Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Part 20
Un matin, Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande dans la seconde moitié du second siècle après notre ère[1], était, au lever du soleil, sur les remparts de Tara, sa résidence royale. Le hasard lui fît mettre le pied sur une pierre magique dont le nom était _Fâl_, et qui avait été jadis apportée en Irlande par les Tûatha Dê Danann quand ils vinrent s'y établir, avant l'arrivée des fils de Milé. Aussitôt que cette pierre fut touchée par le pied de Conn, elle jeta un cri; et ce cri était si puissant, qu'il ne fut pas entendu seulement par Conn et par les personnages qui lui faisaient cortège: on l'entendit dans [Pg 302]tout Tara, et hors de Tara, jusqu'aux extrémités de la plaine environnante, qui s'appelait Breg.
Conn avait près lui, en ce moment, trois druides qui étaient du nombre des officiers attachés à sa personne. Il leur demanda ce que signifiait le cri de la pierre, comment elle s'appelait, d'où elle venait, où elle irait plus tard, et qui l'avait apportée à Tara. Les druides demandèrent un délai de cinquante-trois jours; et quand ce délai fut expiré, l'un d'eux put répondre à toutes ces questions, une exceptée; or la question que le druide laissa sans réponse était la plus importante: que signifiait le cri de la pierre? Là-dessus le druide ne put donner que des indications incomplètes. «La pierre a prophétisé,» dit-il. «Ce n'est pas seulement un cri qu'elle a poussé: j'ai compté plusieurs cris, et leur nombre est celui des rois de ta race jusqu'à la fin du monde. Mais quant à leurs noms, ce n'est pas moi qui te les dirai.»
Aussitôt après, le roi et les assistants aperçurent un brouillard qui les environna; et bientôt l'obscurité fut si grande qu'on ne distinguait plus rien. Ils entendirent les pas d'un cavalier qui s'avançait vers eux. Celui-ci leur lança trois coups de javelot, pendant que Conn et le principal druide, effrayés, jetaient des cris impuissants. Mais le cavalier mystérieux cessa de les menacer, s'approcha d'eux, salua Conn, et l'invita à venir dans sa maison.
Conn accepta et suivit l'inconnu jusqu'à une belle plaine où s'élevait une forteresse puissante. Devant la porte se dressait un arbre d'or; dans la forteresse [Pg 303]Conn aperçut un palais splendide. L'inconnu l'y fit entrer. Le roi irlandais fut reçu par une jeune femme qui portait une couronne d'or, et il arriva avec son guide dans une salle qui contenait une cuve d'argent aux cercles d'or, pleine de bière. Là aussi était un trône sur lequel son guide s'assit. Jamais Conn n'avait vu un homme si grand ni si beau.
Celui-ci adressa la parole au roi d'Irlande.--«Je suis,» dit-il, «Lug, fils d'Ethné, petit-fils de Tigernmas.» Puis il annonça combien de temps régnerait Conn, et quelles batailles il devait livrer; il prédit les noms de ses successeurs, la durée et les principaux événements de leurs règnes[2].
[Footnote 1: Tigernach le fait mourir vers l'année 190: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re partie, p. 34; les Quatre Maîtres, en 157: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_, 1851, t. I, p. 104-105.]
[Footnote 2: Cette pièce a été publiée par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 618, d'après le ms. du British Museum, coté Harleian 5280, qui est du quinzième siècle.]
§6.
_Lug est bien un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais chrétiens._
L'auteur chrétien auquel nous devons l'arrangement de cette pièce, qui nous est parvenu, fait dire à Lug:--«Je ne suis pas un _scâl_, c'est-à-dire un de ces êtres démoniaques qui ont le privilège de l'immortalité: je suis de la race d'Adam; et si je me présente à vous aujourd'hui, je n'en ai pas moins subi la loi de la mort.» Ceci est une addition relativement moderne dont le but a été d'obtenir pour ce récit bizarre la tolérance du clergé chrétien. Lug, [Pg 304]qui a prédit à Conn Cêtchathach l'histoire de ce prince et celle de ses successeurs, est le dieu qui à Mag-Tured a tué Balar d'un coup de pierre, et qui a plus tard donné le jour au fameux héros Cûchulainn. Le palais magique où il reçut Conn est celui où, deux siècles auparavant, il avait abrité une nuit Conchobar, roi d'Ulster, Dechtéré sa sœur, huit autres guerriers, leurs chars et leurs chevaux, et où il leur avait fait servir un festin si succulent que jamais on n'avait rien vu de comparable dans le palais des rois d'Ulster.
