Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Part 16
Mais Ith ne trouva personne sur le rivage. Il avança dans l'île et marcha longtemps vers le nord sans rencontrer qui que ce fût. Nêit, dieu de la guerre, venait d'être tué dans une bataille contre les Fomôré. Les trois rois des Tûatha dê Danann, c'est-à-dire [Pg 235]Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné s'étaient réunis pour faire entre eux le partage de sa succession, et c'était dans la forteresse d'Ailech, fondée et habitée par le défunt, que les trois princes s'étaient rendus; leurs guerriers les avaient accompagnés en ce lieu. On montre encore aujourd'hui l'emplacement de la forteresse d'Ailech; elle est située dans le nord de l'Irlande au comté de Donegal, dans la baronnie de West-Inishowen, près de Londonderry. Ith, dans son voyage à travers l'Irlande, du sud au nord, atteignit enfin Ailech.
Les trois rois lui firent bon accueil et le prirent pour juge des difficultés auxquelles donnait lieu entre eux le partage de la succession de Nêit. Ith rendit une sentence arbitrale, qui termina toutes les contestations: «Agissez,» dit-il en terminant, «agissez selon les lois de la justice; car il est bon, le pays que vous habitez; il est abondant en fruits, en miel, en froment, en poisson; il est tempéré et quant à la chaleur et quant au froid.» De ces dernières paroles les trois rois conclurent que Ith voulait s'emparer de l'Irlande. Ils l'invitèrent à en sortir, et ils résolurent de le tuer. Ils mirent à exécution ce projet, à quelque distance, dans un endroit qui, dit la légende irlandaise, reçut en mémoire de cet événement le nom de «plaine d'Ith,» _Mag Itha_. Mais les compagnons d'Ith ne succombèrent pas avec lui. Emportant avec eux le cadavre de leur malheureux chef, ils se rembarquèrent et regagnèrent le pays d'où ils étaient venus. Les fils de Milé considérèrent le meurtre [Pg 236]d'Ith comme une déclaration de guerre: envahissant l'Irlande, ils en firent la conquête sur les Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire sur les dieux[3].
[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 47-51.]
[Footnote 2: _Id., ibid._, p. 10, col. 1, lignes 37-39.]
[Footnote 3: Livre de Leinster. p. 12, col. 1.]
§7.
_La mythologie irlandaise et la mythologie grecque; Ith et Promêtheus ou Prométhée._
La guerre des premiers hommes contre les dieux et la victoire des hommes sur les dieux,--une des données fondamentales de la mythologie celtique,--peuvent sembler étrange, et cependant cette légende s'accorde avec une doctrine mythologique des Grecs.
La lutte soutenue par Zeus contre les Titans nous offre la forme grecque de la bataille irlandaise de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann et les Fomôré se disputent la victoire: les Fomôré sont les Titans irlandais; dans les Tûatha Dê Danann de l'Irlande, nous retrouvons Zeus et les auxiliaires que lui donne la mythologie grecque. A cette bataille, le succès est obtenu par Zeus et les Tûatha Dê Danann; les Titans et les Fomôré sont vaincus.
Mais de qui descendent les hommes dans un des systèmes mythologiques de la Grèce? C'est des Titans[1]. Le premier ancêtre de la race hellénique est [Pg 237]Iapétos, issu de l'union de la Terre avec le Ciel son fils, qui est né de la Terre dès l'origine du monde[2]. Iapétos a été père de Promêtheus[3], puis celui-ci père[4] ou grand-père d'Hellên, ancêtre mythique de la race grecque[5]. Or, Iapétos, ce premier père des plus anciens aïeux auxquels les Grecs rattachent leur origine, est un Titan, Hésiode nous l'apprend: les fils que le Ciel a eus de la Terre sont des Titans[6]; Iapétos est un de ces fils: donc c'est un Titan, un de ces ennemis des dieux solaires, un de ces adversaires de Zeus, que Zeus vainqueur a un jour précipités dans le Tartare avec Kronos leur roi. Iapétos, nous dit l'_Iliade_, habite le Tartare avec Kronos: «Jamais,» s'écrie Zeus s'adressant à Héra sa vindicative épouse, «jamais je n'aurai raison de ta colère, quand même tu irais aux plus lointaines extrémités de la terre et de la mer, où Kronos et Iapétos sont assis, privés de la lumière du soleil qui parcourt les hautes régions du monde; le profond Tartare est autour d'eux[7].» Plus loin, le poète, revenant sur cette idée, ajoute que [Pg 238]les dieux souterrains qui entourent Kronos s'appellent Titans[8].
