Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Part 13
Les dieux homériques, bien qu'immortels, ne sont pas invulnérables. Ce n'est pas impunément qu'Aphrodite et Arès, se mêlant aux troupes des Troyens, affrontent, sous les murs d'Ilion assiégée par les Grecs, la lance redoutable dont est armé Diomède, le dompteur de chevaux. Quoique fille de Zeus, dieu suprême, Aphrodite est blessée à la main, son sang coule; elle jette un grand cri, et, souffrant de violentes douleurs, elle s'enfuit vers l'Olympe, séjour des dieux[5]. La place de cette déesse n'était pas au milieu des combats, mais c'était bien le lot d'Arès, dieu de la guerre. Et cependant la lance de Diomède atteignit Arès à la ceinture; le dieu blessé jeta un cri comparable à celui qu'auraient poussé neuf ou dix mille hommes réunis, et, imitant la fuite de la déesse de l'amour, le dieu de la guerre se réfugia dans l'Olympe, où Zeus, juste et bon, après l'avoir [Pg 187]sévèrement réprimandé, fit panser et guérir sa blessure[6].
Il y a donc, ici comme ailleurs, une grande ressemblance entre la mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Mais revenons sur le champ de bataille de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann et les Fomôré sont en présence, et où Nûadu, roi des Tûatha dê Danann, vient d'être frappé et mis hors de combat par Balar, dieu de la foudre, un des principaux chefs des Fomôré, c'est-à-dire des dieux de la mort et de la nuit[7].
[Footnote 1: _Lebar gabala_, ou «Livre des conquêtes» dit aussi «des invasions,» dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 3, 4, 9, 10. Poème de Flann Manistrech, p. 11, col. 1, ligne 33.]
[Footnote 2: Poème de Flann Manistrech, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 31-32.]
[Footnote 3: Nous trouvons une doctrine identique chez M. J. Darmesteter, _Ormazd et Ahriman_, p. 122, 123. C'est le soleil qui est le bon œil.]
[Footnote 4: Voir plus haut, p. 155.]
[Footnote 5: _Iliade_, livre V, vers 334 et suivants.]
[Footnote 6: _Iliade_, livre V, vers 855 et suivants.]
[Footnote 7: Le dieu celtique de la foudre n'est pas le dieu par excellence de la lumière comme dans la mythologie grecque, où la foudre est l'insigne caractéristique de Zeus. Il y a là une différence fondamentale entre la mythologie celtique et la mythologie grecque.]
§10.
_Seconde bataille de Mag-Tured_ (suite et fin). _Mort de Balar. Défaite des Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les mains d'Ogmé._
Lug, voulant venger Nûadu, s'approcha de Balar, dont le mauvais œil s'était refermé. Balar, apercevant le nouvel adversaire qui s'avançait vers lui, commençait à soulever la paupière qui voilait l'œil redoutable; mais Lug fut plus prompt que lui: d'une pierre lancée par sa fronde il l'atteignit sur l'œil mauvais et lui traversa le crâne. Balar tomba mort au [Pg 188]milieu de ses guerriers épouvantés. Nous avons déjà dit que Balar était le grand-père maternel de Lug son meurtrier[1].
Les Fomôré furent mis en déroute. L'épée même de Téthra, leur roi, fit partie du butin qui tomba entre les mains des vainqueurs: un des Tûatha Dê Danann, le héros Ogma, ou mieux Ogmé, s'en empara. Il la tira du fourreau[2] et la nettoya. Alors, prenant la parole, l'épée raconta les hauts faits que jusque-là elle avait accomplis, Dans ce temps-là, en effet, dit l'auteur inconnu du récit de la seconde bataille de Mag-Tured, les épées parlaient; et voilà pourquoi elles ont jusqu'à ce jour gardé une puissance magique. Elles parlaient, ou plutôt elles semblaient parler; car les voix qu'on entendait étaient, dit le conteur chrétien, celles de démons cachés dans ces armes. Les démons y habitaient, parce que, dans ce temps-là, les hommes adoraient les armes; et l'on considérait les armes comme des protecteurs surnaturels, ajoute l'écrivain épique irlandais[3].
