Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Part 18
Nous allons reproduire la première des deux rédactions, en l'abrégeant un peu et en intercalant dans la traduction du texte irlandais les explications qui seront nécessaires pour nous le rendre intelligible.
[Footnote 1: Son titre est _De gabail int-shida_. Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 41, 42.]
[Footnote 2: Cette rédaction n'a pas de titre; elle se trouve aux fos 111-116 du Livre de Fermoy, manuscrit appartenant à l'Académie royale d'Irlande. Elle a été, en partie, analysée par O'Curry, _Atlantis_, t. III (1862), p. 384-389. Une analyse plus complète en a été donnée par Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscript series_, vol. I, part I, 1870, p. 45-49.]
§2.
_Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les fils de Milé._
Les Tûatha Dê Danann avaient un roi célèbre qui [Pg 269]s'appelait Dagan. _Dagan_ est, dans deux passages de ce récit, une variante de _Dagdé_[1], en moyen irlandais _Dagda_, mot qui, dans cette légende, sert aussi à désigner le même dieu; nous avons vu plus haut ce personnage divin jouer un rôle important à la seconde bataille de Mag-Tured. Dagan ou Dagdé est le dieu suprême: son nom ordinaire, _Dagdé_, veut dire «bon dieu;» _Dagan_ signifie littéralement le «petit bon.»
Nous avons cité au précédent volume un texte irlandais, conservé par un manuscrit du seizième siècle, où il est dit que Dagdé était un dieu principal, ou le dieu principal chez les païens[2]. Dans le document que nous étudions, et qui est conservé par un manuscrit du douzième siècle, on dit que la puissance de Dagdé ou Dagan fut grande, même sur les fils de Milé, après qu'ils eurent fait la conquête de l'Irlande. Car les Tûatha Dê Danann, ses sujets, détruisirent le blé et le lait des fils de Milé, en sorte que ces derniers furent contraints de faire un traité de paix avec Dagdé. Ce fut alors seulement que, grâce à l'amitié de Dagdé, les fils de Milé commencèrent à récolter du blé dans leurs champs et à boire le lait de leurs vaches.
Comme roi des dieux, Dagdé jouissait d'une grande autorité: ainsi ce fut lui qui partagea entre les [Pg 270]Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire entre les dieux que la race heureuse de Milé a vaincus, les _sîd_, merveilleux palais, qui, ordinairement inaccessibles aux hommes, étaient cachés dans les profondeurs de la terre, sous des collines ou sous des plis de terrain plus ou moins élevés. Dagdé donna, par exemple, un _sîd_ à Lug, fils d'Ethné, et en attribua un autre à Ogmé; il en prit deux pour lui-même. Le principal des deux était connu en irlandais sous deux noms: le premier nom est _Brug na Boinné_, ou «château de la Boyne,» parce qu'il était situé sur la rive gauche de cette rivière,--non loin de l'endroit où, en 1690, Jacques II, vaincu à la bataille dite de Drogheda, perdit définitivement la couronne.--Le second nom de ce palais mystérieux était _Sîd_ ou _Brug Maic ind Oc_, «palais enchanté» ou «château de Mac ind Oc» ou «du fils des jeunes.» Nous verrons plus loin quelle en fut la cause.
[Footnote 1: _Dagan_ se trouve au Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 42-43, et p. 246, col. 1, ligne 11. Le mot _Dagda_, moyen irlandais pour _Dagde_, se rencontre dans le même récit, au Livre de Leinster, p. 246, col, 1, lignes 2, 5.]
[Footnote 2: Tome I, p. 282, note 2.]
§3.
_Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné ou Sîd Maic ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende qui concerne Oengus et ce palais._
L'endroit où la tradition irlandaise la plus ancienne place le palais souterrain de Dagdé est un de ceux qu'en Irlande les archéologues visitent avec le plus d'intérêt. On y admire trois hautes et larges tombelles [Pg 271]dont deux ont été ouvertes et offrent chacune à la curiosité des amateurs et aux recherches des érudits une vaste chambre funéraire, aujourd'hui vide. Il est souvent question, dans la littérature irlandaise, du palais souterrain que Dagdé aurait possédé là, c'est-à-dire à Brug na Boinné. Un poème attribué à Cinaed hûa Artacain, mort en 975, prétend que dès avant la bataille de Mag-Tured, deux époux y dormaient dans le même lit. Ces époux étaient Boann, ou la rivière de Boyne divinisée, femme de Dagdé, et le dieu Dagdé lui-même[1].
