Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Part 23

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Le passage célèbre de César, _De bello gallico_, liv. VI, chap. XIV, § 5, «non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios,» n'est pas en contradiction avec ce passage de Lucain. L'autre corps, où passait, suivant la doctrine exprimée par César, l'âme du Celte mort se trouvait, en règle générale, dans l'autre monde et par très rare exception dans celui-ci.]

[Footnote 3: «Omnia quæ vivis cordi fuisse arbitrantur in ignem inferunt, etiam animalia, ac paulo supra hanc memoriam servi et clientes, quos ab iis dilectos esse constabat, justis funeribus confectis una cremabantur.» César, _De bello gallico_, l. VI, chap. XIX, § 4.]

[Footnote 4: «Vetus ille mos Gallorum occurrit, quos memoria proditum est pecunias mutuas, quæ his apud inferos redderentur, dare solitos.» Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition Teubner-Halm, p. 81, lignes 19-23.]

§4.

_Le pays des morts. La mort est un voyage. Textes du quatrième siècle avant notre ère._

Les Celtes du continent, comme ceux de l'Irlande, se sont entretenus de ce pays mystérieux des morts; l'autre monde, _orbis alius_, chanté par les druides au temps de César, comme l'atteste Lucain, et confondu avec la région occidentale de la Grande-Bretagne par Plutarque et Procope[1]. Les guerriers gaulois espéraient y continuer la vie de combats qui, en ce [Pg 352]monde, faisait leur honneur et leur gloire. Avec un corps vivant, de forme identique au corps mort déposé dans leur tombe, chacun d'eux comptait retrouver dans l'autre monde ce que nous pourrions appeler en quelque sorte un second exemplaire de tous les objets qui accompagnaient leur cadavre dans la fosse ou la chambre funéraire: clients, esclaves, chevaux, chars, armes, armes surtout. Jamais un guerrier gaulois n'était enterré sans ses armes. Sans armes, qu'eût-il fait dans l'autre monde? puisqu'il devait y continuer la vie de combats qu'il avait menée dans celui-ci.

Deux des textes originaux les plus anciens que nous possédions sur les mœurs gauloises sont du quatrième siècle avant notre ère. L'auteur est Aristote, et ces deux textes sont expliqués par des arrangements plus modernes d'un passage aujourd'hui perdu d'Ephore, qui écrivait aussi au quatrième siècle.

La Hollande était alors une des provinces de l'empire celtique, et la race germanique n'y avait point encore pénétré. A cette époque reculée, elle était exposée, comme aujourd'hui, à ces redoutables invasions de la mer contre lesquelles la science de l'ingénieur moderne la défend avec succès. Le moyen âge et le seizième siècle ont été moins heureux. On sait quels désastres ont produits les terribles inondations par lesquelles la mer du Nord, rompant les digues, a créé en 1283 le Zuyderzée, plus tard la mer de Harlem.

[Pg 353]Un ou plusieurs phénomènes semblables paraissent s'être produits dans la première moitié du quatrième siècle avant notre ère et avoir coûté la vie à des populations nombreuses, dont la fin terrible eut dans une partie considérable de l'Europe un grand retentissement. Le bruit en parvint jusqu'en Grèce. Ephore, dans son histoire, terminée en 341, parle des maisons des Celtes enlevées par la mer, de leurs habitants engloutis dans les flots. «Le nombre des victimes,» dit-il, «est si considérable que les invasions de l'Océan font perdre aux Celtes, cette nation belliqueuse, plus d'hommes que la guerre[2].»

Tout le monde peut se figurer quelle scène de désolation et de terreur présente une contrée fertile et peuplée quand tout d'un coup l'invasion irrésistible des eaux y porte la destruction et la mort. Il y a, dans ce tableau, des traits qui sont communs à tous les temps et à tous les lieux: le désespoir des femmes, leurs plaintes, les cris et les larmes des enfants.

