Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Part 17

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Ce texte en rappelle d'autres où, en Irlande, on voit également la nature matérielle considérée comme le plus grand des dieux. Ainsi nous avons déjà parlé du serment que Loégairé, roi suprême d'Irlande, vaincu et fait prisonnier par les habitants de Leinster, fut contraint de leur prêter pour obtenir sa liberté. Il prit à témoin le soleil et la lune, l'eau et l'air, le jour et la nuit, la mer et la terre; il ne parla pas d'autres dieux que ceux-là, et quand il eut violé son serment, ces puissances de la nature, qui étaient caution de son engagement, le punirent de sa mauvaise foi en lui ôtant la vie[2].

Le _Livre des conquêtes_ met dans la bouche d'Amairgen [Pg 252]un autre poème qu'il place le second et dont le sens est clair quand on le met à la suite du troisième. C'est une invocation à la mer; la terre y est nommée, mais au second rang, tandis que, dans la pièce qui précède, elle tient le premier rang.

«Mer poissonneuse! Terre fertile! Irruption de poisson! Pêche là! Sous vague, oiseau! Grand poisson! Trou à crabe! Irruption de poisson! Mer poissonneuse[3]!»

Ainsi Amairgen, venant combattre les dieux, invoque contre eux l'appui de la matière et des forces naturelles, auxquelles il adresse deux prières; grâce à ces prières les dieux seront vaincus[4].

[Footnote 1:

Aliu iath n-hErend. Hermach [hermach] muir, Mothach mothach sliab, Srathach srathach caill, Cithach cithach aub, Essach essach loch.

_Aliu_ est glosé par _alim_, et _aub_ par _aband_.

Livre de Leinster, p. 13, col. 2, lignes 6 et suivantes; comparez Livre de Ballymote, f° 21 verso, col. 2, lignes 20 et suiv. Livre de Lecan, f° 285 recto, col. 1; _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p. 232.]

[Footnote 2: Voir tome I, p. 181, 182.]

[Footnote 3:

Iascach muir. Mothach tîr. Tomaidm n-eisc. Iasca and. Fo thuind ên. Lethach mîl. Partach lâg. Tomaidm n-eisc. Iascach muir.

Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 49 et suiv.; cf. Livre de Ballymote, f° 21, recto, col. 3, ligne 21; Livre de Lecan, f° 284 verso, col. 1; _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p. 237.]

[Footnote 4: Sur le naturalisme celtique, tant en Gaule qu'en Irlande, voir plus bas, chap. XVI, § 8.]

[Pg 253]§4.

_Première invasion des fils de Milé en Irlande._

Mais reprenons le récit de la conquête de l'Irlande par les fils de Milé. Le _file_ Amairgen, débarquant avec ses frères et leurs compagnons, débita, dit le vieux texte, les deux invocations qui, dans l'exposé précédent, sont placées la première et la troisième. Nous retrouverons la seconde plus tard. Puis trois jours et trois nuits s'écoulèrent, et les fils de Milé livrèrent leur première bataille. Ils y eurent pour adversaires, suivant le _Livre des conquêtes_, «les démons, c'est-à-dire les Tûatha Dê Danann.» C'était à peu de distance de la plage sur laquelle ils avaient débarqué, dans le lieu appelé Slîab Mis, qu'on écrit aujourd'hui Slieve Mish, dans le comté de Cork, qui est une des subdivisions du Munster, c'est-à-dire de la province du Sud-Ouest.

Ici le _Livre des conquêtes_ place une de ces légendes bizarres dont la manie de l'étymologie a semé plusieurs documents irlandais. Près de Slieve Mish se trouvait un lac. Lugaid, fils d'Ith, s'y baigna, et de là ce lac prit le nom de «lac de Lugaid.» De ce lac coule une rivière, et la femme de Lugaid, qui s'appelait Fîal, c'est-à-dire «pudique,» se baigna dans cette rivière. Lugaid, suivant le courant, sortit du lac, pénétra dans la rivière et s'approcha de l'endroit où se trouvait sa femme; en apercevant dans l'eau, où [Pg 254]elle se trouvait elle-même, son mari, qu'elle n'attendait pas, Fîal la pudique éprouva un tel saisissement qu'à l'instant elle expira, et son nom fut donné à la rivière où arriva ce tragique événement.

