Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Part 22
Dans les rangs de l'armée commandée par Aidân mac Gabrâin, soit lors de cette bataille, soit lors d'une autre rencontre, il se trouvait des troupes auxiliaires venues d'Irlande. L'ami d'Aidan, Fiachna mac Lurgan, roi d'Ulster, les avait amenées. Il avait laissé sa femme dans son palais à Rath-môr Maige Linni. Or, pendant son absence, il arriva à sa femme une aventure étrange.
Un jour qu'elle était seule, un inconnu se présenta et lui parla d'amour. La reine repoussa ses avances.--«Il n'y a,» dit-elle, «en ce monde ni trésors ni bijoux qui pourraient me décider à déshonorer mon mari.»--«Mais,» reprit l'inconnu, «que feriez-vous s'il était en votre pouvoir de lui sauver la vie?»--«Ah!» répondit-elle, «si je le voyais en danger, rien ne me semblerait difficile; je ferais tout pour venir en aide à celui qui aurait le moyen de le sauver.»--«Le moment est arrivé de faire ce que tu dis,» répliqua l'inconnu, [Pg 335]«car ton mari est en grand péril. Il a en face de lui un guerrier terrible; il n'est pas de force à lui résister; il va être tué. Si tu cèdes à mon amour, tu auras un fils qui sera un prodige. Il s'appellera Mongân. Moi j'irai au combat; je m'y trouverai demain matin avant midi au milieu des guerriers d'Irlande, en présence de ceux de Grande-Bretagne. Je raconterai à ton mari ce que nous aurons fait; je lui dirai que c'est toi qui m'envoies.» La reine céda. Le lendemain, de bonne heure, l'inconnu partait en chantant quatre vers dont voici la traduction:
Je vais rejoindre mes compagnons tout près. Ce matin le ciel est blanc et pur. C'est moi qui suis Manannân mac Lir; Tel est le nom du guerrier qui est venu.
Manannân chantait ce quatrain en Irlande en sortant du palais du roi d'Ulster, à Rath môr Maige Linni, un matin, vers l'an 603 de notre ère. Au même moment, en Grande-Bretagne, près de _Degsa-Stân_, deux armées s'avancaient l'une contre l'autre, sur le point d'en venir aux mains: l'une, celle des Saxons, était commandée par Aedilfrid, roi des Northumbriens; l'autre, celle des Irlandais, avait à sa tête Aidân mac Gabrâin et le roi d'Ulster, Fiachna Lurgan. Tout d'un coup, on vit sur le front de l'armée irlandaise un guerrier inconnu qui, par sa distinction et la richesse de son équipement, attira tous les regards. Il s'approcha de Fiachna, et lui parlant en [Pg 336]particulier, lui raconta qu'il avait vu sa femme la veille.--«J'ai promis à la reine,» ajouta-t-il, «de te donner mon concours.» Il se plaça au premier rang et, suivant le récit irlandais, qui attribue aux Irlandais l'honneur de cette journée, il assura la victoire aux deux alliés, Aidân mac Gabrâin et Fiachna Lurgan.
Celui-ci repassa la mer, et rentra dans son palais; il trouva sa femme grosse. Elle lui raconta son histoire; Fiachna approuva la conduite de la reine. Peu après Mongân naquit. Il passa pour fils de Fiachna; «mais on sait bien,» dit le conteur irlandais, «qu'en réalité son père était Manannân mac Lir[4].» Comme les Gaulois dont saint Augustin parlait au commencement du cinquième siècle, les Irlandais du septième siècle croyaient qu'il y avait des dieux amoureux et séducteurs des femmes[5].
[Footnote 1: _Annales Cambriæ_, édition donnée dans la collection du Maître des rôles en 1860, par John Williams Ab Ithel, p. 6.]
[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 179.]
[Footnote 3: Bède, _Historia ecclesiastica_, livre I, chap. 34, chez Migne, _Patrologia latina_, tome XCV, col. 76.]
[Footnote 4: Le principal ms. est le _Leabhar na hUidhre_, p. 133. Le commencement y manque: on le trouve dans des mss. moins bons, tels que _T. C. D._, H. 2. 16, col. 911, et le n° 145 du fonds Betham dans la Bibliothèque royale d'Irlande. C'est dans ce manuscrit, f° 63, que j'ai trouvé clairement écrit le nom des ennemis contre lesquels Fiachna et Aidân livrèrent bataille, _fria Saxanu_.]
