Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Part 10
Le nom de Lug, fils adoptif de Tâltiu, était associé à celui de la femme dont il avait reçu les soins maternels. Le 1er août, principal jour de la foire de Tâltiu portait le nom de «_fête de Lug_,» dans tout le domaine de la race irlandaise, tant en Irlande qu'en Ecosse et dans l'île de Man[3], et la tradition irlandaise faisait de Lug l'inventeur des vieilles assemblées païennes à date fixe dont quelques-unes de nos foires sont un dernier reste. Il avait, disait-on, introduit en Irlande les amusements, qui faisaient le principal [Pg 139]attrait de ces réunions périodiques, les courses de chevaux ou de chars et par conséquent la cravache qui activait l'allure des chevaux, les échecs ou le jeu analogue qu'on appelait _fidchell_[4].
Lug a donné son nom aux _Lugu-dunum_ de Gaule, dont le nom veut dire forteresse de Lugus ou Lug[5]. Le principal d'entre eux, aujourd'hui Lyon, a fourni sous l'empire romain l'emplacement d'une assemblée annuelle célèbre tenue le 1er août en l'honneur d'Auguste, mais qui n'était probablement que la forme nouvelle d'un usage plus ancien. Avant de se réunir tous les ans, le 1er août, à Lugu-dunum en l'honneur d'Auguste, les Gaulois s'y étaient longtemps sans doute réunis tous les ans à la même date en l'honneur de Lugus ou Lug comme le faisaient les Irlandais à Tâltiu[6].
[Footnote 1: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 26; poème de Cûan hûa Lothchain, Livre de Leinster, p. 200, col. 2, ligne 25. Cûan mourut en 1024, avant les remaniements qui, à la fin du onzième siècle, ont donné à l'histoire mythologique d'Irlande la forme qu'elle a prise dans le Livre des Conquêtes. Tâltiu peut s'écrire aussi Tailtiu.]
[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 34-41.]
[Footnote 3: En irlandais _lugnasad_ (Glossaire de Cormac, chez Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 26; _lûnasdal, lûnasdainn_ et _lûnasd_ en gaélique d'Ecosse (_A dictionary of the gaelic language_, publié par la _Highland Society_, t. I, p. 602); _launistyn_ dans le dialecte de Man (Kelly, _Fockleyr manninagh as baarlagh_, p. 125).]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. Sur la foire de Tâltiu, voir le poème de Cûan hûa Lothchain, inséré dans le Livre de Leinster, p. 200, col. 2. Suivant le Livre des Conquêtes (Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 38-42), Tâltiu aurait eu deux maris: l'un, de la race des Fir-Bolg, se serait appelé Eochaid mac Eirc; l'autre, de la race des Tûatha Dê Danann, se serait appelé Eochaid Garb, mac Duach Daill. Cette distinction n'apparaît pas dans les textes antérieurs, où ces deux personnages ne font qu'un.]
[Footnote 5: _Lug_, génitif _Loga_, est, en irlandais, un thème en _u_.]
[Footnote 6: Sur la fête d'Auguste à Lyon, voir tome Ier, p. 215-218.]
[Pg 140]CHAPITRE VII.
EMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN. PREMIÈRE BATAILLE DE MAG-TURED.
§1. Les Tuâtha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système théologique des Celtes.--§2. Origine du nom des Tuâtha Dê Danann. La déesse Brigit et ses fils, le dieu irlandais Brian et le chef gaulois Brennos.--§3. La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus tard on distingue deux batailles de Mag-Tured.--§4. Le dieu Nûadu Argatlâm.--§5. Indications sur l'époque où a été composée le récit de la première bataille de Mag-Tured.--§6. Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured.--§7. Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette bataille.
§1.
_Les Tûatha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système théologique des Celtes._
Les Tûatha Dê Danann sont les représentants les plus éminents d'un des deux principes qui se disputent le monde. De ces deux principes, l'un, le plus ancien, est négatif: c'est la mort, la nuit, l'ignorance, [Pg 141]le mal; l'autre, issu du premier, est positif: c'est le jour, la vie, la science[1], le bien. Dans les Tûatha Dê Danann on trouve la plus brillante expression du second de ces principes: d'eux, par exemple, émanent la science des druides et la science des _file_.
Les textes irlandais qui concernent les Tûatha Dê Danann peuvent se distinguer en deux catégories. Les uns ont subi l'influence de l'école qui, dans la seconde moitié du onzième siècle, veut à tout prix créer à l'Irlande une histoire modelée sur les généalogies bibliques; dans cette doctrine systématique, toutes les populations mythiques et historiques de l'Irlande descendent de la même souche, qui par Japhet remonte jusqu'à Adam, premier père du genre humain. Les Tûatha Dê Danann comptent Némed parmi leurs ancêtres. Némed, entre autres enfants, a eu un fils doué du don de prophétie: c'était Iarbonel. Iarbonel laissa une postérité qui échappa au massacre de la tour de Conann, quitta l'Irlande, alla habiter quelque temps les régions septentrionales du monde pour y étudier le druidisme, l'art de se procurer des visions et de prévoir l'avenir, la pratique des incantations; une fois ces connaissances merveilleuses acquises, les descendances de Iarbonel revinrent en Irlande, et ils y arrivèrent enveloppés de nuages obscurs qui rendirent le soleil invisible pendant trois [Pg 142]jours et aussi, dit le Livre des conquêtes, pendant trois nuits[2]!