Quand le moyen âge chrétien transforma les Tûatha Dê Danann en hommes mortels, on raconta que le lieu dit Brug na Boinné, où la tradition païenne mettait le palais souterrain de Dagdé, était le cimetière où cette race primitive enterrait ses chefs. L'«Histoire des cimetières,» _Senchas na relec_, écrite probablement vers la fin du onzième siècle, prétend que c'était là que Dagdé, Lug, Ogmé et d'autres personnages célèbres de la race des Tûatha Dê Danann avaient reçu la sépulture. Il paraît bien certain que cet endroit servit de cimetière royal à l'époque historique. La plupart des rois suprêmes d'Irlande y furent enterrés pendant les quatre premiers siècles de notre ère. Leurs prédécesseurs [Pg 272]avaient été inhumés à Crûachan en Connaught. Crimthann Nia Nair, qui régnait vers le commencement de notre ère, est le premier roi suprême d'Irlande de la race de Milé qui, dit-on, se soit fait enterrer à Brug na Boinné; et ce qui, raconte-t-on, le détermina à choisir ce lieu de sépulture est que sa femme était une fée, qu'elle appartenait à la race des Tûatha Dê Danann[2].
Il serait intéressant de déterminer si les trois vastes tombelles des bords de la Boyne, celle de Knowth, celle de Newgrange et celle de Dowth, peuvent être attribuées aux rois d'Irlande des quatre premiers siècles de notre ère, ou s'il faut les faire remonter à des populations préhistoriques antérieures à la race celtique connue sous le nom de Gôidels et de Scots. La seconde hypothèse paraît la plus vraisemblable. Les Grecs ont attribué aux Cyclopes, qui sont originairement des êtres mythologiques, leurs monuments préhistoriques. De même les Irlandais païens auraient confondu leurs dieux imaginaires avec une race préceltique qui aurait véritablement existé et qui aurait enterré ses chefs dans les tombelles des rives de la Boyne, quand elle dominait dans l'île, avant l'arrivée des Gôidels ou Scots qui la réduisirent à l'état de population sujette ou servile. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a là des monuments funéraires qui remontent à une haute antiquité [Pg 273]et dont trois surtout présentent de grandes dimensions: le principal, la tombelle de Newgrange, est une éminence artificielle qui couvre une étendue de plus de quatre-vingts ares, et qui abrite une des plus vastes chambres funéraires de l'Europe occidentale. Vraisemblablement les sépultures des rois suprêmes qui dominèrent en Irlande pendant les quatre premiers siècles de notre ère doivent être cherchées, non dans ces monuments si justement célèbres, mais à l'entour.
C'est sous le sol de ce cimetière que la tradition irlandaise la plus ancienne plaçait le palais souterrain du dieu suprême Dagdé. Ce palais avait été construit exprès pour lui par ses sujets[3]. Et cependant le terme consacré pour désigner ce lieu n'était point «palais de Dagdé,» c'était: «Palais de Mac ind Oc,» _Brug Maic ind Oc_[4], c'est-à-dire probablement «palais du Fils des Jeunes. Mac ind Oc» était un nom d'Oengus, fils de Dagdé, et de Boann; son père et sa mère, tous deux immortels, étaient toujours jeunes et ne ressentirent jamais les atteintes de la vieillesse[5]. D'où vient que le palais de Dagdé porte le nom de son fils?
[Pg 274]Une légende irlandaise nous l'explique. Quand, après la défaite des Tûatha Dê Danann par les fils de Milé, Dagdé fit entre les chefs de ses sujets vaincus le partage des résidences souterraines ou _sîd_ qu'ils devaient habiter désormais, ces chefs étaient réunis autour de lui, sauf un, alors absent. C'était précisément Oengus, le fils de Dagdé. Dagdé avait confié l'éducation de son fils à deux autres dieux dont l'un-était Mider de Bregleith, célèbre dans l'épopée irlandaise par son amour pour Etâin, femme d'Eochaid Airem, roi suprême d'Irlande. Oengus fut oublié dans le partage. Il vint s'en plaindre quelque temps après. Dagdé rejeta sa réclamation. Oengus demanda de passer la nuit dans le palais mystérieux de son père à Brug na Boinné. Dagdé consentit, et à la nuit ajouta même gracieusement le jour: il entendait le lendemain. Mais Oengus, une fois installé, prétendit que, le temps n'étant composé que de nuits et de jours, l'abandon qui lui avait été fait était perpétuel; et son père fut obligé de lui céder sa résidence de Brug na Boinné.