[Footnote 5: _De civitate Dei_, livre XV, chap. 23. Ce passage a été reproduit par Isidore de Séville, _Origines_, livre VIII, chap. XI, § 103.]
§11.
_Mongân, fils d'un dieu, est un être merveilleux._
Mongân, fils de Fiachna, est un personnage historique. [Pg 337]Les chroniques irlandaises donnent la date de son décès, et tous la placent à la même époque, à quelques années près. Suivant Tigernach, le plus ancien des annalistes irlandais qui nous aient été conservés, Mongân, fils de Fiachna, fut tué d'un coup de pierre, en 625, par Arthur, fils de Bicur, Breton[1]. Mongân a donc existé ailleurs que dans l'épopée. Or, suivant la légende irlandaise, il n'était pas seulement fils d'un dieu; mais, par un autre prodige, conséquence du premier, en lui revivait Find mac Cumaill, le guerrier célèbre de l'épopée ossianique, le Fingal de Macpherson; et cependant il y avait trois siècles environ que Find était mort quand naquit Mongân[2].
Déjà, dans le volume précédent[3], nous avons parlé de la légende irlandaise où l'on raconte comment fut prouvée l'identité de Mongân avec Find. Une querelle eut lieu entre Mongân et Forgoll son _file_; il s'agissait de savoir où était mort Fothad [Pg 338]Airgtech, roi d'Irlande, tué par Cailté, l'un des compagnons de Find dans une bataille dont les Quatre Maîtres, chronologistes hardis, fixent à l'année 285 la date un peu vague[4].
Violemment irrité contre Mongân qui le contredisait, Forgoll le menaça d'incantations terribles qui effrayèrent le roi et répandirent l'épouvante dans toute l'assistance. Il fut convenu que Mongân aurait trois jours pour donner la preuve de ce qu'il avait avancé, c'est-à-dire pour établir que Fothad avait été tué non pas à Dubtar[5] en Leinster, comme Forgoll le prétendait, mais sur les bords de la rivière de Larne, autrefois Ollarbé, en Ulster, tout près du château de Mongân. Dans le cas où, avant l'expiration du délai fixé, Mongân ne serait point parvenu à prouver qu'il avait raison, tous ses biens, sa personne même, devaient, suivant les conventions, devenir la propriété du _file_.
Mongân avait accepté cet arrangement sans hésiter, en homme sûr du succès; et il laissa s'écouler les deux premiers jours et la plus grande partie du troisième, non seulement sans rien perdre de son impassibilité, mais sans que rien parût la justifier. Sa femme [Pg 339]était plongée dans une profonde tristesse. Dès que Mongân eût pris l'engagement fatal, les larmes ne cessèrent de couler sur les joues de la reine.--«Mets donc un terme à ta douleur,» lui disait Mongân: «quelqu'un viendra à notre aide.»
Le troisième jour arriva. Forgoll se présenta; il voulait déjà que son contrat fût exécuté. Il prétendait qu'il avait droit de prendre immédiatement possession de tous les biens de Mongân et même de sa personne.--«Attendez jusqu'au soir,» lui répondit Mongân. Il était dans sa chambre haute avec sa femme. Celle-ci pleurait et poussait des gémissements, car elle sentait approcher de plus en plus le moment fatal où le _file_ allait s'emparer de tout, et elle ne voyait pas apparaître le sauveur dont parlait son mari.--«Ne t'afflige pas, ô femme,» lui dit Mongân. «L'homme qui vient à notre secours n'est plus bien loin; j'entends le bruit de ses pieds dans la rivière de Labrinné.»
Il s'agit ici de la rivière de Caragh, qui coule dans le comté de Kerry et qui se jette dans la baie de Dingle, à l'extrémité sud-ouest de l'Irlande. Mongân se trouvait en ce moment à environ cent lieues de là, dans la paroisse de Donegore, à quelque distance au nord-est de la ville d'Antrim, chef-lieu d'un comté qui forme l'extrémité nord-est de l'île. Cailté, son élève, le compagnon des combats de Mongân au temps où ce dernier s'appelait Find, arrivait du pays des morts pour rendre témoignage à la véracité de son ancien chef et pour confondre l'audacieuse présomption [Pg 340]du _file_ Forgoll. Il suivait la route qu'ont toujours prise ceux qui, de la contrée mystérieuse habitée par les morts, ont voulu gagner le nord-est de l'Irlande.
