Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Part 21

Chapter 213,938 wordsPublic domain

«O belle femme, viendras-tu avec moi dans la terre merveilleuse où l'on entend une jolie musique, où sur les cheveux on porte une couronne de primevères, où de la tête aux pieds le corps est couleur de neige, où personne n'est triste ni silencieux, où les dents sont blanches et les sourcils noirs..... les joues rouges comme la digitale en fleur..... L'Irlande est belle, mais bien peu de paysages y sont aussi séduisants que celui de la Grande Plaine où je t'appelle. La bière d'Irlande enivre, mais la bière de la Grande Terre est bien plus [Pg 318]enivrante. Quel pays merveilleux que celui dont je parle! La jeunesse n'y vieillit point. Il y coule des ruisseaux d'un liquide chaud, tantôt d'hydromel, tantôt de vin, toujours de choix. Les hommes y sont charmants, sans défaut, l'amour n'y est pas défendu. O femme, quand tu viendras dans mon puissant pays, ce sera une couronne d'or que tu porteras sur la tête. Je te donnerai du porc frais; tu auras de moi pour boisson de la bière[1] et du lait, ô belle femme!--O belle femme, viendras-tu avec moi[2]?»

Ces doctrines sur l'autre vie étaient connues en Grèce. Au cinquième siècle avant notre ère, Platon en avait entendu parler et les attribuait à Musée. «Suivant cet auteur,» dit le célèbre philosophe athénien, «les justes, dans l'Hadès ou séjour des morts, sont admis au banquet des saints, et, couronnés de fleurs, ils passent leur temps dans une éternelle ivresse[3].»

Le morceau mis dans la bouche de Mider par la composition épique que nous analysons n'est donc [Pg 319]point ici à sa place. Mider voulait ramener Etâin dans un pays où elle avait vécu plusieurs siècles et qu'elle connaissait fort bien; ce n'est pas à la «Grande Terre,» où tous les humains se réunissent après la mort, c'était dans son propre palais, à Bregleith, qu'il voulait la conduire; et l'amour qu'il lui offrait était le sien, il ne lui proposait pas pour amants les hommes charmants et sans défauts qui habitent le domaine mystérieux de la mort.

Ses efforts furent impuissants. La fidélité d'Etâin au roi son époux resta inébranlable. Mider avait beau lui faire les offres les plus séduisantes de bijoux et de trésors: «Je ne puis,» disait-elle, «quitter mon mari que s'il y consent.» Pendant ce temps, Eochaid comptait avec angoisse les jours qui le séparaient de la date redoutable à laquelle Mider devait reparaître. On prétend que son surnom, qui paraît avoir été _Airem_, au génitif _Airemon_, vient d'_Aram_, «nombre,» et veut dire celui qui compte.

[Footnote 1: Sur le porc et la bière des dieux, voir plus haut, p. 275.]

[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, p. 131; Windisch, _Irische Texte_, p. 132, 133. J'ai retranché de la traduction plusieurs vers où paraissent nécessaires des corrections qu'il n'est pas prudent de risquer sans avoir vu d'autres manuscrits. Le quatrain qui, dans l'édition de M. Windisch, forme les lignes numérotées 11 et 12, exprime une pensée chrétienne qui a été intercalée pour faire passer le reste, et je l'ai supprimé.]

[Footnote 3: _République_, livre II; _Platonis opera_, édit. Didot-Schneider, t. II, p. 26, lignes 15-20.]

§5.

_Mider enlève Etâin._

L'année finie, Eochaid se trouvait à Tara, entouré des grands seigneurs d'Irlande, quand apparut Mider, qui semblait fort mécontent.--«Nous allons,» dit Mider, «jouer notre seconde partie d'échecs.»--«Quel sera l'enjeu?» demanda Eochaid.--» Ce que désirera le gagnant,» répondit Mider, «et cette [Pg 320]partie-ci sera la dernière.» «Que désires-tu?,» reprit Eochaid.--«Mettre mes deux mains autour de la taille d'Etâin,» dit Mider, «et lui donner un baiser.» Eochaid se tut d'abord; puis enfin, élevant la voix:--«Reviens dans un mois,» lui dit-il, «et on te donnera ce que tu demandes.» Mider accepta ce nouveau délai, il partit.

