Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Part 4
On ne s'est pas contenté de fixer la date de l'arrivée de Partholon: on a voulu déterminer la durée de sa race. Suivant le poème d'Eochaid ûa Flainn, il se serait écoulé trois siècles entre le 1er mai, où la race de Partholon débarqua à Inber Scêné, à l'extrémité sud-ouest de l'Irlande, et le 1er mai où commença l'épidémie si terrible qui devait l'enlever tout entière. Cette durée de trois cents ans a été inspirée, comme la concordance avec l'ère d'Abraham et [Pg 42]comme le rapport chronologique entre Partholon et le déluge, par le désir de mettre la chronologie irlandaise en rapport avec la chronologie biblique. Nennius n'a pas connu ces divagations.
Chez Nennius, les Pictes arrivent dans les îles Orcades d'où ils gagnent le nord de la Grande-Bretagne huit cents ans après l'époque où le prêtre Héli était juge d'Israël, et quand Postumus régnait sur les Latins. Si l'on s'en rapporte à la chronologie de saint Jérôme, Héli et Postumus vivaient au douzième siècle avant notre ère[14]; par conséquent, suivant Nennius, l'arrivée des Pictes dans les îles Orcades et en Grande-Bretagne aurait eu lieu au quatrième siècle avant notre ère; or, ajoute Nennius, l'arrivée des Scots en Irlande est postérieure à l'arrivée des Pictes en Grande-Bretagne; et le premier des Scots qui vint en Irlande fut Partholon[15]. Si donc nous en croyons Nennius, la légende des Partholon est un fait historique qui n'est pas antérieur au quatrième siècle avant notre ère.
Nennius est donc bien loin des chronologies fantastiques [Pg 43]imaginées plus tard. Il n'a pas, du reste, sur les dates, des doctrines bien rigoureusement déterminées, et il paraît peu se soucier de mettre sa notation chronologique d'accord avec elle-même; car, plus loin, parlant d'un fait qui, dans l'histoire mythologique d'Irlande, est bien postérieur à l'arrivée de Partholon, racontant l'arrivée des fils de Milé, il nous dit qu'elle eut lieu mille douze ans après le passage de la mer Rouge; or, d'après sa chronologie, le passage de la mer Rouge aurait eu lieu quinze cent vingt-huit ans avant notre ère[16]; par conséquent les fils de Milé auraient débarqué en Irlande l'an 516 avant J.-C., tandis que Partholon, bien antérieur aux fils de Milé, n'aurait pas pris possession de l'Irlande avant le quatrième siècle, et y aurait apparu plus d'un siècle après les fils de Milé, qui sont cependant postérieurs à lui.
Il est facile de comprendre la cause de cette contradiction. La chronologie des fils de Milé est fondée sur des traditions qui ont une certaine valeur historique, des listes de rois, par exemple, tandis que la légende de Partholon n'offre, dans sa forme la plus ancienne, qu'un seul élément de chronologie comparative: c'est l'histoire du Tûan mac Cairill, d'abord homme, puis successivement cerf, sanglier, vautour et saumon; sous ces cinq formes, il vécut en tout [Pg 44]trois cent vingt ans. Sous ses quatre premières formes, dont la durée totale fut de trois siècles, il fut témoin de toutes les émigrations qui constituent la plus ancienne histoire, l'histoire mythologique d'Irlande; puis, sous l'empire de la race actuelle, changé d'abord en saumon, il redevint homme et raconta ce qu'il avait vu. Cette fantastique et vieille légende n'offre pas une base bien solide aux travaux des chronologistes. Nennius n'a donc su quelle date donner à l'arrivée de Partholon. Après lui on a été plus hardi. Mais nous ferons observer que la légende de Tûan est inconciliable avec la doctrine des chronographes chrétiens postérieure à Nennius, suivant lesquels la race de Partholon aurait eu, à elle seule, trois cents ans de durée, et qui, de l'arrivée de cette race à celle des fils de Milé ou de la race actuelle, comptent neuf cent quatre-vingts ans[17] au lieu de trois cents, comme on lit dans la légende de Tûan.
[Footnote 1: Cêt-somain, _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 4. Le _Lebar Gabala_ ajoute: le quatorzième jour de la lune: «for XIIII esca,» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8. De ces trois mots un seul est resté dans le _Chronicum Scotorum_, c'est le chiffre XIIII. Le _Lebar Gabala_ et le _Chronicum Scotorum_ ajoutent tous deux que c'était un mardi. Mais nous ignorons la date de cette dernière notation chronologique.]