Mais ce qui est caractéristique du temps et de la race, c'est la conduite du guerrier gaulois du quatrième siècle. Il voit que la mort approche et que ses efforts pour assurer le salut de sa famille sont inutiles. Il revêt son costume de guerre; l'épée nue dans la main droite, la lance à la main gauche, le bouclier au même bras, entouré de sa femme et de [Pg 354]ses enfants en pleurs, il attend la mort, impassible: il a foi dans les enseignements de ses pères et de ses prêtres; enseveli dans la mer avec ses armes et tous ceux qui lui sont chers, il va dans quelques instants se retrouver avec ceux qu'il aime, dans l'autre monde où tous, après la passagère épreuve de la mort, revivront pleins de santé et de joie; et, avec des armes pareilles à celles que les flots auront englouties, il recommencera cette vie guerrière qui alors, c'est-à-dire au quatrième siècle avant J.-C., donne aux Celtes le bonheur, la gloire et la suprématie sur toutes les nations voisines[3].

[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 231, 232.]

[Footnote 2: Ephore, chez Strabon, livre VII, chap. II, § 1, édition Didot-Müller et Dübner, p. 243. Cf. Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 245, fragment 44.]

[Footnote 3: Aristote, _Ethicorum Eudemiorum_, l. III, c. 1, § 25; édition Didot, t. II, p. 210, lignes 9, 10. Cf. _Ethicorum Nicomacheorum_, l. III, c. 10, § 7; édition Didot, t. II, p. 32, lignes 39-41. Le commentaire de ces deux passages nous est fourni, non seulement par le passage de Strabon cité plus haut, mais par Nicolas de Damas, fragment 104, chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 457; et par Elien, _Variarum historiarum_, l. XII, c. 23. Ces textes ont été très savamment rapprochés par M. Karl Müllenhoff, _Deutsche Alterthumskunde_, t. I, Berlin, 1870, p. 231.]

§5.

_Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts et des dieux; tels sont: Cûchulainn, Loégairé Liban, Crimthann Nîa Nair.--Légende de Cûchulainn._

Dans la croyance celtique, la guerre paraît être une des principales occupations des dieux dans les [Pg 355]contrées lointaines dont ils partagent le séjour avec les guerriers morts. Là se continuent, pendant la période héroïque, au temps, par exemple, de Conchobar et de Cûchulainn, les combats dont l'épopée mythologique nous a rendus témoins en nous montrant les Fomôré en lutte avec les populations mythiques de l'Irlande, avec la race de Partholon, avec celle de Némed, et avec les Tûatha Dê Danann.

Un jour Cûchulainn est appelé dans le pays des dieux: c'est une île où l'on va d'Irlande en barque. Fand, déesse d'une beauté merveilleuse, lui offre sa main. Mais le héros n'obtiendra cette épouse séduisante qu'à la condition d'intervenir comme auxiliaire dans une bataille que la famille de sa fiancée doit livrer à d'autres dieux[1]. Il accepte cette condition, il est vainqueur, il épouse la déesse qui est le prix de la victoire et il revient avec elle en Irlande.

Cûchulainn n'est pas le seul humain qui, suivant la légende irlandaise, ait, dans l'autre monde, pris part aux combats des dieux. Voici un autre récit conservé par un manuscrit du milieu du douzième siècle.

[Footnote 1: _Serglige Conculainn_, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez Windisch, _Irische Texte_, p. 209, 220. Eogan Inbir, contre lequel Cûchulainn va en guerre dans cette légende, est, dans le _Livre des conquêtes_, un des adversaires des Tûatha Dê Danann: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 45-47; p. 11, col. 2, lignes 30-31; cf. p. 127, col. 2, ligne 6.]

[Pg 356]§6.

_Légende de Loégairé Liban._

Un jour les habitants du Connaught étaient réunis en assemblée près d'En-loch ou du «lac des oiseaux,» dans la plaine d'Ai; avec eux étaient Crimthann Cass leur roi et Loégairé Liban son fils. Ils passèrent la nuit dans cet endroit. Le lendemain matin de bonne heure, quand ils se levèrent, ils virent un homme s'avancer vers eux à travers le brouillard qui s'élevait du lac.

