Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Part 24

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En effet, si la mythologie celtique offre comme base un fonds de croyances semblable à celui qui a inspiré les traits généraux de la mythologie grecque, elle s'est développée, surtout au point de vue de la forme littéraire et artistique, d'une façon toute différente, et elle a vécu dans un milieu qui n'a jamais eu d'Homère ni de Phidias. Le génie littéraire de la Grèce a créé des caractères, clairement distincts et vigoureusement soutenus dans une foule de détails, pour des dieux qui sont des doublets les uns des autres, tels que Phaéton, Apollon, Héraclès, trois personnifications du soleil. Les sculpteurs et les peintres ont donné à ces dieux originairement identiques des types différents, nettement séparés les uns des autres soit par la forme du corps, soit par les objets qui leur sont associés, vêtements, armes, etc.

Quand la sculpture grecque a pénétré en Gaule, elle y a tenté un essai de ce genre, mais tous les monuments qui en subsistent sont postérieurs à la conquête romaine, c'est-à-dire qu'ils datent d'une époque où la religion gauloise était en pleine décadence; et, sauf le passage de Lucien sur Ogmios, nous n'avons aucun texte littéraire qui se rapporte au mouvement religieux correspondant à cette période artistique.

[Pg 369]La littérature irlandaise la plus ancienne nous offre les conceptions mythologiques des Celtes dans une période où la civilisation était beaucoup plus primitive. Alors on n'avait pas encore donné aux créations de la mythologie les contours précis par lesquels elles sont fixées, quand les arts du dessin, atteignant une certaine perfection, parviennent à créer pour chaque nom divin une forme anthropomorphique distincte de celles à qui les autres noms divins servent pour ainsi dire d'étiquette. Les compositions épiques de l'Irlande n'ont pas la valeur esthétique de celles de la Grèce et de leurs imitations romaines. On n'y voit pas chaque dieu se présenter avec ce caractère nettement dessiné, longuement suivi, qui, toujours stable et un dans les circonstances les plus variées, est une création propre au génie littéraire de la Grèce. En Irlande comme dans la mythologie védique, les traits qui pourraient caractériser la figure de chacun des personnages qu'un nom divin désigne restent souvent indécis et vagues; tantôt tels et tels personnages sont distincts les uns des autres, tantôt ils se confondent les uns avec les autres et ne font qu'un.

Rien de commun, par exemple, en Irlande comme la triade, c'est-à-dire trois noms divins, qui, à certains moments, semblent désigner autant d'êtres mythiques distincts, et qui ailleurs ne sont évidemment que trois noms ou trois adjectifs, exprimant trois aspects différents de la même personnalité mythologique.

[Pg 370]§2.

_La triade mythologique dans les_ Vêda _et en Grèce._

Dans la mythologie védique, Varuna, le plus ancien des dieux; Yama, le dieu de la mort; Tvashtri, père du dieu suprême Indra, sont trois formes de la même idée. Yama est le père de la race divine et, par conséquent, d'Indra, comme Tvashtri[1], Varuna aussi reçoit le titre de dieu père[2]. Varuna est dieu de la nuit[3], variante de la mort, qui est le domaine de Yama; il a été vaincu et détrôné par Indra[4] son fils, qui, ailleurs, ayant remporté la victoire sur son père Tvashtri, lui ôte la vie[5]. Ainsi Yama, Varuna et Tvashtri, qui souvent semblent trois dieux distincts, sont, en réalité, trois noms du même dieu, ou trois expressions pour désigner la même conception mythologique.

Dans la mythologie grecque, Brontès, ou le bruit du tonnerre, Stéropès et Argès, deux noms de l'éclair, ont pour origine trois expressions qui désignent deux formes du même phénomène, et on a imaginé que ces trois expressions désignaient trois personnages distincts, réunis en un groupe sous le [Pg 371]nom de Cyclopes[6]. C'est une triade dans le sens le plus rigoureux du mot, c'est-à-dire que les Cyclopes sont trois personnifications du même phénomène naturel. Telles sont aussi les _Charites_, que les Romains ont appelées Grâces[7], et le triple Géryon, personnification de la nuit[8].

