Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Part 12
Ce qui mécontenta surtout, c'était la mauvaise réception qu'on trouvait chez lui. La vieille Irlande a toujours vécu en festins: festins chez les chefs qui donnaient l'hospitalité à leurs vassaux, festins chez les vassaux que leurs chefs honoraient de fréquentes visites. Mais quand les sujets de Bress sortaient du palais de leur souverain, ils n'avaient pas, dit-on, de tache de graisse à leurs couteaux; et quelqu'un qui n'aurait pas aimé l'odeur de la bière aurait pu s'approcher d'eux sans crainte d'être incommodé par leur haleine. L'excessive frugalité des repas offerts par Bress à ses invités n'était pas compensée par les amusements que leur esprit pouvait trouver dans son palais. Aux assemblées tenues chez lui on n'entendait jamais un _file_ raconter une histoire ou chanter un poème. Jamais un auteur de compositions satiriques n'y venait égayer l'auditoire; jamais on n'y entendait le son de la harpe, de la flûte ou de la trompette; jamais un jongleur ou un bouffon n'y était appelé par le roi pour distraire les tristes assistants. Si Bress eût demandé le concours des _file_, des musiciens, des jongleurs et des bouffons, il aurait été obligé de leur donner un salaire; c'est ce [Pg 171]qu'avant tout sa sordide lésinerie voulait éviter. Enfin Bress était Fomôré, et, comme tel, ennemi des lettres et des arts, des lettrés et des artistes. Les lettres et les arts sont une création des Tûatha Dê Danann, dieux du jour et de la vie. Les Fomôré sont les dieux de l'ignorance comme de la mort et de la nuit.
[Footnote 1: _Dinn-senchus_, dans le Livre de Leinster, p. 169, col. 1; p. 214, col. 2.]
§3.
_Le_ file _Corpré. Fin du règne de Bress._
Un soir, cependant, un _file_ se rendit à la cour: c'était Corpré, dont la mère Etan[1] était elle-même une femme de lettres[2]. Il était de la race des Tûatha Dê Danann. Le roi lui fit donner une petite chambre sans lumière ni feu, où il n'y avait d'autre mobilier qu'une petite table sur laquelle, après une longue attente, on lui servit trois pains secs. Corpré se vengea par une satire en quatre vers:
Point de mets sur plats rapides, Point de lait de vache pour faire grandir les veaux; [Pg 172] Point d'asile pour l'homme qui s'égare dans les ténèbres; Point de salaire pour la troupe de conteurs d'histoires: que telle soit la prospérité de Bress[3]!
Ce fut, dit-on, la première satire qui ait été composée en Irlande[4]. On sait la puissance magique que les satires des _file_ exerçaient sur l'esprit du peuple. Celle-ci mit fin au règne de Bress; les Tûatha Dê Danann opprimés se soulevèrent, et, sans essayer de résistance, Bress prit la fuite, abandonnant à Nûadu le trône et Tara, alors, comme à l'époque héroïque, capitale de l'Irlande. Ce fut ainsi que la science des _file_ remporta sa première victoire.
[Footnote 1: _Glossaire_ de Cormac, aux mots _Cernine_ et _Rîss_. Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 11, 39, cf. 43, 44; _Sanas Chormaic_, p. 37, 144, cf. 159. Poème attribué à Eochaid hûa Flainn, dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 2, ligne 33.]
[Footnote 2: _Etan_, en moyen irlandais _Edan_, est à la fois le nom d'une déesse et celui d'une composition poétique. «Edan, ingen Dian-Cêcht, bannlicerd, de cujus nomine dicitur edan idon aircedul.» Glossaire de Cormac, dans le _Leabhar Breac_, p. 267, col. 1, lignes 5, 6. Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 19; _Sanas Chormaic_, p. 67, a corrigé avec raison _Etan_.]
[Footnote 3: Voir plus haut, t. I, p. 260.]
[Footnote 4: Is-î-sein cêt-âer dorônad in-Érinn. Commentaire de l'_Amra Choluim Chilli_, dans le _Leabhar na-hUidhre_, p. 8, col. 1, lignes 27, 28. Cf. O'Beirne Crowe, _The Amra Choluim Chilli_, p. 26, et Livre jaune de Lecan, manuscrit H. 2. 16 du Collège de la Trinité de Dublin, col. 805.]
§4.