Cet homme portait un manteau de pourpre, tenait dans sa main droite une lance à cinq pointes; sur son bras gauche était un bouclier à pommeau d'or; une épée à poignée d'or pendait à sa ceinture; des cheveux d'un jaune d'or lui couvraient la tête et les épaules.--«Salut au guerrier que nous ne connaissons pas!» dit Loégairé, fils du roi de Connaught.--«Je vous remercie,» répliqua l'étranger.--«Quelle est la raison qui t'amène?» demanda Loégairé.--«Je viens chercher une armée de secours,» reprit l'inconnu.--D'où viens-tu?» dit Loégairé.--«Du pays des dieux,» répondit l'inconnu. «Fiachna, fils de Reta, est mon nom; ma femme m'a été enlevée. J'ai tué le ravisseur dans un combat. Mais alors j'ai été attaqué par son neveu, Goll mac Duilb, fils du roi de Dûn Maige Mell,» c'est à-dire de la forteresse de la Plaine [Pg 357]Agréable (un des noms du pays des morts). «Je lui ai livré sept batailles, et dans toutes j'ai été vaincu. Aujourd'hui aura lieu entre nous une nouvelle bataille. Je suis venu demander du secours.» Jusque-là il avait parlé en prose, il continua en vers:

I

La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards, Autour d'elle coulent des fleuves de sang: Bataille de guerriers divins pleins de bravoure, Non loin d'ici, c'est tout près.

Nous avons marché dans le sang généreux et rouge De corps majestueux et de noble race; Leur perte répand la douleur Parmi les femmes aux larmes rapides et abondantes.

Premier massacre, celui de la ville des deux grues; Près d'elle un flanc fut percé: Là, dans la bataille, tomba, la tête tranchée, Eochaid fils de Sall Sreta.

Avec vigueur combattit Aed fils de Find, En poussant le cri de guerre; Goll mac Duilb, Dond mac Néra Livrèrent aussi bataille, les guerriers aux belles têtes.

Les bons et jolis fils de ma femme Et moi nous ne serons pas seuls: Une part d'argent et d'or Est le présent que je fais à quiconque le désire.

La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards, Autour d'elle coulent des fleuves de sang: Bataille de guerriers divins pleins de bravoure, Non loin d'ici, c'est tout près.

[Pg 358] II

Dans leurs mains sont des boucliers blancs Ornés de signes en blanc argent, Avec des épées brillantes et bleues, Des cornes rouges à monture métallique.

Observant l'ordre de bataille prescrit, Précédant leur prince aux traits gracieux, Marchent, à travers les lances bleues, Des troupes blanches de guerriers aux cheveux bouclés.

Ils ébranlent les bataillons ennemis, Ils massacrent tout adversaire qu'ils attaquent. Combien ils sont beaux dans le combat, Ces guerriers rapides, distingués, vengeurs!

Leur vigueur, quelque grande qu'elle soit, ne pourrait être moindre: Ils sont fils de reines et de rois. Il y a sur leurs têtes à tous Une belle chevelure jaune comme l'or.

Leurs corps sont élégants et majestueux, Leurs yeux à la vue puissante ont la prunelle bleue, Leurs dents brillantes ressemblent à du verre, Leurs lèvres sont rouges et minces.

Au combat ils savent tuer les guerriers; Quand on est réuni dans la salle où se boit la bière, on entend leurs voix mélodieuses. Ils chantent en vers des choses savantes; Aux échecs ils gagnent la partie de revanche.

Dans leurs mains sont des boucliers blancs, Ornés de signes en blanc argent, Avec des épées brillantes et bleues, Des cornes rouges à monture métallique.