Les fils de Milé se mirent en marche vers le Nord-Est. Ils étaient encore près de Slieve Mish quand ils rencontrèrent la reine Banba. Elle leur dit:--.«Si c'est pour faire la conquête de l'Irlande que vous y êtes venus, le but de votre expédition n'est pas juste.»--«C'est pour en faire la conquête, bien certainement,» répondit Amairgen le _file_.--«Accordez-moi, du moins, une chose,» répliqua Banba: «que cette île porte mon nom.»--«On donnera votre nom à cette île,» répondit Amairgen.

Un peu plus loin, les fils de Milé rencontrèrent la seconde reine, qui s'appelait Fotla. Elle demanda aussi que l'île reçût son nom.--«Soit,» dit Amairgen; «l'île s'appellera Fotla.»

A Uisnech, point central de l'Irlande, les fils de Milé rencontrèrent Eriu, la troisième reine.--«Guerriers,» leur dit-elle, «soyez les bienvenus. C'est de loin que vous arrivez; cette île vous appartiendra toujours, et d'ici à l'extrême levant il n'y aura pas d'île meilleure. Aucune race ne sera plus parfaite que la vôtre.»--«Voilà de bonnes paroles,» dit Amairgen, «et une bonne prophétie.»--«Ce n'est pas à vous que nous devons des remerciements,» s'écria Eber Dond, l'aîné des fils de Milé; «nous devrons nos succès à nos [Pg 255]dieux et à notre propre puissance.»--«Ce que j'annonce est pour toi sans intérêt,» répondit Eriu; «tu ne jouiras pas de cet île; elle n'appartiendra pas à tes descendants.» Et en effet, Eber Dond devait périr avant la conquête de l'Irlande par la race de Milé. La reine Eriu termina en demandant, comme les deux premières reines, que son nom fût donné à l'île.--«Ce sera son nom principal,» dit Amairgen.

§5.

_Jugement d'Amairgen._

Les fils de Milé arrivèrent à la capitale de l'Irlande, c'est-à-dire à Tara, qu'on appelait alors «la Belle Colline,» _Druim Cain_. Ils y trouvèrent les trois rois Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, qui alors régnaient sur les Tûatha Dê Danann et sur l'Irlande et auxquels ils venaient faire la guerre. Ils commencèrent par entrer en pourparlers avec eux.

Les trois rois dirent qu'ils voulaient un armistice pour délibérer sur la question de savoir s'ils livreraient bataille ou s'ils donneraient des otages et traiteraient. Ils comptaient profiter de ce délai pour se rendre invincibles, car au même moment leurs druides préparaient des incantations qu'ils n'avaient pu faire jusque-là, n'ayant pas prévu cette invasion.--«Nous acceptons d'avance,» dit aux fils de Milé Mac Cuill, premier roi des Tûatha Dê Danann, «la [Pg 256]sentence que portera comme arbitre Amairgen votre juge; mais nous le prévenons que s'il rend un faux jugement nous le tuerons.»--«Prononce ta sentence, ô Amairgen,» s'écria Eber Dond, l'aîné des fils de Milé.--«La voici,» répondit Amairgen. «Vous abandonnerez provisoirement cette île aux Tûatha Dê Danann.»--«A quelle distance irons-nous?» demanda Eber.--«Vous laisserez entre elle et vous un intervalle de neuf vagues,» répondit Amairgen. Ce fut le premier jugement rendu en Irlande.

