Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Part 19

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[Pg 284]_Sîde_ d'Irlande est la formule par laquelle sont spécialement désignés, dans la littérature irlandaise, les Tûatha Dê Danann à partir du moment où, survivant à leur défaite de Tailtiu, ils sont contemporains des fils de Milé, c'est-à-dire des hommes. Les _sîde_ en général sont les dieux, cette expression comprend à la fois d'abord les dieux du jour, de la vie et de la science, ou Tûatha Dê Danann, qui, venus du ciel, habitent l'Irlande, ensuite les dieux de la nuit et de la mort, ou Fomôré, dont le lieu d'origine, dont le domicile est le pays mystérieux des morts. Quand saint Patrice vint évangéliser les Irlandais, ils adoraient les _sîde_[1], les uns Tûatha Dê Danann, les autres Fomôré, et on appelait les premiers _sîde_ d'Irlande.

Dagdé était donc roi des _sîde_ d'Irlande; et ce fut à lui que le médecin donna le conseil de s'adresser, pour trouver un remède à la maladie d'Oengus. On alla chercher Dagdé, qui arriva bientôt.--«Pourquoi m'avez-vous fait venir?» demanda en entrant Dagdé. Boann lui raconta la maladie de son fils et la cause de cette maladie.--«Quel service pourrais-je rendre à cet enfant?» répondit Dagdé. «Je n'en sais pas plus que toi.»--Le médecin prit alors la parole.--«En votre qualité de roi suprême des [Pg 285]_sîde_ d'Irlande, vous avez dans votre dépendance Bodb, roi des _sîde_ de Munster, qui est célèbre dans toute l'Irlande par sa science. Envoyez-lui demander où est la femme qui a rendu votre fils amoureux.»

Dagdé suivit ce conseil, et adressa une ambassade à Bodb, roi des _sîde_ de Munster. Les ambassadeurs racontèrent à Bodb comment Oengus, fils de Dagdé, était tombé malade. «Dagdé,» ajoutèrent-ils, «vous donne l'ordre de chercher dans toute l'Irlande la femme dont son fils est amoureux.»--Je le ferai,» répondit Bodb. «Il me faudra un an de recherches, et je trouverai ce que vous désirez.»

Au bout d'un an, les ambassadeurs revinrent. «J'ai,» dit Bodb, «découvert la femme au lac des Gueules de Dragons, près de la _crott_ ou harpe de Cliach.» Les ambassadeurs, retournant chez Dagdé, lui apportèrent, cette bonne nouvelle. On mit Oengus dans un chariot et on le conduisit au palais de Bodb, roi des _sîde_ de Munster. C'était un palais enchanté qui était connu sous le nom de «_Sîd_ des hommes de Fémen.» Oengus y fut reçu avec joie. On passa d'abord trois jours et trois nuits en fête; puis, on parla de l'objet du voyage.--«Je vais,» dit Bodb à Oengus, «vous mener où est celle que vous aimez. Nous verrons si vous la reconnaissez.»

Puis Bodb conduisit Oengus près de la mer, dans un endroit où se trouvaient cent cinquante jeunes femmes. Elles marchaient par couples, et les deux jeunes femmes qui formaient chaque couple étaient [Pg 286]attachées l'une à l'autre par une chaîne d'or. Au milieu de ces cent cinquante femmes, il y en avait une plus grande que les autres: ses compagnes ne lui atteignaient pas l'épaule.--«La voilà!» s'écria Oengus. «Comment s'appelle-t-elle?»--«C'est,» répondit Bodb, «Caer, petite-fille d'Ormaith; Ethal Anbual, son père, habite le _sîd_ ou palais enchanté d'Uaman, dans la province de Connaught.»--«Je ne suis pas de force à l'enlever du milieu de ses compagnes,» dit tristement Oengus. Et il se fit ramener au lieu de sa résidence ordinaire, qui était à cette époque, paraît-il, le château d'un de ses tuteurs; car Dagdé habitait encore avec Boann, sa femme, le château souterrain de Brug na Boinné, qu'on devait appeler plus tard le château de Mac Oc, c'est-à-dire d'Oengus fils de Dagdé.

Quelque temps après, Bodb se rendit à ce château, y fit visite à Dagdé et à Boann, et leur raconta le résultat de ses investigations.--«J'ai découvert,» leur dit-il, «la femme dont votre fils est amoureux. Son père habite le Connaught, c'est-à-dire le royaume d'Ailill et de Medb. Vous feriez bien d'aller leur demander leur concours. Avec leur aide, vous pouvez obtenir pour votre fils la main de l'épouse qu'il désire.»