Elle était merveilleuse. Suivant la légende irlandaise, on y voit trois arbres auxquels pendent toujours [Pg 275]des fruits[6]; on y voit deux cochons, l'un sur pied et toujours vivant, l'autre tout cuit, et par conséquent prêt à manger; à côté est un vase qui contient une bière excellente; là, enfin, personne ne mourut jamais[7]. Dans ce tableau, conservé par un manuscrit du milieu du douzième siècle, mais qui remonte à une date bien plus ancienne, la doctrine païenne de l'immortalité des dieux persiste intacte et sans restriction. A la date où ce récit a été composé, on était bien loin des temps où l'on devait raconter que les Tûatha Dê Danann étaient morts et qu'ils avaient été enterrés à Brug na Boinné. L'époque où se propagea cette doctrine nouvelle est celle où le christianisme ayant triomphé définitivement du paganisme, on prétendit à concilier les vieilles légendes païennes avec les enseignements des prêtres-chrétiens; [Pg 276]c'était au onzième siècle, lorsque furent composés l'«Histoire des cimetières,» _Senchus na relec_, et le «Livre de conquêtes,» _Lebar gabala_.
[Footnote 1:
«Lânamain contuiled sund ria cath Maigi Tured tall: inber môr in Dagda dond, ni duachnid an-adba and.»
_Leabhar na hUidhre_, p. 51, col 2, lignes 23, 24.]
[Footnote 2: «_Senchas na relec_,» dans le _Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 1, lignes 7-9, 23-27; col. 2, lignes 4-7.]
[Footnote 3: _Dinn-senchus_ de Brug na Boinné, dans le Livre de Leinster, p. 164, col. 2, lignes 31, 32. Cf. _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, _ibid._, p. 9, col. 2, lignes 18 et 19. Le _Dinn-senchus_ désigne ce palais par les mots _dûn_ et _dîn_; le _Lebar gabala_ se sert du mot _sîd_.]
[Footnote 4: Dans un poème déjà cité de Cinaed hûa hArtacain, mort en 975, nous trouvons une expression équivalente: «Maison de Mac ind Oc,» _tech Maic ind-Oc. Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 17.]
[Footnote 5: «Oengus, mac Oc, ocus Aed Caem, ocus Cermait Milbel, tri maic in Dagdai.» _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 20, 21. Au lieu de «Mac Oc,» on trouve «Mac ind Oc.» Dans le poème précité de Cinaed hûa Artacain: «maig Maic ind Oc» (_Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 13); «tech Maic ind Oc» (_Ibid._, ligne 17). Dans cette formule, _ind Oc_ paraît être un génitif duel.]
[Footnote 6: On peut comparer à ces arbres l'arbre de l'île mystérieuse de Fand dans la légende de Cûchulainn. Les branches merveilleuses, qui furent apportées du pays des dieux à Bran mac Febail et à Cormac mac Airt, viennent d'un arbre du même genre. Les Grecs comme les Celtes mettaient des arbres dans le séjour des dieux. Chez Hésiode, les Hespérides gardent au delà de l'Océan des pommes d'or et des arbres qui portent fruit; ce sont les arbres du vieux jardin de _Phoibos_, que Sophocle nous montre de l'autre côté de la mer à l'extrémité de la terre, aux sources de la nuit, là où commence la voûte du ciel; ce sont les arbres des jardins des dieux là où est la couche de Zeus (_Théogonie_, vers 210-216; Sophocle, fragment 326, édition Didot, p. 311; Euripide, _Hippolyte_, vers 163, édition Didot, p. 163). A Brug na Boinné, la légende irlandaise met la couche de Dagdé, roi des dieux comme Zeus, et trois arbres à fruit.]
