Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Part 2
«La race d'or des hommes doués de parole fut celle que créèrent la première les immortels habitants des palais de l'Olympe; cette race exista sous Kronos, quand il régnait dans le ciel. Ces hommes vivaient comme des dieux, l'esprit sans inquiétude, loin des fatigues et de la douleur; ils n'éprouvaient aucune des misères de la vieillesse, leurs pieds et leurs mains avaient toujours la même vigueur; ils passaient leur vie dans la joie des festins, à l'abri de tous maux, et ils mouraient comme domptés par le sommeil. Pour eux toute chose tournait à bien; le champ fertile leur produisait, sans culture, des fruits abondants, dont il n'était jamais avare. Ceux qui récoltaient se faisaient un plaisir de partager paisiblement avec leurs nombreux et bons voisins. Et quand cette race eut été ensevelie dans les entrailles de la terre, elle se transforma, par la volonté du grand Zeus, en démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont les gardiens des hommes mortels. Ils observent les bonnes et les mauvaises actions; invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement, ils se promènent sur toute la terre, distribuant les richesses: telle fut la royale prérogative qu'ils obtinrent.
Une seconde race, beaucoup moins bonne, celle [Pg 9]d'argent, fut ensuite créée par les habitants des palais de l'Olympe; elle n'était comparable à la race d'or ni par le corps ni par l'esprit. Pendant cent ans, l'enfant élevé par sa mère attentive grandissait inepte dans la maison; mais quand il avait atteint la puberté et le terme de l'adolescence, il ne vivait plus que peu de temps, et c'était dans la douleur, à cause de sa stupidité; car ces hommes ne pouvaient s'abstenir de commettre l'injustice les uns envers les autres. Ils refusaient le culte aux Immortels et les sacrifices aux Tout-Puissants sur les autels sacrés, violant ainsi le droit et la coutume. Alors, Zeus, fils de Kronos, leur ôta la vie, irrité contre eux parce qu'ils ne rendaient pas d'honneurs aux dieux bienheureux qui habitent l'Olympe. Mais quand la terre eut recouvert ces hommes, on leur donna le nom de puissants mortels souterrains; ils occupent le second rang: toutefois, comme les premiers, ils sont entourés d'honneurs.
Alors Zeus créa une troisième race d'hommes doués de parole, celle d'airain, qui ne fut en rien semblable à celle d'argent. Issue des frênes, elle était forte et robuste; ce qui l'occupait c'étaient les œuvres douloureuses et injustes d'Arès, dieu de la guerre. Ils ne mangeaient pas de froment; leur vigoureux et redoutable courage ressemblait à l'acier. Leur force était grande; des mains invincibles terminaient les bras qui s'attachaient à leurs corps puissants. D'airain étaient leurs armes, [Pg 10]d'airain leurs maisons; c'était l'airain qu'ils travaillaient, le noir fer n'existait pas encore. Ils s'enlevèrent eux-mêmes la vie par leurs propres mains et allèrent dans la maison putride du froid Aïdès. Quelque redoutables qu'ils fussent, la noire mort se saisit d'eux et ils quittèrent la brillante lumière du soleil.
Mais quand la terre eut aussi recouvert cette race, Zeus, fils de Kronos, en créa une quatrième sur la terre féconde. Celle-ci, plus juste et meilleure, a donné les hommes héroïques et divins de la génération qui nous a précédés qu'on appelle demi-dieux dans la Terre immense. La guerre fatale et les durs combats leur ont ôté la vie. Les uns sont morts près de Thèbes aux Sept-Portes, dans la terre de Cadmus, en livrant bataille à cause des brebis d'Œdipe; les autres, franchissant sur leurs navires la vaste étendue de la mer, allèrent à Troie à cause d'Hélène à la belle chevelure, et la mort les y enveloppa.
Zeus, fils de Kronos, les séparant des hommes, leur a donné la nourriture et une demeure aux extrémités de la terre, loin des immortels. Kronos règne sur eux: ils vivent, l'esprit libre de souci, dans les îles des Tout-Puissants, près de l'Océan aux gouffres profonds, ces héros bienheureux auxquels un champ fécond, qui fleurit trois fois l'an, produit des fruits doux comme le miel[2].»