Le Tartare est le séjour de Iapétos dans la mythologie de l'_Iliade_, qui remonte probablement au huitième siècle avant J.-C. Mais une doctrine postérieure donne pour domaine à Kronos et à ses compagnons, par conséquent à Iapétos, les îles ou l'île des Bienheureux, situées à l'extrême ouest, au delà de l'Océan. C'est la croyance admise dans les _Travaux et les Jours_ d'Hésiode[9]. Au cinquième siècle avant notre ère, elle est chantée par Pindare[10]. Cette île est la nouvelle patrie où vivent les héros défunts, et par conséquent Iapétos, le primitif ancêtre de la race grecque. Cette île est identique au pays des morts, d'où les fils de Milé sont venus conquérir l'Irlande.
Ce n'est pas ici que s'arrête la ressemblance entre la fable grecque et la fable celtique. Dans la mythologie grecque, le Titan Iapétos a un fils qui s'appelle Promêtheus. Promêtheus est l'adversaire de Zeus; Zeus est en lutte avec ce fils d'un Titan comme il l'a été avec les Titans à une date antérieure. La seconde lutte est une continuation de la première. De même en Irlande, quand les Tûatha Dê Danann ont la guerre à soutenir contre les fils de Milé, cette guerre est en quelque sorte une suite [Pg 239]de celle qu'ils ont précédemment soutenue contre les Fomôré; car c'est Bilé, personnification de la mort, en d'autres termes, c'est un des Fomôré qui est l'ancêtre des fils de Milé.
Quelques détails de la légende de Promêtheus présentent avec celle d'Ith une ressemblance singulière. Celui-ci est surtout frappant: Promêtheus est d'abord l'ami de Zeus[11]. La rupture entre eux est causée par l'intervention de Promêtheus dans un partage[12]. De même Ith, d'abord bien accueilli par les Tûatha Dê Danann, leur devient suspect par suite d'un partage dont il est chargé. Dans la légende grecque comme dans la légende irlandaise, c'est un partage qui change l'amitié en haine, et de cette haine la victime tragique est le juge qui a réglé le partage.
Promêtheus mit le comble à la colère de Zeus en prêtant aux hommes une aide inattendue. Zeus les privait de feu; Promêtheus ravit à Zeus et donna aux hommes «le feu indomptable dont la splendeur brille au loin[13];» les hommes lui doivent donc la lumière et le jour; ils lui doivent la science et les arts[14]. C'est le regard merveilleux d'Ith, qui, du haut de la tour de Brégon, a découvert l'Irlande: de la race de Milé, il est le premier qui ait pénétré dans cette île; c'est lui qui a enseigné la route de [Pg 240]l'Irlande à la race de Milé aujourd'hui établie dans cette île; la population irlandaise lui doit presque autant que les Grecs devaient à Promêtheus.
Malgré les inappréciables services qu'il avait rendus aux hommes, Promêtheus, frappé par l'iniquité de Zeus, subit un épouvantable supplice: enchaîné à l'une des colonnes qui, à l'extrême Occident, supportent la voûte du ciel, il a les entrailles déchirées par un aigle au sombre plumage qui lui ronge le foie sans cesse renaissant[15]. Ainsi Ith innocent est massacré par les Tûatha Dê Danann.
Le supplice de Promêtheus ne sera pas éternel: Héraclès, pénétrant dans l'Aïdès, ténébreux séjour de la mort et de la nuit, délivrera un jour ce bienfaiteur de l'humanité, frappé d'une peine imméritée par l'impitoyable colère de Zeus[16]. Ith sera vengé: sa mort a été un crime et rien ne la justifiait; les Tûatha Dê Danann qui en ont été coupables perdront la domination de l'Irlande: ce sont les fils de Milé qui la leur enlèveront.
[Footnote 1: Un système grec différent sur l'origine de l'homme a été exposé plus haut, p, 26-27.]
