Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Part 15

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Gavida le forgeron et ses deux frères forment une triade dont l'origine se trouve dans un détail de la seconde bataille de Mag-Tured. On se rappelle les trois ouvriers qui fabriquaient les armes des Tûatha Dê Danann et dont l'habileté fut une des causes de la défaite des Fomôré. Le premier était Goibniu, forgeron; son nom dérive du vieil irlandais _goba_ (au génitif _gobann_), «forgeron,» qui se prononce aujourd'hui _gava_; de là le dérivé moderne _Gavida_ de la légende populaire. Ces trois ouvriers associés à la victoire des dieux du jour et de la vie, en irlandais Tûatha Dê Danann, contre les dieux de la nuit et de la mort, en irlandais Fomôré, sont identiques aux trois Cyclopes, Brontès, Stéropès et Argès, au courage puissant, qui donnèrent à Zeus le tonnerre et qui fabriquèrent la foudre[1], c'est-à-dire les traits qui ont assuré la victoire du dieu [Pg 219]solaire Zeus dans son combat contre les dieux de la mort et de la nuit, que les Grecs appellent Titans[2]. On n'a pas oublié par quels procédés merveilleux, pendant la bataille de Mag-Tured, Goibniu et ses deux compagnons fabriquaient les lances dont les Tûatha Dê Danann vainqueurs perçaient les Fomôré, leurs ennemis malheureux[3].

Dans le conte populaire, le forgeron Gavida et ses deux frères sont opposés à Balor ou Balar, le guerrier fomôré, et c'est de la forge de Gavida qu'est tirée la barre de fer rouge dont Balor est mortellement frappé. Il y a là un fonds de traditions communes et une théorie dualiste en général plus développée en Irlande qu'en Grèce. Quelquefois cependant le contraire a lieu: ainsi, nous ne retrouvons pas en Irlande le doublet grec des Cyclopes, c'est-à-dire que nous n'y rencontrons pas Kottos, Obriareôs et Gyès, ces trois guerriers aux cent bras, dont le concours contribue chez Hésiode à la victoire de Zeus contre les Titans[4].

[Footnote 1: Hésiode, _Théogonie_, vers 139-141. Cf. _ibidem_, vers 504, 505.]

[Footnote 2: Le tonnerre et la foudre sont appelés les traits, κῆλα, de Zeus aux vers 707 et 708 de la _Théogonie_ d'Hésiode, qui font partie du récit de la bataille livrée par Zeus aux Titans.]

[Footnote 3: Voir plus haut, p. 181.]

[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 147-159, 618-628, 644-663, 669-675, 713-718, 734, 735, 815-819. Sur Obriareôs, aussi appelé Briareôs, voyez aussi l'_Iliade_, livre I, vers 401-407.]

[Pg 220]CHAPITRE X.

LA RACE DE MILÉ.

§1. Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres.--§2. Milé et Bilé, ancêtres de la race celtique.--§3. La doctrine qui fait arriver les Irlandais d'Espagne et qui leur donne pour pays d'origine la Scythie et l'Egypte.--§4. Ith et la tour de Brégon.--§5. L'Espagne et l'île de Bretagne confondues avec le pays des morts.--§6. Expédition d'Ith en Irlande.--§7. La mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Ith et Prométhée.

§1.

_Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres._

Si nous en croyons le poème chronologique composé vers le milieu du onzième siècle par Gilla Coemain, qui mourut en 1072, les Tûatha Dê Danann furent maîtres de l'Irlande, après la seconde bataille de Mag-Tured, pendant cent soixante neuf [Pg 221]ans qui, suivant les calculs des _Quatre Maîtres_, savants irlandais du dix-septième siècle, commencent l'an 1869 et finissent l'an 1700 avant J.-C. Lug fut leur premier roi et régna quarante ans; Dagdé ensuite occupa le trône pendant quatre-vingts ans, puis Delbaeth dix ans, Fiachach Findgil, fils de Delbaeth, dix autres années. Enfin les trois petits-fils de Dagdé, savoir: Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, s'étant partagé l'Irlande, possédèrent en même temps la royauté pendant vingt-neuf ans, jusqu'à l'arrivée des fils de Milé, qui les mirent à mort et firent la conquête de l'Irlande[1].

