Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Part 14
Chez le prince des tragiques d'Athènes, Argos ou Argus est le gardien d'Io, la vierge encornée[1], dont ailleurs Æschyle a aussi fait une vache[2], et dans laquelle les grammairiens grecs ont reconnu la [Pg 203]personnification de la lune. La nuit, personnifiée dans Argos, est le garde vigilant au soin duquel la lune, vache errante, est confiée. La légende celtique, comme la légende grecque, a fait de la lune un personnage cornu: c'est un homme, ou plutôt un dieu au visage de vache ou de taureau: _Bûar-ainech_. Le dieu celtique au visage de vache ou de taureau est identique à Io, la vierge encornée de la poésie tragique des Grecs; comme Io, _Bûar-ainech_ est la lune divinisée, mais il n'est pas, comme Io, remis à la garde du dieu qui personnifie la nuit, c'est-à-dire de Balar, qui, en Irlande, est identique à l'Argos ou Argus des Grecs. Au lieu d'être, comme Argos, le gardien de la divinité cornue, Balar est le fils de ce dieu bizarre. Du dieu lunaire au visage de vache ou de taureau, _Bûar-ainech_, est né Balar, dieu de la nuit, mis à mort d'un coup de la pierre solaire par Lug, dieu du crépuscule dans la mythologie celtique, comme Hermès dans la mythologie grecque. Bûar-ainech, le dieu fomôré à tête de taureau, ne doit pas être séparé des dieux à tête de chèvre, _goborchind_, qu'un document cité plus haut associe aux Fomôré.
Le texte qui nous apprend le nom de Bûar-ainech, père de Balar, nous dit que c'était Balar qui construisait les forts de Bress. On se rappelle ce que nous avons raconté de Bress, ce Fomôré, qui, après avoir été roi et tyran des Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire des dieux solaires, fut plus tard détrôné par eux, et que Balar, cet autre ennemi des dieux solaires, [Pg 204]chercha vainement à replacer sur le trône, puisque ce fut en combattant pour Bress que Balar perdit la vie[3]. Balar construisait les forts de Bress. Ainsi, dans la légende grecque, Poseidaôn, dieu de la mer,--ce dieu irrité dont l'implacable vengeance poursuit le dieu solaire Odusseus,--a bâti les murs de Troie, la ville ennemie[4].
[Footnote 1: Βουκέρως παρθένος, Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 588.]
[Footnote 2: Βοῦς, Eschyle, _Les Suppliantes_, vers 18, 275.]
[Footnote 3: «Balar, mac Buar-Ainic, rathoir Bressi.» Livre de Leinster, p. 50, col. 1, lignes 42, 43.]
[Footnote 4:
Ἤτοι ἐγὼ Τρώεσσι πόλιν πέρι τεῖχος ἔδειμα, Εὐρύ τε καὶ μάλα καλὸν, ἵν᾽ ἄρρηκτος πόλις εἴη.
_Iliade_, XXI, 446-447. Dans l'_Iliade_, VII, 452, 453, Poseidaôn a pour associé Phoibos; mais, au livre XXI, Phoibos était pâtre du roi de Troie, tandis que Poseidaôn était maçon au service de ce prince.]
§5.
_Lug, meurtrier de Balar, et le héros grec Bellérophontès._
Le phénomène météorique du lever du soleil, un de ceux qui ont inspiré la légende celtique du combat heureux de Lug contre Balar, c'est-à-dire du crépuscule contre la nuit, est aussi ce que l'imagination grecque a voulu représenter quand elle s'est figuré Hermès tuant Argos. Hermès vainqueur est comme Lug le crépuscule, Argos comme Balar est la nuit. Mais il y a un phénomène analogue au crépuscule matinal et au lever du soleil et que la mythologie confond souvent avec eux: c'est le triomphe [Pg 205]du soleil quand, après une tempête orageuse, cet astre perce le nuage et apparaît tout radieux dans le ciel. La légende de Bellérophon et de la Chimère nous offre une des formes mythologiques dont ce phénomène a été revêtu dans les monuments de l'art et de la littérature grecques.