[Pg 11]Ainsi les Grecs croyaient qu'à une époque antérieure à celle où vivaient ceux de leurs ancêtres qui ont fait les guerres épiques de Thèbes et de Troie, trois races dont ils ne descendaient point s'étaient succédé sur le sol de leur patrie. Nous trouvons, en Irlande, une doctrine à peu près identique. Les noms de ces races mythiques ne sont pas les mêmes en Irlande qu'en Grèce. Hésiode les appelle race d'or, race d'argent, race d'airain; les Irlandais parlent de la famille de Partholon, de celle de Nemed et des _Tûatha Dê Danann_. Les _Tûatha Dê Danann_ sont identiques à la race d'or des Grecs; dans la famille de Partholon nous reconnaîtrons la race d'argent des Grecs; dans la famille de Nemed leur race d'airain. Ainsi l'ordre suivi par les Grecs n'est pas le même que celui que nous trouvons en Irlande. La race d'or des Grecs, placée chez eux chronologiquement la première, arrive la dernière chez les Irlandais, qui lui donnent le nom de _Tûatha_ [Pg 12]_Dê Danann_, Mais la famille de Partholon ou race d'argent précède en Irlande comme en Grèce la famille de Nemed ou race d'airain.
Quant aux demi-dieux grecs qui forment la quatrième race, qui ont combattu à Thèbes et à Troie et qui sont les ancêtres de la race actuelle, ils ont pour correspondants les _Firbolg_, les fils de Milé et les _Cruithnech_ ou Pictes de la mythologie irlandaise. Par conséquent les sept morceaux dont nous avons donné les titres: Emigration de Partholon en Irlande, Emigration de Nemed en Irlande, Emigration des _Firbolg_, Emigration des _Tûatha Dê Danann_, Emigration de Milé, fils de Bilé, en Espagne, Emigration des fils de Milé d'Espagne en Irlande, Emigration des Pictes ou _Cruithnech_ de Thrace en Irlande et d'Irlande en Grande-Bretagne, nous exposent la forme irlandaise d'une doctrine dont les éléments fondamentaux se trouvent déjà en Grèce dans l'ouvrage d'Hésiode intitulé: _Les Travaux et les Jours_.
Entre le récit grec et le récit irlandais, il y a de nombreuses différences; elles tiennent, pour une forte part, aux développements que la légende irlandaise a reçus depuis le christianisme. Mais à côté de ces différences, il y a des ressemblances frappantes. En voici un exemple.--Les _Tûatha Dê Danann_, la dernière en date des trois races primitives dont la race irlandaise actuelle ne descend pas, a finalement le même sort que la race d'or de la mythologie grecque, la première des trois races primitives dont les Grecs ne sont point issus.
[Pg 13]«La race d'or,» nous dit Hésiode, «se transforma, par la volonté du grand Zeus en démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont les gardiens des hommes mortels. Ils observent les bonnes et les mauvaises actions; invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement, ils se promènent sur toute la terre, distribuant les richesses. Telle fut la royale prérogative qu'ils obtinrent.» De même les _Tûatha Dê Danann_, après avoir été, avec un corps visible, seuls maîtres de la terre, ont pris dans un âge postérieur une forme invisible sous laquelle ils partagent avec les hommes l'empire du monde, leur venant en aide quelquefois, d'autres fois leur disputant les plaisirs et les joies de la vie.
[Footnote 1: Sur ces chapitres, voir notre tome Ier, p. 350-351.]
[Footnote 2: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 109-173 (cf. Ovide, _Métamorphoses_, livre I, vers 89-127). Nous avons supprimé dans notre traduction le vers 120, que certains éditeurs considèrent comme une interpolation, et qui est en tout cas inutile. Nous conservons le vers 169:
Τηλοῦ ἀπ᾽ ἀθανάτων τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει.
La croyance qu'il exprime est certainement fort ancienne en Grèce, puisqu'on la trouve dans la seconde olympique de Pindare, qui remonte à l'année 476 avant J.-C. Dans cette pièce, Pindare a cherché à concilier la doctrine énoncée dans le vers 169 des _Travaux et des Jours_ avec la doctrine, identique dans le fond, mais différente dans les détails, que nous trouvons dans les vers 561-569 du livre IV de l'_Odyssée_. Sur ce sujet, voir aussi Platon, _Gorgias_, c. 79.]
§5.