Tel est le récit du _Livre des conquêtes_. Que signifie cette expression, «neuf vagues?» On se demandera de quelle distance il peut être question. C'est une difficulté que nous n'avons pas la prétention de résoudre. Ce que nous savons, c'est qu'il y a là une formule magique à laquelle, en Irlande, on attribuait encore une valeur superstitieuse aux premiers temps du christianisme. Au septième siècle, il y avait à Cork une école ecclésiastique qui fut un certain temps dirigée par le _fer leigind_, ou professeur de littérature écrite, c'est-à-dire de latin et de théologie, Colmân, fils de Hûa Clûasaig. A l'époque où Colmân enseignait dans cette école, il y eut en Irlande une famine suivie d'une épouvantable mortalité. Les deux tiers des Irlandais périrent, et parmi eux les deux rois d'Irlande, Diarmait et Blathmac, tous deux fils d'Aed Slane. C'était en 665[1]. Pour échapper à ce [Pg 257]fléau, lui-même, et pour éviter que ses élèves en fussent atteints, Colmân recourut à deux moyens: il composa un hymne en vers irlandais, que nous ont conservé deux manuscrits de la fin du onzième siècle[2]; il se retira avec ses élèves dans une île située près de la côte d'Irlande, mais à une distance de neuf vagues. «Car,» prétend le texte irlandais qui nous a gardé le souvenir de cet événement, «c'est, au dire des savants, un intervalle que les maladies épidémiques ne peuvent franchir[3].» Ainsi, au septième siècle de notre ère, les Irlandais chrétiens attribuaient à la distance de neuf vagues une puissance magique à la protection de laquelle ils n'avaient pas cessé de croire, et nous retrouvons cette doctrine païenne dans l'histoire légendaire de la conquête de l'Irlande par les fils de Milé sur les Tûatha Dê Danann.

[Footnote 1: Annales de Tigernach, chez O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, p. 205. Cette épidémie aurait eu lieu en 661 suivant le _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 98-99; en 664, suivant les _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 274-276. La même date de 664 est donnée par Bède, _Historia ecclesiastica_, livre III, chap. 27; chez Migne, _Patrologia latina_, t. 95, col. 165.]

[Footnote 2: Collège de la Trinité de Dublin, manuscrit coté E. 4, 2, f° 5; Franciscains de Dublin, manuscrit coté I par Gilbert, p. 28; Whitley Stokes, _Goidelica_, 1re édit., p. 78; 2e édit., p. 121; Windisch, _Irische Texte_, p. 6.]

[Footnote 3: _Goidelica_, 2e édit., p. 121, ligne 34.]

[Pg 258]§6.

_Retraite des fils de Milé._

Les fils de Milé se soumirent à la sentence d'Amairgen; ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus, regagnèrent la pointe sud-ouest de l'Irlande, où leurs vaisseaux étaient restés à l'ancre, se rembarquèrent, et s'éloignèrent jusqu'à cette distance mystérieuse de neuf vagues, que le jugement d'Amairgen avait fixée. Aussitôt les druides et les _file_ des Tûatha Dê Danann chantèrent des poèmes magiques qui firent lever un vent terrible, et la flotte des fils de Milé fut rejetée au loin dans la haute mer. Alors les fils de Milé éprouvèrent une profonde tristesse.--«Ce doit être un vent druidique,» dit Eber Dond, qui, en qualité d'aîné, paraît avoir été le chef principal de l'expédition. «Voyez si ce vent souffle au-dessus du mât.» On monta en haut du mât, et il fut constaté qu'au-dessus du mât on ne sentait aucun vent.--«Attendons qu'Amairgen nous rejoigne,» s'écria le pilote d'Eber Dond, qui était un élève du célèbre _file_. On attendit en effet que tous les vaisseaux fussent réunis, et Eber Dond, s'adressant à Amairgen, prétendit que cette tempête était une honte pour les savants de la flotte.--«Ce n'est pas vrai,» répondit Amairgen. Ce fut alors qu'il chanta sa prière à la terre d'Irlande, faisant appel à [Pg 259]la bienveillance de cette puissance naturelle contre l'inimitié des dieux.

«J'invoque terre d'Irlande! Mer brillante, brillante! Montagne fertile, fertile!» Etc[1].

Dès qu'il eut fini, le vent changea et devint favorable. Eber Dond crut qu'un succès immédiat était assuré. «Je vais,» dit-il, «frapper de la lance et du glaive tous les habitants de l'Irlande.» Mais il n'eut pas plus tôt prononcé ces mots que le vent redevint contraire. Une tempête s'éleva, les navires furent dispersés; plusieurs firent naufrage et périrent avec tous ceux qui les montaient; Eber Dond fut une des victimes. Ceux qui échappèrent à la tempête débarquèrent en Irlande à une grande distance du point d'où ils étaient partis quand ils avaient repris la mer à la suite du jugement d'Amairgen.

[Footnote 1: Voyez plus haut; p. 250.]

§7.

