui avaient, dit-on, jadis occupé l'Irlande, qui avaient depuis disparu et desquelles ne descendaient pas les ancêtres de la [Pg 60]population actuelle de l'île. Ces trois races étaient celle de Partholon, celle de Nemed et celle des Tûatha Dê Danann. Tûan pendant sa première vie d'homme avait été contemporain de la «famille» de Partholon et de l'arrivée de Nemed. Cerf il avait été témoin de la destruction de la race de Nemed. Aigle ou vautour, il avait vu les Tûatha dê Danann maîtres de l'Irlande.

Grâce à ses transformations, Tûan avait pu, sans violer les lois ordinaires de la durée de la vie, sans autre phénomène surnaturel que ses métamorphoses, assister à l'arrivée et à la disparition successives des trois races qui ont précédé les fils de Milé, des trois races qui ont occupé l'Irlande avant les habitants historiques de l'île. Il avait survécu à ces trois races. Redevenu homme au temps des fils de Milé, c'est-à-dire des aïeux de la race irlandaise moderne, il leur avait raconté l'histoire de ces populations primitives, il avait même pu leur donner des détails sur l'origine des Fir-bolg, des Fir Domnann, des Fir-Galioin leurs adversaires de l'époque héroïque, puisqu'il était sanglier à la date de l'arrivée de ces trois peuples.

Ces vieux récits, une fois connus de la race de Milé, s'étaient transmis père en fils et de _file_ en _file_ avec le trésor entier des traditions nationales. Dans la plus ancienne rédaction de la légende, la seconde vie humaine de Tûan avait duré ce que dure ordinairement une vie d'homme: la prolonger au delà des limites naturelles aurait été inutile et contraire [Pg 61]aux données fondamentales de cette composition épique qui n'admet pas ce genre de prodige.

Mais quand, pour faire adopter par le clergé chrétien le merveilleux tout païen de la légende de Tûan, on imagina de le placer sous la protection des saints les plus célèbres et les plus respectés du christianisme irlandais, il fallut modifier les données primitives du récit et y introduire un élément surnaturel que ce récit n'avait pas contenu jusque-là. Dès lors il fut admis que Tûan, devenu homme pour la seconde fois, avait vécu sous cette forme un grand nombre de siècles.

«Nous lisons dans les histoires d'Irlande,» écrit Girauld de Cambrie, «que Tûan dépassa de beaucoup la longévité de tous les patriarches bibliques. Quelque incroyable et quelque contestable que cela puisse paraître, il atteignit l'âge de quinze cents ans[2].» Ce miracle d'une excessive longévité n'a été imaginé en Irlande que quand on y a connu la Genèse. Mathusalem, le plus vieux des patriarches, est mort âgé de neuf cent soixante-neuf ans, Tûan a vécu quatre cent trente et un an de plus. C'est un des points par où se manifeste la supériorité de l'Irlande sur le reste du monde. Or, ce détail de [Pg 62]la légende de Tûan n'a pu être imaginé que par un auteur qui avait lu la Bible.

Mais les métamorphoses par lesquelles Tûan est, dit-on, passé ont une origine littéraire tout autre.

[Footnote 1: «Tuan fuit in forma viri centum annis in Hêri[nn] iar Fintan; fiche bliadna in forma porci, LXXX anni[s] in forma cervi, centum anni[s] in forma aquilæ, XX bliadan fo-lind in forma pi[s]cis, iterum in forma hominis co-sentaith co haimsir Finnio mic hui Fhiatach.» Bibliothèque bodléienne d'Oxford, Laud 610, folio 103 recto, col. 2. Nous verrons plus loin l'explication des mots _iar Fintan_, après Fintan, qui se rapportent à la légende de Cessair.]

[Footnote 2: Giraldus Cambrensis, _Topographia Hibernica_, III, 2, dans _Giraldi Cambrensis opera_, édités par Dimock, t. V, p. 142. Au lieu de Tuanus, le nom du personnage est écrit Ruanus, fidèle reproduction d'une faute qui se trouve déjà dans les manuscrits de Girauld de Cambrie.]

§5.