[Footnote 2: Hésiode, _Théogonie_, vers 126, 127, 134.]
[Footnote 3: _Id., ibid._, vers 507-510, 528, 543, 565, 614. _Les Travaux et les Jours_, vers 50, 54. Apollodore, livre I, chap. 2, sections 2, 3; Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, I, p. 105.]
[Footnote 4: Hésiode, _Catalogues_, fragment XXI, édition Didot, p. 49.]
[Footnote 5: Apollodore, livre I, chap. 7, sect. 2; Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 110-111. Thucydide, livre I, chap. 3. Hérodote, livre I, chap 56, §4.]
[Footnote 6: _Théogonie_, vers 207-210.]
[Footnote 7: _Iliade_, livre VIII, vers 478-481.]
[Footnote 8: _Iliade_, livre XIV, vers 273, 274, 278, 279.]
[Footnote 9: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 165 et suivants.]
[Footnote 10: Pindare, _Olympiques_, II, vers 70 et suivants, édition Teubner Schneidewein, t. I, p. 17.]
[Footnote 11: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 199 et suivants.]
[Footnote 12: Hésiode, _Théogonie_, vers 535-560.]
[Footnote 13: _Id., ibid._, vers 561-569. _Les Travaux et les Jours_, vers 47-58.]
[Footnote 14: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 447 et suivants.]
[Footnote 15: Hésiode, _Théogonie_, vers 520-525. _Prométhée enchaîné_, vers 1021-1025.]
[Footnote 16: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 871-873, 1026-1029. Cf. _Iliade_, livre VIII, vers 360-369.]
[Pg 241]CHAPITRE XI.
CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.
§1. Arrivée des fils de Milé en Irlande.--§2. Premier poème d'Amairgen. Doctrine panthéiste qu'il exprime. Comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin et avec le système philosophique de Jean Scot dit Eringène.--§3. Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste qu'ils expriment.--§4. Première invasion des fils de Milé en Irlande.--§5. Jugement d'Amairgen.--§6. Retraite des fils de Milé.--§7. Seconde invasion des fils de Milé en Irlande. Ils font la conquête de cette île.--§8. Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions gauloises.--§9. Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande.
§1.
_Arrivée des fils de Milé en Irlande._
Les compagnons d'Ith rapportèrent dans le pays des morts, ou, comme dit la rédaction chrétienne, en Espagne, le cadavre de leur chef. La race de Milé considéra le meurtre d'Ith comme une déclaration de guerre. Pour venger cet attentat, elle résolut [Pg 242]d'émigrer en Irlande et de faire la conquête de cette île sur les assassins. Trente-six chefs, dont on donne les noms, commandaient la race de Milé.
Chacun d'eux eut son navire, où sa famille et ses hommes montèrent avec lui; mais tous les passagers n'arrivèrent pas au but. L'un des fils de Milé étant monté sur le haut d'un mât pour voir l'Irlande, se laissa tomber dans la mer et y périt. L'homme de lettres, le savant, le _file_ de la flotte était Amairgen, surnommé _Glûngel_, «au genou blanc,» fils de Milé; sa femme mourut en route. La flotte atteignit la côte d'Irlande dans l'endroit où déjà Ith avait débarqué, à la pointe sud-ouest. On donna au lieu du débarquement le nom _Inber Scêné_[1]; Scêné était le nom de la femme d'Amairgen, qui fut enterrée dans cet endroit.
Le jour où arrivèrent les fils de Milé fut le 1er mai, un jeudi, dix-septième jour de la lune[2]. Partholon avait aussi débarqué en Irlande le 1er mai, bien qu'à un jour différent de la semaine et de la lune, c'est-à-dire le mardi, quatorzième jour de la lune; c'était aussi un premier jour de mai qu'avait [Pg 243]commencé l'épidémie qui, en une semaine, avait détruit sa race. Le 1er mai était consacré à Belténé[3], un des noms du dieu de la mort, du dieu qui a donné aux hommes et qui leur reprend la vie. Ainsi, une fête de ce dieu est le jour où commença la conquête de l'Irlande par la race de Milé.