Mais les Cyclopes les _Charites_, et Géryon, n'occupent qu'un rang secondaire dans le Panthéon grec. Les dieux les plus importants, Aïdès, Ennosigaios aussi appelé Poseidaôn, Zên plus connu sous le nom de Zeus, tous fils de Kronos[9], sont au nombre de trois comme les petits dieux grecs et les grands dieux védiques dont nous venons de parler, et comme les dieux celtiques dont il sera question plus loin. Toutefois, dès l'époque à laquelle remontent les documents les plus anciens, le génie grec a donné aux trois fils de Kronos, des attributs tellement distincts qu'il est impossible de les confondre l'un avec l'autre.

[Footnote 1: Bergaigne, _La religion védique_, t. I, p. 88.]

[Footnote 2: _Id., ibid._, t. III, p. 111.]

[Footnote 3: _Id., ibid._, t. III, p. 116-121.]

[Footnote 4: _Id., ibid._, t. III, p. 142-148.]

[Footnote 5: _Id., ibid._, t. III, p. 58-60, 144.]

[Footnote 6: Hésiode, _Théogonie_, vers 139-145.]

[Footnote 7: _Théogonie_, vers 907. Cf. Max Müller, _Lectures on the science of language, second series_, 2e édition, p. 369-376.]

[Footnote 8: _Théogonie_, vers 287; Eschyle, _Agamemnon_, v. 870. Cf. plus bas, p. 211-213, et plus haut, p. 385, note.]

[Footnote 9: Hésiode, _Théogonie_, vers 455-457.]

§3.

_La triade en Irlande._

L'esprit celtique éprouve beaucoup moins le besoin [Pg 372]d'attacher à chaque mot différent une idée distincte de celle qu'un autre mot exprime. Nous lisons dans de vieux textes irlandais que les Tûatha Dê Danann avaient au même moment trois rois: Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné. Tous trois, par leur père Cermait, étaient petits-fils de Dagdé, dieu suprême; tous trois régnaient en même temps sur l'Irlande; tous trois furent tués à la bataille de Tailtiu. La femme du premier s'appelait Fotla; celle du second, Banba; celle du troisième, Eriu. Or, ces trois femmes prétendues sont simplement trois noms de l'Irlande. Il n'y a donc qu'une femme, et comme la triple épouse se réduit à l'unité, les trois époux n'en font qu'un[1].

Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné ont un doublet. Dans le «Dialogue des deux docteurs,» un des plus anciens documents qui nous parlent de ce doublet, on trouve écrits Brîan, Iuchar et Uar les trois noms qui le constituent. Comme Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, Brîan, Iuchar et Uar appartiennent au groupe des Tûatha Dê Danann et le dominent. Ce sont les dieux de la science et du génie littéraire et artistique. Brigit, leur mère, est à la fois une déesse et une _file_ féminine; elle est fille de Dagdé, ou «bon dieu,» le dieu suprême, le grand roi des Tûatha Dê Danann. Ses enfants, Brîan, [Pg 373]Iuchar et Uar, ont donc le même grand-père que Mac Guill, Mac Cecht et Mac Grêné[2].

Entre Brîan, Iuchar et Uar, il n'y a qu'une différence de nom; on peut même dire qu'entre Iuchar et Uar la différence n'est qu'apparente, car le second de ces deux noms n'a été obtenu qu'en retranchant trois lettres du premier. Un procédé analogue a été suivi par les auteurs qui écrivent les deux derniers noms de cette triade: Iucharba et Iuchair. Iuchair n'est qu'une forme abrégée de Iucharba.

Brîan, et ses deux frères ou associés, appelés tantôt Iuchar et Uar, tantôt Iucharba et Iuchair, ont, sur tous points, la même histoire. A eux trois, ils tuent le dieu Cêin, appelé ailleurs Cîan[3]; tous trois sont tués dans le même endroit, par le dieu Lug[4]. On les dépeint tous les trois de la même manière: tous trois ont la chevelure blonde, sont vêtus d'un manteau vert sur une tunique d'un rouge [Pg 374]qui tend au jaune. Tous trois portent une lance très forte et très pointue. Une épée à poignée d'ivoire pend sur la cuisse de chacun d'eux. Leurs trois boucliers sont rouges. Les noms de leurs trois chevaux diffèrent, mais ont le même sens: chacun veut dire «vent.» Leurs trois pères nourriciers s'appellent Victoire, Dignité et Force protectrice. Les noms de leurs trois concubines sont Paix, Plaisir et Joie; ceux de leurs trois reines, Belle, Jolie, Charmante. Leurs trois châteaux se nomment Fortune, Richesse et Large Hospitalité[5]. Enfin à eux trois ils donnent le jour à un fils unique dont le nom, Ecné, veut dire «science, littérature, poésie[6].»