Les noms d'Ailill et de Medb nous transportent au milieu du premier cycle de l'épopée héroïque irlandaise dont le fondement consiste en événements historiques contemporains de la naissance de Jésus-Christ. Nous n'avons pas de raison pour révoquer [Pg 287]en doute la réalité de l'existence des personnages qui dans ce cycle jouent les principaux rôles. Il y a, dans cette vaste épopée un fond de vérité historique, quoique la plus grande partie du récit soit l'œuvre d'une imagination qui se jouait des lois de la nature.

L'homme, alors, ne se contentait pas de peupler le monde de dieux auxquels il attribuait les actes les plus étranges: il croyait que par la magie, l'homme pouvait s'élever au niveau de la divinité, lutter contre elle en égal et quelquefois la vaincre. Dagdé, le grand dieu, va donc demander l'appui d'Ailill et de Medb, tous deux simples mortels, roi et reine de Connaught. Il compte sur leur aide pour contraindre un des dieux secondaires irlandais du Connaught, Ethal Anbual, père de la belle Caer, à lui livrer cette jeune femme dont Oengus est épris.

Il partit pour le Connaught, accompagné d'une suite nombreuse. Le nombre des chars était de soixante, en comptant celui où il était monté. Il arriva au palais d'Ailill et de Medb, qui le reçurent avec joie. Une semaine entière se passa en festins. Puis Dagdé raconta l'objet de sa visite.--«Dans votre royaume,,» dit-il au roi Ailill et à la reine Medb, «se trouve le palais enchanté qu'habite Ethal Anbual, père de la belle Caer; mon fils Oengus aime cette jeune femme; il voudrait l'épouser; il en est malade.»--«Mais,» répondirent Ailill et Medb, «nous n'avons aucune autorité sur elle. Nous ne pouvons donc vous la donner.»

Dagdé les pria d'envoyer chercher le père. Ailill [Pg 288]et Medb firent ce que demandait Dagdé. Mais Ethal Anbual refusa d'écouter le messager qu'ils lui adressèrent.--«Je n'irai pas,» dit-il. «Je sais ce dont il s'agit, et je ne donne pas ma fille au fils de Dagdé.» L'armée de Dagdé et celle d'Ailill réunies marchèrent à l'attaque du palais enchanté qu'habitait Ethal Anbual. Ils y firent soixante prisonniers, non compris Ethal, et ils conduisirent leurs captifs à Crûachan, résidence d'Ailill et de Medb. Ethal fut mené en présence d'Ailill.

--«Donne ta fille à Oengus, fils de Dagdé,» lui dit Ailill.--«Je n'en ai pas le pouvoir,» répondit Ethal. «Elle est plus puissante que moi.» Et il expliqua que sa fille passait alternativement une année en forme humaine, une année en forme d'oiseau. «Le 1er novembre prochain,» ajouta-t-il, «ma fille sera sous forme de cygne, près du lac des Gueules de Dragons. On verra là des oiseaux merveilleux: ma fille sera entourée de cent cinquante autres cygnes.» Alors Ailill et Dagdé firent leur paix avec Ethal et le remirent en liberté.

Dagdé raconta à son fils ce qu'il venait d'apprendre. Au 1er novembre suivant, Oengus se rendit au lac des Gueules de Dragons. Il y vit la belle Caer sous la forme d'un cygne accompagné de cent cinquante cygnes qui allaient par couples; les deux cygnes de chaque couple étaient attachés l'un à l'autre par une chaîne d'argent.--«Viens me parler, ô Caer,» s'écria Oengus.--«Qui m'appelle?» demanda Caer. Oengus lui dit son nom et lui exprima le désir [Pg 289]de se baigner dans le lac avec elle. Il fut lui-même changé en cygne et plongea trois fois dans le lac avec sa bien-aimée. Puis, toujours sous forme de cygne, il vint avec elle au palais de son père, à Brug na Boinné. Ils chantèrent un chant si beau que tous les auditeurs s'endormirent, et que leur sommeil dura trois jours et trois nuits. Jamais la musique irlandaise n'avait eu plus grand succès. Caer resta dès lors la femme d'Oengus[2].

[Footnote 1:

«For tuaith hErenn bai temel, tûatha adortais sîde.»