[Footnote 1: Ce serait le nom autrefois porté par la rivière de Kenmare dans le comté de Kerry. Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 389. C'est déjà là qu'on avait fait débarquer Nemed.]
[Footnote 2: _Flathiusa hErend_, dans le Livre de Leinster, p. 14, col. 2, lignes 50-51. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 14. D'après le document intitulé _Flathiusa hErend_, les fils de Milé seraient arrivés en Irlande au temps du roi David, c'est-à-dire au onzième siècle avant notre ère. Les Quatre Maîtres placent le même événement 1700 ans avant J.-C.]
[Footnote 3: _Beltene_ ou _Beltine_ est dérivé de l'infinitif *_beltu_, génitif *_belten_, datif *_beltin_, conservé en vieil irlandais dans le composé _epeltu_, «mort» = *_ate-belatu. Grammatica celtica_, 2e édition, p. 264.]
§2.
_Premier poème d'Amairgen. Doctrine panthéiste qu'il exprime; comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin et avec le système philosophique de Jean Scot dit Eringène._
En mettant le pied droit sur la terre d'Irlande, le _file_ Amairgen, fils de Milé, chanta un poème panthéiste en l'honneur de la science qui lui donnait une puissance supérieure à celle des dieux, dont elle tirait cependant son origine; il chanta la louange de cette science merveilleuse qui allait assurer aux fils de Milé la victoire sur les Tûatha Dê Danann. En effet, cette science divine pénétrant les secrets de la nature, en saisissant les lois, en connaissant les forces, était, suivant la prétention de la philosophie celtique, un être identique à ces forces elles-mêmes, au monde matériel et visible; et posséder cette science, c'était posséder la nature entière.
[Pg 244]«Je suis,» dit Amairgen, «le vent qui souffle sur la mer;
Je suis la vague de l'océan;
Je suis le murmure des flots;
Je suis le bœuf aux sept combats;
Je suis le vautour sur le rocher;
Je suis une larme du soleil;
Je suis la plus belle des plantes;
Je suis sanglier par la bravoure;
Je suis saumon dans l'eau;
Je suis lac dans la plaine.
* * * * *
Je suis parole de science;
Je suis la pointe de lance qui livre les batailles;
Je suis le dieu qui crée ou forme dans la tête [de l'homme] le feu [de la pensée];
Qui est-ce qui jette la clarté dans l'assemblée sur la montagne? (Et ici une glose ajoute: Qui éclaira chaque question, sinon moi?)
Qui annonce les âges de la lune? (Et une glose ajoute: Qui vous raconte les âges de la lune, sinon moi?)
Qui enseigne l'endroit où se couche le soleil? (sinon le file, ajoute une glose)[1]»...
[Pg 245]
* * * * *
L'ordre manque dans ce morceau; les idées fondamentales et les idées secondaires s'enchevêtrent sans méthode; mais le sens ne fait pas de doute: le file est parole de science, il est le dieu qui donne à l'homme le feu de la pensée; et comme la science n'est pas distincte de son objet, comme Dieu ne fait qu'un avec la nature, l'être du _file_ se confond avec le vent, avec les flots, avec les animaux sauvages, avec les armes du guerrier.
Un manuscrit gallois du quatorzième siècle nous a conservé une composition analogue. Elle est attribuée au barde Taliésin. Amairgen, le _file_ irlandais, a dit: «Je suis une larme du soleil.» La pièce galloise met dans la bouche de Taliésin une assertion semblable: «J'ai été une larme dans l'air[2].» Voici d'autres formules parallèles:
Amairgen: «Je suis le vautour sur le rocher.»--Taliésin: «J'ai été un aigle[3].»
Amairgen: «Je suis la plus belle des plantes.»--Taliésin: «J'ai été arbre dans le bocage[4].»
Amairgen: «Je suis la pointe de la lance qui livre les batailles.»--Taliésin: «J'ai été une épée dans [Pg 246]la main; j'ai été un bouclier dans le combat[5].»
Amairgen: «Je suis parole de science.»--Taliésin: «J'ai été parole en lettre[6].»