Nous avons raconté plus haut que le 1er août lui était consacré; les cérémonies religieuses célébrées en ce jour attiraient un grand concours de peuple, et devinrent l'occasion d'assemblées publiques où le commerce, les affaires politiques, les jugements, les jeux se partageaient les assistants. C'est lui que César considère comme le premier des dieux gaulois: à ses yeux, il est identique à Mercure. Déjà, au temps de César, on lui avait en Gaule élevé un grand nombre de statues[1].
Le nom de _Lugudunum_, ou «forteresse de Lugus,» en irlandais Lug, était porté en Gaule par quatre villes importantes aujourd'hui Lyon, Saint-Bertrand-de-Comminges, Leyde et enfin Laon[2].
[Pg 305]Sous l'empire romain _Lugudunum_ perdit son second _u_ et s'écrivit _Lugdunum_; ce nom est vraisemblablement identique au _Lugidunum_ que le géographe Ptolémée signale en Germanie et qui, fondé par les Gaulois, était, au temps de Ptolémée, c'est-à-dire au commencement du second siècle de notre ère, entre les mains des Germains vainqueurs[3].
Le nom du dieu Lugus ou Lug doit aussi, probablement, se reconnaître dans le premier terme d'un composé géographique de la Grande-Bretagne, _Luguvallum_; ce mot désignait une ville sur l'emplacement exact de laquelle nous ne sachons pas que l'on se soit mis d'accord, mais qui était située près du mur d'Adrien[4]. Le nom de _Lug-mag_ ou «champ de Lug,» était porté en Irlande par une abbaye dont il est question dès le septième siècle[5].
Les Irlandais païens prétendaient que Lug habitait leur île; ils racontaient même en quel endroit était situé le palais souterrain que Dagdé lui avait, disait-on, assigné pour résidence quand l'Irlande eut été conquise par les fils de Milé[6].
[Footnote 1: «Deum maxime Mercurium colunt; hujus sunt piurima simulacra; hunc omnium inventorem artium ferunt, hunc viarum atque itinerum ducem, hunc ad questus pecuniæ mercaturasque habere vim maximam arbitrantur.» _De bello gallico_, l. VI, chap. 17, § 1.]
[Footnote 2: «Lugdunum Clavatum;» ce nom n'apparaît qu'à l'époque mérovingienne.]
[Footnote 3: Ptolémée, édition Nobbe, livre II, chap. 11, § 28.]
[Footnote 4: Il est question plusieurs fois de cette localité dans l'_Itinéraire d'Antonin_.]
[Footnote 5: _Annals of the Four Masters_, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 296, 297, 356, 357. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 140, 141. Cette localité s'appelle aujourd'hui Louth.]
[Footnote 6: «Lug, macc Ethnend, is-sîd Rodrubân.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 49, 50.]
[Pg 306]§7.
_Ogmé ou Ogmios le champion._
Parmi les dieux qui jouent un rôle dans le cycle mythologique, il y en a trois au sujet desquels je ne connais rien à citer dans l'épopée héroïque et qui, cependant, continuaient à tenir une place dans la pensée des Irlandais chrétiens. C'étaient Ogmé, Dîan-Cecht et Goibniu. Ogmé ou Ogma, l'Ogmios de Lucien, est le héros qui, à la bataille de Mag-Tured, s'était emparé de l'épée du roi fomôré Téthra[1]. Il est surnommé «à la face solaire,» _grîan-ainech_. On lui attribuait l'invention de l'écriture ogamique[2] qui a servi aux inscriptions funéraires de l'époque païenne, et dont ni les moines irlandais du neuvième siècle, ni les scribes des temps postérieurs n'avaient perdu la tradition. On le disait fils d'Elada, dont le nom veut dire «composition poétique» ou «science.» On le croyait frère de Dagdé[3]. On prétendait savoir où était situé le _sîd_ ou palais souterrain que Dagdé avait assigné à Ogmé après la conquête de l'Irlande par les fils de Milé[4]. Tel est, à son sujet, la doctrine [Pg 307]ancienne. A partir du onzième siècle, Ogmé, cessant d'être considéré comme dieu, prit place parmi les guerriers qui auraient été tués à la seconde bataille de Mag-Tured. On raconta aussi qu'il avait été enterré à Brug na Boinné, localité située à une distance considérable de Mag-Tured. Ce sont là deux légendes contradictoires et d'origine différente, mais l'une et l'autre relativement modernes[5].