Quand arriva le jour fatal, Eochaid était au milieu de la grande salle de son palais à Tara, avec sa femme; autour d'eux se pressaient en rangs épais les plus braves guerriers de l'Irlande, que le roi avait appelés à son aide et qui remplissaient non seulement le palais, mais la cour de la forteresse; les serrures des portes étaient fermées. Eochaid comptait résister par la force au rival qui prétendait lui enlever sa femme. La journée se passa et le dieu terrible ne paraissait point. La nuit vint. Tout d'un coup, on aperçut Mider au milieu de la salle. On ne l'avait pas vu entrer. Le beau Mider, dit le conteur irlandais, était, cette nuit, plus beau que jamais.»

Eochaid le salua: «Me voici,» dit Mider; «donne-moi ce que tu m'as promis. C'est une dette et j'ai le droit d'en exiger l'acquittement.»--«Je n'y ai pas songé jusqu'à présent,» répondit Eochaid hors de lui. «Tu m'as promis de me donner Etâin,» répliqua Mider.

A ces mots, la rougeur monta au visage d'Etâin. Mider lui adressa la parole: «Ne rougis pas,» lui dit-il, «tu n'as pas de reproche à te faire. Depuis [Pg 321]un an, je ne cesse de solliciter ton amour, en t'offrant bijoux et richesses. Tu es la plus belle des femmes d'Irlande et tu as refusé de m'écouter aussi longtemps que ton mari ne t'en aurait pas accordé la permission.»--«Je t'ai dit,» reprit Etâin, «que je n'irai pas où tu m'appelles, tant que mon mari ne m'aura pas cédée à toi. Je me laisserai prendre si Eochaid me donne.»--«Je ne te donnerai pas,» s'écria Eochaid. «Je consens seulement à ce qu'il mette ses deux mains autour de ta taille ici, dans cette salle, comme il a été convenu.»--«Cela va être fait,» répondit Mider.

Il tenait une lance dans sa main droite; il la fit passer dans la main gauche, et, de son bras droit saisissant Etâin, il s'éleva en l'air et disparut avec elle par l'ouverture qui, pratiquée dans le toit, servait de cheminée aux palais irlandais. Les guerriers qui entouraient le roi se levèrent honteux de leur impuissance; ils sortirent et ils aperçurent deux cygnes qui voltigeaient autour de Tara; leurs longs et blancs cous étaient unis par un joug d'or.

Les Irlandais virent souvent, plus tard, des couples merveilleux de cette espèce. Mais alors, c'était la première fois qu'un tel spectacle leur était donné. Dans ces deux cygnes, Eochaid et ses guerriers reconnurent Mider et Etâin; mais les deux fugitifs étaient trop loin pour qu'on pût les atteindre[1]. Plus tard, cependant, un druide apprit à Eochaid [Pg 322]où se trouvait le palais souterrain de Mider. Eochaid, avec le secours de la puissance magique que les druides possèdent, força l'entrée de cette résidence mystérieuse, et il reprit au dieu vaincu la femme si belle et si aimée. Mais un jour Mider se vengea: la mort tragique du roi suprême Conairé, petit-fils par sa mère d'Eochaid Airem et d'Etâin, fut causée par la haine implacable de ce dieu et de ses gens, c'est-à-dire des _sîde_ de Bregleith, contre la postérité d'Eochaid Airem et de la femme que ce prince avait enlevée à l'amoureux Mider[2].

[Footnote 1: _Leabhar na hUidhre_, p. 132.]

[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, p. 99, col. 1, lignes 12 et suiv. Nous connaissons, au sujet de Mider, quelques documents que nous n'avons pas utilisés ici. Ainsi, sur l'intervention de ce dieu dans la légende d'Eochaid mac Maireda, voyez _Leabhar na hUidhre_, p. 39, col. 2, ligne 1. Mider, roi des hommes de Ferfalga, beau-père du héros Cûroi, est probablement identique à notre dieu. O'Curry, _On the Manners_, t. III, p. 80.]

§6.

_Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal._

Manannân mac Lir, comme son nom l'indique, est fils de Ler, c'est-à-dire de la Mer. Entre lui et les autres dieux, ou Tûatha Dê Danann, dont nous avons parlé jusqu'ici, il y a une différence importante: le palais merveilleux qu'il habite n'est pas situé en Irlande; il se trouve dans une île de la mer, et à une distance assez grande des côtes pour être [Pg 323]inaccessible dans les conditions ordinaires de la navigation. A ce point de vue, Manannân et quelques autres dieux de la catégorie des Tûatha Dê Danann présentent une certaine analogie avec les Fomôré: il faut faire un voyage par mer pour atteindre leur résidence, comme pour gagner la vaste terre où, sous la domination des Fomôré, les défunts trouvent les joies d'une vie nouvelle, et l'immortalité.