[Footnote 7: «_De gabail int-shida,_» dans le Livre de Leinster, p. 246, col. 1, lignes 1-15. Comparez ici même p. 277.]
§4.
_Rédaction chrétienne de cette légende._
Quand les idées chrétiennes commencèrent à se mêler aux traditions celtiques de l'Irlande, il en résulta un remaniement du récit mythologique que nous venons de reproduire. L'auteur de cette nouvelle rédaction admet que les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, Dagdé, Lug, Ogmé, sont morts, comme le raconte, au onzième siècie, le «Livre des conquêtes,» _Lebar gabala_, avant l'époque où les fils de Milé arrivèrent en Irlande. Ogmé est une des victimes de la seconde bataille de Mag-Tured[1]; Dagdé et Lug ont péri quelques années après[2]. Les fils de Milé vainqueurs ont fait la conquête de l'Irlande après des batailles où les Tûatha Dê Danann ont encore perdu un certain nombre de leurs guerriers. Les survivants se réunissent et choisissent deux chefs: Bodhbh Dearg et Manannân mac Lir. Ce fut Bodhbh Dearg--et non Dagdé, comme dans la légende primitive--qui fit le partage des palais enchantés ou [Pg 277]_sîd_ d'Irlande[3]. Ce fut Manannân qui procura aux Tûatha Dê Danann les privilèges dont ils jouissent dans l'épopée héroïque irlandaise. Par le procédé magique appelé _feth fiada_[4], il les rendit invisibles. Par le festin de Goibniu, le célèbre forgeron, il leur assura l'immortalité. Leur principale nourriture consistait en porcs. C'étaient les cochons de Manannân qui, tués et mangés, ne cessaient de revenir à la vie[5]. Ainsi, dans cette doctrine nouvelle, les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, ceux que les Celtes païens d'Irlande ont adorés comme dieux, sont réduits au rang de simples mortels qui ont, comme l'on prétend, régné sur l'Irlande à une époque antérieure à l'invasion des fils de Milé, c'est-à-dire des Celtes, et qui depuis ont cessé de vivre; les fées mâles et femelles de la légende héroïque sont une fraction et des descendants de cette race primitive, et des procédés magiques leur ont conféré une partie des privilèges de la divinité.
Le palais souterrain de Brug na Boinné avait été donné comme lot non à Dagdé, mort depuis longtemps, mais à Elcmar, père nourricier d'Oengus; or, Oengus, avec l'aide de Manannân mac Lir, en expulsa Elcmar, et il y demeure, dit-on, depuis cette époque, [Pg 278]invisible, grâce à l'incantation dite _feth fiada_, immortel parce qu'il boit la bière du festin de Goibniu le forgeron, bien nourri puisqu'il a toujours à sa disposition ces cochons de Manannân, qui reviennent à la vie dès qu'ils sont mangés.
Cette rédaction, relativement récente, nous a été conservée par le livre de Fermoy, manuscrit du quinzième siècle,--acquis, il y a quelques années, par l'Académie royale d'Irlande,--tandis que la rédaction primitive, par laquelle nous avons commencé, se trouve dans le Livre de Leinster, transcrit au milieu du douzième siècle,--un des manuscrits les plus précieux du Collège de la Trinité de Dublin.--L'auteur chrétien de l'arrangement contenu dans le Livre de Fermoy a composé une suite au vieux récit. Nous allons en donner un résumé.
Quand Elcmar fut chassé du palais souterrain de Brug na Boinné par Oengus son élève, et grâce au concours qu'Oengus reçut de Manannân mac Lir, un des principaux personnages de la cour d'Elcmar était absent: c'était son intendant. L'intendant d'Elcmar, rentrant à Brug na Boinné, prit, auprès du nouveau maître, les fonctions dont l'ancien l'avait chargé. Il lui naquit, peu de temps après, une fille qu'on nomma Eithné. Au même moment, la femme de Manannân mac Lir, le protecteur d'Oengus, mettait au monde une fille qu'on appela Curcog. Oengus fut le père nourricier que, suivant l'usage, Manannân mac Lir choisit pour sa fille. Curcog, fille du dieu Manannân, fut élevée à Brugna Boinné, et la jeune [Pg 279]Eithné, fille de l'intendant, fut une des servantes attachées à la personne de Curcog.