_Guerre des Fomôré contre les Tûatha Dê Danann--Les guerriers fomôré Balar et Indech._
Bress alla chercher asile chez Elatha son père, qui le reçut très froidement, paraissant croire que ce sort était mérité. Cependant il lui fournit des troupes pour reconquérir son trône et le recommanda à deux puissants chefs des Fomôré. Le premier était [Pg 173]Balar, dit aux coups puissants, en irlandais _balc-beimnech_. Chose remarquable, des deux yeux de ce redoutable guerrier, l'un, habituellement fermé, ne pouvait s'ouvrir sans jeter la mort sur les malheureux que son regard atteignait. Le second chef des Fomôré était Indech, que le _Livre des conquêtes_ appelle, dans un endroit, fils du dieu de Domna[1], c'est-à-dire du dieu qu'auraient adoré les Fir-Domnann, la principale des trois races historiques qui ont précédé en Irlande la race dominante connue sous les noms de Gôidels, Scots ou _Fêné_.
On se rappelle que les trois races préceltiques, dominées depuis par les Gôidels, Scots ou _Fêné_, c'est-à-dire par les Celtes occidentaux, nouveau venus et conquérants, sont: les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin; mais, pour abréger, on désigne l'ensemble de ces trois peuples, ou par le mot composé _Fir-Bolg_, ou par le mot composé _Fir-Domnann_, «hommes de Domna». Indech est appelé, dans le _Livre des conquêtes_, fils du dieu de cette population, _mac Dê Domnann_, «fils du dieu de Domna.» Dans le même document, quelques lignes plus haut, on lit qu'Indech est fils du dieu, roi des Fomôré[2]. Nous verrons plus loin que le roi des Fomôré s'appelait Téthra. Mais le point sur lequel nous voulons appeler l'attention est que, dans l'idée irlandaise, les Fomôré, dieux [Pg 174]méchants, adversaires mythiques des dieux bons, sont associés aux populations historiques qui, ayant précédé les Irlandais dans leur île ou la race celtique en Irlande, sont pour cette race des ennemis héréditaires. Le même phénomène, avons-nous dit déjà, s'observe dans l'Inde, où les _Dasyu_ sont à la fois et les démons adversaires mythiques des dieux, et les ennemis humains, les adversaires historiques à peau brune ou noire, du peuple blanc qui chantait les hymnes védiques[3].
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9, 10.]
[Footnote 2: «La-hIndech mac de rîg na-Fomorach.» Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 3, 4.]
[Footnote 3: Max Duncker, _Geschichte des Alterthums_, tome III, p. 8, 9.]
§5.
_Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara._
Les Fomôré firent leurs préparatifs pour reconquérir l'Irlande. Les Tûatha Dê Danann étaient en mesure de leur opposer une vigoureuse résistance. Un de leurs principaux guerriers fut Lug, fils d'Ethniu. Ethniu, sa mère, était fille de Balar, le plus terrible des chefs des Fomôré[1]; mais Lug, par son père [Pg 175]appelé Cîan par les uns, Dagdé par les autres, appartenait aux Tûatha Dê Danann[2]. Par son éducation, il appartenait à leurs ennemis. Son père, suivant l'usage irlandais, qui était de confier les jeunes enfants à des mains étrangères, avait choisi, pour élever son fils, Tâltiu, fille de Magmôr et femme d'Eochaid mac Eirc, dernier roi des Fir-Bolg, dit aussi Mac Duach[3], que nous avons vu tué par les Tûatha Dê Danann. Mais Lug se rappela son père; ce fut dans les rangs des Tûatha Dê Danann qu'il résolut de combattre. Il se rendit à Tara, capitale de l'Irlande, où Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait pris la place de Bress fugitif et organisait la résistance à l'invasion dont le menaçaient [Pg 176]Balar aux coups puissants et Indech, fils du dieu de Domna ou du dieu roi des Fomôré.