[Pg 359]Quand le guerrier inconnu eut terminé son chant, il partit, retournant dans le lac d'où il venait de sortir. Loégairé Liban, fils du roi de Connaught, s'adressant aux jeunes gens qui l'entouraient:--«Honte à vous!» leur cria-t-il, «si vous ne venez pas en aide à cet homme.» Cinquante guerriers, obéissant à cet appel, vinrent se ranger derrière Loégairé. Loégairé se précipita dans le lac. Les cinquante guerriers l'y suivirent. Après quelque temps de marche, ils rejoignirent l'étranger qui était venu les inviter, c'est-à-dire Fiachna, fils de Reta. Ils prirent part à un combat meurtrier, d'où ils sortirent sains et saufs, et vainqueurs; ils allèrent ensuite assiéger la forteresse de Mag Mell, c'est-à-dire, avons-nous dit, de la Plaine Agréable, du pays des morts, où la femme de Fiachna était retenue prisonnière. Les défenseurs de la place, ne pouvant résister, capitulèrent et rendirent à leur prisonnière la liberté, pour obtenir la vie sauve. Les vainqueurs emmenèrent avec eux la femme qu'ils avaient délivrée; celle-ci les suivit en chantant une pièce de vers qui est connue en Irlande sous le nom de _Osnad ingene Echdach amlabair_, «Gémissement de la fille d'Eochaid le muet.»

Fiachna ayant recouvré sa femme, donna en mariage à Loégairé sa fille, qui s'appelait Dêr Grêné, c'est-à-dire «Larme du Soleil.» Chacun des cinquante guerriers qui étaient venus avec Loégairé reçut aussi une femme. Loégairé et ses compagnons restèrent un an dans leur nouvelle patrie; mais à la fin de [Pg 360]l'année ils eurent le mal du pays.--«Allons, «dit Loégairé, «savoir des nouvelles d'Irlande.»--«Afin de revenir,» lui dit son beau-père, «prenez des chevaux, montez-les, et n'en descendez pas.» Loégairé et ses compagnons suivirent ce conseil, se mirent en route, et arrivèrent à l'assemblée des habitants de Connaught qui avaient passé toute l'année à pleurer leur perte. Inutile de peindre la surprise des habitants de Connaught quand, apercevant devant eux tout à coup une troupe de guerriers à cheval, ils reconnurent Loégairé et ses cinquante compagnons. Ils se précipitèrent au-devant d'eux, pleins de joie, pour leur souhaiter la bienvenue.--«Ne vous dérangez pas,» dit Loégairé; «nous sommes venus vous dire adieu.»--«Ne me quitte pas,» s'écria Crimthann Cass, son père. «Tu auras le royaume des trois Connaught, leur or, leur argent, leurs chevaux tout bridés; à tes ordres seront leurs femmes si belles; ne les quitte pas.» Mais Loégairé fut inébranlable; il répondit qu'il ne pouvait accepter, et chanta en vers les prodiges de son nouveau séjour.

I

Quelle merveille, ô Crimthann Cass! C'est de la bière qui tombe à chaque pluie. Toute armée en marche est de cent mille guerriers; On va de royaume en royaume.

On entend la musique noble et mélodieuse des dieux; On va de royaume en royaume. [Pg 361] Buvant dans des coupes brillantes, Ou s'entretient avec qui vous aime.

* * * * *

J'ai pour femme moi-même Dêr Grêné, fille de Fiachna. Après cela, te raconterai-je, Il y a une femme pour chacun de mes cinquante compagnons.

Nous avons apporté de la plaine de Mag Mell Trente chaudrons, trente cornes à boire, Nous en avons apporté la plainte que chante Maer, Fille d'Eochaid le muet.

Quelle merveille, ô Crimthann Cass! C'est de la bière qui tombe à chaque pluie. Toute armée en marche est de cent mille guerriers; On va de royaume en royaume.

II

Quelle merveille, ô Crimthann Cass! Je fus maître de l'épée bleue. Une nuit des nuits des dieux! Je ne la donnerais pas pour ton royaume.

Après avoir chanté ces vers, Loégairé quitta son père et l'assemblée des habitants de Connaught, et il retourna dans ce pays mystérieux d'où il venait. La royauté y est partagée entre Fiachna son beau-père et lui; c'est lui qui règne dans la forteresse de Mag Mell;--c'est-à-dire de la Plaine Agréable où vont habiter les morts,--et il a toujours pour compagne la fille de Fiachna[1].

[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 275, col. 2, p. 276, col. 1 et 2.]

[Pg 362]§7.