Les paroles consolantes du roi calmèrent un instant sa femme; il y eut un moment de silence. Puis elle recommença à pleurer et à pousser des gémissements.--«Ne pleure pas, ô femme,» reprit Mongân. «Il va être ici, l'homme qui vient à notre secours. J'entends ses pieds qui agitent l'eau dans la rivière de Maine.» C'est une autre rivière du comté de Kerry; on la rencontre quand de la rivière de Caragh on se dirige vers le nord-est en suivant la route qui devait conduire Cailté au palais de Mongân. La douleur de la reine fut apaisée pendant quelques instants par les discours de son mari; puis, ne voyant personne venir, elle poussa de nouveau des gémissements accompagnés de larmes.
La même scène se reproduisit nombre de fois. Cailté ne passait pas une rivière sans que Mongân l'entendît et l'annonçât à sa femme. Il l'entendit, par exemple traverser la Liffey, qui arrose Dublin; la Boyne, qui coule un peu plus au nord; ensuite la Dee, puis le lac de Carlingford, qui de plus en plus se rapprochent du comté d'Antrim où se trouvait Mongân.
Enfin Cailté était tout près. Il traversait l'Ollarbé, c'est-à-dire la rivière de Larne, à une toute petite distance au sud du palais de Mongân. Mais on ne l'apercevait pas encore, et Mongân seul l'avait entendu. La nuit tombait. Mongân était dans son palais, [Pg 341]assis sur son trône; à droite se tenait sa femme tout en larmes; en face de lui le _file_ Forgoll réclamait l'exécution des engagements pris par le roi, et faisait appel à la bonne foi de ses cautions. Au même moment on vit un guerrier que, sauf Mongân, personne ne connaissait, s'approcher du rempart du côté du midi. Il tenait dans sa main une hampe de lance sans pointe; avec l'aide de ce bâton, il sauta successivement les trois fossés et les trois rejets de terre qui formaient l'enceinte de la forteresse. En un clin d'œil il se trouva dans la cour, et de la cour entra dans la salle. Il vint se placer entre Mongân et la paroi. Forgoll était de l'autre côté de la salle, faisant face au roi.
Le nouveau venu demande de quoi il s agit.--«Le _file_ que voilà,» dit Mongân, «et moi, nous avons fait un pari au sujet de la mort de Fothad Airgtech. Le _file_ prétend que Fothad est mort à Dubtar en Leinster, moi j'ai dit que c'était faux.»--«Eh bien,» s'écria le guerrier inconnu, «le _file_ en a menti.»--«Tu regretteras cette parole,» répondit le _file_.-«Ce que tu dis là n'est pas bien,» répliqua le guerrier. «Je vais prouver ce que j'avance. Nous étions avec toi,» dit-il en s'adressant au roi; «nous étions avec Find,» ajouta-t-il en regardant l'auditoire.--«Tais-toi donc,» reprit Mongân, «tu as tort de révéler un secret.»--«Nous étions donc avec Find,» reprit le guerrier. «Nous venions d'Alba, c'est-à-dire de Grande-Bretagne, nous rencontrâmes Fothad Airgtech près d'ici, sur [Pg 342]les bords de l'Ollarbé. Nous lui livrâmes bataille avec ardeur. Je lui lançai mon javelot de telle sorte qu'il lui traversa le corps, et le fer, se détachant de la hampe, alla se fixer en terre de l'autre côté de Fothad. Voici la hampe de ce javelot. On retrouvera la roche nue du haut de laquelle j'ai lancé mon arme. On retrouvera à peu de distance à l'est le fer plongé dans le sol; on retrouvera encore un peu plus loin, toujours à l'est, le tombeau de Fothad Airgtech. Un cercueil de pierre enveloppe son cadavre; ses deux bagues d'argent, ses deux bracelets et son collier d'argent sont dans le cercueil[6]. Au-dessus de la tombe se dresse une pierre levée, et à celle des extrémités de cette pierre qui plonge dans le sol on peut lire une inscription gravée en ogam: «Ici repose Fothad Airgtech; il combattait contre Find quand il a été tué par Cailté.»