C'est probablement Gilla Coemain qui est l'auteur de cette chronologie. En tout cas, elle paraît avoir été inventée de son temps, et c'est elle que nous trouvons dans le _Livre des conquêtes_[2]. Elle est une conséquence logique de la thèse professée quelques années auparavant par le moine Flann Manistrech. Ce personnage, qui mourut abbé en 1056, écrivit en vers irlandais un poème didactique où il fait mourir, comme de simples humains, les Tûatha Dê Danann, immortels jusque-là.

Il y raconte, par exemple, par qui fut tué Lug[3]. Suivant lui aussi, Dagdé mourut des blessures qu'une femme nommée Cetnenn lui avait faites d'un coup de javelot à la bataille de Mag-Tured[4]. Il n'avait pas [Pg 222]été question de Cetnenn avant que Flann Manistrech composât son poème: on avait seulement parlé de Lug, fils d'Ethniu, en vieil irlandais _Lug macc Ethnenn_; en vieil irlandais _mac_, fils, s'écrit avec deux c: _macc_. _Ethnenn_ est le génitif d'_Ethniu_, nom de femme; et comme en vieil irlandais le composé syntactique _macc Ethnenn_ s'écrivait sans diviser les deux mots, c'est d'une mauvaise division de ce composé qu'est résulté le nom propre _Cetnen_. On a lu _mac-Cethnenn_, au lieu de _macc Ethnenn_. De là l'origine de Cetnen qui aurait blessé mortellement Dagdé, si nous en croyons Flann Manistrech.

Flann Manistrech a, de même, raconté la mort de Delbaeth et celle de son fils[5]. Il avait changé en hommes tous ces personnages divins. Le plus ancien auteur qui paraisse les avoir chacun investi de la royauté pendant un temps déterminé est Gilla Coemain, qui mourut seize ans après Flann Manistrech. Par là Gilla Coemain a donné une base au système chronologique nouveau par lequel se conclut l'évolution progressive qui a transformé la mythologie irlandaise en un récit historique conforme aux méthodes monastiques du moyen âge. Cependant, à la fin du onzième siècle, ces doctrines, alors tout récemment mises au jour, n'étaient pas universellement [Pg 223]admises par les érudits qu'abritaient les monastères irlandais, et une science plus saine y a fait alors entendre une protestation dont l'écho est arrivé jusqu'à nous.

Pour l'annaliste Tigernach, mort en 1088, c'est-à-dire seize ans après Gilla Coemain, les dates accumulées par ce fondateur de la chronologie préhistorique de l'Irlande étaient encore sans valeur; et il n'y avait pas de dates certaines dans l'histoire d'Irlande avant l'an 305 avant J.-C., où Cimbaed, fils de Fintan, devint roi d'Emain[6]. Nous sommes bien loin de l'année 1700 avant notre ère où aurait fini la domination des Tûatha Dê Danann. Les dates dont fourmillent les monuments de la mythologie irlandaise n'ont pas été puisées dans la tradition. Gilla Coemain est même vraisemblablement le premier qui ait imaginé une liste de rois de la race des Tûatha Dê Danann. Sa doctrine, sur ce point, est étrangère aux idées que les Irlandais païens se faisaient de leurs dieux. Les Irlandais païens considéraient leurs [Pg 224]dieux comme immortels. Lug et Dagdé qui, suivant les calculs fondés par les Quatre Maîtres sur les chiffres de Gilla Coemain, seraient morts l'un 1830 ans l'autre 1750 ans avant J.-C., nous sont présentés par la littérature épique irlandaise comme des êtres surnaturels vivant encore au temps du héros Cûchulainn et du roi Conchobar; or, ces deux derniers personnages, suivant les calculs Tigernach, sont contemporains de Jésus-Christ, et les calculs de Tigernach ne semblent pas mal fondés.

[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 127, colonne 2, lignes 1-8.]

[Footnote 2: _Ibid._, p. 9, colonne 2.]

[Footnote 3: _Ibid._, p. 11, colonne 2, ligne 7.]

[Footnote 4: _Ibid._, p. 11, colonne 2, lignes 26, 27.]

[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 11, colonne 2, lignes 28-31. Ici le fils de Delbaeth s'appelle Fiachna, comme dans le _Livre des conquêtes_ (Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 44-45), et non Fiachach comme dans le poème de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, colonne 2, ligne 6.]