«Sur le peuple d'Irlande régnait l'obscurité, les gens adoraient les _sîde_.» Hymne de Fiacc en l'honneur de saint Patrice, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 14, ligne numérotée 41.]

[Footnote 2: Cette pièce intitulée: _Aislinge Oengusso_, «Vision d'Oengus,» a été publiée dans la _Revue celtique_, t. III, p. 344 et suivantes, par M. Ed. Müller, qui l'a accompagnée d'une traduction anglaise, la plupart du temps assez fidèle.]

§6.

_L'évhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «Bon dieu» en Irlande:_ BONA DEA, _«la Bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome._

Ce fut probablement après ce mariage qu'Oengus se fit céder par son père Dagdé le palais de Brug na Boinné. Ce qu'il y a de certain, dans ce récit, c'est que la tradition païenne de l'Irlande donne les dieux pour contemporains aux héros. Elle fait intervenir Dagdé, roi des dieux, dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, qui auraient vécu à une époque contemporaine du commencement de notre ère, tandis que les chronologistes chrétiens, tels que Gilla Coemain et l'auteur du _Lebar gabala_, au onzième siècle, tels [Pg 290]que Keating et les Quatre Maîtres au dix-septième siècle, font mourir ce même Dagdé mille ans environ ou même dix-sept cent cinquante ans plus tôt.

Dagdé est roi des dieux, comme Zeus dans la mythologie grecque; mais ce n'est pas dans la mythologie grecque, c'est dans la mythologie latine que nous trouverons un mythe à peu près identique à celui de Dagdé. Dagdé veut dire «bon dieu.» Les Romains avaient une divinité qu'ils appelaient la Bonne déesse, _Bona dea_. On la considérait comme identique à la Terre[1]: Dagdé était aussi le dieu de la terre[2]. _Bona dea_ portait, dit-on, le nom de _bona_, «bonne,» parce qu'elle donnait aux hommes tous les biens qui servent à les nourrir[3]: Dagdé avait le même attribut. Nous avons vu que les fils de Milé, c'est-à-dire les Irlandais, s'étant brouillés avec les Tûatha Dê Danann, n'avaient plus ni blé ni lait; et comment, ayant fait avec Dagdé un traité de paix, ils obtinrent de lui qu'à l'avenir leur blé et leur lait leur seraient conservés[4].

_Bona dea_, qu'on appelait aussi Fauna, était la parèdre [Pg 291]ou l'associée de Faunus, c'est-à-dire sa fille[5], sa femme[6], ou sa sœur[7]. Or on considérait Faunus comme dieu; il avait à Rome son culte, et un temple bâti dans une île du Tibre[8]. Il dut, à une époque reculée, avoir le rang de dieu suprême, car _Bona dea_, sa parèdre, était, dit-on, aux yeux de certaines personnes, l'égale de Junon; et on lui mettait, pour cette cause, un sceptre dans la main gauche[9]. Faunus fut plus tard, comme dieu suprême, supplanté par Jupiter, dieu de l'aristocratie romaine et de la ville de Rome.

La mythologie romaine eut une période évhémériste qui se produisit sous l'influence de la science grecque; ses résultats furent identiques, sur bien des points, à ceux que donna en Irlande l'évhémérisme inspiré par les études chrétiennes. Le dieu Faunus devint alors un roi des Aborigènes, c'est-à-dire de la population qui habitait l'Italie quand arrivèrent Evandre et Enée[10]. Un des textes qui concernent le prétendu roi Faunus parle de sa femme et de sa fille, qui toutes deux ne sont autres que la [Pg 292]«Bonne déesse,» _Bona dea_[11], transformée en simple mortelle, mais élevée au rang de reine ou de princesse. Ainsi, en Irlande, Dagdé, le «bon dieu,» divinité suprême des païens, fut, par les chrétiens, transformé en un roi qui aurait gouverné l'Irlande avant l'arrivée des fils de Milé. On remarquera aussi que, dans le récit romain, Evandre et Enée interviennent dans des conditions analogues à celles où les fils de Milé se présentent dans le récit irlandais. Ils sont, comme les fils de Milé, des étrangers arrivant par mer, et, comme eux, par les armes ils fondent un régime nouveau.

[Footnote 1: «Auctor est Cornelius Labeo huic Maiæ, id est Terræ, ædem kalendis Maiis dedicatam sub nomine Bonæ deæ, et eandem esse Bonam deam et Terram ex ipso ritu occultiore sacrorum doceri posse confirmat.» Macrobe, _Saturnales_, I, 12.]