On alla dans l'endroit indiqué par le guerrier; on trouva la roche, le fer de lance, la pierre levée, l'inscription, le cercueil, le cadavre et les bijoux dont il avait parlé: Mongân avait donc gagné son pari[7]. Le guerrier inconnu était Cailté, élève de Find son compagnon de guerre, arrivé du pays des morts pour défendre son ancien maître injustement attaqué.
[Pg 343]On a vu comment, divulguant le secret que Mongân avait gardé jusque-là, Cailté avait publiquement proclamé l'identité de Mongân avec le célèbre Find. Cette étrange identité était la conséquence de la naissance merveilleuse de Mongân; puisque Mongân devait le jour non pas au roi Fiachna, son père apparent, mais à un être d'une race supérieure, puisque Mongân était fils de Manannân mac Lir, c'est-à-dire d'un dieu, d'un de ces personnages surnaturels qui, suivant la croyance gauloise rapportée par saint Augustin, sont amoureux des femmes des hommes.
[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 187, 188. Le texte d'O'Conor est très corrompu; on trouve une meilleure leçon chez Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 78. Nous devons, pour être complet, signaler un texte, qui est en désaccord avec ces données chronologiques. C'est la pièce intitulée: _Tucait baile Mongâin_, «Cause de l'extase de Mongân.» _Leabhar na hUidhre_, p. 134, col. 2. On y voit Mongân vivant avec sa femme l'année de la mort de Ciaran mac int Shair, et de Tuathal Mael-Garb, c'est-à-dire en 544. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 48-49. La chronologie irlandaise à ces époques reculées n'est qu'approximative.]
[Footnote 2: Tigernach met la mort de Find en 274. O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 49.]
[Footnote 3: Tome I, p. 265, 266.]
[Footnote 4: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_, 1851, t. I, p. 120, 121. Par une contradiction singulière, les Quatre Maîtres (_Ibid._, p. 118, 119) font mourir en 283, c'est-à-dire deux ans plus tôt, Find, sous les ordres duquel Cailté combattait dans la bataille livrée en 285.]
[Footnote 5: Duffry, près de Wexford. Je dois à l'obligeance de M. Hennessy cette identification géographique, comme toutes celles qu'on trouvera dans la suite de la légende de Mongân.]
[Footnote 6: _Airgtech_, surnom du roi, signifie probablement: qui a de l'argent, des ornements d'argent. Je dois cette hypothèse à M. Ernault.]
[Footnote 7: C'est M. Hennessy qui a signalé cette pièce à mon attention. Il m'a aidé de ses conseils pour la traduction des passages difficiles. Le meilleur manuscrit est le _Leabhar na hUidhre_, p. 133, col. 1.]
[Pg 344]CHAPITRE XV.
LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME EN IRLANDE ET EN GAULE.
§1. L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân.--§2. La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne? Opinion des anciens sur cette question.--§3. Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine celtique.--§4. Le pays des morts. La mort est un voyage. Texte du quatrième siècle avant notre ère.--§5. Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts et des dieux: tels sont Cûchulainn, Loégairé Liban et Crimthann Nîa Nair. Légende de Cûchulainn.--§6. Légende de Loégairé Liban.--§7. La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé Liban et dans la légende moderne d'Ossin.--§8. Légende de Crimthann Nîa Nair.--§9. Différence entre Cûchulainn d'un côté, Loégairé Liban et Crimthann de l'autre.
§1.
_L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân._
La merveilleuse naissance de Mongân et le rôle que joue dans sa légende le dieu Manannân mac Lir ne sont pas les seuls points sur lesquels ce récit mythique [Pg 345]nous fait connaître les croyances fondamentales de la religion celtique. Il y a dans cette légende deux points qui méritent également une étude attentive. L'un est que Find, tué à la fin du troisième siècle, n'avait cependant pas cessé de vivre, qu'il avait conservé sa personnalité, et qu'il revint en ce monde plus de deux siècles après sa mort, ayant, par une seconde naissance, pris un corps nouveau.