[Pg 189]Le culte de l'épée était aussi connu chez les Germains: c'était le symbole du dieu qui, en vieux Scandinave, s'appelle _Tyr_, et, en vieil allemand, _Zio_; son nom a la même racine que celui du Zeus des Grecs et du Jupiter des Romains; mais les attributs qu'il avait acquis chez les Germains l'ont fait considérer comme identique au Mars romain. Une épée le représentait, comme dans la Rome primitive une lance représentait Mars, auquel on n'avait pas encore élevé de statue[4].
L'épée de Téthra, dieu des Fomôré et des morts[5], offre une grande ressemblance avec celle du dieu de la guerre germain Zio ou Tyr, et avec la lance de Mars. Or, avons-nous dit, Ogmé s'empara de l'épée de Téthra. Ogmé, en Irlande, est le champion divin, le type par excellence de l'homme qui fait de la guerre sa profession. Nous savons, par Lucien, qu'il était honoré en Gaule, et que les Celtes l'appelaient Ogmios. Au deuxième siècle, époque où écrivait Lucien, on lui [Pg 190]avait élevé des statues qui lui donnaient les insignes de l'Héraclès grec: la peau de lion, la massue, le carquois et l'arc. Mais ces statues se distinguaient de celles du demi-dieu hellénique en deux points: elles faisaient du dieu gaulois un vieillard, et lui attribuaient le don de l'éloquence, figuré par des chaînes qui, partant du bout de sa langue, traînaient à sa suite des auditeurs ravis[6].
Ces statues étaient l'œuvre d'artistes grecs. Si ces sculpteurs eussent moins subi l'influence des traditions de leur race et de la mythologie nationale des Hellènes, au lieu de l'arc et de la massue d'Héraclès ils auraient mis entre les mains d'Ogmios le _gæsum_, ou lance celtique, et l'épée de Téthra[7].
[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou «Livre des conquêtes,» dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 7 et 8. Sur cette partie de la seconde bataille de Mag-Tured, voyez O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 251, 288.]
[Footnote 2: «Tofoslaic.» O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 254, traduit ce mot par _opened_, «il ouvrit.» Dans les gloses de Milan et de Saint-Gall, deux verbes latins glosent le verbe irlandais _tuaslaiciu_: ce sont _solvere_ et _resolvere_. Dans les textes de droit, ce verbe irlandais est employé pour désigner la rupture du lien de droit qui résulte d'un contrat; il exprime l'affranchissement du débiteur.]
[Footnote 3: Le texte dont notre traduction est plutôt un commentaire qu'une version littérale, a été publié par O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 254. Une partie de la doctrine qu'il contient se trouve aussi dans un passage du _Serglige Conculainn_ chez Windisch, _Irische Texte_, p. 206. Le même passage du _Serglige Conculainn_ a été publié et traduit sans commentaire par O'Curry, _Atlantis_, t. I, p. 371; et il a été inséré par M. Whitley Stokes dans la _Revue celtique_, t. I, p. 260, 261; ce savant en a le premier signalé l'intérêt mythologique.]
[Footnote 4: Les textes d'Ammien Marcellin, XVII, 12, XXXI, 2, et d'Arnobe, VII, 12, relatifs à ce sujet, ont été étudiés par Grimm, _Deutsche Mythologie_, 3e édition, t. I, p. 185. Cf. Simrock, _Handbuch der deutschen Mythologie_, 5_e_ édition, p. 272. Sur Zio, considéré comme dieu de la guerre, voyez Grimm, D. M., p. 178.]
[Footnote 5: Voir la légende de Connlé chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 120, ligne 3.]
[Footnote 6: Lucien, _Héraclès_, édition Didot, p. 598, 599.]
[Footnote 7: L'arc ne paraît pas avoir été une arme celtique. Aucun dieu celtique n'a dû porter d'arc avant l'intervention des statuaires grecs. Il est aussi fort peu vraisemblable qu'un dieu celtique eût originairement pour insigne une peau de lion. Le lion n'est pas un animal des régions celtiques. C'est le sanglier qui, aux yeux du Celte, est le roi des animaux sauvages. Seul encore aujourd'hui dans nos forêts, il tient tête aux chasseurs et répond par des coups à leur attaque.]
§11.