[Footnote 2: «In Inbiur Scêne.» _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8; cf. Keating, édition de 1811, p. 164.]
[Footnote 3: Le texte le plus ancien où nous trouvions cette date est un poème d'Eochaid Ua Flainn, mort en 984, et qui a été inséré dans dans le _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 4.]
[Footnote 4: _Genèse_, chapitre X, versets 1, 2.]
[Footnote 5: «Da mac Magog maic Iafeth, maic Noi, idon Baath ocus Ibath. Baath, mac doside Fenius Farsaid, athar na Scithecda, idon Fenius, mac Baath, maic Magog, maic Iafeth, maic Noi et reliqua.» _Leabhar na hUidhre_, p. 1, col. 1. Dans le Livre de Leinster, p. 2, col. 1, ligne 8, Gomer prend la place de Magog, et Baath descend de Gomer par Ibath, qui devient père de Baath, dont il est frère dans le _Leabhar na hUidhre_.]
[Footnote 6:
Fêni ô Fenius asbertar, brig cen docta; Gaedil ô Gaediul Glas garta, Scuit ô Scota.
Livre de Leinster, p. 2, col. 1, lignes 36, 37.]
[Footnote 7: Bede, _De temporum ratione_, chez Migne. _Patrologia latina_, t. 90, col. 524-528. Le déluge aurait eu lieu l'an du monde 1658, la sortie d'Egypte l'an du monde 2493.]
[Footnote 8: Voyez la préface du _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 2; et le _Lebar gabala_ lui-même: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 6, 7 et 10.]
[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 11; _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 4. Suivant Bède, l'an soixante d'Abraham est l'an du monde 2083.]
[Footnote 10: Je suis la chronologie de Bède. L'an soixante d'Abraham serait l'an du monde 2083, et Moïse serait né l'an du monde 2413.]
[Footnote 11: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 5. On lit trois cent douze ans dans la légende de Tûan. Voyez plus bas, chap. III, § 3.]
[Footnote 12: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 19, 20.]
[Footnote 13: De l'an du monde 1856, date du déluge, à l'an du monde 2083, date de la soixantième année d'Abraham suivant la chronologie de Bède. Migne, _Patrologia latina_, t. LXXXX, col. 524, 527.]
[Footnote 14: Migne, _Patrologia latina_, t. XXVII, col. 277-285.]
[Footnote 15: «Quando vero regnabat Bruto in Britannia, Heli sacerdos judicabat in Israel, et tunc arca testamenti ab alienigenis possidebatur, Postumus autem frater ejus apud Latinos regnabat. Post intervallum vero multorum annorum Picti venerunt et occupaverunt insulas quæ vocantur Orcades et postea ex insulis vastaverunt regiones multas et occupaverunt eas in sinistrali parte Britanniæ tenentes usque ad hodiernum diem. Novissime autem Scotti venerunt a partibus Hispaniæ ad Hiberniam. Primus autem venit Partholonus.» _Appendix ad opera edita ab Angelo Maio_, Romæ, 1871, p. 98.]
[Footnote 16: Suivant saint Jérôme, Migne, _Patrologia latina_, t. XXVII, col. 179-180, le passage de la mer Rouge aurait eu lieu 1512 ans avant notre ère.]
[Footnote 17: De l'an du monde 2520 à l'an du monde 3500: Annales des Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 4, 24.]
[Pg 45]CHAPITRE III.
ÉMIGRATION DE PARTHOLON (suite). LÉGENDE DE TUAN MAC GAIRILL.
§1. Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?--§2. Saint Finnên et Tûan mac Cairill.--§3. Histoire primitive de l'Irlande suivant Tûan mac Cairill.--§4. La légende de Tûan mac Cairill et la chronologie. Modifications dues à l'influence chrétienne.--§5. La légende de Tûan mac Cairill, dans sa forme primitive, est d'origine païenne.
§1.
=Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?=
Quand Hésiode, dans les _Travaux et les Jours_, esquisse rapidement l'histoire des trois premières races: de la race d'or, de la race d'argent et de la race d'airain, qui se sont succédé sur la terre, et qui ont chacune péri avant la création de la race suivante et sans laisser de postérité, il ne se demande [Pg 46]pas comment le souvenir de chacune de ces races et de leur histoire a pu parvenir jusqu'à lui. Dans le domaine poétique de la mythologie, un Grec ne s'embarrassait pas de si peu. Les Irlandais, en hommes sérieux, ont traité les choses moins légèrement.
Comme la race d'or, comme la race d'argent, comme la race d'airain en Grèce, la race de Partholon, celle de Némed, celle des Tûatha Dê Danann se sont succédé en Irlande; la première avait disparu quand est arrivée la seconde, la seconde s'était éteinte quand est arrivée la troisième. Vaincus par les ancêtres des Irlandais modernes, la troisième race, celle des Tûatha Dê Danann, s'est abritée derrière le manteau de l'invisibilité qu'elle ne dépouille plus que dans des circonstances exceptionnelles. Comment est parvenue jusqu'à nous la connaissance de ce passé lointain qui concerne des populations où les habitants actuels de l'île ne comptent pas d'ancêtres, et auxquelles, par conséquent, les traditions des familles, les traditions nationales ne peuvent remonter?
La biographie merveilleuse de Tûan mac Cairill, Tûan, fils de Carell, donnait aux Irlandais et peut-être même à toute la race celtique la solution de cette difficulté. Nous avons de cette légende une rédaction chrétienne arrangée par un auteur qui voulait faire accepter par le clergé chrétien, comme une histoire pieuse, une des plus antiques traditions païennes de ses compatriotes. Nous allons donner [Pg 47]cette tradition telle qu'elle nous a été transmise. Nous en connaissons trois manuscrits: le _Leabhar na hUidhre_, écrit vers l'année 1100; le manuscrit Laud 610 de la bibliothèque bodléienne d'Oxford, quinzième siècle; et le manuscrit H. 3. 18 du Collège de la Trinité de Dublin, seizième siècle[1].
[Footnote 1: _Leabhar na hUidhre_, p. 15-16, incomplet; Laud 610, fos 102-103; Trinity College Dublin, H. 3. 18, p. 38-39.]
§2.
_Saint Finnên et Tûan mac Cairill._
Transportons-nous au milieu du sixième siècle de notre ère. Saint Finnên vient d'arriver en Irlande avec son célèbre Evangile, qui doit être l'objet de contestations entre lui et saint Columba. Nous avons parlé de la copie de cet Evangile faite par Columba, du mécontentement de Finnên, et de sa plainte portée devant le roi Diarmait, fils de Cerball[1], qui déclara Finnên propriétaire de la copie exécutée par Columba.
Finnên fonda un monastère à Mag-bile, aujourd'hui Movilla, dans le comté de Down, en Ulster. Il alla un jour, accompagné de ses disciples, faire visite à un riche guerrier qui demeurait dans la même localité. Mais ce guerrier interdit aux clercs [Pg 48]l'entrée de la forteresse qu'il habitait. Pour obtenir la levée de cette défense, Finnên fut obligé de recourir au moyen que la loi irlandaise mettait à la disposition des faibles quand, victimes d'une injustice, ils voulaient contraindre les forts à céder devant leur plainte désarmée. Ce moyen était le jeûne[2].
Il jeûna tout un dimanche devant la forteresse du puissant et malveillant guerrier. Celui-ci se laissa fléchir et fit ouvrir à Finnên. Sa croyance n'était pas bonne[3], dit le vieux conteur, c'est-à-dire qu'il n'était pas chrétien. Il y avait encore des païens en Irlande au sixième siècle.