[Footnote 2: «Dîa talman.» Voir notre tome I, p. 282, note 2.]

[Footnote 3: «Bonam quod omnium nobis ad victum bonorum causa est.» Macrobe, _Saturnales_, I, 12.]

[Footnote 4: «Collset Tualha Dea ith ocus blicht im-maccu Miled, con-dingsat chairddes in-Dagdai. Doessart-saide iarum ith ocus blicht dôib.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 44-47.]

[Footnote 5: Servius, ad libr. VIII _Æneid_., 314. Ed. Thilo, t. II, p. 244.]

[Footnote 6: Arnobe, I, 36. Mignc, _Patrologia latina_, t. V, col. 759.]

[Footnote 7: Lactance, I, 22. Migne, _Patrologia latina_, t. VI, col. 244, 245.]

[Footnote 8: Tite-Live, livre XXXIII, chap. 42; livre XXXIV, chap. 53; Vitruve, livre III, chap. 11, § 3; Ovide, _Fastes_, livre II, vers 193.]

[Footnote 9: «Sunt qui dicant hanc deam potentiam habere Junonis, ideoque regale sceptrum in sinistra manu ei additum.» Macrobe, _Saturnales_, I, 12.]

[Footnote 10: S. Aurelius Victor, _Origo gentis romanæ_, § 4-9. Denys d'Halicarnasse, livre I, chap. 31.]

[Footnote 11: Justin, livre XLIII, chap. 1.]

[Pg 293]CHAPITRE XIII.

LES TÛATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.--DEUXIÈME PARTIE: LES DIEUX LUG, OGMÉ, DÎAN-CEGHT ET GOIBNIU.

§1. Lug joue dans la légende de Cûchulainn le même rôle que Zeus dans celle d'Héraclès.--§2. La chasse aux oiseaux mystérieux.--§3. Le palais enchanté. Naissance de Cûchulainn.--§4. Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux pères de Cûchulainn.--§5. Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande au second siècle de notre ère.--§6. Lug était bien un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais chrétiens.--§7. Ogmé ou Ogmios le champion.--§8. Dîan-Cecht le médecin.--§9. Goibniu le forgeron et son festin.

§1.

_Lug joue, dans la légende de Cûchulainn, le même rôle que Zeus dans celle d'Héraclès._

Dagdé est, théoriquement, le dieu suprême; mais Lug, le dieu sous l'invocation duquel était placée la grande fête du 1er août, Lug qui, en lançant de sa [Pg 294]fronde une pierre, tua le dieu de la mort Balar, Lug, le docteur suprême et le maître de tous les arts, paraît tenir dans la mythologie celtique un rang plus important que Dagdé. Dans la mythologie grecque, le héros modèle, Héraclès, est fils d'Alcmène, femme d'Amphitryon. Amphitryon est son père apparent, mais, en réalité, c'est de Zeus qu'est fils le héros auquel la poésie attribuera tant de merveilleux exploits[1]. L'Irlande possède le même mythe. Dans la rédaction irlandaise, Héraclès s'appelle Cûchulainn; le nom d'Alcmène est Dechtéré; celui d'Amphitryon est Sualtam; mais Lug, c'est-à-dire Hermès, le dieu qui, dans la mythologie gréco-latine s'appelle Mercure, prend ici la place de Zeus. C'est de lui, ce n'est pas de Dagdé, que Cûchulainn est fils. La mythologie celtique n'est pas une copie de la mythologie grecque. Elle a pour source des croyances primitivement identiques à celles dont la mythologie grecque dérive, mais elle a développé d'une façon aussi indépendante qu'originale les éléments fournis par la fable fondamentale.

[Footnote 1: Hésiode, _Le bouclier d'Hercule_, vers 27 et suiv.]

§2.

_La chasse aux oiseaux mystérieux._

Voici comment débute la légende irlandaise[1].

[Pg 295]Un jour que les grands seigneurs d'Ulster étaient réunis autour de Conchobar, leur roi, dans Emain Macha, capitale de cette province, il arriva dans la plaine voisine d'Emain une troupe d'oiseaux. Ces oiseaux mangeaient l'herbe et les plantes, et ne laissaient rien sur la terre, pas même les racines de l'herbe. Ce fut un grand chagrin pour les habitants d'Ulster de voir ainsi détruire leurs biens. Le roi fit atteler neuf chars pour aller à la chasse de ces oiseaux. La chasse des oiseaux était une des occupations habituelles du roi et des grands seigneurs d'Ulster. L'arc était inconnu. On lançait aux oiseaux soit des javelots avec la main, soit des pierres avec une fronde, et c'était en char qu'on se livrait à cet exercice.