[Footnote 1: Voir plus haut, p. 188-190.]
[Footnote 2: Traité de l'écriture ogamique conservé par le Livre de Ballymote, ms. du quatorzième siècle: O'Donovan, _A grammar of the irish language_, p. XXVIII.]
[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13,-14; p. 10, col. 2, lignes 23-24.]
[Footnote 4: «Ogma is-sîd Airceltrai.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, ligne 50.]
[Footnote 5: Voir plus haut, p. 271.]
§8.
_Dîan-Cecht le médecin._
Dîan-Cecht, ou le dieu «au rapide pouvoir,» est un fils de Dagdé[1]. Corpré le _file_, autre personnage mythologique qui, par une satire, avait renversé du trône le Fomôré Bress, était, par sa mère Etan, petit-fils de Dîan-Cecht[2]. Dîan-Cecht avait guéri, avec l'aide de Creidné, la blessure reçue à la main par le dieu Nûadu en combattant les Fir-Bolgs à la tête des Tûatha Dê Danann[3]. Il est le médecin des Tûatha Dê Danann. Il fut longtemps, en Irlande, le dieu de la médecine[4].
[Pg 308]Le manuscrit 1395 de la bibliothèque de Saint-Gall contient un feuillet de parchemin sur un côté duquel on a prétendu représenter saint Jean l'évangéliste; sur l'autre face, des scribes irlandais, au huitième ou au neuvième siècle, ont écrit des incantations partie chrétiennes, partie païennes. Dans une de ces incantations, on lit ces mots: «J'admire la guérison que Dîan-Cecht laissa dans sa famille, afin que la santé vînt à ceux qu'il aidera[5].» Ainsi, les Irlandais chrétiens du huitième ou du neuvième siècle croyaient encore à Dîan-Cecht une puissance surnaturelle, et l'invoquaient dans leurs maladies.
[Footnote 1: «Corand, cruittire sede do Dîan-Cecht, mac in Dagdai.» _Dinn-senchus_, en prose dans le _Livre de Leinster_, p. 165, col. 1, lignes 35, 36. Il n'y a, je crois, pas grand compte à tenir des généalogies réunies sur les premières lignes de la col. 1 de la page 10 du _Livre de Leinster_. Dîan-Cecht y est fait fils d'Erarc, lignes 3-4.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 21-26.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 154-177.]
[Footnote 4: Sur Dîan-Cecht, considéré comme dieu de la médecine, voyez Glossaire de Cormac, au mot _Dîan-Cecht_: Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 16, et _Sana Chormaic_, p. 56. Consulter aussi, dans le présent volume, la p. 177.]
[Footnote 5: «Admuinur in-slânicid foracab Dîan-Cecht li-a-muntir, corop-slân ani for-sa-te.» Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 271. Cf. _Verzeichniss der Handschriften der Stiftsbibliothek von St Gallen_, 1875, p. 462, 463.]
§9.
_Goibniu le forgeron et son festin._
Nous avons vu Goibniu fabriquer les fers de lance des Tûatha Dê Danann à la bataille mythique de Mag-Tured[1]. Le manuscrit de Saint-Gall, que nous venons de citer, contient, sur la page déjà mentionnée, une incantation destinée à assurer la conservation du beurre; et, dans cette pièce, le nom de [Pg 309]Goibniu est trois fois prononcé: «Science de Goibniu! du grand Goibniu! du très grand Goibniu![2]» Pourquoi cette triple invocation à propos de beurre?