Brîan, Iuchar et Iucharba appartiennent au cycle mythologique. Ils ont un doublet dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, et, malgré certaines apparences historiques, ce doublet appartient encore à la mythologie. Il faut, disons-nous, reconnaître une triade mythologique dans la légende de Clothru, épouse à la fois de ses trois frères. De cette association conjugale naît un fils unique; Lugaid, ce fils, plus tard roi suprême d'Irlande, a, gravées sur la peau par un phénomène étrange, deux lignes circulaires rouges, l'une au cou, l'autre à la ceinture; ces lignes séparaient chacune des portions du corps [Pg 375]par lesquelles il ressemblait à chacun de ses trois pères. Il ressemblait au premier par la tête, au second par le haut du corps jusqu'à la ceinture, au troisième par la partie inférieure du corps. Il épousa sa mère, dont il eut un fils qui lui succéda sur le trône d'Irlande[7].

La triade est produite par l'habitude d'employer trois synonymes pour exprimer la même idée mythologique. Quelquefois les Irlandais ont conservé sur ce point la notion de la réalité. Ainsi, dans un des manuscrits du _Glossaire_ de Cormac, nous lisons que la femme du grand dieu Dagdé a trois noms, qui sont: Mensonge, Tromperie et Honte[8]. Dagdé lui-même, d'après le même ouvrage, a trois noms: outre le nom par lequel nous venons de le désigner, il porte ceux de Céra et de Rûad-rofhessa[9]. Nous ne voyons pas qu'on ait supposé trois dieux pour expliquer ces trois noms. Mais par exemple, d'un dieu unique, du dieu père appelé Kronos chez les Grecs, on en a fait trois en Irlande. Ce dieu, qui originairement fut maître du monde, et qui, vaincu par son fils, devint roi des morts, a été, en Irlande, transformé en trois dieux; le premier, d'abord roi, [Pg 376]fut détrôné; le second fut tué par son petit-fils dans la bataille; le troisième vaincu, mis en fuite, fut obligé de se réfugier dans le pays des morts, où il règne. Les Irlandais appellent le premier Bress, le second Balar, le troisième Téthra; et ces trois noms, à l'origine, ont désigné la même divinité.

[Footnote 1: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 27-30; p. 10, col. 1, lignes 35-39; _Flathiusa hErenn_, Livre de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 1-4; poème chronologique de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 7-10.]

[Footnote 2: _Dialogue des deux docteurs_, dans le Livre de Leinster, p. 187, col. 3, lignes 54 et suiv. Chose curieuse, Bress, leur père, est un Fomôré, et ils appartiennent, comme leur mère et leur grand-père maternel, au groupe des Tûatha Dê Danann, ennemis des Fomôré. Nous avons déjà parlé de Brîan et de ses deux frères, p. 145 et suiv.]

[Footnote 3: Poème de Flann Manistrech, dans le Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 28.]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 2, 3. Les vers de Flann Manistrech cités dans cette note et dans la précédente sont le thème sur lequel a été créée la légende de Tuirell Bicreo. Cette légende, qui paraît dater du quinzième siècle, a reçu à une date beaucoup plus moderne une forme beaucoup plus développée, sous le titre, bien connu en Irlande, de _Aided Chloinne Tuirend_, «Mort violente des enfants de Tuirenn.»]

[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 30, col. 3, lignes 38 et suiv.]

[Footnote 6: _Dialogue des deux docteurs_, dans le Livre de Leinster, p. 187, col. 3, lignes 53-58. Sur _ecne_ = *ate-gnio-n, dont la forme la plus complète en vieil irlandais est _aithgne_, voyez la _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 60, 869.]

[Footnote 7: _Flathiusa hErend_, dans le Livre de Leinster, p. 23, col. 1, ligne dernière; col. 2, lignes 1-3; _Aided Meidbe, ibid._, p. 124, col. 2, lignes 34 et suiv.; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 406. Cf. plus haut, p. 364.]

[Footnote 8: Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 90. Hérè, femme de Zeus, est aussi une trompeuse (_Iliade_, XV, 31, 33; XIX, 97, 106, 112.]