Le second point est l'apparition de Cailté. Celui-ci n'est pas né une seconde fois. On ne s'explique pas de prime abord comment, ayant à son décès laissé son corps dans la tombe en Irlande, il revient du pays des morts avec une forme physique que rien ne distingue de celle du reste des humains. Ce qu'il y a de certain, c'est que suivant la légende irlandaise, il en est revenu visible à tous les yeux, parlant une langue que tous ont comprise. Or cette légende n'a pas pour base une croyance spéciale aux Irlandais, puisqu'en France, encore aujourd'hui, dans le peuple, persiste la crainte des revenants. La croyance aux revenants est donc une doctrine celtique, et un peu plus loin nous donnerons là-dessus quelques développements.
§2.
_La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne? Opinion des anciens sur cette question._
La seconde naissance de Find est quelque chose [Pg 346]de beaucoup plus extraordinaire. Nous avons déjà vu qu'Etâin naquit deux fois; mais Etâin est une déesse, une _sîde, banshee_, comme on dit en Irlande; une fée, pour parler la langue des contes français. Ses deux vies, la première dans le monde des dieux, l'autre dans le monde des hommes, où une naissance contraire aux lois de la nature la fait pénétrer, ont, d'un bout à l'autre, un caractère merveilleux; ainsi les prodiges de la seconde vie d'Etâin s'expliquent par sa première vie qui est divine.
Mais Find n'est pas un dieu: les Irlandais ne le conçoivent point comme tel; or il est né deux fois, et pendant sa seconde vie, où il s'appelait Mongân, il se rappelait la première, pendant laquelle son nom était Find. Telle a été aussi l'histoire de Tûan mac Cairill. Tûan, après avoir été homme une première fois, a revêtu successivement plusieurs corps d'animaux; puis une naissance nouvelle lui a rendu un corps d'homme, et sous cette dernière forme il avait gardé le souvenir des événements dont il avait été témoin au temps de ses vies précédentes, notamment durant la première, quand il s'appelait Tûan mac Stairn[1]. Le phénomène est identique à celui que nous offre Mongân conservant la mémoire de ce qu'il avait vu quand il était Find.
Tûan et Find sont, dans la légende irlandaise, des exceptions aux lois générales auxquelles obéit le récit épique. Il n'est pas ordinaire qu'un mort naisse [Pg 347]une seconde fois. Mais le fait est arrivé; il est possible: telle est la doctrine celtique. De là les ressemblances que certains auteurs de l'antiquité ont cru reconnaître entre les croyances gauloises et l'enseignement de Pythagore. Ils ont même prétendu que ces ressemblances allaient jusqu'à l'identité.
Alexandre Polyhistor, qui écrivait dans la première moitié du premier siècle avant notre ère, prétend que Pythagore a eu pour disciples les «Galates»[2]. Vers le milieu de ce siècle, un peu après l'an 44, Diodore de Sicile exprime la même opinion en termes plus formels. Chez les Celtes, dit-il, a prévalu la doctrine pythagoricienne que les âmes des hommes sont immortelles, et qu'après un nombre d'années déterminé elles commencent une vie nouvelle en prenant un corps nouveau[3]. Suivant Timagène, qui écrivait un peu plus tard, dans la seconde moitié du même siècle, l'autorité de Pythagore atteste la supériorité du génie des druides, qui ont proclamé l'immortalité de l'âme[4]. Au siècle suivant, entre les années 31 et 39 de notre ère, Valère Maxime, parlant des Gaulois et de leur doctrine sur l'immortalité de l'âme, dit «qu'il les traiterait de sots, si ces porteurs de culottes n'avaient pas sur ce point des croyances identiques à celles que Pythagore [Pg 348]professait dans son manteau de philosophe[5].»
[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 45 et suiv.]
[Footnote 2: Alexandre Polyhistor, fragment 138, chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 239.]
[Footnote 3: Diodore, livre V, chap. XXVIII, § 6; édition Didot-Müller, t. I, p. 271.]
[Footnote 4: Ammien-Marcellin, livre XV, chap. 9.]
[Footnote 5: Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition Teubner-Halm, p. 81, lignes 23-24.]