Les Irlandais du huitième ou du neuvième siècle considéraient Goibniu comme une sorte de dieu de la cuisine; et, en effet, c'était le festin de Goibniu qui assurait aux Tûatha Dê Danann l'immortalité[3]. Ce festin consistait principalement en bière et cette bière présente en Irlande une frappante analogie avec le nectar associé à l'ambroisie chez les Grecs[4]. A quel propos Goibniu le forgeron divin, dont le nom dérive de _goba, gobann_, «forgeron,» était-il en Irlande chargé de préparer la merveilleuse boisson qui donnait l'immortalité aux dieux? Nous ne saurions le dire, mais il y a là un mythe fort ancien, et qui semble avoir appartenu à la race hellénique en même temps qu'à la race celtique, puisque, dans le premier chant de l'_Iliade_, Héphaistos, qui est forgeron comme Goibniu, sert à boire aux dieux[5].
[Pg 310]Le clergé chrétien d'Irlande paraît avoir eu moins de confiance dans la science du forgeron Goibniu que le scribe inconnu auquel on doit la transcription du charme destiné à conserver le beurre comme nous venons de le dire. La prière que le _Livre des hymnes_ attribue à saint Patrice demande le secours de Dieu «contre les sortilèges des femmes, des forgerons et des druides, contre toute science qui perd l'âme de l'homme[6];» et, dans cette science maudite, est comprise la «science» de Goibniu, invoquée par l'incantation de Saint-Gall au huitième ou au neuvième siècle, c'est-à-dire la science du forgeron divin qui conservait le beurre des humains ses adorateurs, et qui, par son festin, assurait aux dieux l'immortalité. C'est une science diabolique, et que le saint apôtre de l'Irlande considère comme ennemie.
[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 181.]
[Footnote 2: «Fiss Goibnen, aird Goibnenn, renaird Goibnenn.» Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 270.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 277-278. O'Curry, dans l'_Atlantis_, t. III, p. 389, note, a réuni deux textes relatifs à cette croyance. L'expression que ces textes emploient est _fled Goibnenn_, «festin de Goibniu,» mais dans ce festin on n'était guère occupé qu'«à boire», _ic ol_; ce qu'on y prenait était une «boisson,» _deoch_; c'était cette boisson qui rendait immortel. Il s'agit donc ici de la bière, _lind_ ou _cuirm_, dont il est question dans d'autres textes. Comparez p. 275, 317.]
[Footnote 4: _Odyssée_, livre V, vers 93, 199; livre IX, 359.]
[Footnote 5: _Iliade_, livre I, vers 597-600.]
[Footnote 6:
«Fri brichta ban ocus goband ocus druad, Fri cech fiss arachuiliu anmain duini.»
Hymne de saint Patrice, vers 48, 49, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 56. Comparez «Fiss Goibnenn», dans l'incantation citée p. 309.]
[Pg 311]CHAPITRE XIV.
LES TÛATHA DE DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.--TROISIÈME PARTIE: LES DIEUX MIDER ET MANANNAN MAC LIR.
§1. Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît une seconde fois et devient fille d'Etair.--§2. Etâin est femme du roi suprême d'Irlande. Mider la courtise.--§3. La partie d'échecs.--§4. Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Poème qu'il lui chante.--§5. Mider enlève Etâin.--§6. Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal.--§7. Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn.--§8. Manannân mac Lir et Cormac, fils d'Art. Première partie. Cormac échange contre une branche d'argent sa femme, son fils et sa fille.--§9. Manannân mac Lir et le roi Cormac, fils d'Art. Deuxième partie. Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille.--§10. Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d'Ulster au commencement du sixième siècle de notre ère.--§11. Mongân, fils d'un dieu, est un être merveilleux.
§1.
_Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît une seconde fois, et devient fille d'Etair._
Nous allons maintenant parler de deux personnages [Pg 312]divins qui ne jouent aucun rôle dans les événements que raconte le _Livre des conquêtes_, et que cette compilation ne mentionne qu'en passant: ce sont Mider et Manannân. Mider, dont le _sîd_, ou palais souterrain, s'appelait Bregleith, fut, nous l'avons vu, un des deux pères nourriciers d'Oengus, fils de Dagdé. Il eut deux femmes, appelées l'une Etâin[1], l'autre Fuamnach[2], toutes deux déesses ou _sîde_. Mais, de ces deux épouses, il perdit la première d'une façon qui lui fut pénible, et l'attachement invariable qu'il conserva pour elle amena une suite d'aventures étranges d'abord et finalement tragiques.