[Footnote 9: Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 47, 144.]

§4.

_La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus, Taranis ou Taranus._

Nous retrouvons en Gaule les triades divines. Pour en bien comprendre le sens, il est nécessaire de déterminer d'abord auquel des deux groupes, entre lesquels se partage le panthéon celtique, chacune de ces triades appartient.

La plus célèbre des triades divines adorées en Gaule est celle dont Lucain parle, dans des vers bien connus et que nous avons déjà souvent cités: les dieux qui la composaient s'appelaient Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus. Ils appartenaient au groupe des dieux de la mort et de la nuit, des dieux pères et méchants que les Irlandais ont nommés Fomôré. On les honorait par des sacrifices humains[1]. L'objet de ces sacrifices était d'obtenir que cette triade redoutable, considérée comme divinité de la mort, acceptât l'âme [Pg 377]de la victime en échange d'autres personnes plus chères dont la vie était menacée[2].

Ces immolations terribles se pratiquaient surtout à la guerre: les captifs étaient mis à mort et leur massacre était un acte religieux. Les Gaulois établis en Asie y portèrent cet usage barbare, et il était encore en vigueur parmi eux dans la première moitié du second siècle avant notre ère[3]. Il persistait en Gaule longtemps après cette date; il est mentionné dans la description de la Gaule écrite par Diodore de Sicile vers l'année 44 avant notre ère. Les prisonniers de guerre, nous dit Diodore, sont sacrifiés aux dieux; avec les animaux que le sort des armes a fait tomber entre les mains des vainqueurs, ils sont brûlés, ou mis à mort d'une autre façon[4]. Les Gaulois ne procédaient pas autrement au temps de [Pg 378]la grande guerre que César leur fit de 58 à 51 avant J.-C. Après avoir dit qu'ils ont un dieu, identique suivant lui au Mars romain, l'auteur des _Commentaires_ continue ainsi: «Quand ils ont résolu de livrer une bataille, ils vouent ordinairement à ce dieu le butin qu'ils projettent de faire; après la victoire, ils immolent en son honneur tout ce qui a vie[5].»

Deux inscriptions nous apprennent le nom, ou un des noms de la divinité gauloise que César a désignée par le nom latin de Mars. L'une est une dédicace à Mars _Toutatis_; elle a été trouvée en Grande-Bretagne[6]. L'autre, découverte à Seckau en Styrie, s'adresse à Mars _Latobius Harmogius Toutatis Sinatis Mogenius_[7]. Ainsi, Toutatis ou Teutatès est le [Pg 379]dieu auquel, pendant la guerre, les Gaulois immolaient leurs captifs. C'est un des noms et une des personnifications de ce dieu père qui régnait sur les morts. Par faveur, croyait-on, il pouvait épargner les jours du Gaulois menacé dans son existence, et qui, comme remplaçant, lui envoyait dans l'autre monde un captif immolé[8].

Taranis ou Taranus, si l'on admet la correction de M. Mowat[9], est un doublet de Teutatès ou Toutatis. L'étymologie de son nom établit que c'est un dieu de la foudre: _taran_, en gallois, en cornique et en breton, est le nom de la foudre. Or, le dieu de la foudre, en Irlande, est Balar, un des trois principaux chefs des Fomôré. Son œil, le mauvais œil, dont le regard tue, n'est autre chose que la foudre. On a considéré Taranus comme identique au Jupiter [Pg 380]romain. Sans doute, Jupiter a pour arme la foudre; mais la religion des Romains n'étant pas dualiste comme celle des Gaulois, Jupiter joint à cet attribut accessoire des qualités fondamentales comme dieu bon et dieu fils, qui le rendent tout à fait étranger au Taranus celtique. Jupiter est le fils de Saturne ou de Kronos; il est le dieu du jour et de la vie. Taranus, comme Balar, est le dieu de la mort, père des dieux de la vie[10]. Voilà pourquoi en Gaule, comme Lucain nous l'apprend, on lui offrait des sacrifices humains.