_La légende de Tûan mac Cairill dans sa forme primitive est d'origine païenne._

La croyance à des métamorphoses qui expliqueraient la merveilleuse, science de certains hommes est une conception celtique que nous trouvons aussi dans le pays de Galles. Taliésin raconte qu'il a été aigle[1]. L'idée qu'une âme pouvait en ce monde revêtir successivement plusieurs formes physiques différentes était une conséquence naturelle d'une doctrine celtique bien connue dans l'antiquité. Cette doctrine est que les défunts qui ont laissé dans le tombeau leur corps privé de vie trouvent en échange un corps vivant dans la contrée mystérieuse qu'ils vont habiter sous le sceptre séduisant du roi puissant des morts[2].

[Pg 63]C'est la foi à cette universelle métamorphose des humains qui a inspiré la croyance aux métamorphoses étranges de Tûan et de Taliésin. Ainsi la légende de Tûan a ses racines dans un des principes fondamentaux de la théologie des Celtes païens. Il n'est pas du reste le seul personnage dont l'âme ait en Irlande revêtu successivement deux corps d'homme et qui soit né deux fois. Mongân, roi d'Ulster au commencement du sixième siècle, était identique au célèbre Find, mort deux siècles avant la naissance de Mongân: l'âme de l'illustre défunt était revenue du pays des morts animer en ce monde un corps nouveau[3].

Ainsi la survivance de l'âme au corps et la possibilité que l'âme d'un mort prenne derechef un corps en ce monde sont des croyances celtiques, et ces croyances expliquent les transmigrations merveilleuses ou les métamorphoses qui sont un des plus curieux éléments de la légende de Tûan mac Cairill[4].

[Footnote 1: «Bum eryr,» _Kad Godeu_, vers 13, chez Skene, _The four ancient books of Wales_, t. II, p. 137.]

[Footnote 2: «Imprimis hoc volunt persuadere [druides], non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios.» César, _De bello gallico_, livre VI, c. 14, § 5.]

.... Vobis auctoribus umbræ Non tacitas Erebi sedes Ditisque profundi Pallida regna petunt: regit idem spiritus artus Orbe alio.

Lucain, _Pharsale_, l. I, v. 454-457.]

[Footnote 3: On trouvera la légende de Mongân aux derniers paragraphes du chapitre XIV.]

[Footnote 4: C'est M. W. M. Hennessy qui a appelé mon attention sur ce document, et je dois à son amicale obligeance la solution d'une partie des difficultés de la traduction.]

[Pg 64]CHAPITRE IV.

CESSAIR, DOUBLET DE PARTHOLON.--FINTAN, DOUBLET DE TUAN MAC CAIRILL.

§1. Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle de Cessair et de Fintan.--§2. Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintan.--§3. Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore.--§4. Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande.--§5. Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en Irlande.--§6. Les poèmes de Fintan.--§7. Fintan: 1° au temps de la première bataille mythologique de Mag Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill, sixième siècle de notre ère.--§8. Les trois doublets de Fintan. Saint Caillin, son élève: conclusion.

§1.

_Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle de Cessair et de Fintan._

Il y a dans l'épopée irlandaise telle qu'elle nous est parvenue un certain nombre de récits relativement modernes dont le thème a été emprunté à des [Pg 65]légendes plus anciennes; en changeant les noms et en modifiant quelques accessoires, l'auteur a su donner à une composition antique, qui commençait à fatiguer les auditeurs, tout le charme de la nouveauté. C'est un procédé dont toutes les littératures, et notamment les littératures épiques, nous offrent de nombreux exemples.

La légende de Cessair, que les chronologistes irlandais placent au début de l'histoire d'Irlande, avant celle de Partholon, est une œuvre chrétienne imaginée probablement dans la seconde moitié du dixième siècle sous l'inspiration combinée de la Genèse et de la légende de Partholon. Cessair est une petite-fille de Noé; elle arriva en Irlande quarante jours avant le déluge: elle y périt submergée par les eaux avec tous ses compagnons. Un seul fit exception: ce fut Fintan, qui, par un miracle sans exemple, vécut plusieurs milliers d'années et fut, croyait-on, témoin dans un procès, au sixième siècle de notre ère.