La Chimère, à la fois lion, serpent et chèvre, est un de ces monstres qui personnifient la tempête, l'obscurité que l'orage produit, le mal. Elle est de race divine, et, avec l'aide des dieux, un héros la tue. En souvenir de cette victoire, ce héros porte le surnom de Βελλερο-φόντης, ou meurtrier de Belléros; c'est-à-dire que le monstre, outre le nom de Chimère, portait celui de _Belléros. Belléros_ est le même mot que Balar, nom du dieu des Fomôré tué par Lug à la bataille de Mag-Tured. _Belléros_, en grec, est dérivé de la même racine que le verbe βάλλω, «je lance,» et que le substantif βέλος, «trait, javelot.»
Que lançait le monstre de la mythologie grecque, Chimère ou _Belléros_? Un jet terrible de feu ardent[1]. C'est la foudre. Dans le mythe irlandais, le regard que l'œil habituellement fermé de Balar jette sur ses ennemis, et qui les tue, est aussi la foudre. La foudre est un œil ordinairement fermé qui s'ouvre pendant l'orage et dont le regard précipite les hommes dans la nuit de la mort[2], tandis que le soleil [Pg 206]est un œil ouvert tout le jour et qui répand la vie sur les êtres animés. Voilà comment, dans la légende irlandaise, Balar est dieu de la foudre en même temps que de la nuit. Les deux fables, l'une grecque, l'autre celtique, qui racontent l'une la mort de Balar tué par Lug, l'autre celle de la Chimère tuée par Βελλερο-φόντης , proviennent d'un fonds commun; et un hasard étrange a gardé, dans le récit irlandais, le nom de Balar identique à Belléros, que les poèmes d'Homère[3] et d'Hésiode[4] nous ont conservé dans le composé Βελλερο-φόντης , en français Bellérophon, «meurtrier de Belléros,» et qu'on retrouve sous cette forme dans beaucoup d'autres monuments de la littérature grecque[5].
[Footnote 1: «Δεινὸν ἀποπνείουσα πυρὸς μένος αἰθομἐνοιο,» _Iliade_, livre VI, vers 182.]
[Footnote 2: Voyez James Darmesteter, _Ormazd et Ahriman_, p. 122.]
[Footnote 3: Sur Bellérophon et la Chimère, voyez _Iliade_, livre VI, vers 155-183.]
[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 325.]
[Footnote 5: Voyez, dans le _Dictionnaire des antiquités_ de MM. Daremberg et Saglio, les articles _Bellérophon et Chimæra_.]
§6.
_Lug et le héros grec Persée._
C'est sur un thème identique qu'a été brodée la fable grecque de Persée et de Méduse. Persée, en grec Perseus, est un doublet de Bellérophon, en grec _Bellérophontès_. Il tue Méduse, comme Bellérophon tue la Chimère, ou tue _Belléros_; comme Lug tue Balar. Méduse elle-même est un doublet de la [Pg 207]Chimère. La Chimère est un monstre, à la fois serpent, chèvre et lion; elle exhale un feu qui ôte la vie. Méduse est une femme ailée dont les cheveux sont des serpents; elle déteste les hommes; quiconque fixe les yeux sur elle expire à l'instant[1].
Le _Prométhée enchaîné_ d'Eschyle, qui, sur la puissance redoutable de Méduse, nous donne ce détail terrible, a été représenté à Athènes pour la première fois vers le milieu du cinquième siècle avant notre ère. On ne pouvait, disait-on alors en Grèce, on ne pouvait regarder Méduse sans perdre la vie. Il y a là emploi de l'actif pour le passif: dans la doctrine primitive, c'était le regard de Méduse qui tuait, comme, dans la mythologie irlandaise, le regard de Balar, qui est une poétique image de la foudre.
Persée, qui tua Méduse, est déjà connu d'Homère et d'Hésiode[2]; mais pour trouver, le récit complet de sa légende, il faut consulter les mythographes postérieurs. Persée, qui devait un jour, comme Lug, mettre à mort son grand-père, est, par Danaé, petit-fils d'Acrisios, roi d'Argos. Un oracle a prévenu Acrisios que son petit-fils le tuera. Pour être sûr de n'avoir pas de petit-fils, le roi enferme Danaé, sa fille, dans une chambre souterraine dont les murailles sont reliées avec de l'airain.