Un vieux récit, qui fait partie du cycle de Conchobar et de Cûchulainn, nous fait remonter à une époque où l'élève de Mider, Oengus, qui épousa, comme nous l'avons vu, Caer, fille d'Ethal Anbual, avait enlevé Etâin à son maître ou père nourricier.
Etâin, séparée de Mider, devint l'épouse d'Oengus, qui lui témoignait la plus vive tendresse, la logeait dans une chambre remplie de fleurs odoriférantes, et mettait son bonheur à passer avec elle les soirées et les nuits. Cependant, Mider n'oubliait pas Etâin, il la regrettait, désirait la reprendre, et Fuamnach, la femme qui lui restait, en ressentait une violente jalousie. Un jour, Fuamnach profita de l'absence [Pg 313]d'Oengus, qu'elle avait eu l'adresse de faire sortir sous prétexte d'une entrevue avec Mider et d'un projet d'accommodement entre l'élève et le maître.
Un coup de vent, envoyé par elle, enleva Etâin de la chambre charmante que l'amour d'Oengus lui avait donnée pour logis. Le vent[3] déposa Etâin sur le toit d'une maison, où les grands seigneurs d'Ulster, accompagnés de leurs femmes, étaient réunis et buvaient. Du toit, par l'ouverture qui servait de cheminée, Etâin tomba dans une coupe d'or qui se trouvait sur la table, à côté d'une des femmes. Cette coupe contenait de la bière. En buvant cette bière, la femme avala Etâin, dont elle accoucha neuf mois après.
Celle qui devint ainsi mère d'Etâin avait un mari qui s'appelait Etair et qui passa pour le père de la jeune fille. «Jeune fille» ici peut sembler inexact, car Etâin était âgée de mille douze ans quand la femme d'Etair la mit au monde; mais les dieux ne vieillissent pas; et de plus, Etâin commençait une nouvelle vie[4].
[Footnote 1: _Tochmarch Etaine_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 127, lignes 8, 24.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 20. Le même passage nous apprend qu'elle était sœur de Siugmall; cf. Windisch, _Irische Texte_, p. 132, ligne 20, et Livre de Leinster, p. 23, col. 1, lignes 37-38.]
[Footnote 3: Dans l'_Odyssée_, livre VI, vers 20, la déesse Athéné, approchant du lit où dormait Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, est comparée au souffle du vent.]
[Footnote 4: _Leabhar na hUidhre_, p. 129, fragment publié par Windisch, _Irische Texte_, p. 130-131.]
§2.
_Etâin est femme du roi suprême d'Irlande. Mider la courtise._
Quand Etâin fut grande elle devint la plus belle [Pg 314]des filles d'Irlande et la femme du roi suprême Eochaid Airem, dont la capitale était Tara. Le règne d'Eochaid Airem, suivant Tigernach[1], aurait été contemporain de la toute-puissance de César, mort, comme on sait, en l'an 44 avant notre ère.
Un des textes qui nous racontent comment se fit le mariage d'Eochaid a soin de nous signaler l'accomplissement d'une des principales formalités juridiques par lesquelles se formait le lien conjugal dans le droit irlandais: Eochaid, avant le mariage, donna à Etâin un douaire de sept _cumal_, c'est-à-dire de sept femmes esclaves, ou d'une valeur équivalente. Et ce fut après cela qu'ils devinrent époux.
Mais Mider n'avait pas cessé d'aimer Etâin. Il profita d'une absence du roi pour venir rappeler à la jeune femme le temps où jadis, dans le monde des dieux, il était son mari. Il lui proposa de le suivre dans sa mystérieuse résidence de Bregleith. Etâin, respectant les liens nouveaux qu'elle avait formés, repoussa cette proposition. «Je n'échangerai pas,» dit-elle, «le roi suprême d'Irlande pour un mari comme toi, qui n'a pas de généalogie et auquel on ne connaît pas d'ancêtres[2].»--Mider ne se tint pas pour battu.
[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re partie, p. 8.]
[Footnote 2: Windisch, _Irische Texte_, lignes 30-31. Ce passage est emprunté au _Leabhar na hUidhre_, manuscrit du onzième siècle. Rien n'établit plus catégoriquement la date récente des généalogies compliquées attribuées aux Tûatha Dê Danann par divers documents. Voyez, sur les ancêtres qu'on donne à Mider, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 51, et p. 10, col. 1, lignes 2 et suiv. Comparez le tableau généalogique publié par O'Curry, _Atlantis_, t. III, en face de la p. 382.]