Bran, fils de Febal, est un des voyageurs qu'un navire a transportés dans les îles des Tûatha Dê Danann. Il en est revenu, et a pu raconter son histoire.

Un jour, il était seul près de son palais; il entendit une musique très douce qui l'endormit, et, en se réveillant, il trouva à côté de lui une branche d'argent, couverte de fleurs[1]. Il la prit, et l'apporta chez lui; mais il ne la garda pas longtemps. Un jour, il y avait chez lui réunion nombreuse; beaucoup de chefs, accompagnés de leurs femmes, étaient rassemblés dans son palais, quand apparut une femme inconnue qui l'invita à se rendre dans le pays mystérieux des _Sîde_. Puis elle disparut, et avec elle la branche d'argent.

Bran s'embarqua le lendemain, et trente personnes avec lui. Au bout de deux jours, ils rencontrèrent Manannân mac Lir, roi du pays inconnu vers lequel ils naviguaient. Manannân était dans un char, et [Pg 324]chantait en vers le bonheur de son royaume. Bran continua son voyage et arriva dans une île qui n'était peuplée que de femmes. La reine était celle qui l'avait invité. Il y resta longtemps, puis revint en Irlande[2].

[Footnote 1: On trouvera plus bas, p. 327, une branche analogue, dans la légende de Cormac.]

[Footnote 2: Il y a de cette pièce plusieurs manuscrits. Le plus ancien est le _Leabhar na hUidhre_, p. 121, mais il ne contient plus qu'un très court fragment. Vient ensuite, par ordre de date, le manuscrit H. 2. 16, du collège de la Trinité de Dublin, col. 395-399.]

§7.

_Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn._

Le nom de Manannân mac Lir est mêlé aux événements épiques qui forment le cycle de Conchobar et de Cûchulainn et le cycle ossianique. On le retrouve enfin dans un des morceaux qui continuent jusqu'au septième siècle l'histoire épique de l'Irlande.

La femme de Manannân était Fand, fille d'Aed Abrat et déesse comme lui. Un jour, il l'abandonna; elle, pour se venger, rechercha en mariage le héros Cûchulainn[1], qui avait déjà une femme légitime, Emer[2], et une concubine, Ethné Ingubai[3]. Elle habitait une île où elle attira le héros. C'était le «pays lumineux,» _Tîr Sorcha_[4].

[Pg 325]Loeg, cocher de Cûchulainn, qui, avant son maître, alla en éclaireur visiter cette étrange contrée, revint rempli d'admiration. Il y avait vu un arbre merveilleux[5], de beaux hommes, de belles femmes, vêtus d'habits magnifiques, faisant bonne chère, écoutant une musique délicieuse. Mais, ce qui l'avait surtout frappé était la beauté de Fand. Il n'y avait, en Irlande, ni roi ni reine qui l'égalassent. «Ethné Ingubai, la concubine de Cûchulainn, est bien jolie,» disait-il; «mais une femme comme Fand rend les gens fous[6].»

Cûchulainn se laissa séduire, épousa Fand, la ramena en Irlande. Jusque-là, Emer avait supporté patiemment les infidélités momentanées du volage héros, et avait admis, en outre, qu'il eût une concubine de rang inférieur; alors elle devint jalouse pour la première fois; elle ne put souffrir dans Fand une rivale égale ou supérieure à elle, et qui semblait devoir occuper définitivement la première place dans le cœur du plus grand des guerriers irlandais. Elle voulut tuer Fand. Cûchulainn s'y opposa; mais l'ardeur de la passion qu'Emer avait témoignée réveilla chez lui des sentiments qui semblaient éteints; [Pg 326]voyant la douleur d'Emer, il lui dit, pour la consoler, qu'il la trouvait toujours jolie, et qu'il n'avait pas cessé de l'aimer. Fand était présente. Profondément blessée de cette réconciliation, elle abandonna Cûchulainn.

Au même moment Manannân, sachant la détresse de l'épouse qu'il avait eu le tort de quitter, venait la chercher. Il s'approcha de Fand: visible pour elle, il était invisible pour tout autre. Ayant été bien accueilli par elle, il se rendit tout à coup visible aux yeux de Cûchulainn et de son cocher Loeg. Il partit emmenant Fand, qui, pour Cûchulainn, était à jamais perdue et que l'art des druides fit oublier à ce héros passionné[7].