_La harpe de Dagdé._
Les Fomôré se dédommagèrent de la perte de cette épée en s'emparant de la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé se mirent à leur poursuite. Les chefs [Pg 191]des Fomôré, se croyant assez loin du champ de bataille pour n'avoir plus rien à craindre, s'étaient arrêtés pour prendre leur repas. Ils s'étaient établis dans une salle et avaient accroché au mur la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé entrèrent hardiment, et, avant que leurs ennemis surpris eussent eu le temps de se précipiter sur eux, Dagdé adressa la parole à sa harpe.--«Tiens,» lui cria-t-il. Aussitôt, l'instrument de musique, reconnaissant la voix de son maître, se détacha du mur, se précipita vers Dagdé avec tant de hâte, qu'au passage il tua neuf personnes; et il vint se placer entre les mains du dieu qui, le saisissant, en tira des sons merveilleux. Il y avait alors pour la harpe trois morceaux de musique principaux, dont l'exécution mettait en relief la supériorité des grands artistes. Le premier produisait le sommeil, le second le rire, le troisième les gémissements et les larmes. Dagdé joua d'abord le troisième morceau. Les femmes des Fomôré poussèrent des cris de douleur et versèrent des larmes. Il joua le second, les femmes et les jeunes gens éclatèrent de rire. Il joua le premier, les femmes, les enfants, les guerriers s'endormirent. Profitant de ce sommeil, Lug, Dagdé et Ogmé sortirent de la salle et retournèrent sains et saufs rejoindre le gros de leur armée sans que les Fomôré, qui voulaient les tuer, leur eussent fait une blessure ou même donné un coup[1].
[Footnote 1: British Museum, manuscrit Harléien 5280, folio 59 recto; passage publié par O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 214, note 296; traduit par le même, _ibidem_, p. 213-214.]
[Pg 192]§12.
_Les Fomôré et Téthra dans l'île des Morts._
Les Fomôré avaient définitivement succombé. Ils abandonnèrent l'Irlande et retournèrent dans leur patrie, dans cette contrée mystérieuse située au delà de l'Océan et où les âmes des morts trouvent, avec un corps nouveau, une seconde patrie. C'est là que règne leur dieu Téthra, dont, à la bataille de Mag-Tured, l'épée est tombée entre les mains des Tûatha Dê Danann vainqueurs. Un des morceaux les plus anciens qui forment le second cycle de l'épopée héroïque irlandaise fait apparaître à nos yeux la jeune et jolie femme qui est la messagère celtique de la Mort, et qui conduit au séjour merveilleux des défunts les âmes des jeunes gens séduits par son irrésistible beauté. Elle s'adresse à Connlé, fils de Conn, roi suprême d'Irlande.--«Les immortels t'invitent,» lui dit-elle. «Tu vas être un des héros du peuple de Téthra. On t'y verra tous les jours, dans les assemblées de tes aïeux, au milieu de ceux qui te connaissent et qui t'aiment.» Et bientôt Conn, roi d'Irlande, en larmes, vit son fils s'élancer dans la barque de verre qui servait aux voyages de la terrible enchanteresse. La barque, [Pg 193]fendant les flots de la mer, s'éloigna de plus en plus. Du rivage, le père la suivit quelque temps des yeux, puis il ne vit plus rien. Son fils n'est pas revenu, et on ne sait pas où il est allé[1], ou plutôt on ne le sait que trop: il habite le pays d'où le retour est impossible, l'empire de Téthra, roi des Fomôré qui est toujours maître de cette contrée lointaine, bien qu'à la bataille de Mag-Tured il ait abandonné son épée aux mains d'Ogmé vainqueur.