[Pg 208]Vains efforts! Danaé est rendue grosse par le mortel Proitos, suivant quelques-uns; par le grand dieu Zeus, disent les textes les plus anciens[3]. Elle accouche d'un enfant mâle, qui sera le héros Persée. Acrisios la fait enfermer avec son fils dans un coffre, que, sur son ordre, on jette à la mer. Les flots transportent le coffre à Sériphe, où Danaé et Persée arrivent vivants. Persée, parvenu à l'âge d'homme, accomplit de nombreux exploits, parmi lesquels on compte le meurtre de Méduse; puis la fatalité lui fait tuer Acrisios, son grand-père[4].
[Footnote 1: Eschyle, _Prométhée_, vers 798-800, de l'édition Didot. Cf. Hésiode, _Théogonie_, vers 274-280.]
[Footnote 2: _Iliade_, livre XIV, vers 319, 320. _Bouclier d'Héraclès_, vers 223 et suivants.]
[Footnote 3: _Iliade_, livre XIV, vers 313-320. Hérodote, VII, 61. Voir aussi le passage de Sophocle cité plus bas.]
[Footnote 4: Apollodore, livre II, chap. IV. Cet auteur écrivait au second siècle avant notre ère. Mais il y a, sur certains détails, des témoignages plus anciens: tels sont les vers de Simonide sur le voyage de Danaé dans son coffre sur la mer. Bergk, _Anthologia lyrica_, editio altera, p. 444. Tel est aussi le passage de l'_Antigone_ de Sophocle, vers 944-950, où il est question de la prison de Danaé et de la pluie d'or de Zeus qui l'avait rendue mère. Simonide, le premier de ces deux auteurs, mourut l'an 468 avant notre ère; Sophocle, le second, termina sa carrière en 406.]
§7.
_Le Balar populaire de l'Irlande, aujourd'hui Balor. Balor et Acrisios; Ethné, fille de Balor, et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères irlandais et le triple Géryon; leur vache et le troupeau de Géryon ou de Cacus; le fils de Gavida et Persée._
Les traits fondamentaux de la légende de Persée [Pg 209]se trouvent dans un conte irlandais, recueilli en ce siècle même de la bouche du peuple, et où le grand-père tué, comme Acrisios, par son petit-fils, est le dieu fomôré Balar.
Le nom de ce personnage, nous raconte O'Donovan, vit encore dans la tradition de toute l'Irlande; et dans certaines parties de cette île, ce nom, autrefois écrit Balar Balcbeimnech, «Balar aux coups puissants,» aujourd'hui Balor Bêimeann, «Balor des coups,» est la terreur des petits enfants. C'était un guerrier qui habitait l'île de Tory, anciennement Torinis. Cette île est située dans l'océan Atlantique, au nord-ouest, mais à peu de distance de l'Irlande. C'est là que les Irlandais évhéméristes ont autrefois placé la résidence des Fomôré adversaires de la race de Némed, et cette tour de Conann à la prise de laquelle cette race fut anéantie. Ainsi, comme le redoutable Conann des manuscrits épiques, le Balar ou plus exactement le Balor populaire demeurait à Tory.
Il avait un œil au milieu du front, un autre derrière la tête. Le regard de ce dernier œil donnait la mort. Balor le tenait constamment caché; il ne le découvrait que lorsqu'il voulait se débarrasser d'un ennemi. De là, en Irlande, l'expression toujours reçue d'«œil de Balor,» _suil Baloir_, pour dire ce que nous appelons en français «le mauvais œil.» C'est l'œil dont le regard, dans le récit de la bataille de Mag-Tured, frappe à mort Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann.
[Pg 210]Un druide avait prédit à Balor qu'il serait tué par son petit-fils. Ici, le druide joue le même rôle que l'oracle dans la légende grecque d'Acrisios et de Perseus. Balor, comme Acrisios, n'avait qu'une fille; elle s'appelait Ethné, ou, pour donner à ce mot son orthographe ancienne, _Ethniu_, au génitif _Ethnenn_. C'est le nom que porte, au onzième siècle, la fille de Balar, dans le Livre des Conquêtes. Nous voyons qu'il est resté vivant dans la tradition populaire. En Grèce, Ethné s'appelait Danaé.