Finnên fît donc une visite au guerrier, puis retourna dans son monastère et y parla de sa nouvelle connaissance. «C'est un homme excellent,» dit-il à ses disciples; «il viendra à vous, vous consolera et vous racontera les vieilles histoire d'Irlande.» En effet, le lendemain matin, de bonne heure, le noble guerrier arrive dans la demeure du prêtre, et souhaite le bonjour à Finnên et à ses disciples. «Accompagnez-moi dans ma solitude, leur dit-il; vous y serez mieux qu'ici.» Ils allèrent avec lui dans sa forteresse, ils y célébrèrent l'office du dimanche, psalmodie, prédication et messe.--«Qui êtes-vous?» demanda Finnên à son hôte.--«Je [Pg 49]suis originaire d'Ulster,» répondit ce dernier. «Mon nom est Tûan, fils de Carell (en irlandais, Tûan mac Cairill); mon père était fils de Muredach Munderc[4]. C'est de mon père que ce désert m'est venu en héritage. Mais il fut un temps où l'on m'appelait Tûan, fils de Starn, fils de Sera, Starn mon père était frère de Partholon.»--«Raconte-nous,» lui dit Finnên, «l'histoire d'Irlande, c'est-à-dire ce qui est arrivé dans cette île depuis le temps de Partholon, fils de Sera[5]. Nous n'accepterons chez toi aucune nourriture tant que nous n'aurons pas obtenu de toi les vieux récits que nous désirons.»--«Il est difficile,» répondit Tûan, «que je prenne la parole avant d'avoir eu le loisir de méditer la parole de Dieu que tu nous as annoncée.»--«N'aie aucun scrupule,» lui répliqua Finnên, «raconte-nous, nous t'en prions, tes propres aventures et les autres événements qui se sont passés en Irlande.» Tûan commença ainsi:
[Footnote 1: Diarmait, fils de Cerball, régna de 544 à 565, suivant les Annales de Tigernach: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re partie, p. 139, 149.]
[Footnote 2: _Senchus Môr_, dans _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 112, 114, 116, 118; t. II, p. 46, 352.]
[Footnote 3: «Ni-r-bu maith a-chretem ind laich,» _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 1, lignes 39-40.]
[Footnote 4: Les Annales des Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, t. I, p. 174, font mourir en 526 Cairell, roi d'Ulster, fils de Muireadhach Muindercc. L'année 526 des Quatre Maîtres correspond à l'année 533 de Tigernach, et à l'année 530 du _Chronicum Scotorum_ qui ne parlent pas de Cairell. Les Quatre Maîtres ont sans doute emprunté ce personnage à la légende de Tûan. Muireadach Muinderg, roi d'Ulster, mort en 479, _ibidem_, t. II, p. 1190, n'est pas plus authentique que Cairell ou Carell.]
[Footnote 5: Sera aurait eu deux fils: 1° Partholon; 2° Starn, père de Tûan.]
[Pg 50]§3.
_Histoire primitive de l'Irlande suivant Tûan mac Cairill._
«Cinq invasions ont été subies par l'Irlande jusqu'à présent. Personne n'y était venu avant le déluge; et après le déluge, personne n'y arriva, tant qu'il ne se fut pas écoulé trois cent douze ans.»
Un autre texte fait dire à Tûan mille deux ans[1]. Il est clair que cette légende, dans sa forme la plus ancienne, ne parlait pas du déluge, et que les deux dates ajoutées après coup sont l'expression de deux systèmes chronologiques différents, chacun étranger à la mythologie celtique. Reprenons le récit de Tûan.
«Alors Partholon, fils de Sera, vint s'établir en Irlande. Il était exilé; il amenait avec lui vingt-quatre hommes, accompagnés chacun de leur femme. Ses compagnons n'étaient guère plus intelligents les uns que les autres[2]. Ils habitèrent [Pg 51]l'Irlande jusqu'à ce qu'ils y furent cinq mille de la même race. Une mortalité les frappa entre deux dimanches, et tous perdirent la vie; un seul homme survécut. Car la coutume est que jamais massacre n'arrive sans qu'il échappe un historien qui, plus tard, raconte les événements. C'est moi qui suis cet homme-là. Resté seul, j'allai de forteresse en forteresse, de rocher en rocher, pour me mettre en sûreté contre les loups. Pendant vingt-deux ans, il n'y eut pas en Irlande d'autre habitant que moi. Je tombai dans la décrépitude, et j'arrivai à une extrême vieillesse. J'habitais les rochers et les déserts; mais je ne pouvais plus faire de course, et des cavernes me servaient d'asile.
Ce fut alors que Nemed, fils d'Agnoman, prit possession de l'Irlande. Son père était un frère du mien[3]. Je le voyais[4] du haut des rochers, et je fis en sorte de l'éviter. J'avais de grands cheveux, de grands ongles; j'étais décrépit, gris, nu, dans [Pg 52]la misère et la souffrance. Après m'être endormi un soir, quand je me réveillai le matin j'avais changé de forme: j'étais cerf. J'avais retrouvé ma jeunesse et la gaieté de mon esprit, et je chantai des vers sur l'arrivée de Nemed et de sa race et sur la métamorphose que je venais de subir.»