Chose surprenante! on découvrit un jour qu'Eithné ne mangeait pas. Quoiqu'elle restât bien portante, et que son embonpoint ne diminuât pas, tous ceux qui l'aimaient en conçurent une vive inquiétude; mais Manannân mac Lir découvrit la cause. Quelque temps auparavant, Oengus avait reçu la visite d'un de ses voisins, c'est-à-dire d'un autre chef des Tûatha Dê Danann, qui habitait à quelque distance un palais souterrain analogue à celui de Brug na Boinné. Cet étranger avait adressé une grave insulte à Eithné. L'âme sans tâche de la jeune fille avait ressenti de cette injure une telle indignation, que la puissance de sa chasteté avait fait fuir le démon qui lui servait de gardien, et qu'un ange envoyé par le vrai Dieu était venu prendre la place de ce démon. A partir de ce moment, Eithné cessa de pouvoir manger la chair des cochons magiques, et de boire la bière enchantée dont vivaient les Tûatha Dê Danann. Un miracle du vrai Dieu lui conserva la vie.
Bientôt, toutefois, ce miracle devint inutile. Oengus et Manannân avaient fait un voyage dans l'Inde, ils en avaient ramené deux vaches au lait inépuisable; et comme l'Inde était la terre de la justice, ce lait n'avait rien du caractère démoniaque qui souillait la nourriture habituelle des Tûatha Dê Danann. On mit à la disposition d'Eithné le lait de ces vaches; elle se chargea de les traire, et ce fut de leur lait qu'elle vécut pendant une longue suite d'années.
[Pg 280]Je dis que cette suite d'années fut longue; en effet, les événements dont nous venons de parler se passèrent sous le règne du mythologique Erémon, premier roi d'Irlande de la race de Milé; et Eithné vivait encore, habitant le palais de Brug na Boinné avec Curcog, sa maîtresse, fille de Manannân mac Lir, et sous l'autorité d'Oengus, quand saint Patrice vint évangéliser l'Irlande au cinquième siècle de notre ère. Si nous en croyons le _Livre des conquêtes_, le roi mythologique Erémon aurait été contemporain de David, roi des Juifs, au onzième siècle avant notre ère. Eithné aurait donc été âgée d'environ quinze cents ans quand saint Patrice vint porter en Irlande les lumières de la religion chrétienne.
Or, un jour d'été où la chaleur était plus forte que de coutume, Curcog éprouva le désir de se baigner. Elle alla avec ses suivantes, et entre autres Eithné, sur les bords de la Boyne. Elle prit son bain avec elles dans les eaux de cette rivière, puis elle rentra à Brug na Boinné. Mais bientôt elle s'aperçut qu'une de ses femmes lui manquait: c'était Eithné. Eithné, en déposant ses vêtements sur le bord de la rivière avant de descendre dans l'eau comme ses compagnes, avait dépouillé avec sa robe le charme qui la rendait invisible aux humains. Nous avons déjà dit le nom de ce charme, qui s'appelait _feth fiada_.
L'âme d'Eithné était préparée à recevoir la foi nouvelle que Patrice avait apportée; et quoiqu'elle n'eût rien entendu des prédications chrétiennes, [Pg 281]l'action mystérieuse que cette foi avait exercée sur elle était devenue plus puissante que les enchantements des païens. Eithné était devenue une femme ordinaire, et ses regards ne pouvaient plus pénétrer à travers le voile magique qui cache aux yeux des humains les Tûatha Dê Danann. Elle avait donc cessé de voir ses compagnes, et n'avait pu les accompagner au moment de leur retour au château souterrain de Brug na Boinné. Elle cessa même de voir la route enchantée qui conduisait à ce palais magique. Elle erra quelque temps sur les bords de la Boyne, ne sachant où elle était, cherchant en vain les sentiers et les chemins, désormais pour elle invisibles, que pendant tant de siècles elle avait si souvent fréquentés. Enfin elle s'arrêta devant un jardin clos de murs, où il y avait une maison. A la porte était assis un homme vêtu d'une robe comme elle n'en avait jamais vu. Cet homme était un moine et la maison une église. Eithné adressa la parole au moine et lui raconta son histoire. Le moine la reçut avec bienveillance et la conduisit à saint Patrice qui l'instruisit et la baptisa.