Balor, voulant donner un démenti à la prédiction du druide, et n'être pas tué par son petit-fils, résolut de faire en sorte de n'avoir pas de petit-fils. Il enferma sa fille dans une tour imprenable, bâtie sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, qui élève sa tête jusqu'aux nues, et qui a le pied battu par les flots, sur la côte orientale de l'île de Tory. On montre encore aujourd'hui ce rocher aux curieux, et on l'appelle la grande Tour, _Tor môr_. Ce fut là que Balor relégua la belle Ethné. Il lui donna pour compagnes et pour gardiennes douze femmes qui avaient mission de ne laisser aucun homme pénétrer près d'elle, et de faire en sorte qu'elle ne se doutât jamais qu'il existât des hommes en ce monde.
Ethné resta longtemps prisonnière. Elle devint une femme d'une beauté accomplie; et, fidèles à leur consigne, ses compagnes ne parlaient jamais d'hommes en sa présence. Cependant Ethné du haut de sa tour voyait souvent des bateaux passer. Elle remarquait que ces bateaux étaient conduits par des êtres [Pg 211]humains qui n'avaient pas tout à fait le même aspect que les femmes, dont elle était entourée. Il y avait là pour elle un mystère dont elle demanda souvent l'explication. Mais ses discrètes compagnes refusèrent toujours de la lui donner.
Jusqu'ici la tradition populaire irlandaise est d'accord avec la légende grecque d'Acrisios et de Perseus et avec le récit que nous offre, au onzième siècle, la tradition savante irlandaise conservée par le Livre des conquêtes. La tour où, dit-on, Ethné fut enfermée par son père, sur les côtes d'Irlande, est identique aux salles dont les murailles étaient consolidées par des liens d'airain[1] et où, suivant le récit grec, le roi d'Argos retint prisonnière Danaé, sa fille. Mais au point où nous sommes arrivés, on trouve intercalé dans le conte que le peuple irlandais répète une légende originairement étrangère à ce conte; cette légende est celle qui a donné à la mythologie grecque le combat d'Héraclès contre Géryon au triple corps.
On sait que Géryon est un personnage à trois têtes[2] et même à trois corps[3], qui avait un troupeau de vaches. Il habitait avec ce troupeau dans une île au delà de l'Océan. Il tenait ses vaches enfermées [Pg 212]dans une étable obscure. Héraclès le vainquit et emmena les vaches[4]. Héraclès est une personnification du soleil, les vaches sont les rayons de cet astre, gardés dans l'obscurité par le dieu de la nuit, et délivrés le matin par le dieu solaire, quand l'astre du jour, jusque-là momentanément privé de son éclat diurne, est sur le point de s'élever lumineux au-dessus de l'horizon[5]. La fable d'Héraclès et de Géryon appartient à la mythologie latine comme à la mythologie grecque, et dans la rédaction latine de cette fable Géryon s'appelle Cacus. Mais revenons à la légende irlandaise.
Dans le conte populaire irlandais, Balor a été jusqu'ici, conformément à la tradition antique, une personnification de la nuit; maintenant, par une de ces altérations fréquentes dans les littératures populaires modernes, il va pour quelque temps se confondre avec le dieu du jour, et jouer le rôle du dieu grec Héraclès.
Sur la côte d'Irlande, située en face de l'île, vivaient ensemble trois frères, Gavida, Mac-Samhthainn et Mac-Kineely, dont le premier était forgeron, et dont le troisième avait une vache qu'on appelait _Glas Gaivlen_[6], c'est-à-dire la vache «bleue du forgeron.» Son lait était si abondant que tous les voisins en étaient jaloux. On essaya nombre de fois de la [Pg 213]voler, et sa garde exigeait une attention continuelle.
Nous n'avons pas de peine à reconnaître dans les trois frères le triple Géryon, dont les vaches sont ici réduites à une, mais par compensation elle produit une quantité de lait prodigieuse. Balor voulut s'emparer de cette vache merveilleuse; jusque-là il s'était illustré par de nombreux exploits, il avait pris beaucoup de vaisseaux, il avait jeté dans les chaînes bien des guerriers vaincus, ses expéditions en Irlande, sur la côte voisine de son île, lui avaient procuré un butin abondant. Mais un bonheur lui manquait: c'était de posséder la _Glas Gaivlen_, la vache bleue du forgeron.