Quand Lug se présenta à la porte de Tara, le portier l'arrêta. «Qui êtes-vous?» lui demanda-t-il. «Je suis charpentier,» répondit Lug. «Nous n'avons pas besoin de charpentier,» répliqua le portier, «car nous en avons un très bon: c'est Luchta, fils de Luchaid.»--«Mais,» reprit Lug, «je suis un excellent forgeron.»--«Nous n'avons pas besoin de forgeron,» répondit le portier, «car nous en avons déjà un bon: c'est Colum Cuaellemeach.» Lug insista. «Je suis champion ou guerrier de profession,» dit-il. «Nous n'avons pas besoin de champion,» répliqua le portier, «puisque nous en avons un, qui est Ogmé[4], fils d'Ethniu,»--l'Ogmios gaulois, sur lequel Lucien, au second siècle de notre ère, a écrit une intéressante étude.—«Bien,» reprit Lug, «mais je suis harpiste.»--«Nous n'avons pas besoin de harpiste,» répondit le portier, «puisque nous en avons un excellent, qui est Abcan, fils de Becelmas.» Lug ne se décourageait pas. «Je suis _file_ et historien,» dit-il. «Nous n'avons que faire de gens de ce métier-là,» répondit le portier; «nous avons un homme qui est un maître accompli en poésie et en histoire: c'est En, fils d'Ethoman.» Mais Lug n'en avait pas fini avec l'énumération des nombreuses ressources qu'offraient ses multiples facultés. «Je suis sorcier,» dit-il. «Nous [Pg 177]n'avons pas besoin de sorcier,» répondit le portier, «car nous avons beaucoup de druides parmi nous.»--«Soit,» reprit Lug; «je suis médecin.»--«Nous n'avons pas besoin de médecin,» répondit le portier, «car nous en avons un excellent: c'est Dîan-Cecht.»--«Eh bien, je suis bon échanson.»--«Nous n'avons pas besoin d'échanson,» répliqua le portier, «il y en a déjà neuf chez nous.»--«Eh bien,» dit Lug, «je suis un excellent ouvrier en bronze.»--«Nous n'avons que faire d'ouvriers en bronze,» répondit le portier, «puisque nous avons chez nous le fameux Creidné.»--C'était Creidné qui, avec Dian-Cecht, avait remplacé par une main artificielle la main que Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait perdue en combattant les Fir-Bolg.
Mais toutes ces offres de Lug n'étaient qu'un prélude à l'offre définitive qu'il allait adresser au roi des Tûatha Dê Danann.--«Allez,» dit-il au portier de Tara, «allez trouver votre maître, énumérez-lui les métiers divers dont je viens de vous parler, et demandez-lui si parmi les compagnons de guerre qui l'entourent, il en peut trouver un qui connaisse et sache pratiquer comme moi toutes ces professions.» Le portier transmit ce message au roi, et le roi lui ordonna de faire entrer Lug, qui fut proclamé _ollam_ ou docteur suprême des sciences[5], [Pg 178]et reçut le surnom de «prince aux sciences multiples,» _sabd il-dânach_[6]. Lug n'est autre chose que le dieu gaulois qui, suivant César, avait inventé tous les arts: _omnium inventorem artium_. César l'appelle Mercure, conformément au système qui lui fait donner des noms latins à tous les dieux gaulois[7]. Mais le nom celtique de ce dieu paraît dans deux inscriptions romaines de la période impériale, l'une de Suisse, l'autre d'Espagne[8], et il a fourni en Gaule le premier terme d'un nom porté par plusieurs villes dont la principale est Lyon, _Lugu-dunum_ puis _Lug-dunum_.
[Footnote 1: Lug est appelé _mac Eithne_ dans un poème attribué à Eochaid ûa Flainn, poète du dixième siècle: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, ligne 31; il est surnommé _mac Eithlend_ dans un poème probablement de la même époque, que l'on prétend avoir été écrit par Columb Cille (Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 14); et dans un quatrain anonyme (_ibid._, p. 10, col. 1, ligne 10). Le premier de ces documents suppose un nominatif _Etan_, au génitif _Ethne_, non _Ethnend_, écrit avec _l_ pour _n_ dans les deux autres et dans des textes plus récents. C'est le _Livre des Conquêtes_ qui nous apprend qu'Ethniu était fille de Balar: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 44, 45.]
[Footnote 2: Cîan, père de Lug, aurait été fils de Dian-Cecht, si nous en croyons le _Livre des Conquêtes_, onzième siècle: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 43, 44; p. 10, col. 1, lignes 2, 3. C'est à peu près la doctrine de Gilla Coemain, auteur du onzième siècle, dans son poème chronologique (Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 1, 2), où l'on voit que Lug était petit-fils de Dian-Cecht. Suivant un des quatrains de ce poème, Lug régna quarante ans, et Mac Cuill donna la mort au petit-fils de Dian-Cecht; or ce petit-fils de Dian-Cecht était bien Lug, car nous lisons dans un poème de Flann Manistrech, qui, comme Gilla Coemain, écrivait au onzième siècle, que Lug fut tué par Mac Cuill (Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 7). Mais une composition d'Urard mac Coisi, auteur du dixième siècle, fait de Lug le fils de Dagdé. Voir notre tome I, p. 285, 286. Il paraît que Cîan a été un synonyme de Dagdé. _Cîan_, employé comme adjectif, veut dire «lointain,» et Dagdé signifie «bon dieu.»]