_Seconde invasion des fils de Milé en Irlande: ils font la conquête de cette île._

L'embouchure de la Boyne, sur la côte orientale de l'Irlande, en face de la Grande-Bretagne, est l'endroit où les fils de Milé mirent pour la seconde fois le pied sur le sol irlandais; et conformément à la prophétie d'Eriu, Eber Dond, l'aîné, ne se trouvait plus parmi eux. Il était mort; ce furent ses [Pg 260]frères et non lui qui, comme la déesse Eriu l'avait annoncé, firent la conquête de l'Irlande[1].

Le sort de l'île fut décidé par une bataille qui se livra à Tailtiu, lieu célèbre par une assemblée périodique dont on attribue la fondation au dieu Lug. Les trois rois et les trois reines des Tûatha Dê Danann y perdirent la vie[2]. A partir de cet événement, les Tûatha Dê Danann se réfugièrent au fond des cavernes, où ils habitent des palais merveilleux. Invisibles, ils parcourent l'Irlande, rendant aux hommes, suivant les circonstances, de bons ou de mauvais services dont on ne peut que difficilement deviner l'auteur. Quelquefois ils prennent des formes visibles, et aucun mystère n'enveloppe les opérations de leur puissance divine. La suite de leur histoire appartient à l'épopée héroïque de l'Irlande. Leur vie se mêle à la vie des héros, comme celle des dieux grecs dans l'_Iliade_ et l'_Odyssée_[3]. Nous en donnerons un aperçu dans les chapitres suivants.

Les fils de Milé prirent possession de l'Irlande. Le plus âgé, Eber Dond, faisant défaut, deux de ses frères se disputèrent la royauté. Erémon, le second des fils de Milé, était devenu l'aîné par la mort du premier; [Pg 261]mais le troisième, Eber Find, ne voulait pas reconnaître ce droit d'aînesse. Amairgen pris pour juge, décida qu'Erémon posséderait la royauté tant qu'il vivrait, et qu'une fois Erémon mort, la couronne passerait à Eber Find. Ce fut le second jugement d'Amairgen. Mais il reçut beaucoup moins bon accueil que le premier. A la parole d'Amairgen, les fils de Milé avaient consenti à battre en retraite et à momentanément abandonner l'Irlande à demi conquise déjà. Mais cette fois Eber Find refusa de se soumettre à la sentence d'Amairgen. Il exigea un partage immédiat de l'Irlande et l'obtint[4]. Cet arrangement ne fut pas durable: au bout d'un an, Erémon et Eber Find se livrèrent bataille. Eber Find périt dans le combat,; Erémon devint seul roi d'Irlande[5].

[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 13, col. 4, lignes 34-40.]

[Footnote 2: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 14, col. 2, ligne 51; p. 15, col. 1, lignes 1-4.]

[Footnote 3: Voir, par exemple, _Odyssée_, livre XVII, vers 485-488. Les dieux, sous l'apparence d'étrangers, dit le poète, se présentent partout, parcourant les villes, observant les hommes et les mauvaises actions des hommes. Cf. plus haut, p. 186.]

[Footnote 4: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 14, col. 1, lignes 47-51.]

[Footnote 5: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 8-14.]

§8.

_Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions gauloises._

Dans ce récit, les traits fondamentaux doivent provenir de traditions qui ne sont pas seulement irlandaises, mais qui ont appartenu en commun à la race celtique. Les Gaulois, comme les Irlandais, [Pg 262]croyaient descendre du dieu des morts; comme les Irlandais, ils pensaient que le domaine du dieu des morts appartenait à la géographie, que c'était une contrée réelle, située au delà de l'Océan. C'était la région mystérieuse où les marins gaulois des côtes de l'Océan, montés sur des navires d'origine inconnue, conduisaient la nuit, d'un coup de rame ou en l'espace d'une heure, des morts invisibles[1]. La population préceltique de la Gaule n'en venait point.