Voici la traduction de la fin de ce poème:
«Près de moi est arrivée, ô Dieu bon! la tribu de Nemed, fils d'Agnoman. Ce sont de puissants guerriers qui, dans le combat, pourraient me faire de cruelles blessures. Mais sur ma tête se disposent deux cornes armées de soixante pointes; j'ai revêtu, forme nouvelle, un poil rude et gris. La victoire et ses joies me sont rendues faciles: il y a un instant, j'étais sans force et sans défense[5].
Quand j'eus pris cette forme d'animal, je devins le chef des troupeaux d'Irlande. De grands troupeaux de cerfs marchaient tout autour de moi, quels que fussent les chemins que je suivisse. Telle fut ma vie au temps de Nemed et de ses descendants.
Lorsque Nemed et ses compagnons arrivèrent en Irlande, voici comment s'était fait leur voyage. Ils étaient partis dans une flotte de trente-quatre barques, et chaque barque contenait trente personnes. En route, ils s'égarèrent pendant un an et [Pg 53]demi[6], puis ils firent naufrage et périrent presque tous de faim et de soif. Neuf seulement échappèrent: Nemed, avec quatre hommes et quatre femmes. Ce furent ces neuf personnes qui débarquèrent en Irlande. Ils y eurent tant d'enfants et leur nombre augmenta tellement qu'ils atteignirent le chiffre de quatre mille trente hommes et quatre mille trente femmes; alors ils moururent tous.
Cependant j'étais tombé dans la décrépitude: j'avais atteint une extrême vieillesse. Or, j'étais une fois là, sur la porte de ma caverne; la mémoire m'en est restée, et je sais qu'alors la conformation de mon corps changea: je fus transformé en sanglier. Je chantai en vers cette métamorphose:
«Aujourd'hui je suis sanglier ... je suis roi, je suis fort, je compte sur des victoires..... Un temps fut où je faisais partie de l'assemblée qui rendit le jugement de Partholon. Ce jugement fut chanté; chacun en admirait la mélodie..... Combien était agréable le chant de mon éclatante sentence! il plaisait aux jeunes femmes qui étaient bien jolies. [Pg 54]A la majesté, mon char associait la beauté. Ma voix rendait des sons graves et doux..... J'avais la marche rapide et assurée dans les combats..... J'étais charmant de visage..... Aujourd'hui, me voici changé en noir sanglier.»
Voilà ce que je disais. Oui, certes, je fus sanglier. Alors je redevins jeune; mon esprit recouvra sa gaieté; je fus roi des troupeaux de sangliers d'Irlande, et je restai fidèle à mon habitude de me promener autour de ma maison quand je rentrais dans cette région de l'Ulster au temps où l'âge me faisait retomber dans la décrépitude et dans la misère. C'était toujours ici que se produisait ma métamorphose, et voilà pourquoi je revenais toujours ici attendre le renouvellement de mon corps.
Puis Sémion, fils de Stariat, s'établit dans cette île. C'est de lui que descendent les Fir Domnann, les Fir Bolg et les Galiûin[7]. Ils possédèrent l'Irlande pendant un temps.
Alors j'atteignis la décrépitude et une extrême vieillesse. J'avais l'esprit triste; j'étais hors d'état de faire tout ce dont j'étais capable auparavant; j'habitais des cavernes sombres, des rochers peu connus, et j'étais seul. Puis j'allai dans ma maison, comme je l'avais toujours fait jusque-là. Je me rappelle bien toutes les formes que j'avais précédemment [Pg 55]revêtues. Je jeûnai pendant trois jours; [j'ai oublié de vous dire que chacune de mes métamorphoses avait été précédée par trois jours de jeûne].
«Au bout de ces trois jours, mes forces furent tout à fait épuisées. Alors je fus métamorphosé en un grand vautour, ou, pour m'exprimer autrement, en un énorme aigle de mer. Mon esprit recouvra sa gaieté. Je devins capable de tout; je devins chercheur et actif; je parcourais l'Irlande entière et je savais tout ce qui s'y passait. Alors je chantai des vers:
«Vautour aujourd'hui, j'étais hier sanglier..... Dieu qui m'aime m'a donné cette forme..... Je vécus d'abord dans la troupe des cochons sauvages. Aujourd'hui me voici dans celle des oiseaux..... Par une merveilleuse décision de la bonté divine sur moi et sur la race de Nemed, cette race est soumise à la volonté des démons, et moi je vis en la compagnie de Dieu.»