[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 2, lignes 26, 27; Livre des Conquêtes, p. 9, col. 2, lignes 34 et suivantes. Nous avons expliqué plus haut, p. 137, comment Magmôr, dont elle est fille, et dont on a fait un roi d'Espagne, est le pays des morts.]
[Footnote 4: En moyen irlandais, _Ogma_.]
[Footnote 5: Ce récit est compris dans la légende de la seconde bataille de Mag-Tured, British Museum, manuscrit Harleian 5280, folios 52 et suivants. Nous le reproduisons d'après la traduction qu'en a donnée O'Curry: _On the manners_, t. III, p. 42-43.]
[Footnote 6: Ce surnom de Lug ne se trouve pas seulement dans le texte cité dans la note précédente: il est donné au même personnage divin dans la composition d'Urard mac Coisi, intitulée _Orgain Maelmilscothaig_ (Bibliothèque bodléienne d'Oxford, manuscrit Rawlinson B. 512, folio 110 recto, colonne 1), où le mot _Lug_, développé au moyen d'un suffixe, devient _Lugaid_, au génitif _Lugdach_. Sur le sens du mot _sabd_ ou _sab_, voyez _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 255, 258.]
[Footnote 7: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVII, § 1.]
[Footnote 8: Mommsen, _Inscriptiones Confœderationis helveticæ_, n° 161; _Corpus inscriptionum latinarum_, t. II, n° 2818.]
§6.
_Revue des gens de métiers par Lug._
Quand il fut question d'organiser l'armée qui devait combattre les Fomôré, Lug fut chargé avec Dagdé d'indiquer aux hommes des différents corps de métiers quelle fonction ils auraient à remplir dans le [Pg 179]combat. Lug et Dagdé appelèrent devant eux les forgerons, les ouvriers en bronze, les charpentiers, les médecins, les sorciers, les échansons, les druides, les _file_, et convinrent avec chacun de ce que chacun devait faire pendant la bataille qui allait se livrer contre les Fomôré[1].
Le premier des hommes de métier qui se rendirent à l'invitation de Dagdé et de Lug fut Goibniu le forgeron. «Quel concours pourrez-vous nous donner?» lui demanda Lug.--«Je ferai,» répondit Goibniu, «les nouvelles armes dont on aura besoin; quand la bataille durerait sept ans, on peut compter sur moi pour remplacer les lances dont le fer se séparera de la hampe et les épées qui se briseront. Avec les lances fabriquées par moi, jamais un guerrier ne manque son coup, et la chair que ce coup atteint cesse pour jamais de jouir des douceurs de la vie. Dub, le forgeron des Fomôré, n'en peut pas dire autant.»
Après Goibniu le forgeron vint le tour de Creidné, l'ouvrier en bronze.--«Et vous, Creidné,» demanda Lug, «quel service nous rendrez-vous?»--«Je fabriquerai,» répondit Creidné, «pour tous les hommes de notre armée, les rivets qui fixent aux hampes les pointes des lances. Je fabriquerai la poignée des épées, la saillie centrale, ou _umbo_, et la bordure des boucliers dont nos guerriers auront besoin.»
[Pg 180]Après Creidné, Lug passa à Luchtiné le charpentier.--«Et vous, Luchtiné,» lui demanda-t-il, «quelle aide nous donnerez-vous?»--«Je fournirai,» répondit Luchtiné, «autant de boucliers et de hampes de lances qu'il en faudra[2].»
Les autres gens de métier se présentèrent ensuite; chacun fut interrogé; le rôle de chacun, pendant l'action, fut déterminé par Lug. .
[Footnote 1: Manuscrit du British Museum, Harleian 5280, analysé par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 249.]
[Footnote 2: British Museum, manuscrit Harléien 5280; O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 248-249.]
§7.