_Le cycle mythologique irlandais (suite). Les inondations dans la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque._
Après les sept émigrations, _tochomlada_, que nous avons placées en tête du cycle mythologique, nous citerons les _tomadma_, ou irruptions d'eau, déluges partiels qui figurent au nombre de deux dans les catalogues de la littérature épique irlandaise et qui auraient donné naissance à deux lacs d'Irlande, dans la province d'Ulster: 1° _Tomaidm locha Echdach_, irruption d'eau qui aurait formé le lac dit aujourd'hui Lough Neagh; 2° _Tomaidm locha Eirne_, irruption [Pg 14]d'eau qui aurait donné naissance au lac dit aujourd'hui Lough Erne. La mythologie grecque connaît aussi deux déluges, celui d'Ogygès et celui de Deucalion; le premier en Attique[1], le second dans la région de la Grèce située près de Dodone et de l'Achéloüs[2]. Les deux déluges analogues que leur donnent pour pendants les catalogues de la littérature épique d'Irlande ont dans cette littérature de nombreux doublets.
[Footnote 1: Acusilas, fragment 14 (Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 102); Castor, fragment 15, chez Didot-Müller, _Ctesiæ ... fragmenta_, p. 176. Dans les deux cas, il s'agit d'un texte d'Eusèbe, _Præparatio evangelica_, X, 10.]
[Footnote 2: Aristote, _Météorologiques_, livre I, chap. XIV, §§ 21 et 22; édition Didot, t. III, p. 572.]
§6.
_Le cycle mythologique irlandais (suite).--Les batailles entre les dieux dans la mythologie irlandaise, dans celles de la Grèce, de l'Inde et de l'Iran._
La guerre tient une place importante dans la mythologie irlandaise. Au cycle mythologique appartiennent, par exemple, la bataille de Mag Tured, _Cath maige Tured_; la bataille de Mag Itha, _Cath Maige Itha_; les combats de Nemed contre les Fomôré, _Catha Neimid re Fomorcaib_; le massacre de la tour de Conann, _Orgain tuir Chonaind_; le massacre d'Ailech, où périt Neit fils de Dê ou Dieu, _Argaih Ailich for Neit mac in Dui_, etc.--Dans le monde divin de l'Irlande, [Pg 15]on distingue deux groupes unis par les liens de parenté les plus intimes, et cependant ennemis. Les batailles et les massacres dont nous venons de parler sont ou les épisodes de leur lutte ou des imitations plus récentes de divers épisodes de cette lutte, qui est elle-même une édition celtique de la guerre du Zeus hellénique contre Kronos son père et contre les Titans, de la lutte d'Ahuramazda ou Ormazd, dieu du Bien, contre Añgra Mainyu ou Ahriman, personnification du Mal dans la littérature iranienne; des combats soutenus par les dieux du jour et de la lumière, les _Dêva_, contre les _Asura_, dieux des ténèbres, de l'orage et de la nuit, dans la littérature de l'Inde. En Irlande, les _Tûatha Dê Danann_ et, comme eux, Partholon et Nemed qui sur divers points sont des doublets des _Tûatha Dê Danann_, ont pour rivaux les _Fomôre_. Dagdê, = *_Dago-dêvo-s_ ou «bon dieu,» roi des _Tûatha Dê Danann_, est le Zeus ou l'Ormazd de la mythologie irlandaise; les _Tûatha Dê Danann_ «ou gens du dieu (*_dêvi_) [fils] de Dana,» ne sont autre chose que les _Dêva_ de l'Inde, les dieux du jour, de la lumière et de la vie. Le nom des _Fomôre_, adversaires des Tûatha Dê Danann, désigne en Irlande un groupe mythique semblable aux _Asura_ indiens, aux Titans grecs; leur chef, Bress, Balar ou Téthra, est issu d'une conception mythique originairement identique à celle qui a produit: le Kronos grec, l'Ahriman des Iraniens, le Yama védique, roi des morts, père des dieux; Tvashtri, dieu père dans le _Vêda_; enfin, le Varuna védique, dieu suprême primitif supplanté par Indra.
[Pg 16]§7.
_Le roi des morts et le séjour des morts dans la mythologie irlandaise, dans la mythologie grecque et dans celle des_ Vêda.
Téthra, chef des Fomôré, vaincu dans la bataille de Mag-Tured, devient roi des morts dans la région mystérieuse qu'ils habitent au delà de l'Océan[1]. De même le Kronos grec, vaincu dans la bataille de Zeus contre les Titans, règne dans les îles lointaines des Tout-Puissants ou des Bienheureux, sur les héros défunts qui ont combattu à Thèbes et à Troie.
L'idée du règne de Kronos sur les héros morts se présente à nous pour la première fois dans les _Travaux et les Jours_ d'Hésiode, vers 169[2]; et certains critiques ont prétendu supprimer ce vers comme renfermant une contradiction avec le passage de la Théogonie qui donne le Tartare comme séjour au même Kronos[3].