Fintan est un doublet de Tûan; il le copie, mais lui est de tout point supérieur. Il n'a pas subi de métamorphoses déshonorantes; son âme n'a pas habité des corps d'animaux, et, tandis que Tûan a vécu quinze cents ans seulement, la vie de Fintan s'est prolongée pendant cinq mille ans. L'Irlande, fière de Tûan, peut à bon droit s'enorgueillir d'avoir été habitée par un homme aussi prodigieux que Fintan.

Quant à Cessair, elle a sur Partholon cette supériorité [Pg 66]d'intérêt que les femmes ont toujours sur le sexe fort et laid dont elles embellissent la vie. A la date de sa naissance littéraire, Cessair a eu sur le vieux Partholon cette irrésistible suprématie de la nouveauté, qui est identique au charme de la jeunesse; en même temps, par une contradiction singulière, elle vieillissait de trois siècles les débuts de l'histoire d'Irlande, ajoutant par ce regain d'antiquité un titre de plus à l'orgueil national irlandais.

Cessair arriva, dit-on, en Irlande trois cents ans avant Partholon, quarante jours avant le déluge. Il n'y a guère de région du monde qui puisse faire remonter plus haut son histoire.

§2.

_Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintan._

Au commencement du dixième siècle Cessair n'était pas encore inventée. Nennius, qui écrivait son livre vers le milieu de ce siècle, n'avait pas entendu parler de Cessair. Le premier, dit-il, qui vint en Irlande fut Partholon[1]. C'est la doctrine exprimée dans la [Pg 67]légende de Tûan mac Cairill. «Il y eut,» dit Tûan, «cinq invasions en Irlande jusqu'aujourd'hui. Personne n'occupa l'Irlande avant le déluge[2].»

Enfin, par inattention, l'auteur du _Lebar gabala_, qui commence l'histoire d'Irlande par la légende de Cessair, a conservé en tête de sa seconde section, consacrée à Partholon, les mots par lesquels la légende de ce héros mythique débutait aux temps chrétiens, du sixième au dixième siècle de notre ère, avant que les aventures de Cessair ne fussent inventées. Ces mots sont: «Personne de la race d'Adam n'occupa l'Irlande avant le déluge[3].» Or le même auteur avait écrit quelques lignes plus haut: «Cessair, fille de Bith, fils de Noé, prit possession de l'Irlande quarante jours avant le déluge[4].» La contradiction lui a échappé.

[Pg 68]L'auteur le plus ancien qui ait parlé de Cessair est Eochaid ûa Flainn, mort en 984[5]. Les vers de ce poète ont été insérés dans le _Lebar gabala_, dont le récit en prose contient divers détails qu'on ne trouve pas dans le poème.

La légende de Cessair, telle que nous la donnent Eochaid et le _Lebar gabala_, présente une grande ressemblance avec celle de Banba, dont il était question dans le _Cin dromma snechta_, manuscrit du onzième siècle, aujourd'hui perdu[6]. Banba, suivant ce récit, serait le nom d'une femme qui serait venue s'établir en Irlande avant le déluge. Or, _Banba_ est un des noms de l'Irlande qui ordinairement, dans les vieux textes irlandais, s'appelle _Eriu_, au génitif _Erenn_ ou _Erend_.

Ceci explique pourquoi l'auteur inconnu qui, vers le milieu du douzième siècle, a composé les annales irlandaises intitulées _Chronicum Scotorum_ a écrit, dès la première page de son ouvrage, qu'en l'an du monde 1599 arriva en Hibernie une fille des Grecs qui s'appelait Eriu, Banba ou Cesar[7]. Mais, ajoute-t-il, les anciens historiens d'Irlande ne parlent point [Pg 69]d'elle[8]. On voit qu'il avait sous les yeux des sources identiques ou analogues à celles où Nennius avait puisé: des auteurs antérieurs à Eochaid ûa Flainn et chez lesquels l'histoire d'Irlande commençait avec Partholon.

[Footnote 1: «Primus autem venit Partholonus» _Appendix ad opera edita ab Angelo Mario_, Romæ, 1871, p. 98. Le traducteur irlandais de Nennius entend ce passage comme nous: «Ceid fear do gab Eirind i. Parrtalon.» «Le premier homme qui occupa l'Irlande, c'est-à-dire Parrtalon.» Todd, _The irish version of the Historia Britonum of Nennius_, p. 42.]