_Seconde bataille de Mag-Tured. Fabrication des javelots._
La bataille commença le 1er novembre, fête de Samain, premier jour de l'hiver celtique [1]. On se rappelle que les Tûatha Dê Danann, étaient arrivés le 1er mai, fête de Beltiné, premier jour de l'été.
Les Tûatha Dê Danann étaient commandés par leur roi Nûadu, les Fomôré avaient pour roi Téthra, qui ne joua qu'un rôle secondaire dans cette bataille célèbre. Elle dura plusieurs jours. A leur grand étonnement, les Fomôré virent que les armes des Tûatha Dê Danann étaient toujours en parfait état, tandis que les leurs, dès la première journée, [Pg 181]se trouvaient déjà en grande partie hors de service. C'est que Goibniu le forgeron, Creidné l'ouvrier en bronze, Luchtiné le charpentier remplaçaient, chez les Tûatha Dê Danann, les armes que la lutte avait détruites ou gravement détériorées. En trois coups, Goibniu, à sa forge, fabriquait un fer de lance, et le dernier coup la rendait parfaite. En trois coups, Luchtiné faisait une hampe de lance et le troisième coup lui donnait la perfection. Des mains de Creidné, l'ouvrier en bronze, les rivets sortaient avec la même rapidité et le même fini. Quand Goibniu avait terminé un fer de lance, il le saisissait dans une pince, et de cette pince le lançait dans le jambage de la porte, où le fer se fixait par la pointe, la douille en avant. Alors Luchtiné le charpentier lançait une hampe dans la douille et son coup était si sûr et si vigoureux que la hampe, atteignant la douille, pénétrait jusqu'au fond. Aussitôt Creidné, l'ouvrier en bronze, qui tenait dans sa pince les rivets terminés, les lançait sur le fer de lance: le mouvement était si juste et si puissant que les rivets, sans manquer jamais d'atteindre les trous ménagés dans le fer par le forgeron, pénétraient dans le bois à la profondeur voulue; ainsi, en un instant, et sans qu'il fût besoin de retouche, l'arme était achevée et pouvait être livrée au guerrier qui en avait besoin[2].
[Pg 182]Grâce à la merveilleuse organisation de la fabrique d'armes, ainsi conduite par Goibniu, Luchtiné et Creidné, les Tûatha Dê Danann eurent bientôt sur les Fomôré une grande supériorité. Les Fomôré n'en comprenaient point la cause. Pour la découvrir, ils eurent recours à l'espionnage.
[Footnote 1: _Iar Samain sain_, poème de Flann Manistrech, mort en 1056, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 32. Cf. O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 250.]
[Footnote 2: _Glossaire de Cormac_, au mot _Nescoit_. Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 32; _Sanas Chormaic_, p. 123. Les mêmes détails se trouvent dans le récit de la seconde bataille de Mag-Tured, conservé par le manuscrit Harléien 5280 du British Museum. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 249. C'est une des raisons que nous avons pour faire remonter le récit de la seconde bataille de Mag-Tured beaucoup plus haut que l'écriture du manuscrit Harléien, qui ne date que du quinzième siècle.]
§8.
_L'espion Rûadan._
Bress, le roi détrôné d'Irlande, qui voulait recouvrer sa couronne, avait un fils, nommé Rûadan, qui aurait pu, presque au même titre, se placer dans les rangs de l'une où de l'autre des deux armées belligérantes: Brig[it], mère de Rûadan, était fille de Dagdé, l'un des chefs principaux des Tûatha Dê Danann, dont Bress, Fomôré de naissance, était le plus ardent ennemi[1].
Cette parenté n'a rien qui doive nous surprendre. Bress, Fomôré, est le gendre de Dagdé, l'un des chefs des Tûatha Dê Danann. Nous avons déjà vu que Lug, un autre des chefs des Tûatha Dê Danann, est, par sa mère, petit-fils de Balar, un des chefs [Pg 183]des Fomôré. De même Brîan, Iuchar et Iucharba, trois personnages que des textes appellent les trois dieux du génie ou de Dana, _trî dêi Dana, trî dêe Donand_[2], c'est-à-dire les trois chefs principaux des Tûatha Dê Danann, sont fils du Fomôré Bress, et c'est seulement par leur mère Brigit, fille de Dagdé, qu'ils appartiennent aux Tûatha Dê Danann[3]. Ainsi, lorsque la mythologie grecque nous raconte le combat des dieux et des Titans, elle met à la tête de l'armée des dieux Zeus, dont le père, Kronos, marche à la tête des Titans, et doit être avec eux vaincu par son fils.