Le Tartare est une région obscure et souterraine. Sa description lugubre, telle que nous la donne la [Pg 17]_Théogonie_[4], ne peut concorder avec la description des îles séduisantes qui, dans les _Travaux et les Jours_ deviennent le domaine de Kronos vaincu. Mais entre la composition de la _Théogonie_ d'Hésiode et celle du poème des _Travaux et des Jours_, attribué au même auteur, il y a eu, dans la mythologie grecque, une évolution où la conception de la destinée de l'homme après la mort s'est sensiblement modifiée.
L'_Iliade_ et la partie la plus ancienne de l'_Odyssée_ ne connaissent pour les morts d'autre séjour que l'Aïdès obscur[5] et souterrain[6], dont un autre nom est Erèbe. De l'Aïdès, ou domaine du dieu Aïdès, l'_Iliade_ distingue le Tartare, qui est également situé dans les profondeurs de la terre, mais bien plus bas. Il y a autant de distance de l'Aïdès au Tartare que de la terre à l'Aïdès[7]. C'est dans le Tartare que demeurent les Titans[8], et parmi eux Kronos, privé comme eux de la lumière du soleil[9].
[Pg 18]On trouve la même doctrine dans la _Théogonie_, à cette différence près que l'Aïdès et le Tartare, distincts dans l'_Iliade_, paraissent se confondre l'un avec l'autre dans le poème d'Hésiode. Le Tartare n'est plus seulement le séjour des Titans et de Kronos vaincu par Zeus[10], il est aussi la demeure du dieu qui personnifie l'Aïdès homérique[11]; du dieu qui, dans les entrailles de la terre, règne sur les morts[12]. Cette lugubre habitation des morts et des dieux vaincus a une entrée que l'on se figure au nord-ouest au delà du fleuve Océan[13].
Vers la fin du septième siècle avant notre ère, l'Océan, qui n'était pour les Grecs qu'une conception mythique, un cours d'eau créé par l'imagination, devint pour eux une conception géographique. On sait comment le hasard fit découvrir à un navire samien [Pg 19]les côtes sud-ouest de l'Espagne, baignées par l'océan Atlantique, et que jusque-là, seuls parmi les populations méditerranéennes, les Phéniciens avaient fréquentées[14]. Ce grand événement fait partie du récit des événements, tant historiques que légendaires, qui préparèrent la fondation de Cyrène, de l'an 633 à l'an 626 avant notre ère[15].
Dès lors, les Grecs se figurèrent l'Océan non plus comme un fleuve entourant le monde, mais comme une masse d'eau immense, aux limites inconnues située principalement à l'ouest de l'Europe et de l'Afrique. De là naquit une conception nouvelle du séjour des morts et de Kronos. De là, dans la partie la plus moderne de l'_Odyssée_, dans la _Télémachie_, l'idée de la plaine à laquelle on donne le nom d'_Elusion_, où habite le blond Rhadamanthus, où de l'Océan souffle le vent du nord-ouest, et où Ménélas trouvera l'immortalité[16]. De là, la croyance aux îles des Tout-Puissants ou des Bienheureux, royaume de Kronos dans le poème des _Travaux et des Jours_[17].
Dans la seconde olympique de Pindare, qui célèbre une victoire remportée aux jeux d'Olympie en 476, la plaine _Elusion_ et les îles des Tout-Puissants ou des Bienheureux se confondent et ne forment qu'une île où est la forteresse de Kronos, qui a Rhadamanthus [Pg 20]pour associé[18]. Cette doctrine nouvelle est identique à la doctrine celtique et représente, dans l'histoire des peuples européens un âge historique tout différent de celui auquel appartient la doctrine du Tartare et de l'Aïdès telle qu'on la trouve dans l'_Iliade_ et dans la partie la plus ancienne de l'_Odyssée_.
Il n'y a pas à s'arrêter à la conception plus récente dans laquelle Platon fait du Tartare le lieu de punition des méchants, et des îles des Bienheureux le lieu où les justes trouvent leur récompense[19]. C'est un système philosophique postérieur à la mythologie populaire primitive. L'Aïdès homérique renferme, sans distinction, tous les défunts bons ou mauvais, vertueux ou coupables.