Esus, dont une variante _Æsus_ nous a été conservée par une monnaie de la Grande-Bretagne[11], a été placé avec raison par Lucain dans la même triade, puisqu'on lui offre des sacrifices humains. Le bois qu'il coupe dans le bas-relief gallo-romain du musée de Cluny était sans doute destiné au bûcher du sacrifice. Au temps de Tibère, de l'an 14 à l'an 37 de notre ère, quand fut sculpté ce monument, il était défendu en Gaule de sacrifier des victimes humaines. Mais la suppression de cet usage n'était point ancienne, puisque, sept ans avant notre ère, Denys d'Halicarnasse en parle encore en mettant le verbe au présent; et si cette lugubre cérémonie ne se pratiquait plus sous le règne de Tibère, du moins le cérémonial en subsistait, puisque [Pg 381]sous Claude, en l'an 43 ou 44 après notre ère, Pomponius Méla nous apprend qu'il était encore maintenu: ne pouvant plus tuer d'hommes, les druides alors se bornaient à tirer quelques gouttes de sang à des gens de bonne volonté[12].

[Footnote 1: Lucain, _Pharsale_, l. I, vers 444-446.]

[Footnote 2: «Qui sunt affecti gravioribus morbis quique in præliis periculisque versantur, aut pro victimis homines immolant aut se immolaturos vovent administrisque ad ea sacrificia druidibus utuntur, quod, pro vita hominis nisi hominis vita reddatur, non posse deorum immortalium numen placari arbitrantur.» César, _De bello gallico_, livre VI, chap. XVI, § 2, 3.]

[Footnote 3: «Cum ... mactatas humanas hostias, immolatosque liberos suos audirent.» Discours prononcé au sénat par le proconsul Cneius Manlius, l'an 187 avant J.-C., chez Tite-Live, livre XXXVIII, chap. XLVII; comparez Diodore de Sicile, livre XXXI, chap. 13, édition Didot, t. II, p. 499. Ici il est question d'événements de l'année 167 avant J.-C.]

[Footnote 4: «Χρῶνται δὲ καὶ τοῖς αἰχμαλώτοις ὡς ἱερείοις πρὸς τὰς τῶν θεῶν τιμάς. Τινὲς δὲ αὐτῶν καὶ τὰ κατὰ πόλεμον ληφθέντα ζῷα μετὰ τῶν ἀνθρώπων ἀποκτείνουσιν ἢ κατακαίουσιν ἤ τισιν ἄλλαις τιμωρίαις ἀφανίζουσι.» Diodore de Sicile, livre V, chap. XXXII, § 6, édition Didot, t. I, p. 273, 274.]

[Footnote 5: «.... Martem bella regere. Huic, cum prælio dimicare constituerunt, ea, quæ bello ceperint, plerumque devovent: cum superaverunt, animalia capta immolant reliquasque res in unum locum conferunt.» César, _De bello gallico_, l. VI, chap. XVII, § 2, 3.]

[Footnote 6:

MARTI TOUTATI.

Inscription de Rooky Wood, Hertfordshire. _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, n° 84. Ce monument est aujourd'hui conservé au Musée Britannique.]

[Footnote 7:

MARTI LATOBIO HARMOGIO TOVTATI SINATI MOG ENIO.

_Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, n° 5320. M. Mowat, _Revue épigraphique_, t. I, p. 123, lit TIOVTATI avec un I après le T. Je préfère la lecture du _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, p. 1163, col. 2: phonétiquement, elle est la seule admissible. _Ou_, dans _Toutatis_, est une variante d'_eu_ dans _Teutates_; _o_ dans _Totatigens_ (_Corpus_, t. VI, n° 2407), _u_ dans _Tutatis_, cité par M. Mowat au passage que nous critiquons, sont des variantes justifiées (_Grammatica celtica_, 2e édition, p. 34); _Tioutatis_ serait un monstre. Ce dissentiment sur un point de détail ne m'empêche pas d'avoir sur une foule d'autres points en haute estime les travaux du savant épigraphiste qui a agrandi par de si nombreuses découvertes le domaine des études celtiques.]

[Footnote 8: Le _Mars Belatu-Cadros_, «beau quand il tue,» de Grande-Bretagne semble être le même dieu sous un autre nom. _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 318, 746, 885, 957.]

[Footnote 9: _Revue épigraphique_, t. I, p. 123-126. L'hypothèse que les thèmes en _i_ faisaient leur génitif en _ou_ (_Grammatica celtica_, 2e édit., p. 234) me semble inadmissible. Dans mon opinion, _Taranu-cnos_ est un composé asyntactique.]

[Footnote 10: Les dédicaces «deo Taranu-cno» par les Gaulois de la rive droite du Rhin,--Brambach (_Corpus inscriptionum rhenarum_, nos 1589, 1812),--s'adressent à un fils de Taranus.]