Il y avait en Gaule, disaient les druides vers la fin du premier siècle avant notre ère, une population indigène: c'est la population antérieure à la conquête celtique; c'est celle qui est connue en Irlande sous le nom de Fir-Bolg, Fir-Domnann, Galiôin. Un second groupe, ajoutaient les druides, venait des îles les plus éloignées, c'est-à-dire du pays des morts, des îles des Bienheureux ou des tout-puissants de la mythologie grecque: c'était la population celtique qui la première, à une époque préhistorique, antérieurement à l'année 500 ou environ avant J.-C., antérieurement à Hécatée de Milet[2], avait franchi le Rhin et s'était installée dans les régions situées à l'ouest de ce grand fleuve. A la date où Timagène recueillait cet enseignement des druides, c'est-à-dire vers la fin du siècle qui précède la naissance de J.-C., les Celtes de ce premier ban avaient perdu le souvenir [Pg 263]de leur établissement en Gaule, et, quant à leur origine, n'avaient plus d'autre croyance que la doctrine druidique sur l'origine mythique du Celte. Enfin, un troisième groupe avait été formé par les peuples celtiques du second ban, primitivement établis sur la rive droite du Rhin, et que, du troisième au premier siècle avant notre ère, la conquête germanique en avait expulsés en les forçant à chercher un refuge sur la rive gauche de ce fleuve, ou même plus à l'Ouest, dans diverses régions de la Gaule[3]. On avait conservé le souvenir de leur arrivée de ce côté-ci du Rhin.

Des trois articles dont se composait l'enseignement des druides sur l'ethnographie gauloise, le second appartient à la mythologie: c'est celui qui fait sortir des îles les plus éloignées la population celtique la plus anciennement établie en Gaule. Le troisième article, qui donne une origine transrhénane à des Gaulois plus récemment arrivés sur notre sol, est du domaine de l'histoire. Quant au premier article, où les populations les plus anciennes de la Gaule, c'est-à-dire les populations préceltiques, sont présentées comme indigènes, il est conforme à la croyance généralement admise dans l'antiquité, où l'on considérait comme indigènes les peuples dont les migrations étaient oubliées; et il est d'expérience [Pg 264]que le souvenir des migrations un peu anciennes s'efface toujours de la mémoire des peuples qui n'ont pas d'annales écrites.

[Footnote 1: Voir plus haut, p. 231-232.]

[Footnote 2: «Μασσαλία, πόλις τῆς Λιγυστικῆς κατὰ τὴν Κελτικήν.» _Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 2.]

[Footnote 3: Timagène cité par Ammien Marcellin, livre XV, chap. 9, chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 323. Timagène écrivait du temps de l'empereur Auguste.]

§9.

_Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande._

Mais revenons à l'Irlande et aux récits légendaires par lesquels s'y complète la doctrine traditionnelle des origines nationales. Erémon, devenu seul maître de l'Irlande, attribua aux conquérants le nord, l'ouest et le sud-ouest de l'île, c'est-à-dire qu'il partagea entre eux l'Ulster, le Connaught et le Munster. Il laissa le Leinster aux habitants primitifs de l'Irlande, et y donna la royauté à Crimthan Sciathbel, qui était un Fer-Domnann. Bientôt, Crimthan se trouva en guerre avec une tribu bretonne qu'on appelait «les hommes de Fidga,» _Fir-Fidga_ ou _Tûath-Fidga_. Ceux-ci avaient envahi la partie de l'Irlande où régnait Crimthan et ils étaient plus forts que ses soldats; leurs traits empoisonnés causaient des blessures mortelles.

Ce fut en ce moment que les Pictes, en irlandais _Cruithnich_, arrivèrent en Irlande. Ils débarquèrent sur la côte méridionale du Leinster, à l'embouchure de la rivière de Slaney, qui se jette dans la mer près de Wexford. Crimthan fit alliance avec eux, et apprit d'un druide picte le moyen de guérir les blessures que ses soldats recevaient en combattant les Fir-Fidga. La recette était de prendre un bain près [Pg 265]du champ de bataille dans un trou rempli du lait de cent vingt vaches blanches sans cornes. Grâce à ce traitement, les soldats de Crimthan remportèrent la victoire d'Ard-Lemnacht. Les Pictes, auteurs de ce succès, exercèrent quelque temps une grande puissance en Irlande. Puis Erémon les en chassa, et les contraignit à aller s'établir en Grande-Bretagne.