Rûadan, un des guerriers fomôré, était frère germain de Brîan, Iuchar et Iucharba, que la mythologie irlandaise classe parmi les Tûatha Dê Danann. Il était, par sa mère, petit-fils de Dagdé, que nous avons vu chargé avec Lug de l'organisation de l'armée des Tûatha Dê Danann. Envoyé par les Fomôré au camp des Tûatha Dê Danann, Rûadan fut bien accueilli par ces derniers, et en profita pour aller visiter la fabrique d'armes où travaillaient avec tant d'adresse Goibniu le forgeron, Luchtiné le charpentier, Creidné l'ouvrier en bronze. Il observa par quel procédé ces trois ouvriers confectionnaient les armes dont les Fomôré avaient senti pendant le combat le redoutable effet. Puis il sortit du camp des Tûatha Dê Danann, regagna celui des Fomôré, [Pg 184]et leur raconta ce qu'il avait vu. Les Fomôré le renvoyèrent chez les Tûatha Dê Danann avec ordre de tuer Goibniu le forgeron, dans l'espérance qu'à la prochaine bataille les Tûatha Dê Danann ne pourraient remplacer les armes brisées ou perdues. Rûadan fut reçu comme la première fois dans le camp des Tûatha Dê Danann, et alla demander aux trois ouvriers une lance qu'ils lui donnèrent, après avoir fabriqué, Goibniu le fer, Creidné les rivets, Luchtiné la hampe. Une femme, dont le métier était d'aiguiser les armes quand elles sortaient des mains de ces habiles ouvriers, lui aiguisa sa lance, puis la lui livra. Aussitôt Rûadan retourna à la forge et frappa le forgeron de l'arme même que celui-ci lui avait donnée. Le forgeron fut blessé, mais eut assez de force pour saisir la lance et la retourner contre Rûadan; il le perça de part en part et le tua.
[Footnote 1: O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 250.]
[Footnote 2: Voir notre tome I, p. 283, note 2.]
[Footnote 3: _Ibid._, page 57, note 4.]
§9.
_Seconde bataille de Mag-Tured _ (suite). _Blessures d'Ogmé et de Nûadu._
La bataille recommença. Plusieurs guerriers de l'armée des Tûatha Dê Danann y reçurent des blessures que les textes du onzième siècle transforment en coups mortels. On cite surtout les exploits de deux guerriers fomôré dont nous avons déjà parlé. L'un était Indech, fils du dieu de Domna ou du roi [Pg 185]des Fomôré; il frappa Ogmé[1], l'Ogmios gaulois de Lucien. L'autre, et le plus redoutable, était Balar aux coups vigoureux, _Balcbeimnech_; Balar atteignit Nuadu Argat-lâm «à la main d'argent,» roi des Tûatha Dê Danann, qui, si nous acceptons la forme moderne de la légende, avait perdu sa main naturelle vingt-sept ans plus tôt, à la première bataille de Mag-Tured, en combattant les Fir-Bolg. La légende, dans sa forme la plus ancienne, ne connaît qu'une seule bataille de Mag-Tured. Nûadu perdait sans doute la main au commencement de cette bataille, se la faisait remplacer, revenait se précipiter au milieu des bataillons ennemis, et là recevait une nouvelle blessure qui aurait été mortelle si un dieu avait pu mourir, et qui n'amena sa mort qu'aux temps chrétiens[2], quand la légende évhémériste abaissa au rang des hommes les merveilleux immortels adorés par les païens.
La blessure si grave qui atteignit Nûadu, lorsque, pour la seconde fois, il fut frappé, ne provenait ni d'un coup de lance ni d'un coup d'épée. Balar avait un mauvais œil. Il le tenait ordinairement fermé; mais quand il l'ouvrait, le regard de cet œil était mortel pour toute personne qu'il atteignait. Ce regard, [Pg 186]c'est la foudre[3]. Balar, le Fomôré, jeta donc sur Nûadu, le roi des Tûatha Dê Danann, un regard de son mauvais œil, Nûadu fut terrassé, mis hors de combat; il mourut même, dit-on, autant qu'un dieu peut mourir, ce qui ne l'empêchait pas d'être un dieu vivant aux temps historiques, et de recevoir, sous l'empire romain, aux temps païens, les hommages de pieux fidèles dans un temple bâti sur les bords de la Severn[4].