[Footnote 1: _Serglige Conculaind_, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez Windisch, _Irische Texte_, p. 209, lignes 20 et suiv.]

[Footnote 2: _Ibid._, p. 208, lignes 12 et suiv.; p. 214, lignes 19 et suiv.]

[Footnote 3: _Ibid._, p. 206, lignes 17, 18; p. 207, lignes 9 et suiv.; p. 208, ligne 19.]

[Footnote 4: Windisch, _Irische Texte_, p. 219, ligne 18.]

[Footnote 5: C'est probablement de cet arbre que furent détachées la branche d'argent de Bran mac Febail dont il a été déjà question et la branche aux pommes d'or de Cormac dont nous parlerons plus loin. On peut comparer les arbres du palais souterrain de Brug na Boinné, p. 274-275. L'île d'Avalon, c'est-à-dire du Pommier, dans le cycle d'Arthur, tire sans doute son nom d'un arbre analogue.]

[Footnote 6: Windisch, _Irische Texte_, p. 219, ligne 25; p. 220, lignes 5, 6.]

[Footnote 7: Windisch, _Irische Texte_, p. 222-227.]

§8.

_Manannân mac Lir et Cormac, fils d'Art.--Première partie: Cormac échange contre une branche d'argent sa femme, son fils et sa fille._

Nous retrouvons Manannân mac Lir dans le cycle ossianique. Un des principaux personnages de ce cycle est Cormac mac Airt, ou Cormac fils d'Art, dit aussi Cormac hûa Cuinn, c'est-à-dire petit-fils de Conn. Dans les annales de Tigernach, dont l'auteur mourut, comme on sait, en 1088, on lit, sous une date qui paraît correspondre à l'an 248 de notre ère, [Pg 327]la mention suivante: «Disparition de Cormac, petit-fils de Conn, pendant sept mois[1].» La disparition de Cormac mac Airt est un événement merveilleux dont le récit est compris dans la seconde liste des récits que racontaient les _filé_; et cette liste paraît remonter au dixième siècle. Notre légende y est désignée sous le nom d'«Aventures» ou d'«Expédition de Cormac mac Airt.» Ce titre se retrouve en tête de la pièce dont il s'agit dans deux manuscrits du quatorzième siècle, mais avec une addition d'où il résulte que le pays où Cormac se serait rendu s'appelle «Terre de la Promesse»[2]. Des manuscrits plus récents intitulent ce morceau: «Trouvaille de la branche par Cormac mac Airt.» On va comprendre pourquoi.

Un jour, Cormac mac Airt, roi suprême d'Irlande, était dans sa forteresse de Tara. Il vit dans la prairie qui en dépendait un jeune homme qui tenait à la main une branche merveilleuse; neuf pommes d'or y étaient suspendues[3]. Quand on agitait cette branche, les pommes s'entre-choquant produisaient une musique étrange et douce. Personne ne pouvait l'entendre sans oublier à l'instant ses chagrins et ses maux. [Pg 328]Puis tous, hommes, femmes et enfants, s'endormaient.

--«Cette branche t'appartient-elle?» demanda Cormac au jeune homme.-«Oui, certes,» répondit celui-ci.--«Veux-tu la vendre?» reprit Cormac.--«Oui,» dit le jeune homme. «Je n'ai jamais rien eu qui ne fût à vendre.»--«Quel prix en exiges-tu?» dit Cormac.--«Je te l'apprendrai après,» répliqua le jeune homme.-«Je te donnerai ce que tu jugeras à propos,» répondit Cormac. «Et suivant toi, que te dois-je?»--«Ta femme, ton fils et ta fille.»--«Tu les auras tous les trois,» répliqua le roi.

Le jeune homme lui donna la branche, et ils entrèrent tous deux dans le palais. Cormac y trouva réunis sa femme, son fils et sa fille.--«Tu as là un bien joli bijou,» lui dit sa femme.--«Ce n'est pas étonnant,» répondit Cormac: «je le paie un gros prix.» Et il raconta le marché qu'il avait fait.--«Nous ne croirons jamais,» répondit sa femme, «qu'il y ait en ce monde un trésor que tu préfères à nous trois.»--«Il est vraiment trop dur,» s'écria la fille de Cormac, «que mon père nous ait échangés contre une branche!» La femme, le fils et la fille étaient tous les trois dans la désolation. Mais Cormac secoua la branche. A l'instant ils oublièrent leur affliction, ils allèrent joyeux au-devant du jeune homme, et partirent avec lui.