Nous demanderons la permission d'interrompre un instant Tûan mac Cairill pour appeler l'attention sur la forme pieuse à l'aide de laquelle l'auteur du moyen âge dont nous reproduisons la rédaction a cherché à faire accepter cette légende par le clergé chrétien. Tûan, changé en vautour, croit au vrai Dieu, tandis que les hommes qui habitent l'Irlande sont soumis à l'empire du démon et vivent dans le paganisme. Il aurait fallu en Irlande, au moyen âge, avoir l'esprit bien mal fait pour rejeter, au nom du christianisme, une si édifiante histoire. Mais revenons à [Pg 56]notre héros et écoutons la suite du récit qu'il fait à à saint Finnên et aux compagnons du pieux abbé.
«Beothach, fils de Iarbonel le prophète, s'empara de cette île après avoir vaincu les races qui l'occupaient. C'est de Beothach et de Iarbonel que descendent les _Tûatha Dê [Danann]_, dieux et faux dieux auxquels on sait que remonte l'origine des savants irlandais. Il est probable que le voyage qui les conduisit en Irlande avait pour point de départ le ciel: ainsi s'expliquent leur science et la supériorité de leur instruction. Quant à moi, je restai longtemps en forme de vautour, et je vivais encore sous cette forme quand arriva la dernière de toutes les races qui occupèrent l'Irlande.
Ce furent les fils de Milé qui firent la conquête de cette île sur les Tûatha Dê Danann. Cependant je gardai la forme de vautour jusqu'à un moment où je me trouvai dans un trou d'arbre au bord d'une rivière. J'y jeûnai neuf jours. Le sommeil s'empara de moi, et là même je fus changé en saumon. Ensuite Dieu me plaça dans la rivière pour y vivre. Je m'y trouvai bien; j'y fus actif et satisfait. Je savais bien nager, et j'échappai longtemps à tous les périls: aux mains des pêcheurs armés de filets, aux serres des vautours et aux javelots que des chasseurs me lançaient pour me blesser.
Un jour, cependant, Dieu, mon protecteur, trouva bon de mettre un terme à cette heureuse chance. Les bêtes me poursuivaient; il n'y avait [Pg 57]pas d'eau où je ne rencontrasse un pêcheur en observation avec son filet. Un de ces pêcheurs me prit et me porta à la femme de Carell, roi de ce pays. Je me rappelle très bien cela. L'homme me mit sur le gril; la femme me désira et me mangea à elle seule tout entier, en sorte que je me trouvai dans son ventre. Je me souviens du temps où j'étais dans le ventre de la femme de Carell; j'ai conservé mémoire des conversations qui se tenaient dans la maison et des événements qui arrivèrent en Irlande à cette époque-là.
Je n'ai pas oublié non plus comment, après cela, [étant petit enfant], je commençai à parler comme tous les hommes. Je savais tous les événements qui étaient arrivés en Irlande. Je fus prophète, et on me donna un nom: on m'appela Tûan, fils de Carell. Ce fut ensuite que Patrice vint en Irlande et y apporta la foi. Un grand nombre furent convertis; on me baptisa, et je crus au grand et unique Roi de toutes choses, créateur du monde.»
Tûan cessa de parler. Les auditeurs le remercièrent. Finnên et ses compagnons passèrent avec lui dans la salle à manger. Ils restèrent chez lui une semaine, qu'ils employèrent à causer avec lui. Toute l'histoire ancienne d'Irlande, toutes les vieilles généalogies viennent de Tûan, fils de Carell. Avant Finnên et ses compagnons, Patrice s'était déjà entretenu avec Tûan, fils de Carell, qui lui avait fait les mêmes récits. Après saint Patrice, saint Columba a aussi conversé avec Tûan, qui lui a appris [Pg 58]les mêmes choses; et quand Tûan a raconté à Finnên les histoires dont nous venons de parler, il y avait là une foule de témoins; or tous étaient Irlandais: on ne peut donc contester leur véracité, ni l'exactitude du récit, que nous reproduisons d'après eux.