§3.
_Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine celtique._
Si les théories celtiques sur la persistance de la personnalité après la mort ressemblaient à celles de Pythagore, cependant elles n'étaient pas identiques. Dans le système du philosophe grec, renaître et mener une ou plusieurs vies nouvelles en ce monde, dans des corps d'animaux et d'hommes, est le châtiment et le sort commun des méchants: c'est par là qu'ils expient leurs fautes. Les justes défunts n'ont pas l'embarras d'un corps: purs esprits, ils vivent dans l'atmosphère, libres, heureux, immortels[1].
La doctrine celtique est tout autre. Renaître en ce monde et y revêtir un corps nouveau a été le privilège de deux héros, Tûan mac Cairill, appelé d'abord Tûan mac Stairn; Mongân, qui lors de sa première vie s'appelait Find mac Cumaill. C'était pour eux une faveur, et non un châtiment. La loi commune, suivant la doctrine celtique, est que les hommes, après la mort, trouvent dans un autre [Pg 349]monde la vie nouvelle et le corps nouveau que la religion leur promet[2].
Cette vie nouvelle, promise aux morts par la religion celtique, est la continuation de cette vie-ci, avec ses inégalités et les liens sociaux qui en sont la conséquence. Les esclaves et les clients que le chef mort préférait sont brûlés sur son tombeau avec les chevaux qui le traînaient sur son char; ils vont, avec ces animaux, dans l'autre monde continuer près du maître le service qu'ils faisaient dans celui-ci[3]. Le débiteur qui meurt sans s'être acquitté sera, pendant sa seconde vie, à l'égard de son créancier, dans la même relation juridique que pendant sa première vie. L'obligation du remboursement le suivra dans le pays des morts jusqu'à ce qu'il ait intégralement rempli les engagements qu'il a contractés dans le pays des vivants[4].
[Pg 350]Le Celte ne conçoit donc pas l'autre vie comme une compensation des maux de celle-ci pour ceux qui souffrent, comme un châtiment pour ceux qui ont abusé des jouissances de ce monde. La vie des morts dans la région mystérieuse située au delà de l'Océan est pour chacun une seconde édition, pour ainsi dire, une édition nouvelle, mais non corrigée, de la vie qu'avant de mourir il a menée de ce côté-ci de l'Océan.
Ainsi, la haute idée de justice qui domine la doctrine de Pythagore est absente des conceptions celtiques. Cette différence, au point de vue moral, est encore plus importante que celle qui concerne le lieu où, dans les deux systèmes, on fait vivre les morts. Ce lieu est le ciel pour les justes, notre monde pour les méchants, suivant Pythagore; dans la doctrine celtique, c'est, pour les uns et les autres, une région située à l'extrême ouest au delà de l'Océan; mais combien cette divergence est peu de chose, en comparaison de celle qui porte sur la morale! Pythagore, qui est déjà un moderne, voit dans l'autre vie une sanction des lois de justice respectées ou violées dans la première vie. Mais une doctrine plus ancienne que Pythagore ne distingue pas de la justice le succès, considère comme juste tout ce qui arrive en ce monde, et voit dans la seconde vie du [Pg 351]mort une continuation des joies et des maux de la première. C'est la doctrine celtique.
Cette conception de l'immortalité est bien différente de la nôtre, dont la base philosophique joint à la foi dans la contradiction entre la justice et les succès de ce monde l'espérance d'une réparation au delà du tombeau. La race celtique n'a pas cette espérance. Cependant, elle a dans l'immortalité de l'âme une foi profonde: elle croit en un pays ou même plusieurs pays mystérieux séparés de nous par la mer et habités par les morts et les dieux. Tous les morts y vont; ils en peuvent revenir: Cailté en a donné l'exemple; quelques héros, par un privilège spécial et presque surhumain, ont pu y aller sans mourir et en sont revenus, comme, dans la légende classique, Ulysse et Orphée.
[Footnote 1: Didot-Mullach, _Fragmenta philosophorum græcorum_, t. II, p. IX-XII.]
[Footnote 2:
..... Regit idem spiritus artus Orbe alio: longæ (canitis si cognita) vitæ Mors media est. Lucain, _Pharsale_, livre I, v. 456-458.