_La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé Liban et dans la légende moderne d'Ossin._

Dans cette légende, un détail caractéristique sur lequel nous appellerons l'attention, c'est la recommandation faite à Loégairé Liban par son beau-père de ne pas descendre de cheval en Irlande. Loégairé a suivi ce conseil. Aussi a-t-il pu regagner sain et sauf la contrée merveilleuse où il a trouvé une femme, un trône, et un bonheur surhumain.

Il y a là une croyance mythologique que la légende de Loégairé n'est pas seule à nous conserver. L'existence de cette croyance est attestée aussi par le cycle ossianique. Nous parlons du cycle ossianique, dans sa forme la plus moderne, telle que la lui a donnée, au milieu du siècle dernier, Michel Comyn, quand il a écrit son poème célèbre intitulé «Ossin dans la terre des jeunes.» Ossin, comme Loégairé, a été dans une contrée merveilleuse où, après des victoires, il a épousé la fille du roi. Alors un désir irrésistible de revoir l'Irlande s'empare de lui. Il quitte sa femme avec l'intention de revenir bientôt. Il est monté sur un coursier merveilleux. Cet animal surnaturel sait la route qui le conduira en Irlande et qui l'en ramènera. La femme du héros lui fait la recommandation que Loégairé Liban a reçue de son beau-père: «Rappelle-toi, [Pg 363]ô Ossin, ce que je te dis. Si tu mets pied à terre, jamais tu ne reviendras dans la contrée si jolie que j'habite[1].»

Une circonstance inattendue empêcha Ossin de suivre ce sage conseil. Un jour, en Irlande, voulant venir en aide à trois cents hommes qui avaient à porter une table de marbre et qui succombaient sous cette charge, il fit un effort violent; la sangle d'or de son cheval se brisa, il tomba sur le sol. En un instant il perdit la vue; sa beauté, sa jeunesse et sa force furent remplacés par la décrépitude, la vieillesse et l'épuisement. Il n'a pu depuis retrouver la route du pays séduisant où il avait laissé sa charmante épouse. Il est resté en Irlande sans autre consolation que le souvenir d'un passé qui ne reviendra pas[2].

[Footnote 1: _Transactions of the Ossianic Society for the year 1856_, vol. IV, 1859, p. 266. L'édition de ce texte curieux est due à M. Brian O'Looney.]

[Footnote 2: _Ibid._, p. 278.]

§8.

_Légende de Crimthann Nîa Nair._

Nous venons de voir ce que Michel Comyn écrivait il y a un peu plus d'un siècle. La littérature la plus ancienne de l'Irlande raconte l'histoire d'un héros qui fut encore moins heureux qu'Ossin: car en tombant comme lui du cheval merveilleux, ce ne fut [Pg 364]pas seulement de cécité, de vieillesse et de décrépitude qu'il fut atteint: il mourut. Le héros dont nous voulons parler est le roi suprême d'Irlande, Crimthann Nîa Nair.

Ce personnage appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Sa généalogie fait partie des récits qui ont donné à la race irlandaise une si grande réputation d'immoralité. Lugaid était fils de trois frères, Bress, Nar et Lothur; et Clothru, sa mère, était leur sœur[1]. Lugaid s'unit ensuite à Clothru, qui fut ainsi successivement sa mère et sa femme, et de cette union est issu Crimthann[2].

Crimthann, fils de Lugaid et de Clothru, devint roi suprême d'Irlande. Il épousa la déesse Nair, qui l'emmena de l'autre côté de la mer, dans un pays inconnu où il resta un mois et quinze jours. Il en revint avec quantité d'objets précieux. On cite un char qui était tout entier d'or; un jeu d'échecs en or, où étaient incrustées trois cents pierres précieuses; une tunique brodée d'or; une épée dont la ciselure d'or représentait des serpents; un bouclier avec ornements saillants en argent; une lance dont les blessures étaient toujours mortelles; une fronde qui ne manquait jamais son coup; deux chiens attachés à une chaîne d'argent si jolie qu'on l'estimait trois cents femmes esclaves. Crimthann mourut des [Pg 365]suites d'une chute de cheval, six semaines après son retour en Irlande[3].

[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 124, col. 2, lignes 34 et suiv.]