Bientôt la nouvelle de cet événement étrange se répandit dans Tara d'abord, puis dans toute l'Irlande. On aimait beaucoup la reine et ses deux enfants; [Pg 329]il s'éleva un immense cri de douleur et de regret. Mais Cormac secoua sa branche; aussitôt les plaintes cessèrent, et le chagrin de ses sujets fit place à la joie.

[Footnote 1: «Teasbhaidh Cormaic hua Cuinn fri-re secht miss.» O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 44. La même expression est employée pour désigner l'enlèvement d'Etâin par Mider. _Leabhar na hUidhre_, p. 99, col. 1, ligne 13.]

[Footnote 2: _Tîr Tairngiri_. Livre de Ballymote, f° 142, verso. Manuscrit du collège de la Trinité de Dublin, coté H. 2. 16, col. 889. Cf. p. 331.]

[Footnote 3: Comparez la branche d'argent dont il est question plus haut, dans la légende de Bran mac Febail, p. 323.]

§9.

_Manannân mac Lir et le roi Cormac fils d'Art.--Deuxième partie.--Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille._

Une année s'écoula. Cormac éprouva le désir de revoir sa femme, son fils et sa fille. Il sortit de son palais, prit la direction où il les avait vus s'engager. Un nuage magique l'enveloppa; il arriva dans une plaine merveilleuse. Là s'élevait une maison, et une foule immense de cavaliers étaient réunis à l'entour. Leur occupation était de couvrir cette maison de plumes d'oiseaux étrangers. Quand ils avaient couvert une moitié de la maison, les plumes leur manquaient pour terminer ce travail, et ils partaient pour aller chercher les plumes nécessaires à l'achèvement de leur tâche. Mais pendant leur absence, les plumes qu'ils avaient posées disparaissaient, soit qu'elles fussent enlevées par le vent, soit par toute autre cause. Il n'y avait donc pas de raison pour que leur travail fût jamais achevé. Cormac les regarda longtemps, puis perdit patience.--«Je vois bien,» dit-il, «que vous faites cela depuis le commencement du [Pg 330]monde, et que vous continuerez jusqu'à ce que le monde finisse.»

Il poursuivit sa route. Après avoir vu plusieurs autres choses curieuses, il arriva dans une maison où il entra. Il y trouva un homme et une femme de grande taille, et dont les vêtements étaient de diverses couleurs. Il les salua; eux, comme il était tard, lui proposèrent l'hospitalité pour la nuit. Cormac accepta.

L'hôte apporta lui-même un cochon tout entier, qui devait servir pour le repas, et une bûche énorme, qui, fendue en plusieurs morceaux, devait le cuire. Cormac prépara le feu et mit dessus un quartier de cochon.--«Raconte-nous une histoire,» dit l'hôte à Cormac, «et, si elle est vraie, lorsque tu l'auras terminée, le quartier de cochon sera cuit.»--«Commence toi-même,» répondit Cormac, «ta femme parlera ensuite; mon tour viendra après.»--«Tu as raison,» répliqua l'hôte. «Voici mon histoire. Ce cochon est un des sept que je possède; et de leur chair je pourrais nourrir le monde entier. Quand un d'eux est tué et mangé, je n'ai qu'à mettre ses os dans l'étable, et le lendemain je le retrouve vivant[1].» L'histoire était vraie, car aussitôt qu'elle fut finie, le quartier de cochon se trouva cuit.

Cormac mit un second quartier de cochon sur le [Pg 331]feu; la femme prit la parole.--«J'ai sept vaches blanches,» dit-elle; «et tous les jours je remplis sept cuves de leur lait. Si les habitants du monde entier se réunissaient dans cette plaine, j'aurais assez de lait pour les rassasier.» L'histoire était vraie, car, aussitôt qu'elle fut terminée, on constata que le quartier de cochon était cuit. «Je vois,» dit Cormac, «que vous êtes Manannân et sa femme. C'est Manannân qui possède les cochons dont tu viens de parler, et c'est de la Terre Promise qu'il a ramené sa femme et les sept vaches[2].»