Une autre pièce, qui appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn, nous fait assister à une joute littéraire entre Nédé, fils d'Adné, et Fercertné. Fercertné a été tout récemment élu _ollam_, c'est-à-dire chef des _file_ d'Ulster. Le jeune Nédé, qui est allé terminer ses études en Alba, c'est-à-dire en Grande-Bretagne, sous la direction d'Eochaid Ech-bel ou «à la bouche de cheval,» a repassé la mer, est revenu en Irlande pour disputer à Fercertné la haute dignité dont ce dernier a été investi. Arrivant à l'improviste, il a revêtu la robe qui est l'insigne de l'_ollam_; il s'est assis dans la chaire réservée à ce personnage respecté. Fercertné entre furieux dans la salle, et, devant l'auditoire que la curiosité attire, il adresse au jeune prétendant une série de questions par lesquelles il veut mettre sa science à l'épreuve, espérant le convaincre d'ignorance et le réduire au silence. Nédé se tire avec succès de cet examen [Pg 194]improvisé. Une des questions est celle-ci:--«Quel est, ô jeune savant, la chose que tu parcours en te hâtant?»--«La réponse est facile,» répondit Nédé: «c'est le champ de l'âge, c'est la montagne de la jeunesse, c'est la chasse des âges à la poursuite du roi dans la maison de terre et de pierres (c'est-à-dire dans ce monde terrestre), entre la chandelle et son bout, entre le combat et la haine du combat, [c'est-à-dire à la lumière et pendant les luttes de la vie jusqu'au terme de la vie et à la paix de la mort, cette paix qu'on trouve] au milieu des braves guerriers de Téthra.» Et Téthra, dit une glose de ce vieux morceau, est le nom du roi des Fomôré[2]. Cette glose paraît avoir existé déjà vers la fin du neuvième siècle ou le commencement du dixième, puisqu'on la trouve dans la plus ancienne récension du _Glossaire_ de Cormac[3]. Téthra est un des plus anciens noms que les Irlandais aient donné au dieu de la mort.
[Footnote 1: _Echtra Connla_, publié d'après le _Leabhar na hUidhre_, manuscrit de la fin du onzième siècle, par Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 120.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 187, colonne 2, ligne 26. J'ai supprimé la plus grande partie de la glose dont ce vieux morceau est accompagné; l'auteur ou les auteurs de cette glose, sachant le sens de chaque mot, ne comprenaient pas l'ensemble du passage.]
[Footnote 3: Glossaire de Cormac, au mot _Tethra_, Whitley Stokes, _Three irish glossaries_. p. 42.]
§13.
_Le corbeau et la femme de Téthra._
La mythologie celtique prétendait donner à la [Pg 195]mort des attraits bien supérieurs à ceux de la vie. Mais elle ne parvenait pas à supprimer un des plus vifs sentiments de la nature. Aussi la messagère de la mort n'a-t-elle pas toujours, dans la littérature irlandaise, les traits séduisants sous lesquels elle apparaît dans la légende de Connlé.
Quand les dieux se rendent visibles, la forme qu'ils revêtent est souvent celle d'oiseaux. Les oiseaux divins des Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire des dieux de la lumière et de la vie, ont un joli plumage[1]; ils vont par couples, les deux têtes emplumées sont réunies par une chaîne ou un joug d'argent[2]. Lorsque Lug, le vainqueur de la bataille de Mag-Tured, veut donner le jour au célèbre héros Cûchulainn, sa venue est annoncée par l'apparition d'une troupe de ces oiseaux. Il y en a neuf fois vingt, en neuf groupes de vingt chacun, allant deux à deux; les uns portent des jougs d'argent, les autres des chaînes du même métal.
Mais tels ne sont pas les oiseaux qui annoncent la présence des Fomôré, dieux de la mort et de la nuit: ces oiseaux sont des corbeaux ou des corneilles. La femme de Téthra, c'est la femelle du corbeau ou de la corneille; c'est l'oiseau à plumage lugubre qu'on voit voltiger sur les champs de bataille et qui, après le combat, déchire de son bec sanglant la poitrine [Pg 196]nue et livide des morts décapités et restés sans sépulture. Un manuscrit de la fin du onzième siècle nous a conservé un quatrain composé par un poète du neuvième siècle:
Ce que désire la femme de Téthra, c'est le feu du combat; C'est le flanc des guerriers déchiré par le glaive, C'est le sang, ce sont les cadavres sous les cadavres; Yeux sans vie, têtes tranchées, voilà les mots qui lui plaisent.
Et un vieux grammairien irlandais écrivant, au plus tard vers la fin du onzième siècle, des gloses sur les mots obscurs de ce quatrain, a expliqué «femme de Téthra» par un substantif irlandais qui veut dire «corneille» ou «corbeau[3].»
[Footnote 1: _Serglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 206, lignes 10 et suiv.]
[Footnote 2: _Compert Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 137, 138.]
[Footnote 3: Ce quatrain est attribué à Mac Lonan, par le _Leabhar na hUidhre_, p. 50. Il a été publié par M. Whitley Stokes, dans les _Beiträge_ de Kuhn, t. VIII, p. 328; et dans la _Revue celtique_, t. II, p. 491.]