L'important, pour nous, est de retrouver dans la mythologie irlandaise, dont les doctrines fondamentales peuvent être appelées, d'une façon plus générale, mythologie celtique, des conceptions qui ont aussi tenu, dans la mythologie grecque, une place considérable. Les Celtes ont eu un dieu identique au Kronos grec. Ce dieu celtique s'appelle en Irlande Tethra. Vaincu et chassé, comme Kronos, par un autre dieu plus puissant et plus heureux, il règne, comme Kronos, au delà de l'Océan, sur les morts, dans la nouvelle et séduisante patrie que leur assigne la mythologie celtique, d'accord avec les [Pg 21]croyances du second âge de la mythologie grecque.
La mythologie védique nous offre une conception analogue. Le dieu des morts et de la nuit, Yama ou Varuna, a été vaincu par Indra, son fils, dieu du jour; Yama et Varuna sont, au fonds des choses et sauf certains détails, une création mythique qui ne diffère pas du Tethra irlandais. Mais les Celtes placent le séjour des morts dans un lieu tout autre que les chantres védiques, puisque ceux-ci donnent pour habitation aux morts le ciel ou même le soleil[20]. Ils n'avaient pas comme les Celtes l'idée de cet océan immense où tous les soirs l'astre du jour, perdant sa lumière et la vie, trouve un tombeau jusqu'au lendemain.
[Footnote 1: _Echtra Condla Chaim_, chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 120, lignes 1-4.]
[Footnote 2:
.......... ἐς πείρατα γαίης τηλοῦ ἀπ ᾿ἀθανάτων · τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει.
Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 168-169.]
[Footnote 3:
Τιτῆνες θ᾽ὑποταρτάριοι, Κρόνον ἀμφὶς ἐόντες.
Hésiode, _Théogonie_, vers 851.]
[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 721 et suivants.]
[Footnote 5: Τέκνον ἐμὸν, πῶς ἦλθες ὑπὸ ζόφον ἠερόεντα, dit la mère d'Ulysse à son fils. _Odyssée_, XI, 155. Αΐδης, ἐνέροισιν ἀνάσσων..... ἔλαχε ζόφον ἠερόεντα, _Iliade_, XV, 188, 191.]
[Footnote 6: _Iliade_, XX, 57-65. Poseidaon, dieu de la mer, l'ébranle par une tempête qui fait trembler la terre, et Aïdès, le dieu des morts, craint que la terre ne se déchire au-dessus de lui.]
[Footnote 7: _Iliade_, VIII, 13-16.]
[Footnote 8:
τοὺς ὑποταρταρίους οἳ Τιτῆνες καλέονται.
_Iliade_, XIV, 279.]
[Footnote 9:
....... ἳν Ἰαπετός τε Κρόνος τε ἥμενοι, οὔτ᾽ αὐγῆς ὑπερίονος ἠελίοιο τέρποντ´ οὔτ´ ἀνέμοισι, βαθὺς δέ τε Τάρταρος ἀμφίς.
_Iliade_, VIII, 479-481; cf. _Hymne à Apollon_, vers 335, 336:
Τιτῆνές τε θεοί, τοὶ ὑπὸ χθονὶ ναιετάοντες Τάρταρον ἀμφὶ μέγαν, τῶν ἐξ ἄνδρες τε θεοί τε. ]
[Footnote 10: _Théogonie_, vers 717-733, 851.]
[Footnote 11:
Ἔνθα δὲ γῆς δνοφερῆς καὶ Ταρτάρου ἠερόεντος . . . . . . . . . . . . ἔνθα θεοῦ χθονίου πρόσθεν δόμοι ἠχήεντες ἰφθίμου τ´ Ἀΐδεω καὶ ἐπαινῆς Περσεφονείης ἑστᾶσιν......
_Théogonie_, vers 736-769.]
[Footnote 12:
...... Ἀΐδης, ἐνέροισι καταφθιμένοισιν ἀνάσσων.
_Théogonie_, vers 850.]
[Footnote 13:
«Ἡ δ´ ἐς πείρατ´ ἴκανε βαθυρρόου Ὠκεανοῖο ..... ............. παρὰ ῥόον Ὠκεανοῖο ᾔομεν... Τὴν δὲ κατ´ Ὠκεανὸν ποταμὸν φέρε κῦμα ῥόοιο.» _Odyssée_, XI, vers 13-22, 639; cf. XII, vers 1 et 2. ]
[Footnote 14: Hérodote, livre IV, chap. 152, §§ 2 et 3.]
[Footnote 15: Max Duncker, _Geschichte des Alterthums_, t. VI, 1882, p. 266.]