Pour s'en emparer, il recourut à la ruse. Il se rendit à la forge dans un moment où la vache s'y trouvait sous la garde d'un des trois frères. Celui-ci eut l'imprudence de donner sa confiance à Balar, en laissant le licou de la précieuse vache entre les mains de cet ambitieux sans scrupule, qui, avec la rapidité de l'éclair, tirant la vache par la queue, regagna son île. Il y entra par le port qu'on appelle aujourd'hui _Port na Glaise_, «le port de la Bleue.» Il y a dans ce récit un trait qui appartient à la légende romaine de Cacus. Cacus, doublet de Géryon, tire les vaches d'Héraclès par la queue[7].
Mac Kineely, le propriétaire de la vache, voulut [Pg 214]se venger de Balor. Guidé par les conseils d'un druide et d'une fée, il se déguisa en femme, et la fée le transporta sur les ailes de la tempête au delà du détroit qui séparait son habitation de l'île où résidait Balor. La fée s'arrêta avec lui sur le sommet du rocher où s'élevait la tour qui servait de prison à la fille de Balor, à la belle Ethné. Elle frappa à la porte.--«Je suis,» dit-elle, «accompagnée d'une noble dame, et je viens de l'arracher des mains d'un homme aussi cruel qu'audacieux qui l'avait enlevée à sa famille. Je viens vous demander asile pour elle.»--Les gardiennes d'Ethné n'osèrent rejeter la prière de la fée. Celle-ci entra dans la tour avec Mac Kineely, et fit tomber les douze matrones dans un sommeil magique. Quand elles se réveillèrent, la fée et sa prétendue compagne avaient disparu. La fée, s'enlevant dans les airs avec Mac Kineely, l'avait transporté hors de l'île, sur la côte opposée, par la route aérienne qui l'avait amenée. Ainsi les douze matrones, à leur réveil, trouvèrent Ethné seule; mais, comme Danaé, Ethné était grosse.
Ses gardiennes lui dirent que la visite de la fée et de sa compagne n'était qu'un rêve, et lui recommandèrent de n'en jamais parler à Balar. Mais en dépit de ces recommandations, la fin du neuvième mois arriva. Ethné accoucha; et, par un phénomène dont les exemples sont rares, elle eut trois fils. On ne put le cacher à Balar, qui s'empara des enfants, les fit envelopper tous les trois dans un drap attaché par une épingle, et les envoya jeter dans un gouffre de [Pg 215]la mer. La personne à laquelle était confiée cette mission dut, pour atteindre le but de son voyage, traverser un petit golfe. Au moment où elle se trouvait sur ce golfe, l'épingle se détacha du drap et tomba dans l'eau avec un des enfants. Lorsque le porteur du fardeau arriva au gouffre, il n'y avait plus que deux enfants dans le drap. Il les noya et revint près de Balar, qui crut exécuté complètement l'ordre cruel qu'il avait donné.
Qu'était devenu l'enfant tombé dans le golfe? Avant de répondre à cette question, nous dirons qu'on montre encore aujourd'hui l'endroit où cet accident s'est, dit-on, produit, et qu'on l'appelle le «Port de l'Epingle,» _Port-a-Deilg_. Quand l'épingle s'était détachée et que l'enfant était tombé, la fée à laquelle il devait la naissance se trouvait là, invisible; elle prit l'enfant dans ses bras, elle s'éleva dans les airs, et, traversant le détroit, elle gagna la côte irlandaise et la demeure de Mac Kineel; elle lui remit le nouveau né en lui apprenant que c'était son fils. Mac Kineely le confia à son frère Gavida, le forgeron. Gavida l'éleva et lui apprit son métier.
Cependant Balor croyait avoir triomphé de la destinée; mais il n'avait pas pardonné l'injure faite à sa fille et qui rejaillissait sur lui. Il apprit de son druide le nom du coupable; il résolut de se venger. Un jour, il traversa le détroit avec une troupe de guerriers, et il surprit Mac Kineely. Il le saisit par les cheveux, tandis que d'autres guerriers saisissaient les pieds et les mains du malheureux sans [Pg 216]défense. Mac Kineely, étendu sur une pierre blanche, eut la tête tranchée par Balor. Son sang coula sur la pierre et y traça des veines rouges qu'on montre aux curieux qui sont encore aujourd'hui, disent les paysans irlandais, d'irrécusables témoins de ce lugubre et antique événement. On l'appelle pierre de Neely, par abréviation pour pierre de Kineely. Elle donne son nom à deux paroisses, et, en 1794, un antiquaire du pays, sans la changer de place, l'a fait élever sur un pilier haut de seize pieds. Elle était à ses yeux un des plus respectables et des plus sérieux monuments de l'histoire irlandaise.