[Pg 315]§3.
_La partie d'échecs._
Par une belle journée d'été, Eochaid Airem, roi suprême de l'Irlande et mari d'Etâin, de retour à Tara, regardait du haut de sa forteresse dans la plaine. Il admirait la campagne et ses tons harmonieux. Il vit s'approcher un guerrier inconnu. Cet étranger était vêtu d'une tunique de pourpre; ses cheveux étaient jaunes comme de l'or; son œil bleu brillait comme une chandelle. Il portait une lance à cinq pointes et un bouclier orné de perles d'or.
Eochaid lui souhaita la bienvenue, tout en lui disant qu'il ne le connaissait point.--«Je te connais bien, moi, et depuis longtemps,» dit le guerrier.--«Quel est ton nom?» demanda Eochaid.--«Il n'a rien d'illustre,» répondit l'étranger. «Je m'appelle Mider de Bregleith.»--«Quelle raison t'amène ici?» reprit Eochaid.--«Je viens,» dit l'inconnu, «jouer aux échecs avec toi.»--«Je suis fort aux échecs,» dit Eochaid, qui passait pour le premier joueur d'échecs d'Irlande. «Nous verrons ce qu'il en est,» reprit Mider.--«Mais,» répondit Eochaid, «la reine dort en ce moment, et c'est dans sa chambre qu'est mon jeu d'échecs[1].»--«Peu [Pg 316]importe,» répliqua Mider, «j'ai avec moi un jeu qui n'est pas moins beau que le tien.»
Et il disait la vérité. L'échiquier qu'il apportait était d'argent, à chaque coin brillaient des pierres précieuses. D'un sac fait d'une brillante étoffe de fil de laiton, il tire les guerriers, c'est-à-dire les pièces, qui étaient d'or. Il dispose l'échiquier comme il fallait.
--«Joue,» dit-il au roi.--«Je ne jouerai pas sans enjeu,» répondit Eochaid.--«Quel sera l'enjeu?» dit Mider.--«Cela m'est égal,» reprit Eochaid.--«Quant à moi,» répliqua Mider, «si tu gagnes je te donnerai cinquante chevaux bruns à la poitrine large, aux pieds minces et agiles.»--«Et moi,» reprit le roi, comptant sur le succès, «si je perds, je te donnerai ce que tu voudras[2].»
Mais, contre son attente, Eochaid fut battu par Mider. Et quand il demanda à son adversaire, selon les conventions préalables, ce que celui-ci désirait: «C'est ta femme,» répondit Mider, «c'est Etâin que je veux.» Le roi fit observer que, d'après les règles du jeu, celui qui perdait la première partie avait droit à la revanche, c'est-à-dire qu'il fallait une seconde partie perdue pour rendre définitif le résultat [Pg 317]de la première. Et il proposa de renvoyer à un an cette partie nouvelle. Mider accepta le délai bien que de mauvaise grâce, et il disparut, laissant le roi et sa cour interdits.
[Footnote 1: Il n'est pas bien sûr que le jeu dont il s'agit ici soit précisément le jeu d'échecs tel que nous l'entendons, qui est originaire de Perse. Cf. O'Donovan, _The book of rights_, p. LXI.]
[Footnote 2: Il y a ici une lacune dans le manuscrit qui nous sert de base, c'est-à-dire dans le _Leabhar na hUidhre_. Cette lacune est d'un feuillet au moins. Nous la complétons à l'aide: 1° d'une analyse d'O'Curry (_On the Manners_, t. II, p. 192-194; t. III, p. 162-163, 190-192), qui a eu entre les mains d'autres manuscrits; 2° de la partie du récit qui suit et que le _Leabhar na hUidhre_ nous a conservé.]
§4.
_Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Le poème qu'il lui chante._
Eochaid fut un an sans revoir Mider. Mais pendant ce temps, Etâin reçut du dieu amoureux de nombreuses visites. L'auteur inconnu de la composition épique dont nous donnons l'analyse met dans la bouche de Mider un poème qui ne paraît pas être ici tout à fait à sa place. C'était le chant que le messager de la mort faisait entendre aux femmes qu'il enlevait pour les conduire au séjour mystérieux de l'immortalité.