Le poème gallois altère le sens primitif de la formule, en mettant au passé le verbe qui est au présent dans le vieux texte irlandais. Il substitue la notion de métamorphoses successives à la puissante doctrine panthéiste qui est la gloire comme l'erreur de la philosophie irlandaise et probablement de la philosophie celtique. Le _file_ est la personnification de la science, et la science est identique à son objet. La science est l'Etre même dont les forces de la nature et tous les êtres sensibles ne sont que les manifestations. C'est ainsi que le _file_ chez qui la science se revêt d'une forme humaine n'est pas seulement homme, mais est aigle ou vautour, arbre ou plante, parole, épée ou javelot; voilà comment il est le vent de la mer, la vague de l'océan, le murmure des flots, le lac dans la plaine. Il est tout cela parce qu'il est l'être universel, ou, comme dit Amairgen, «le dieu qui crée dans la tête» de l'homme «le feu» de la pensée. Il est tout cela, parce que c'est lui qui détient le trésor de la science. «Je suis,» dit-il, «parole de science,» et plusieurs preuves attestent qu'il possède ce trésor: Amairgen a soin de le rappeler. Ainsi, lorsque les concitoyens du _file_, assemblés sur la montagne, sont embarrassés par [Pg 247]une question difficile, le _file_ leur en donne la solution. Ce n'est pas tout: il sait faire le calcul des lunaisons, qui est la base du calendrier; et, par conséquent, il détermine les dates où se tiennent les grandes assemblées populaires, fondement de la vie politique, commerciale et religieuse. L'astronomie n'a pas pour lui de secrets; il sait même quel est le lieu inconnu du reste des hommes où, chaque soir, le soleil, fatigué de sa course diurne, va prendre son repos jusqu'au lendemain; la science donc lui appartient; la science, c'est lui; or la science, c'est l'être unique dont le monde entier, avec tous les êtres secondaires qui le remplissent, n'est que la variable et multiple expression.
Cette doctrine est celle qu'au neuvième siècle l'irlandais Jean Scot a enseignée en France à la cour de Charles le Chauve en l'enveloppant des formes de la philosophie grecque. M. Hauréau résume la doctrine fondamentale du philosophe irlandais: en donnant de son grand ouvrage _De la division de la nature_ les extraits suivants: «On est informé par tous les moyens de connaître que, sous l'apparente diversité des êtres, subsiste l'être unique qui est leur commun fondement[7].»
«Quand on nous dit que Dieu fait tout,» a écrit Jean Scot, «nous devons comprendre que Dieu est dans tout, qu'il est l'essence substantielle de toutes les choses. Seul, en effet, il possède en lui-même [Pg 248]les conditions véritables de l'être; et seul il est en lui-même tout ce qui est au sein des choses auxquelles à bon droit on attribue l'existence. Rien de ce qui est n'est véritablement par soi-même; mais Dieu seul, qui seul est véritablement par lui-même, se partageant entre toutes les choses, leur communique ainsi tout ce qui répond en elles à la vraie notion de l'être[8].»
Et encore: «Ne vois-tu pas pourquoi le créateur de l'universalité des choses obtient le premier rang dans les catégories de la nature? Ce n'est pas sans raison, puisqu'il est le principe de toute chose; puisqu'il est inséparable de toute la diversité qu'il a créée; puisqu'il ne peut autrement subsister au titre de créateur. En lui sont en effet, toutes les choses invariablement et essentiellement; il est lui-même la division et la collection, et le genre et l'espèce, et le tout et la partie de l'universalité créée[9].»
Enfin, «qu'est-ce qu'une idée pure?» selon Jean Scot. «C'est, en propres termes, une théophanie, c'est-à-dire une manifestation de Dieu dans l'âme humaine.» Telle est, au neuvième siècle, la doctrine enseignée en France par l'irlandais Jean Scot[10]. C'est la doctrine que l'épopée mythologique [Pg 249]irlandaise met dans la bouche d'Amairgen, quand elle lui fait dire: «Je suis le dieu qui met dans la tête [de l'homme] le feu [de la pensée], je suis la vague de l'Océan, je suis le murmure des flots, etc.» La _file_, le savant chez lequel la science, c'est-à-dire l'idée divine, s'est manifestée, et qui devient ainsi la personnification de cette idée, peut, sans orgueil, se proclamer identique à l'être unique et universel dont tous les êtres secondaires ne sont que les apparences ou les manifestations. Sa propre existence se confond avec celle de ces êtres secondaires.