[Footnote 2: Les mots _ni-r-gabad rîan dîlind_, «elle ne fut pas occupée avant le déluge,» ont été passés par le copiste auquel nous devons le texte de cette légende conservé par le _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2; mais on les trouve dans le manuscrit de la bibliothèque bodleienne d'Oxford coté Laud 610, folio 102 verso, col. 1, et dans le manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin coté H. 3. 18, p. 38, col. 1.]

[Footnote 3: «Ni ro gab nech tra do sîl Adaim Erind rîan dîlind.» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 4.]

[Footnote 4: «Ro-s-gab iarum Cessair, ingen Betha maic Noe, ut prædiximus, cethorcha laa rian dilind.» Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 27 et 28. Le renvoi _ut prædiximus_ se rapporte à la même page, col. 1, ligne 50: «Rogab em Cessair ingen Betha maic Noe cethorcha la rian dilind.» Ces derniers mots font partie de la préface du _Lebar Gabala_ ou «Livre des conquêtes,» tandis que la première citation est extraite du texte même du _Lebar Gabala_.]

[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 6 et suiv.]

[Footnote 6: Livre de Ballymote, folio 12 A, cité par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 13; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 148. _Cin dromma snechta_ veut dire: «Cahier de parchemin au dos de neige,» c'est-à-dire couvert d'une peau blanche.]

[Footnote 7: Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 2. L'édition écrit _Berba_ pour _Banba_. Elle reproduit exactement la leçon du manuscrit qui lui sert de base; mais cette leçon est défectueuse.]

[Footnote 8: «Hoc non narrant antiquarii Scotorum.» _Ibid._]

§3.

_Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore._

A la fin du douzième siècle, le scepticisme critique dont avait fait preuve l'auteur du _Chronicum Scotorum_ avait passé de mode. Girauld de Cambrie écrivait alors sa _Topographia hibernica_. Sa thèse est le contre-pied de celle qu'avait énoncée l'auteur du _Chronicum Scotorum_. «Selon les histoires les plus anciennes de l'Irlande, dit Girauld, Caesara, petite-fille de Noé, apprenant que le déluge allait arriver, résolut de prendre la mer et de se réfugier dans les îles de l'Occident les plus éloignées, que personne n'avait habitées encore; elle espérait qu'en un endroit où il n'avait pas encore été commis de péché, Dieu ne punirait pas le péché par le déluge[1].» Cependant cette colonisation antédiluvienne inspire certains doutes à Girauld [Pg 70]de Cambrie. «Le déluge, dit-il, a presque tout détruit: comment le souvenir de Caesara et de ce qui lui est arrivé a-t-il pu se conserver? Il semble qu'il y a lieu de douter. Mais cela regarde ceux qui ont les premiers écrit ce récit. Ce que j'ai entrepris est de raconter l'histoire, et non de la démolir. Peut-être une inscription sur pierre, sur brique ou sur une autre matière aura-t-elle gardé le souvenir de ces antiques événements. Ainsi,» ajoute-t-il, «la musique, inventée avant le déluge par Jubal, fut conservée par deux inscriptions que Jubal lui-même écrivit l'une sur marbre, l'autre sur brique[2].»

Girauld de Cambrie ignore ou affecte d'ignorer que Fintan, un des compagnons de Cessair, avait échappé au déluge, et grâce à une vie de cinq mille ans, avait pu encore, au cinquième et au sixième siècles de notre ère, attester l'authenticité des récits qui concernent l'histoire d'Irlande aux époques les plus reculées. Aussi les Quatre Maîtres, qui terminaient leur ouvrage, comme nous le savons, en 1636, ont-ils, sans hésitation, commencé l'histoire de leur patrie à l'arrivée de _Ceasair_ en Irlande, quarante jours avant le déluge, qui aurait eu lieu, suivant eux, conformément à la chronologie de saint Jérôme, l'an du monde 2242, avant J.-G. 3451[3].