En tête des neuf chars était celui de Conchobar, où le roi lui-même monta. Dechtéré, sa sœur, une grande jeune fille, s'assit à sa droite. Elle servait de cocher à son frère. Les huit autres chars étaient ceux des principaux guerriers d'Ulster: Conall Cernach, Fergus mac Roig, Celtchar, fils de Uithechar, Bricriu le Querelleur, et quatre autres dont on ne se rappelle plus les noms. Ils donnèrent la chasse aux oiseaux pendant toute une journée. Ils allaient droit devant eux sans rencontrer d'obstacles.

Alors il n'y avait en Irlande ni fossé ni haie ni mur dans la campagne. La tradition fait remonter le [Pg 296]plus ancien partage des terres en Irlande au temps de Diarmait et de Blathmac, fils d'Aed Slane, qui, suivant Tigernach, furent rois suprêmes d'Irlande de 654 à 665[2]. On prétend qu'alors le territoire entier de l'Irlande fut divisé en autant de portions qu'il y avait d'hommes. Ces portions furent égales: chaque homme reçut neuf sillons de marais, neuf sillons de terre et neuf sillons de bois. Mais il ne paraît pas qu'on ait eu à se féliciter de l'opération, qui fit succéder une multitude de petites exploitations à l'exploitation en commun usitée jusque-là. Une famine s'ensuivit; les plus riches étaient réduits à jeûner, et une épidémie survint qui enleva les trois quarts des habitants de l'Irlande[3]. Cette épidémie est désignée, chez les historiens irlandais, par le nom de _Buide Conaill_[4].

[Pg 297]Mais revenons à Conchobar et à ses compagnons de chasse. Ils poursuivirent donc les oiseaux au loin sans rencontrer d'obstacles. Ces oiseaux étaient fort beaux, et chantaient en volant. Ils étaient divisés en neuf troupes, et dans chaque troupe on comptait vingt oiseaux. Ils allaient deux à deux; les deux oiseaux qui tenaient la tête de chaque troupe portaient un joug d'argent qui les attachait l'un à l'autre; les suivants étaient aussi attachés deux à deux, mais le joug était remplacé par une chaîne d'argent.

La nuit arriva sans que les chasseurs eussent pris un seul des oiseaux qu'ils poursuivaient. Il tombait une neige épaisse. Conchobar ordonna de dételer les chars et de chercher une maison où l'on pût trouver abri jusqu'au lendemain.

[Footnote 1: Elle a été publiée par M. Windisch, Irische Texte, pages 136 et suiv. Le savant auteur a fait usage de deux manuscrits. Le plus ancien date de la fin du onzième siècle.]

[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 200-205. Le _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, pages 98, 99 met leur mort en 661. Cf. plus haut, p. 256.]

[Footnote 3: Préface de l'hymne de Colmân, chez Whitley Stokes, _Goidelica_, 2e édit., page 121. La première délimitation des champs aux environs de Rome aurait remonté, suivant Denys d'Halicarnasse, livre II, chap. 74, à une loi du roi légendaire Nutna Pompilius. Il peut être curieux de rapprocher ce texte du passage du _Compert Conculainn_ dont il est question ici. Windisch, _Irische Texte_, p. 36, lignes 11-14.]

[Footnote 4: _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 99. Cf. O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, p. 205. Il ne faut pas confondre cette épidémie avec celle qu'on appela _Crom Conaill_, et qui sévit un peu plus d'un siècle avant, en 550 suivant Tigernach, O'Conor,_ Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, p. 139; en 551, suivant le _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 50, 51. Cf. O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_, 1851, t. I, p. 186-189; 274-277.]

§3.

_Le palais enchanté.--Naissance de Cûchulainn._

Ce furent Conall Cernach et Bricriu le querelleur qui se mirent en quête d'un logis. Ils aperçurent une maison isolée, qui paraissait nouvellement construite. Ils y entrèrent. Elle leur sembla fort petite et pauvre: il n'y avait dedans qu'un homme et une femme. Ceux-ci leur souhaitèrent la bienvenue. Conall [Pg 298]et Bricriu retournèrent près de leurs compagnons.--«Nous avons découvert une habitation,» leur dirent-ils; «mais elle est indigne de vous. Nous serons fort mal couchés, et nous n'aurons pas de quoi manger.»