[Footnote 6: Voici le texte de Tigernach d'après le fac-similé publié par M. Gilbert, part I, pl. XLIII: «In anno XVIII Ptolomei fuit initiatus regnare in Emain Cimbaed filius Fintain qui regnavit XXVIII annis. Tunc Echu Buadach, pater Ugaine, in Temoria regnare ab aliis fertur, liquet prescripsimus olim Ugaine imperasse. Omnia monumenta Scottorum usque Cimbaeth incerta erant.» La dix-huitième année de Ptolémée Lagus dont il s'agit plus haut, et qui, suivant Tigernach, aurait régné quarante ans (323-283), est l'an 305 avant J.-C. Le manuscrit reproduit ici est conservé à la bibliothèque Bodléienne d'Oxford, sous la cote Rawlinson B 502. M. Gilbert a le premier donné ce passage exactement.]

§2.

_Milé et Bilé ancêtres de la race celtique._

Les Tûatha Dê Danann restèrent, dit-on, maîtres de l'Irlande jusqu'à l'arrivée des fils de Milé. _Milé_, au génitif _Miled_, ancêtre mythique des Irlandais, autrement dits Gôidels ou Scots, n'était pas inconnu des Celtes continentaux. On a trouvé dans la partie de la Hongrie qui, sous l'empire romain, était comprise dans la Pannonie inférieure, ancienne dépendance de l'empire gaulois, de nombreuses inscriptions gravées sur des monuments funéraires, qui couvrent les tombes d'hommes d'origine gauloise. Une de ces inscriptions a été écrite pour rappeler la mémoire de Quartio, fils de Miletumarus, par ordre de Derva, sa veuve[1]. Derva porte un nom gaulois qui veut [Pg 225]dire «chêne;» _Miletu-marus_ est composé de deux termes: le second, _marus_, en gaulois _mâros_, veut dire «grand;» quant au premier, _miletu_, il nous offre la forme que prenait dans les composés, quand il était premier terme, le thème consonantique gaulois _milet_, dont le nominatif devait être _miles_ pour _milets_, en irlandais _Milé_[2]; et le génitif _miletos_, en irlandais _Miled. Miletumarus_ veut dire «grand comme Milé.» Ainsi le personnage mythique qui est, en Irlande, l'ancêtre de la race celtique était connu sur les bords du Danube comme sur les côtes de l'Océan dans la plus occidentale des Iles Britanniques.

Milé était fils de Bilé. Bilé est, comme Balar, un des noms du dieu de la mort. La racine BEL, «mourir,» change souvent son _e_ radical en _a_ quand la désinence contient un _a: atbalat_ pour *_ate-belant_[3], «ils meurent;» _Balar_ pour _Belar_ nous offre l'exemple d'un phénomène identique. Quant, au contraire, la désinence contient un _i_, l'_e_ radical de la racine BEL se change en _i: epil_, «il meurt,» pour *_ate-beli_[4]. Dans _Bile_ pour *_Belios_, le même phénomène s'est produit.

Milé fils de Bilé, a donc pour père le dieu de la [Pg 226]mort, le dieu celtique que César a appelé _Dis pater_. Les Gaulois, dit-il, prétendent qu'ils descendent tous de _Dis pater_, dieu de la mort, _ab Dite patre_[5]. _Dis_ paraît contracté pour _dives_, _Dite_ pour _divite_[6]. Ce nom divin était celtique en même temps que romain: _dîth_ est un des noms de la mort en vieil irlandais. On le trouve aussi écrit _dîith_ avec deux _i_[7]; il paraît avoir perdu un _v_ primitif entre ces deux voyelles, comme le latin _dite_ pour _divite; dîith_ s'écrit pour _dîvit_, et le nom gaulois _Divitiacus_, porté au temps de César par un druide éduen bien connu[8], avant ce temps par un roi des Suessions[9], paraît un dérivé de ce mot.

[Footnote 1: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, première partie, p. 438, nos 3404, 3405.]

[Footnote 2: On trouve quelquefois au nominatif _Milid_ qui est en réalité l'accusatif. Le nominatif ne peut être que _Mile_ ou _Mili_.]

[Footnote 3: Glose au vers 40 de l'hymne de Colman: Whitley Stokes, _Goidelica_, 2e édit., p. 124; Windisch, _Irische Texte_, p. 9, 377.]

[Footnote 4: Priscien de Saint-Gall, f° 30 a; et Saint-Paul de Wurzbourg, f° 30 d; _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 60.]

[Footnote 5: _De bello gallico_, livre VI, chapitre 18, § 1.]

[Footnote 6: Cicéron, _De natura deorum_, lib. II, cap. XXVI, § 66; cf. Corssen, _Ueber Aussprache, Vokalismus und Betonung der lateinischen Sprache_, 2e édit., t. I, p. 316.]