--«Ton tour est venu de raconter une histoire,» reprit le maître de la maison. «Si elle est vraie, quand elle sera finie le troisième quartier sera cuit.» Cormac raconta comment il avait acquis la branche merveilleuse aux neuf pommes d'or et à la musique enchanteresse; comment il avait en même temps perdu sa femme, son fils et sa fille. Quand il eut terminé son récit, le quartier de cochon était cuit.--«Tu es le roi Cormac,» lui dit son hôte. «Je le reconnais à ta sagesse; le repas est prêt, mange.»--«Jamais,» répondit Cormac, «je n'ai dîné en compagnie de deux personnes seulement.» Manannân ouvrit une porte et fit entrer la femme, le fils et la fille de Cormac. Le roi fut bien heureux de les revoir; eux éprouvèrent la même joie que lui.--«C'est moi qui te les ai pris,» dit [Pg 332]Manannân, «c'est moi qui t'ai donné la branche merveilleuse. Mon but était de te faire venir ici.»

Cormac ne voulut pas commencer le repas avant d'avoir l'explication des merveilles qu'il avait vues sur son chemin. Manannân la lui donna; il lui expliqua, par exemple, que les cavaliers qui couvrent une maison de plumes et recommencent indéfiniment leur travail sans jamais en voir l'achèvement sont les gens de lettres qui cherchent la fortune, croient la trouver, et ne l'atteindront jamais: en effet, chaque fois qu'ils rentrent chez eux apportant de l'argent, ils apprennent qu'on a dépensé tout celui qu'à leur départ ils avaient laissé à la maison.

Enfin Cormac, sa femme et ses enfants se mirent à table. Ils mangèrent. Quand il fut question de boire, Manannân présenta une coupe.--«Cette coupe,» dit-il, «a une propriété particulière. Quand on dit devant elle un mensonge, elle se brise, et si ensuite on dit la vérité, les morceaux se rejoignent.»--«Prouve-le,» s'écria Cormac.--«C'est bien facile,» reprit Manannân. «La femme que je t'ai enlevée a eu depuis ce temps un nouveau mari.» Aussitôt la coupe se brisa en quatre morceaux,»--«Mon mari a menti,» répondit la femme de Manannân.» Elle disait la vérité: à l'instant, les quatre morceaux de la coupe se rejoignirent sans qu'il restât aucune trace de l'accident.

Après le repas, Cormac, sa femme et ses enfants allèrent se coucher. Quand ils se réveillèrent le lendemain, ils étaient dans le palais de Tara, capitale [Pg 333]de l'Irlande, et Cormac y trouva près de lui la branche merveilleuse, la coupe enchantée, même la nappe qui couvrait la table sur laquelle il avait mangé la veille dans le palais du dieu Manannân. Si nous en croyons l'annaliste Tigernach, son absence avait duré sept mois, et ces événements merveilleux se seraient passés l'an 248 de J.-C.[3].

[Footnote 1: Voir plus haut, p. 275, une légende analogue dans un texte plus ancien.]

[Footnote 2: Sur les cochons de Manannân, voir plus haut, p. 277. Manannân a ramené deux vaches de l'Inde, p. 279.]

[Footnote 3: Cette pièce a été publiée avec une traduction anglaise, mais d'après un manuscrit récent, dans les _Transactions of the Ossianic Society_, t. III, p. 213. L'auteur de l'édition est M. Standish Hayes O'Grady. Certains détails paraissent modernes. J'ai peine à considérer comme ancien le passage relatif à la fidélité de la femme de Cormac. Le paganisme celtique n'est pas si chaste.]

§10.

_Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d'Ulster au commencement du sixième siècle de notre ère._

Cormac mac Airt vivait au troisième siècle de notre ère. Nous retrouvons encore le nom de Manannân mêlé à l'histoire épique d'Irlande vers la fin du sixième siècle ou au commencement du septième. A cette époque, régnait en Ulster Fiachna Lurgan. Il était l'ami d'Aidân mac Gabrâin, qui suivant les Annales de Cambrie mourut en 607[1]. Tigernach mentionne aussi la mort d'Aidân mac Gabrâin, mais il la date de l'année précédente[2].

[Pg 334]Aidâin mac Gabrâin était roi des Scots ou Irlandais établis en Grande-Bretagne. Il est connu surtout par la guerre malheureuse qu'il soutint contre les Anglo-Saxons. Aedilfrid, roi des Northumbriens, le vainquit, suivant Bède, dans la sanglante bataille de _Degsa-Stân_, où les Anglo-Saxons victorieux perdirent un corps d'armée tout entier avec le frère de leur roi. C'est en 603 que cette bataille fut livrée[3].