Mais il consentit à leur donner pour femmes les veuves des guerriers de la race de Milé qui avaient péri sur mer avant la conquête de l'Irlande. A ce don il mit une condition: c'est que chez les Pictes les héritages se transféreraient par les femmes et non par les hommes. Les chefs pictes consentirent à établir chez eux ce droit des femmes en matière de succession, et ils jurèrent par le soleil et la lune d'observer à jamais cette législation nouvelle[1]. Dès lors les Gôidels ou Scots, autrement dits fils de Milé, dominèrent seuls en Irlande. Il serait difficile de déterminer où, dans ce récit, s'arrête exactement la part de la fable et où commence l'histoire.

[Footnote 1: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 15 et suivantes; cf. Livre de Ballymote, f° 23 r°; et Livre de Lecan, f° 287 r°. Deux rédactions, l'une en prose, l'autre en vers, toutes deux un peu différentes de celle-là, se trouvent dans le Nennius irlandais, _The irish version of the Historia Britonum of Nennius_, p. 122-127; 134-149. Voyez aussi l'article du _Dinn-senchus_, qui commence par les mots «Senchass Ardda-Lemnacht,» Livre de Leinster, p. 196, col. 1, ligne 12. La guerre de Crimthan Sciathbel contre les Fir Fidga était le sujet de la pièce intitulée _Forbais Fer Fidga_. Cette pièce est comprise dans la liste la plus ancienne des morceaux qui composent la littérature épique d'Irlande.]

[Pg 266]CHAPITRE XII.

LES TÛATHA DE DANANN DEPUIS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.--PREMIÈRE PARTIE. LE DIEU SUPRÊME DAGDÉ.

§1. Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les fils de Milé. Le morceau intitulé _De la Conquête du Sid_.--§2. Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les fils de Milé.--§3. Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné, ou Sîd Maic ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende qui concerne Oengus et ce palais.--§4. Rédaction chrétienne de cette légende.--§5. Les amours d'Oengus, fils de Dagdé.--§6. L'évhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «bon dieu» en Irlande; _Bona dea_, «la bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome.

§1.

_Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les fils de Milé. Le morceau intitulé: «De la Conquête du Sîd.»_

Les Tûatha Dê Danann vaincus, mais toujours dieux, immortels et puissants, se retirèrent dans des [Pg 267]palais souterrains. Suivant la croyance celtique, telle qu'elle résulte de la plus vieille littérature épique de l'Irlande, ils y habitent encore, mais ils en sortent de temps en temps pour visiter ce monde dont ils ont été autrefois seuls maîtres, et où ils exercent encore aujourd'hui une puissance tantôt favorable, tantôt nuisible aux hommes. Souvent, par un privilège qui est un des caractères de la divinité, ils sont invisibles, et l'homme qui obtient leur faveur ou qui est frappé par leur vengeance n'aperçoit que les résultats des actes de l'être surnaturel qui le comble de ses bienfaits, ou dont la haine le poursuit. Quelquefois ils se montrent aux regards humains sous forme d'hommes ou d'animaux, d'oiseaux principalement. Ils tiennent une place considérable dans les compositions épiques consacrées aux exploits des héros de la race de Milé.

Un des morceaux qui servent d'introduction à la grande épopée connue sous le nom «d'Enlèvement du taureau de Cualngé,» _Tain bô Cuailnge_, racontait la plus ancienne histoire des Tûatha Dê Danann après la conquête des fils de Milé. Nous avons de ce récit deux rédactions. L'une intitulée: «Conquête du _Sid_,» c'est-à-dire «du palais enchanté des dieux,» est antérieure aux travaux par lesquels les savants irlandais du onzième siècle, notamment Flann Manistrech et Gilla Coemain, ont défiguré les anciennes traditions mythologiques en limitant la durée de la vie des principaux chefs des Tûatha Dê Danann et en fixant la date où seraient morts ces personnages [Pg 268]divins que l'imagination celtique avait créés et considérait comme immortels[1]. Il y a de la même pièce une autre rédaction qui est chrétienne. Les doctrines de Flann Manistrech et de Gilla Coemain sont acceptées par l'auteur. Les noms des chefs des Tûatha Dê Danann, dont le _Livre des conquêtes_ place la mort avant l'établissement des fils de Milé en Irlande, ne paraissent pas dans cette rédaction: ils sont remplacés par d'autres noms, et, grâce à des développements nouveaux, le second récit est rattaché aux légendes qui, en Irlande, ornent le berceau du christianisme naissant[2].