Quelque temps après, elle était assise dans l'église du moine, non loin des bords de la Boyne. On entendit beaucoup de bruit et de cris; on distinguait un grand nombre de voix, mais on n'apercevait personne. C'était Oengus et tous les gens de sa maison qui étaient à la recherche d'Eithné. Comme ils étaient devenus invisibles pour elle, elle, à son tour, était invisible pour eux. Les cris qu'ils poussaient [Pg 282]étaient inspirés par la douleur et entremêlés de gémissements et de sanglots. Ils pleuraient Eithné, qui pour eux, en effet, était à jamais perdue.
Eithné comprit la cause de leur peine et en ressentit elle-même une si violente tristesse qu'elle s'évanouit et fut sur le point de rendre l'âme. Cependant elle recouvra ses sens; mais de ce jour commença pour elle une maladie dont elle ne se guérit point. Elle finit par en mourir; elle expira, la tête appuyée sur la poitrine de saint Patrice qui était venu lui donner les derniers secours de la religion; et elle fut enterrée dans l'église du moine qui l'avait le premier accueillie. Cette église porta, dès lors, le nom de _Cill Eithne_, ou «église d'Eithné»[6].
Ainsi se termine la seconde rédaction de la pièce dont la rédaction primitive est intitulée _De la conquête du Sîd_.
[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13, 14. Poème de Flann Manistrech, _ibidem_, p. 11, col. 1, ligne 33.]
[Footnote 2: Voyez plus haut, p. 221.]
[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 274.]
[Footnote 4: Littéralement «composition poétique ou incantation de présence.» Voyez les textes réunis par O'Curry, dans _Atlantis_, t. III (1862), p. 386-388, note 15.]
[Footnote 5: Voyez les textes réunis par O'Curry, dans _Atlantis_, t. III, p. 387-388. Comparez ce que nous avons dit p. 275.]
[Footnote 6: Livre de Fermoy, fos 111-116. Cette pièce a été analysée par le docteur Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscripts series_, vol. I, part I, 1870, p. 46-48.]
§5.
_Les amours d'Oengus, fils de Dagdé._
Nous venons de voir quelle est la forme que l'infusion de la pensée chrétienne a donnée à une des vieilles légendes du paganisme irlandais. Voici un autre conte, païen comme le premier, mais qui n'a pas été l'objet d'un remaniement chrétien. Il appartient [Pg 283]aussi à l'épopée héroïque et au cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Il a pour objet un épisode de l'histoire d'Oengus. Il nous rapporte une aventure arrivée à ce personnage divin avant l'époque où il dépouilla Dagdé, son père, du palais souterrain de Brug na Boinné. Oengus était encore un tout jeune homme. Un jour, il dormait; il vit en songe une jeune femme près de son lit. Il n'y en avait pas d'aussi belle en Irlande. Puis elle disparut. Le matin, quand il se réveilla, il était si amoureux qu'il ne put manger de la journée. La nuit suivante, la jeune femme reparut. Elle tenait une harpe à la main. Elle chanta en s'accompagnant de cet instrument; jamais on n'avait entendu si douce musique. Puis elle partit. Quand Oengus se réveilla le lendemain, il était plus amoureux que jamais.
Il tomba malade. Les médecins d'Irlande s'assemblèrent et cherchèrent inutilement la cause de cette maladie. Enfin, un d'entre eux, Fergné, la découvrit.--«Tu es pris d'amour,» lui dit-il. Oengus avoua la vérité. On alla chercher Boann, mère d'Oengus. Celui-ci raconta à sa mère la cause de son souci. Boann fit chercher pendant un an dans toute l'Irlande la femme que son fils avait vue en songe. Vains efforts! on ne trouva rien. Boann demanda conseil à l'habile médecin qui avait découvert la cause de la maladie d'Oengus. Ce médecin donna le conseil de s'adresser au père d'Oengus, c'est-à-dire à Dagdé, roi des _sîde_ d'Irlande, c'est-à-dire des fées irlandaises, dit le conteur anonyme.