[Footnote 7: Saint-Paul de Wurzbourg, f° 8 D; _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 21; Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 50; cf. Windisch, _Irische Texte_, p. 484. Comparez le breton _divez_, «fin,» en gallois _diwedd_, et l'irlandais _dead_, même sens.]

[Footnote 8: _Cicéron, _De divinatione_, livre I, chap. 41, § 90; César, _De bello gallico_, livre I, chap. 16, 18, 19, 20, 31, 32, 41; livre II, chap. 10, 13; livre VI, chap. 12.]

[Footnote 9: _De bello gallico_, livre II, chap. 4, § 7.]

§3.

_La doctrine qui fait arriver les Irlandais d'Espagne et leur donne pour pays d'originé la Scythie et l'Egypte._

Dès l'époque où a été dressée notre première liste [Pg 227]de la littérature épique, l'évhémérisme faisait partir les fils de Milé, non du pays des morts, mais d'Espagne; et les croyances chrétiennes associées à des préoccupations étymologiques, avaient fait imaginer de longues pérégrinations antérieures que les ancêtres des Irlandais, sortis du berceau asiatique du genre humain, avaient, disait-on, interrompues par des séjours en divers lieux tels que l'Egypte et surtout la Scythie. Il semblait évident que Scots et Scythes, c'était tout un.

Nennius, au dixième ou même au neuvième siècle, a connu cette légende érudite et relativement moderne. Il dit la tenir des savants irlandais[1]. Voici comment il s'exprime. «Quand les fils d'Israël traversèrent la mer Rouge, les Egyptiens les suivirent, et ils furent noyés, comme on lit dans la Bible. Or il y avait alors chez les Egyptiens un homme noble de Scythie, avec une nombreuse famille. Il avait été précédemment détrôné en Scythie, et il était en Egypte quand les Egyptiens furent noyés; mais il n'était point allé poursuivre le peuple de Dieu. Les Egyptiens survivants, après délibération, le chassèrent de leur pays; ils craignaient qu'il ne voulût s'en rendre maître, en profitant de ce que les chefs de familles avaient péri dans la mer Rouge. Obligé de quitter l'Egypte, celui-ci voyagea en Afrique pendant quarante-deux ans, arriva [Pg 228]avec sa famille aux autels des Philistins, traversa un lac salé, passa entre Rusicada et les montagnes de la Syrie, franchit le fleuve Malva, parcourut la Mauritanie, atteignit les colonnes d'Hercule, et enfin entra en Espagne où sa race habita un grand nombre d'années et se multiplia considérablement.»

Ce récit sommaire est un abrégé de celui qui, dans la plus ancienne liste des compositions épiques irlandaises est intitulé: «Emigration ou voyage de Milé, fils de Bilé, jusqu'en Espagne[2].» Des arrangements plus modernes de cette légende nous ont été conservés par le _Chronicum Scotorum_, annales d'Irlande, composées au douzième siècle[3]; par l'introduction du _Livre des conquêtes_, transcrite au douzième siècle dans le livre de Leinster[4]; enfin, dans une glose du _Senchus Môr_[5].

Les savants irlandais du moyen âge prétendaient être, par les femmes, d'origine égyptienne. Des trois noms de la race irlandaise, _Fêne, Scôt, Gôidel_, ils s'étaient fait trois ancêtres: 1° Fênius, roi de Scythie; 2° Scôta, fille de Pharaon, roi d'Egypte, et belle-fille de Fênius; 3° Gôidel, fils de Scôta. Il est probable que Scôta, fille de Pharaon, était déjà inventée dès la fin du huitième siècle, et que Clément, le grammairien [Pg 229]irlandais de la cour de Charlemagne, avait parlé de cette Egyptienne, mère fantastique du peuple irlandais. Quand l'Anglo-Saxon Alcuin, condamné à la retraite par l'âge, se plaint à Charlemagne de l'influence de plus en plus prépondérante acquise par les Irlandais à l'école du palais, il les traite d'Egyptiens.--«En m'en allant,» dit-il, «j'avais laissé près de vous des Latins; je ne sais qui les a remplacés par des Egyptiens[6].»

[Footnote 1: «Sic mihi periti Scottorum nuntiaverunt.» _Appendix ad opera edita ab Angelo Maio_, Romæ, MDCCCLXXI, p. 99.]