Cependant, faute de mieux, le roi et ses guerriers se décidèrent à chercher abri dans cette maison. Chose étrange! cette petite habitation, qui semblait juste assez grande pour un homme et une femme, parut s'élargir quand ils entrèrent: ils trouvèrent place non seulement pour eux, mais pour leurs armes, leurs chevaux, leurs cochers et leurs chars. Les mets les plus abondants, les plus agréables au goût, les plus variés, leur furent servis. Il y en avait qu'ils connaissaient bien; d'autres tout à fait extraordinaires, et dont ils n'avaient jamais goûté.

Cette maison était un de ces palais magiques que, suivant les légendes celtiques, les dieux créent quelquefois sur la terre quand ils veulent exercer sur les hommes une action visible. Il est question de ces palais dans les contes gallois, bretons et français.

Quelque temps après, Dechtéré devint mère, et Lug, lui apparaissant en songe, lui apprit qu'il était le père de l'enfant. C'était Lug qui avait envoyé les oiseaux merveilleux, provoqué la chasse, élevé la pauvre petite maison où le roi Conchobar, Dechtéré, sa sœur, et leurs compagnons avaient trouvé une hospitalité aussi brillante qu'inattendue.

[Pg 299]§4.

_Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux pères de Cûchulainn._

Lug, cependant, n'était pas l'époux de Dechtéré. Dechtéré, quand elle eut un enfant, avait un mari: c'était un des principaux personnages de la cour de Conchobar, son frère. On l'appelait Sualtam. Il considérait Cûchulainn comme son fils. Nous avons vu comment la violente ardeur de ses sentiments paternels causa l'accident étrange qui lui ôta la vie[1]. Mais Sualtam n'était pas seul pour donner à Cûchulainn les soins que l'affection paternelle inspire. Le dieu Lug aussi veillait avec la même tendresse sur les jours du héros que l'Irlande chante depuis tant de siècles.

Cûchulainn, couvert de blessures, est seul avec Loeg, son cocher, en face de l'armée d'Ailill et de Medb, qui pénètre dans le royaume d'Ulster. Dans cette armée sont réunis les guerriers de quatre des cinq grandes provinces de l'Irlande, liguées contre la cinquième, qui est l'Ulster; et de tous les hommes d'Ulster, un seul est sous les armes et soutient le poids de la guerre: c'est Cûchulainn. Il a provoqué à des combats singuliers les principaux guerriers de l'armée ennemie; les duels ont succédé aux duels; [Pg 300]il a toujours été vainqueur, mais il est criblé de blessures et accablé de fatigue.

Loeg, son cocher, voit un guerrier qui s'approche. Le crâne, en partie dénudé, de ce guerrier porte une couronne de cheveux bouclés et blonds; un manteau vert est fixé sur sa poitrine par une blanche broche d'argent; des fils d'or donnent à sa tunique une teinte d'un jaune rougeâtre. Au centre de son bouclier noir, la saillie d'un _umbo_ de laiton brille avec l'éclat de l'argent. Chose étrange! ce guerrier traversait l'armée ennemie sans adresser la parole à personne ni sans que personne lui dît rien. Parmi tant d'hommes réunis, aucun ne paraissait le voir.

Cûchulainn reconnut que c'était un _sîde_, un dieu ami qui savait ses maux et qui avait pitié de lui.--«Tu es un brave, ô Cûchulainn,» dit l'étranger.--«Je n'ai rien fait d'extraordinaire,» répondit Cûchulainn.--«Je te viendrai en aide,» reprit le guerrier.--«Qui donc es-tu?» demanda Cûchulainn.--«Je suis ton père des _sîde_,» répondit l'inconnu. «Je suis Lug, fils d'Ethné.» Le dieu fit tomber Cûchulainn dans un sommeil magique qui dura trois jours et trois nuits; il pansa et guérit ses blessures[2].

[Footnote 1: T. I, p. 191-194.]

[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, pages 77-78. Ce passage a été signalé par M. Sullivan, chez O'Curry, _On the manners_, t. I, page CCCCXLVI.]

[Pg 301]§5.

_Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande au second siècle de notre ère._

Le dieu Lug, du cycle mythologique, le vainqueur du dieu de la mort Balar, reparaît donc ainsi vivant et tout puissant dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Nous le retrouvons dans le cycle ossianique. La pièce que nous allons citer a été remaniée par un écrivain chrétien; mais il est facile de déterminer en quoi consistent les additions faites aux données primitives de la légende.