[Pg 197]CHAPITRE IX.
LA SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED ET LA MYTHOLOGIE GRECQUE.
§1.--Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais Téthra, Bress, Balar.--§2. Forme irlandaise de l'idée grecque de la race d'or. Tigernmas, doublet de Balar, de Bress et de Téthra.--§3. Balar et le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès.--§4. Io et Bûar-ainech. Balar et Poseidaôn.--§5. Lug, meurtrier de Balar et le héros grec Bellérophontès.--§6. Lug et le héros grec Persée.--§7. Le Balar populaire de l'Irlande. Balar et Acrisios. Ethné, fille de Balar, et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères et le triple Géryon. Leur vache et le troupeau de Géryon ou de Cacus. Le fils de Gavida et Persée.--§8. Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois cyclopes de Zeus chez Hésiode.
§1.
_Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais, Téthra, Bress, Balar._
Téthra, roi des Fomôré, qui à Mag-Tured prit la fuite, laissant son épée aux mains des Tûatha Dê [Pg 198]Danann vainqueurs, et qui ensuite devint roi des morts, est identique au Kronos d'Hésiode et de Pindare. Celui-ci, vaincu et détrôné par Zeus, a obtenu un royaume nouveau dans le pays merveilleux où les héros défunts retrouvent, avec une seconde vie, les joies de la patrie absente[1].
Dans la fable grecque, Kronos, avant sa défaite, a été roi du ciel: le monde entier n'avait pas d'autre maître que lui au temps où la race d'or vivait sur la terre. On sait que la race d'or des Grecs n'est autre chose que les Tûatha Dê Danann de la mythologie irlandaise. Ainsi, une partie du mythe de Kronos se retrouve en Irlande dans la légende de Bress, roi fomôré qui régna sur les Tûatha Dê Danann. Nous avons dit comment, après la satire du _file_ Corpré, une révolte des sujets de Bress fit tomber du trône ce prince mythique et enleva la souveraineté de l'Irlande aux Fomôré par une révolution que leur défaite à Mag-Tured rendit définitive. Bress est identique à Kronos, mais ce n'est qu'un Kronos incomplet; c'est le roi du monde au temps de la race d'or; ce n'est pas le roi des morts, et nous ne voyons pas qu'il ait combattu à la bataille de Mag-Tured, comme Kronos dans la bataille des dieux contre les Titans.
Balar, le principal des vaincus de Mag-Tured, nous offre une autre partie, un autre démembrement [Pg 199]de la personnalité mythologique qui reste unique, sous le nom de Kronos, dans certains récits grecs. Ainsi, Balar est le grand-père de Lug, qui le tue à la bataille de Mag-Tured; de même Kronos, vaincu dans la guerre de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans, est le père de Zeus, vainqueur dans cette lutte mythique: la bataille de Mag-Tured entre les Tûatha Dê Danann et les Fomôré n'est autre chose, nous le savons déjà, que la bataille où, suivant la mythologie hésiodique, Zeus et les autres dieux triomphèrent de Kronos et des Titans.
[Footnote 1: _Les Travaux et les Jours_, vers 169; Pindare, _Olympiques, II_ vers 70, 76; édition Teubner-Schneudewin, t. I, p. 17.]
§2.
_Forme irlandaise, de l'idée grecque de la race d'or. Tigernmas, doublet de Balar, de Bress et de Téthra._
L'association de l'or avec le règne de Kronos est, dans la mythologie grecque, une doctrine caractéristique. «La race d'or des hommes doués de parole fut,» dit Hésiode, «créée par les immortels habitants de l'Olympe. Ils vécurent sous Kronos, qui alors avait le ciel sous son empire. Ils ressemblaient à des dieux[1].» Ces mots par lesquels Hésiode commence sa peinture de ce que nous appelons l'âge d'or nous transportent dans le domaine de la mythologie irlandaise, au temps où les Tûatha Dê Danann habitaient l'Irlande, sous la domination [Pg 200]des Fomôré. Or, un des noms du chef des Fomôré est Tigernmas. Tigernmas est, comme nous l'avons vu, un doublet de Balar; il est comme lui, par Ethné ou Ethniu, grand-père de Lug, l'Hermès celtique; il est aussi un doublet de Bress et de Téthra. Tigernmas est un des noms de Kronos dans la légende irlandaise.