Mais revenons à Balor. La mort de Mac Kineely avait effacé de son esprit toute trace du chagrin causé par l'accouchement d'Ethné. Son bonheur était complet, ses espérances sans nuage. Gavida, frère du malheureux Mac Kineely, était devenu son forgeron. Balor ne savait pas qu'un des trois fils d'Ethné avait échappé à la mort, et que ce fils était le jeune ouvrier qui servait d'aide à Gavida. Il fallait bien que la prophétie du druide s'accomplît: c'était ce jeune homme qui devait la réaliser en ôtant la vie à son grand-père. Ce que Balor ignorait, le jeune homme le savait bien. Il savait qu'il était fils de Mac Kineely; il savait que Mac Kineely avait péri par la main de Balor. Souvent il allait se promener dans l'endroit où le meurtre avait été commis; il regardait la pierre teinte du sang de son père; il sentait couler des larmes, et ne rentrait à la maison qu'après avoir juré de le venger.
[Pg 217]Un jour, Balor vint à la forge. Gavida était absent; le jeune ouvrier s'y trouvait seul. Balor se mit à causer avec lui. Il lui raconta ses exploits, sans oublier de mentionner le meurtre de Mac Kineely. Il se vanta de ce meurtre comme d'un des hauts faits dont il pouvait tirer le plus d'honneur. C'était le moment fixé pour la vengeance par les décrets du destin. Le jeune forgeron sentit le sang de son père bouillonner dans ses veines. Il était auprès de sa forge, où des barres de fer rougissaient, attendant le coup du marteau. Il en saisit une, et, frappant Balor par derrière, fit pénétrer le fer brûlant dans l'œil magique ordinairement fermé, qui ne pouvait s'ouvrir sans ôter la vie aux infortunés que son regard atteignait. Balor tomba; il était mort. Ainsi qu'en Grèce Persée avait tué Acrisios, son aïeul, le jeune forgeron irlandais avait tué son grand-père; l'événement avait justifié la prophétie du druide en Irlande; comme la prédiction de l'oracle en Grèce; et de plus, en Irlande, la justice était satisfaite: le crime commis par Balor en tuant Mac Kineely avait été puni d'un légitime châtiment[8].
La tradition qui a conservé ce conte a, comme on le voit, gardé deux des noms propres contenus dans les monuments du onzième siècle: ce sont les noms de Balar, aujourd'hui Balor, et de sa fille [Pg 218]Ethniu, aujourd'hui Ethné. Mais il semble que les conteurs populaires ont oublié comment s'appelait le jeune meurtrier de Balor. Nous avons vu que ce meurtrier est Lug, l'Hermès grec, le Mercure gréco-romain, un des Tûatha Dê Danann.
[Footnote 1: Χαλκοδέτοις αὐλαῖς. Sophocle, _Antigone_, vers 945.
[Footnote 2: Τρικάρηνος. Hésiode, _Théogonie_, vers 287.
[Footnote 3: Τρισώματος. Eschyle, _Agamemnon_, vers 870. Suivant Apollodore, _Bibliothèque_, livre II, chapitre V, section 10, § 2, ces corps auraient été réunis par le milieu et n'auraient eu à eux trois qu'un seul ventre. _Fragmenta historicorum græcorum_, tome I, p. 140.]
[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 287-294.]
[Footnote 5: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, p. 65 et suiv.]
[Footnote 6: Mieux _Glas Goibhnenn_.]
[Footnote 7:
«Cauda in speluncam tractos, versisque viarum Indiciis raptos, saxo occultabat opaco.» _Enéide_, livre VIII, vers 210-211. ]
[Footnote 8: Ce récit légendaire a été recueilli par O'Donovan dans la tradition populaire, et il l'a donné en note dans son édition des _Annales des Quatre Maîtres_, 1851, tome I, p. 18-21.]
§8.
_Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois Cyclopes de Zeus chez Hésiode._