[Footnote 2: Comparez saint Jérôme, _Adversus Jovinianum_, livre II, chap. 7, chez Migne, _Patrologia latina_, t. 23, col. 296 A.]

[Footnote 3: Un très court résumé de la légende de Crimthann se trouve dans le traité appelé _Flathiusa hErenn_, Livre de Leinster, p. 23, col. 2, lignes 2-8; Livre de Lecan, f° 295, verso, col. 2; cf. _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 92-95; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 408, 409.]

§9.

_Différence entre la légende de Cûchulainn d'un côté, celles de Loégairé Liban et de Crimthann Nîa Nair de l'autre._

La légende de Loégairé Liban et celle de Crimthann Nîa Nair nous offrent ce caractère commun que le héros, au retour du pays mystérieux créé par la mythologie, ne peut descendre de cheval sans s'exposer à une perte certaine. Il semble que telle est la loi commune. Cependant, Cûchulainn et son cocher y échappent. Cûchulainn et le cocher,--je pourrais dire même le char et les deux chevaux, que le système militaire des Celtes primitifs associe d'une manière inséparable à ses exploits,--ont quelque chose de surhumain et sont, à une foule de points de vue exceptés des lois générales auxquelles le reste de la nature est assujetti.

Au retour du pays des dieux, ramenant avec lui la déesse Fand qu'il a épousée, et Loeg son cocher, qui lui a servi de guide, Cûchulainn n'éprouve, ainsi [Pg 366]que Loeg, aucun effet de ce voyage. C'est ainsi que, dans l'épopée homérique, rien n'est changé chez Ulysse quand il revient de l'île de Calypso. Cûchulainn, comme Ulysse, a pu sans mourir faire son voyage merveilleux; au contraire, Loégairé et Crimthann, à leur retour du pays inconnu qu'ils ont été visiter, ne sont que des revenants, dans le sens mythique que l'imagination populaire, en France, donne encore à ce mot: des revenants, c'est-à-dire des morts, qui pour un temps fort court ont quitté leur patrie nouvelle afin de revoir leurs parents et leurs amis. Fugitives apparitions, ils ne peuvent toucher terre sans s'évanouir au même instant.

Quand Michel Comyn, ramenant Ossin de la région merveilleuse de l'éternelle jeunesse, le fait survivre sous forme de vieillard caduc à l'accident qui l'a précipité de cheval, il lui confère, par le droit qu'en prenant la plume conquiert tout poète, un privilège contraire à la tradition celtique. Cependant il y a dans cette composition, vieille seulement d'un peu plus d'un siècle, un dernier écho de l'enseignement celtique le plus ancien sur l'immortalité de l'âme. Le Celte croyait que l'âme survivait à la mort, mais il ne concevait pas cette âme sans un corps nouveau semblable au premier; je dis semblable, mais sauf certains caractères: ainsi ce corps nouveau, immortel dans le pays des morts, ne pouvait, sans perdre la vie, toucher du pied la terre des vivants.

[Pg 367]CHAPITRE XVI.

CONCLUSION.

§1. D'une différence importante entre la mythologie celtique et la mythologie grecque.--§2. La triade mythologique dans les _Vêda_ et en Grèce.--§3. La triade en Irlande.--§4. La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus.--§5. Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure.--§6. Le dieu cornu et le serpent mythique en Gaule.--§7. Le dualisme celtique et le dualisme iranien.--§8. Le naturalisme celtique.

§1.

_D'une différence importante entre la mythologie celtique et la mythologie grecque._

Quelques textes d'auteurs latins et grecs, un grand nombre d'inscriptions trouvées sur le continent et dans les Iles Britanniques, nous donnent des noms de divinités celtiques, les uns isolés, les autres associés à des noms de divinités gréco-latines. Certains savants paraissent attendre des études celtiques la détermination précise des attributions spéciales à chacune [Pg 368]de ces divinités et semblent croire qu'un jour on pourra donner sur chacune d'elles un ensemble net et précis de légendes analogue à celui que la mythologie grecque a groupé sous le nom de chacun de ses principaux dieux. C'est une illusion.