[Footnote 2: _Tochomlod Mîled, maic Bile, co Espain_. Livre de Leinster, p. 190, col. 1, ligne 60.]

[Footnote 3: _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 10-13.]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 2-4.]

[Footnote 5: _Anciens laws of Ireland_, I, p. 20, 22. Voir aussi Keating, livre I, partie II, chap. 1 à 5; édition de Haliday, pages 214 et suivantes.]

[Footnote 6: Lettre 82 d'Alcuin, chez Migne, _Patrologia latina_, tome 100, col. 266-267. Cf. Hauréau, _Singularités historiques et littéraires_, p. 26.]

§4.

_Ith et la tour de Brégon._

Nous ne parlerons pas davantage de ces légendes relativement modernes et dont l'origine n'a rien de populaire, mais qui sont le produit d'une fausse érudition. Arrivons à l'antique récit où l'on voit comment la race celtique sortit du pays des morts pour venir s'établir dans la terre qu'elle habite encore aujourd'hui[1].

La plus ancienne rédaction que nous ayons de cette légende date du onzième siècle. Elle nous a été conservée par le _Livre des conquêtes_. On y voit qu'un certain Brégon, père, ou plutôt grand-père de [Pg 230]Milé[2], construisit une tour en Espagne, lisons: dans le pays des morts. On appela cette tour la tour de Brégon; c'est une seconde édition de la tour de Conann, chantée par Eochaid hûa Flainn au dixième siècle, et au siège de laquelle les descendants du mythique Némed, allant combattre le dieu des morts, furent d'abord vainqueurs, puis périrent au nombre des soixante mille. C'est la tour de Kronos, dieu des morts, dans l'île des Bienheureux, que Pindare chantait au cinquième siècle avant notre ère[3]. Brégon eut un fils qui s'appela Ith; et par une belle soirée d'hiver, Ith, contemplant l'horizon du haut de la forteresse paternelle, aperçut dans le lointain les côtes de l'Irlande[4]. Dès le onzième siècle, les savants irlandais avaient fait de Brégon une ville d'Espagne, l'antique Brigantia, aujourd'hui Bragance[5]. [Pg 231]Pour voir de là l'Irlande, il fallait avoir une bonne vue; mais, comme nous l'avons dit, c'était par une belle soirée d'hiver, et, fait observer un auteur irlandais, «c'est le soir, en hiver, lorsque l'air est pur, que la vue de l'homme s'étend le plus loin[6].»

[Footnote 1: «Tochomlod mac Miled a hEspain in hErinn,» Livre de Leinster, p. 190, col. I, lignes 60, 61.]

[Footnote 2:

Iar-sain rogenair Bregoin, Athair Bili in balc-dremoin.

Livre de Leinster, p. 4, col. 1, lignes 34, 36.

Bregoin, mac Bratha blaith bil; Is dô ro-bo mac Milid

Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 39, 40. Ces vers font partie d'un poème de Gilla Coemain. Ils peuvent se traduire ainsi:

Ensuite naquit Bregoin, père de Bilé à la forte fureur.... Bregoin, fils de Brath au beau renom; C'est de lui que Milé fut fils.

Au lieu de fils, lisez petit-fils: on sait que Milé fut fils de Bilé.]

[Footnote 3: Voir plus haut, p. 124.]

[Footnote 4: «Ith mac Bregoin atchonnairc hErinn ar-tûs fescor gaimrid a-mulluch tuir Bregoin.» Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 50, 51; cf. Livre de Ballymote, folio 20 verso, col. 1, ligne 18.]

[Footnote 5: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 4, col. 1, ligne 39.]

[Footnote 6: «Is-ferr radarc duine glan-fhescor gaimrid.» Livre de Leinster, p. 12, col. 1, ligne 1.]

§5.