[Pg 71]Keating est moins confiant. Après avoir raconté la légende de Cessair, il dit que, s'il l'a écrite, c'est qu'il l'a trouvée dans de vieux livres; mais qu'il ne comprend pas comment elle a pu être transmise aux populations qui sont venues habiter l'Irlande après le déluge. Deux explications, cependant, ajoute-t-il, seraient possibles. L'une serait que cette histoire aurait été racontée aux Irlandais par les démons-femmes, êtres aériens qu'on appelle fées, et qui étaient souvent leurs épouses au temps du paganisme[4]. Peut-être aussi cette histoire aura-t-elle été gravée sur des pierres et ces inscriptions auront-elles été lues après le déluge par les nouveaux habitants de l'Irlande. Quant au Fintan qui vécut après le déluge, nous ne pouvons, dit-il, admettre qu'il soit le même que celui qui aurait existé avant le déluge. L'Ecriture nous apprend que le genre humain périt tout entier dans le déluge, à l'exception de huit personnes dont elle nous donne la liste, et dans cette liste le nom de Fintan ne se trouve pas[5]. Keating a fait école, et le célèbre poète irlandais Thomas Moore, le plus connu des auteurs qui dans ce siècle ont écrit l'histoire d'Irlande, déclare qu'on est unanime aujourd'hui [Pg 72]pour considérer Caesara ou Cessair comme un personnage fabuleux[6].

Le grand intérêt que présente cette légende est d'être à peu près rigoureusement datée. Elle a été imaginée dans la seconde moitié du onzième siècle; et en l'étudiant nous voyons comment, en Irlande, on s'y est pris pour développer et rajeunir la vieille légende celtique, en remplaçant par des données chrétiennes et bibliques ce qui, dans le vieux récit, était trop empreint des doctrines du paganisme celtique.

[Footnote 1: _Topographia hibernica_, Dist. III, chap. I, dans _Giraldi Cambrensis opera_, édition Dimock, t. V, p. 139.]

[Footnote 2: _Topographia hibernica_, Dist. III, chap. 1, 13, dans _Giraldi Cambrensis opera_, édition Dimock, t. V, p. 140, 159.]

[Footnote 3: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the four masters_, 1851, t. I, p. 2.]

[Footnote 4: «Acht munab iad na deamhuin aerdha, do bhiodh i n-a leannanuibh sîthe aca, thug dhôibh iad re linn a bheith i n-a bpagânaighibh dhôibh.» «A moins que ce ne fussent les démons aériens, qui étaient avec eux sous forme de concubines fées, qui leur aient rapporté ces histoires, au temps où ils étaient païens.» Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 154.]

[Footnote 5: Keating, _ibid_.]

[Footnote 6: «Cesara is allowed on all hands to have been a purely fabulous personage.» _The History of Ireland by Thomas Moore esq._ Paris, 1835, vol. I, p. 77.]

§4.

_Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande._

Cessair est fille de Bith; Bith est un des fils de Noé; Moïse, dans la Genèse, a oublié de parler de Bith et de Cessair. Noé construisait l'arche; Bith envoya un messager à Noé et le fit prier de lui réserver dans l'arche un appartement tant pour lui que pour sa fille Cessair. Noé refusa[1]. Partez, dit-il à Cessair; allez dans les régions les plus occidentales du monde; certainement le déluge ne les atteindra pas[2].

[Pg 73]Si nous en croyons un récit moderne, Cessair avait abandonné le culte du vrai Dieu, du Dieu de Noé, pour le culte d'une idole; et ce fut cette idole qui lui donna le conseil de s'embarquer et d'aller au loin chercher un lieu où elle pût être à l'abri du déluge[3]. Cessair partit avec trois navires, et après une navigation de sept ans trois mois elle atteignit avec eux le rivage d'Irlande à Dûn nam-Barc, dans le territoire de Corco Duibne, aujourd'hui Corca Guiny[4]. Deux des navires firent naufrage et tous ceux qui s'y trouvaient périrent. Les passagers du troisième arrivèrent seuls à terre sains et saufs. C'étaient Cessair, Bith son père, deux autres hommes, savoir Ladru et Fintan; enfin, cinquante jeunes femmes.

[Footnote 1: Keating, édition de 1811, p. 150.]

[Footnote 2: _Lebar gabala_, livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 30, 31.]

[Footnote 3: _Histoire d'Irlande_, par Keating, édition de 1811, p. 150.]