Tel est le sens du vieux poème que la légende irlandaise met dans la bouche du _file_ Amairgen au moment où ce représentant primitif de la science celtique, arrivant des régions mystérieuses de la mort, posa pour la première fois son pied droit sur le sol de l'Irlande.
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 39 et suivantes. Livre de Ballymote, f° 21, recto, col. 2, lignes 21 et suivantes. Livre de Lecan, f° 284, recto, col. 2. Voir aussi dans la Bibliothèque de l'Académie royale d'Irlande les manuscrits 23. K. 32, p. 75 et 23. K. 45, p. 188; enfin, _Transactions of the Ossianic Society for the year_ 1857, vol. V, 1860, p. 234-236. Pour donner une édition de ce texte, on ne pourrait se contenter de la leçon fournie par le Livre de Leinster. Ainsi les mots _ar-domni_, qui ont pénétré dans le texte du Livre de Leinster, ligne 39, sont une glose, comme rétablit la comparaison avec les livres de Ballymote et de Lecan.]
[Footnote 2: _Kat Godeu_, vers 5, chez William F. Skene, _The four ancient books of Wales_, t. II, p. 137 et suivantes. Cf. t. I, p. 276 et suiv.]
[Footnote 3: _Kat Godeu_, vers 13.]
[Footnote 4: _Ibid._, vers 23.]
[Footnote 5: _Kat Godeu_, vers 17, 18.]
[Footnote 6: _Ibid._, vers 7.]
[Footnote 7: _Histoire de la philosophie scolastique_, première partie, p. 171.]
[Footnote 8: Hauréau, _ibid._, p. 159. Cf. Jean Scot, _De divisione naturæ_, livre I, chap. 72; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 518 A.]
[Footnote 9: _De divisione naturæ_, l. III, c. 1; Hauréau, _ibid._, p. 160; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 621 B C.]
[Footnote 10: Hauréau, _Histoire de la philosophie scolastique_, première partie, p. 156-157. Cf. Jean Scot, _De divisione naturæ_, livre I, chap. 7; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 446 D.]
§3.
_Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste qu'ils expriment._
Après ce document philosophique, le _Livre des conquêtes_ fait débiter par Amairgen deux autres morceaux inspirés par une doctrine beaucoup moins élevée. La croyance qui les inspire est à peu près [Pg 250]celle qui, dans la _Théogonie_ hésiodique, explique l'origine du monde. La matière a précédé les dieux. Ce qui a d'abord existé, c'est le Chaos, père des ténèbres et de la Nuit; ensuite a paru la Terre, qui a produit les montagnes, le ciel et la mer, et qui, s'unissant au Ciel, a donné naissance à l'Océan d'abord, ensuite aux Titans, pères des dieux et des hommes. La matière a donc existé à l'origine des choses; elle a sur les dieux la supériorité du père sur son fils. La nature matérielle est au-dessus des dieux. Aussi Amairgen, en guerre avec les dieux, s'adresse-t-il aux forces de la nature. C'est avec leur aide qu'il espère vaincre les dieux. Voilà pourquoi les deux derniers poèmes d'Amairgen sont chacun une invocation aux forces de la nature. Voici la seconde de ces deux pièces: comme dans la _Théogonie_, la Terre y tient la première place:
«J'invoque terre d'Irlande! Mer brillante, brillante(?)! Montagne fertile, fertile! Bois vallonné! Rivière abondante, abondante en eau! Lac poissonneux, poissonneux! . . . . . . . . . . . . . . . . . . .[1].»
[Pg 251]Ainsi c'est la terre d'Irlande, c'est la mer qui l'entoure, ce sont ses montagnes, ses rivières, ses lacs qu'Amairgen appelle à son aide contre la race divine qui la domine, contre les dieux qui l'habitent. Nous avons ici une formule de prière empruntée au rituel celtique. Elle a dû être jadis consacrée par l'usage et elle n'a pas été composée pour le morceau littéraire dans lequel elle a été insérée. C'est une invocation païenne adressée à l'Irlande divinisée, et cette invocation pouvait être employée en toute circonstance où l'on croyait avoir besoin du secours de cette divinité tutélaire.