Or, Tigernmas fut, raconte-t-on, autrefois roi d'Irlande, et, suivant un poète du onzième siècle, il eut le premier la gloire de faire fondre l'or tiré des mines de cette île[2]. Exploitation de mines d'or, telle est la forme que reçoit en Irlande l'idée grecque de la race d'or. Les bizarres travaux chronologiques des savants irlandais du onzième siècle ont eu pour effet de placer Tigernmas aux derniers temps de la période mythique dont nous faisons ici l'histoire. Ils ont fait de lui un personnage tout à fait distinct de Balar et chronologiquement séparé de lui par un long intervalle. Mais nous n'avons pas à nous préoccuper des combinaisons de la fausse science qui, transformant la mythologie irlandaise en annales, a si longtemps jeté le ridicule sur ces vieilles légendes celtiques[3].
[Footnote 1: _Les Travaux et les Jours_, vers 109-112.]
[Footnote 2:
Leis roberbad, is blad bind,-- Mèin ôir ar-tus in hErind. Par lui fut fondue,--il est renom sonore,-- Mine d'or premièrement en Irlande.
Poëme de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 16, col. 2, lignes 50, 51. Cf. _Livre des conquêtes, ibid._, ligne 23.]
[Footnote 3: Sur le règne de Tigernmas, au temps des descendants de Milé, voir, outre le _Livre des conquêtes_ déjà cité, le grand poème chronologique de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 25 et 26; enfin, les p. 111-113 du présent volume.]
[Pg 201]§3.
_Balar et le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès._
Le combat de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans n'est pas le seul récit mythologique grec où l'on voie apparaître la doctrine dualiste qui fait lutter les divinités bienfaisantes du jour, du beau temps et de la vie contre les puissances malfaisantes de la mort, de l'orage et de la nuit. Un des mythes les plus connus où l'imagination grecque nous offre cette doctrine est celui d'Argos aux cent yeux. Ces yeux sont les étoiles, et Argos est une personnification de la nuit étoilée. Hermès le tua d'un coup de pierre[1]. Ce mythe était déjà connu des Grecs quand Homère composa l'Iliade, c'est-à-dire environ huit siècles avant notre ère. Déjà, dans l'Iliade, Hermès porte le surnom de meurtrier d'Argos, Ἀργειφόντης; ou le titre de meurtrier d'Argos, Ἀργειφόντης, est employé comme synonyme d'Hermès[2]. Hermès est le crépuscule, [Pg 202]et cette pierre qui lancée par Hermès, tue Argos ou la nuit, c'est le soleil qu'une main invisible jette tous les matins de l'Orient vers le haut des cieux[3]. Lug est l'Hermès celtique: comme l'Hermès grec, il personnifie le crépuscule; comme lui, au moyen d'une pierre il tue son adversaire. Il lance cette pierre avec une fronde, et d'un coup mortel il atteint à l'œil Balar, qui est l'Argos celtique, c'est-à-dire une personnification des puissances mauvaises dont la nuit est une des principales et parmi lesquelles le Celte comprend aussi la foudre et la mort.
[Footnote 1: Apollodore, _Bibliothèque_, livre II, chapitre 1, section 3, § 4. Didot-Müller, _Fragmenta historicorum grœcorum_, tome I, page 126.]
[Footnote 2: _Iliade_, livre II, vers 103, 104, livre XXIV, vers 24, etc. Voyez aussi _Odyssée_, livre I, vers 84; Hymne à Histia, vers 7; Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 77. Apollodore, à qui nous devons la conservation de la fable qui explique le composé Ἀργειφόντης, écrivait au milieu du second siècle avant notre ère. La correction Ἀργειφάντης pour Ἀργειφόντης est une conception relativement moderne et nous paraît inadmissible, malgré l'autorité qui s'attache au nom des savants par lesquels elle a été acceptée de nos jours. Sur les représentations figurées, voir l'article _Argus_, dans le _Dictionnaire des antiquités grecques et romaines_ de MM. Daremberg et Saglio.]
[Footnote 3: A. Kuhn, _Ueber Entwicklungstufen des Mythenbildung_, dans les _Abhandlungen_ de l'Académie des sciences de Berlin pour 1873, p. 142.]
§4.
_Io et Bûar-ainech, Balar et Poseidaôn._