[Footnote 11: A. de Barthélémy, dans la _Revue celtique_, t. I, p. 293, col. 1.]

[Footnote 12: Voir plus haut, t. Ier, p. 149.]

§5.

_Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure._

Ainsi, Teutatès, Taranis ou Taranus et Esus sont autant de formes de ce dieu de la mort, père du genre humain, appelé _Dis pater_ par César. En Irlande il porte, nous l'avons dit, trois noms: Bress, Balar et Téthra; c'est le chef des Fomôré. Dans le groupe divin qui leur est opposé, la victoire est remportée par _Lug_, plus anciennement _Lugus_. Le nom de Lug, en irlandais, veut dire «guerrier[1].» En effet l'acte le plus important de ce dieu a consisté à tuer le dieu de la mort Balar. C'est Lug que César présente comme identique au Mercure romain, déjà confondu à cette époque avec l'Hermès grec. Lug ressemble à ce Mercure-Hermès en ce qu'il est le dieu des arts et [Pg 382]du commerce. Mais de cette ressemblance à l'identité, il y a une distance énorme. Nous avons déjà fait une observation analogue à propos du Jupiter romain et du Taranis ou Taranus gaulois: les mythographes romains, partant de la croyance à la réalité de leurs dieux et des dieux étrangers, s'imaginaient avoir établi l'identité de deux personnalités mythologiques, quand ils avaient constaté entre elles certains points de ressemblance. De là est résultée la fusion de leur mythologie avec celle des Grecs: par l'emploi de cette méthode, ils sont arrivés à se persuader à eux-mêmes et à faire croire aux Gaulois romanisés que les dieux gaulois et les dieux romains étaient les mêmes. Cette doctrine était fausse: le dieu gaulois que César a appelé Mercure est une conception mythologique originale qui, ressemblant sur certains points au Mercure-Hermès gréco-romain, en diffère sur d'autres points; il est, par exemple, un dieu guerrier.

Les Gaulois ne l'appelaient pas seulement Lugus: ils lui donnaient plusieurs autres noms, et, parmi ces noms, plusieurs ont pour élément fondamental une racine SMER dont la valeur n'a pas encore été déterminée[2]. Sur un vase découvert à Sanxey, près de Poitiers, on lit la dédicace DEO MERCVRIO ATUSMERIO. La base d'une statue de Mercure trouvée à [Pg 383]Meaux offre la légende DEO ADSMERIO[3]. Sur un des autels romains de Paris conservés au musée de Cluny, M. Mowat a déchiffré les cinq lettres SMERI ou SMERT. Elles commencent la légende, aujourd'hui fruste, inscrite au-dessus d'un bas-relief représentant un personnage qui va frapper un serpent d'un coup de massue[4]. Ce personnage est un doublet de Lugus. Le serpent est une des formes du dieu mauvais indo-européen[5].

Dans le bassin du Rhin, le dieu identifié au Mercure romain perd souvent son nom gaulois; mais alors il est accompagné d'une déesse qui a conservé ce nom: c'est _Rosmerta_, et _Ro-smer-ta_ nous offre la même racine qu'_Atu-smer-iu-s_ ou _Ad-smer-ius_, et que le mot incomplet _Smer-i_... ou _Smer-t_...[6].

[Footnote 1: Glossaire d'O'Davoren, chez Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 103. Suivant un passage célèbre du pseudo-Plutarque, _De fluviis_, le premier terme du composé _Lugu-dunum_ aurait signifié «corbeau.» La vérité est probablement que dans le récit légendaire gaulois auquel ce texte renvoie, il était question d'une apparition d'oiseaux, et que dans la croyance gauloise ces oiseaux étaient une manifestation du dieu Lugus.]

[Footnote 2: En irlandais moyen, _smêr_ veut dire «feu.» Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 149. De ce mot paraît dériver l'irlandais moyen _smêroit_ «charbon.» On ne sait pas quelle est dans ces deux mots l'origine de l'_e_ long.]

[Footnote 3: Mowat, dans le _Bulletin des antiquaires de France_, 1882, p. 310.]

[Footnote 4: Mowat, dans le _Bulletin épigraphique de la Gaule_, t. I, p. 117.]

[Footnote 5: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, p. 96 et suiv.]