_L'Espagne et l'île de Bretagne confondues avec le pays des morts._

Mais ce n'est pas de l'Espagne qu'il s'agit ici. Le mot d'_Espagne_ a été introduit ici par l'évhémérisme des chrétiens irlandais. A la doctrine relativement moderne à laquelle on doit la présence du nom de l'Espagne dans les textes qui nous servent ici de base, on peut comparer celle qui, à une date bien plus ancienne, avait fait pénétrer le nom de la Bretagne dans la légende du pays des morts telle qu'on la racontait en Gaule dans les premiers temps de l'empire romain. Si l'on en croit un récit emprunté à un auteur inconnu par Plutarque, qui mourut vers l'an 120 de notre ère, et par Procope, qui écrivait au sixième siècle, le pays des morts est la partie occidentale de la Grande-Bretagne, [Pg 232]séparée des régions orientales de cette île par un mur infranchissable. Il y a sur les côtes septentrionales de la Gaule, dit cette légende, une population de marins dont le métier est de conduire du continent les morts dans la partie de l'île de Bretagne qui est leur dernier séjour. Réveillés la nuit par les chuchotements d'une voix mystérieuse, ces marins se lèvent, se rendent au rivage, y trouvent des navires qui ne leur appartiennent point, remplis d'hommes invisibles dont le poids fait plonger les bâtiments autant qu'il est possible sans les faire submerger. Montant sur ces navires, ils arrivent au but d'un coup de rame, dit un texte; en une heure, dit un autre, quoique avec leurs navires à eux, même en s'aidant de voiles, il leur faille toujours au moins un jour et une nuit pour atteindre les côtes de l'île de Bretagne. Quand ils sont arrivés au rivage, leurs invisibles passagers débarquent; en même temps on voit les navires déchargés s'élever au-dessus des flots, et on entend la voix d'un personnage invisible proclamer les noms des nouveaux arrivants qui viennent augmenter le nombre des habitants du pays des morts[1].

Un coup de rame, une heure de navigation au plus, suffit pour exécuter le voyage nocturne qui du continent [Pg 233]gaulois transporte les morts à leur dernier séjour. En effet, une loi mystérieuse rapproche pendant la nuit les longues distances qui, de jour, séparent le domaine de la vie du domaine de la mort. C'est la même loi qui, par une soirée claire, a permis à Ith d'apercevoir du haut de la tour de Brégon, dans le pays des morts, les côtes de l'Irlande séjour des vivants. Ce phénomène s'est produit en hiver; car l'hiver est une sorte de nuit, l'hiver, comme la nuit, abaisse les barrières qui s'interposent entre les régions de la mort et les régions de la vie; l'hiver, comme la nuit, donne à la vie l'apparence de la mort, supprime, pour ainsi dire, l'abîme redoutable creusé entre la vie et la mort par les lois de la nature. Voilà comment pendant une belle soirée d'hiver, Ith, du sommet de la tour de Brégon dans l'île des morts, vit à l'horizon les côtes de l'Irlande se dessiner devant lui.

[Footnote 1: Fragment, conservé par Tzetzès, du commentaire de Plutarque sur Hésiode, chez Didot-Dübner, _Œuvres de Plutarque_, t. V, p. 20, 21. Procope, _De bello gothico_, livre IV, chap. 20; édition de Guillaume Dindorf, 1833, t. II, p. 565-569. Le texte de Procope est beaucoup plus complet que celui de Tzetzès.]

§6.

_Expédition d'Ith en Irlande._

Il s'embarqua avec trois fois trente guerriers et fit voile vers le pays inconnu dont sa vue pénétrante lui avait appris l'existence. Il l'atteignit heureusement, et prit terre sur le promontoire de Corco Duibné, à la pointe sud-ouest de l'Irlande. Cette île avait alors, dit-on, trois rois, petits-fils du grand dieu Dagdé: ils s'appelaient Mac Cuill, Mac Cecht et Mac [Pg 234]Grêné; ils avaient partagé l'Irlande entre eux[1]. La femme de Mac Cuill s'appelait Banba; celle de Mac Cecht, Fotla; celle de Mac Grêné, Eriu[2]. Banba, Fotla et Eriu sont trois noms de l'Irlande, les deux premiers tombés en désuétude, le dernier encore usité de nos jours. Ces trois reines sont donc autant de personnifications d'un être unique que le goût des Celtes pour la triade a triplé. Les trois dieux époux de l'Irlande sont issus de l'unité par le même procédé, et la provenance de cette triple unité divine nous est donnée par le troisième des noms qu'elle porte: _Mac Grêné_, «fils du soleil.» Quand Ith débarqua en Irlande, un fils du soleil avait épousé cette île et y régnait: c'est une forme nouvelle à cette idée tant de fois exprimée que l'Irlande appartenait alors aux Tûatha Dê Danann, dieux du jour, de la vie, de la science. Au nom propre Mac Grêné, «fils du soleil,» comparez le surnom de _Grîan-Ainech_, «à la face solaire,» porté par Ogmé ou Ogmios, le champion divin, un autre des Tûatha dê Danann, c'est-à-dire des dieux solaires.