[Footnote 16: _Odyssée_, IV, 563-569.]
[Footnote 17: _Opera et dies_, 166-171.]
[Footnote 18: _Pindari carmina_, édition Schneidewin, t. I, p. 17 et 18, vers 70 et suivants.]
[Footnote 19: Gorgias, chap. 79, _Platonis opera_, édition Didot-Hirschig, t. I, p. 384.]
[Footnote 20: Abel Bergaigne, _La religion védique_, t. I, p. 74, 81, 85, 88; t. III, p. 111-120.]
§8.
_Les sources de la mythologie irlandaise._
Dans notre exposé des traditions mythologiques irlandaises, nous suivrons le plan consacré par les plus vieux usages et que nous fait connaître la liste des migrations conservée dans les catalogues des histoires racontées par les _file_. Malheureusement nous n'avons plus les sept pièces dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Mais une composition irlandaise du onzième siècle, le «Livre des conquêtes,» _Lebar Gabala_, nous en a gardé un abrégé.
[Pg 22]Nous prendrons cet abrégé pour base, en le complétant et en en contrôlant les assertions à l'aide de divers auteurs tant irlandais qu'étrangers. Les étrangers sont d'abord l'auteur de la compilation attribuée à Nennius; il écrivait probablement au dixième siècle[1], et chez lui on trouve un résumé fort curieux, bien que malheureusement trop court, des croyances mythologiques admises en Irlande à cette époque. Vient ensuite Girauld de Cambrie, qui a écrit sa _Topographia hibernica_ à la fin du douzième siècle. Les auteurs irlandais sont des chroniqueurs et des poètes.
Parmi les chroniqueurs, un des plus intéressants est Keating, bien précieux malgré la date récente de son livre, qui ne remonte qu'à la première moitié du dix-septième siècle. Mais l'auteur avait à sa disposition des matériaux qui ont été anéantis dans les guerres désastreuses dont l'Irlande a été dans le même siècle le théâtre et la victime. Le poète le plus important est Eochaid ûa Flainn, mort en 984, et par conséquent postérieur de peu d'années à Nennius. Ses œuvres auraient un plus grand intérêt si [Pg 23]elles n'étaient si courtes et sans l'excès d'une concision qui produit souvent l'obscurité.
Pour rendre plus claire et plus complète l'idée que les Irlandais païens se formaient de leurs dieux, nous terminerons par une excursion dans les cycles héroïques. Nous dirons quelques mots des relations que, suivant la légende, les héros ont eues avec les dieux, et nous verrons ces relations mythiques se continuer jusqu'à des temps postérieurs à saint Patrice, c'est-à-dire postérieurs au milieu du cinquième siècle, où l'on place en général la conversion des Irlandais au christianisme.
[Footnote 1: Depuis que ces lignes sont écrites, j'ai reçu, de l'obligeance amicale de M. de La Borderie, un exemplaire de son savant ouvrage intitulé:_ Etudes historiques bretonnes, l'_historia Britonum _attribuée à Nennius_. Il résulte des recherches de M. de La Borderie qu'une partie du livre composé, dit-on, par Nennius existait déjà au IXe siècle, et que ce livre a été depuis interpolé. La partie relative à la mythologie irlandaise appartient-elle à la rédaction primitive? est-ce une des additions? La solution de cette question me paraît incertaine.]
[Pg 24]CHAPITRE II.
ÉMIGRATION DE PARTHOLON.
§1. La race de Partholon en Irlande. La race d'argent dans la mythologie d'Hésiode.--§2. La doctrine celtique sur l'origine de l'homme.--§3. La création du monde dans la mythologie celtique telle que nous l'a conservée la légende de Partholon.--§4. Lutte de la race de Partholon contre les Fomôré.--§5. Suite de la légende de Partholon. La première jalousie, le premier duel.--§6. Fin de la race de Partholon.--§7. La chronologie et la légende de Partholon.
§1.
_La race de Partholon en Irlande.--La race d'argent dans la mythologie d'Hésiode._
Des trois races qui, suivant la mythologie grecque, ont successivement habité le monde avant les héros des guerres de Troie et de Thèbes, la seconde en date est la race d'argent, dont le caractère dominant était le défaut d'intelligence. L'éducation des enfants durait un siècle, et, malgré les soins attentifs des mères, la sottise des enfants persistait chez [Pg 25]l'homme mûr et remplissait de maux le court espace de temps qui lui restait à vivre[1].