Ce n'est pas la tradition primitive. La croyance ancienne et païenne considère les Tûatha Dê Danann comme des dieux qui viennent du ciel. Tûan mac Cairill, converti par Finnên, le croit encore. Il raconte qu'il a été contemporain des _Tûatha Dee ocus ande_, c'est-à-dire des gens du dieu et du faux dieu; et dont, ajoute-t-il, on sait que provient la classe savante; vraisemblablement, continue-t-il, dans le voyage qui les amena, ils venaient du ciel[3]. Un poème attribué à Eochaid hûa Flainn, qui mourut en 984, poème qui, si cette provenance n'est pas rigoureusement établie, est cependant antérieur au Livre des conquêtes, rappelle, quoique timidement, la même croyance, dont il n'ose pas se porter garant. «Ils n'avaient pas de vaisseaux... On ne sait vraiment,» dit-il, «si c'est sur le ciel, du ciel, ou de la terre qu'ils sont venus. Etaient-ce des démons du diable ... étaient-ce des hommes[4]?»
Par une contradiction dont il nous offre de fréquents exemples, le Livre des conquêtes, après avoir dit, conformément au système des savants irlandais du onzième siècle, que les Tûatha Dê Danann [Pg 143]sont, par Iarbonel et Némed, des descendants de Japhet, en fait plus loin, conformément à la tradition antérieure, des démons, nom que les chrétiens donnaient aux dieux du paganisme[5]. _Démon_ est un mot qui du latin de la théologie chrétienne a pénétré en irlandais; mais la langue irlandaise avait une expression pour désigner les corps merveilleux semblables aux nôtres en apparence, à l'aide desquels les dieux, croyait-on, se rendaient quelquefois visibles aux hommes; ce nom était _siabra_, qu'on peut traduire par «fantôme.» Le poème d'Eochaid hûa Flainn que nous venons de citer, racontant l'arrivée des Tûatha Dê Danann en Irlande, où ils viennent attaquer les Fir-Bolg, dit que les nouveaux conquérants de l'Irlande étaient des troupes de _siabra_[6]. Ce caractère surnaturel des Tûatha Dê Danann a empêché Girauld de Cambrie d'admettre leur réalité historique; et il n'a rien dit d'eux quand, dans sa _Topographies hibernica_, il a résumé les récits légendaires irlandais sur les populations primitives de l'île, alors tout récemment conquise par les Anglo-Normands.
Lorsque les Tûatha Dê Danann eurent vaincu les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin, et leurs dieux, les Fomôré, ils furent quelque temps seuls maîtres de l'Irlande; mais la race de Milé, les Gôidels, la race irlandaise moderne, arriva dans l'île, les attaqua, remporta sur eux la victoire et prit possession [Pg 144]du pays. Les Tûatha Dê Danann vaincus se sont réfugiés au fond des cavernes, dans les profondeurs des montagnes; quand, pour se distraire, ils parcourent leur ancien domaine, c'est ordinairement sous la protection d'un charme qui les rend invisibles aux descendants des mortels heureux par lesquels ils ont été dépossédés; et malgré cette dépossession, ils ont conservé une grande puissance qu'ils font sentir aux hommes en leur rendant, tantôt de bons, tantôt de mauvais services. Tels étaient, dans l'imagination des Grecs, les hommes ou demi-dieux de l'antique race d'or.
«Quand cette race a été couverte par la terre, la volonté du grand Zeus en a fait de bons démons qui habitent la terre et y gardent les hommes mortels, récompensant les bonnes actions, punissant les crimes; voilés par l'air qui leur sert de manteau, ils parcourent la terre, y distribuent les richesses, et ainsi sont investis d'une sorte de royauté[7].»
[Footnote 1: Tûan mac Cairill appelle les Tûatha Dê Danann «race de science,» _âes n-êolais_.--_Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 29-30.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 6, col. 2, ligne 1; p. 8, col. 2, lignes 50, 51; p. 9, col. 1, lignes 1 et suivantes.]
[Footnote 3: _Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 28-31.]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. C'est O'Clery qui attribue ce poème à Eochaid hûa Flainn. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 111; Atkinson, _The book of Leinster_, contents, p. 18, col. 2.]
[Footnote 5: «Ro brissiset meic Miled cath Slêbi Mis for demno idon for Tuaith Dê Danand.» Livre de Leinster, p. 13, col. 1, lignes 1 et 2.]
[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 6-8.]
[Footnote 7: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 120-126.]
§2.
_Origine du nom des Tûatha Dê Danann. La déesse Brigit et ses fils; le dieu irlandais Briân et le chef gaulois Brennos._
Le nom des Tûatha Dê Danann[1] veut dire «gens [Pg 145]du dieu dont la mère s'appelait _Dana_,» au génitif _Danann_ ou _Donand_. Dana, appelée au nominatif Donand en moyen irlandais est nommée ailleurs Brigit; c'est la mère de trois dieux, qu'on trouve désignés tantôt par les noms de Brîan, Iuchar et Uar, tantôt par ceux de Brîan, Iucharba et Iuchair; ces trois personnages mythiques sont les dieux du génie ou de l'inspiration artistique et littéraire: _dêi dâna_, ou les dieux fils de la déesse Dana, _dêe Donand_. Dana ou Donand, dite aussi Brigit, leur mère, était femme de Bress, roi des Fomôré, mais, par sa naissance, elle appartenait à l'autre race divine, elle avait pour père Dagdé ou «bon Dieu» roi des Tûatha Dê Danann; on la considérait comme la déesse de la littérature[2]. Ses trois fils avaient eu en commun un fils unique qui s'appelait _ecnè_, c'est-à-dire science ou poésie[3]. Brigit, déesse des Irlandais païens, a été supplantée à l'époque chrétienne par sainte Brigite; et les Irlandais du moyen âge reportèrent en quelque sorte sur cette sainte nationale le culte que leurs ancêtres païens avaient adressé à la déesse Brigit.
[Pg 146]Le culte de Brigit n'était pas inconnu en Grande Bretagne. On a trouvé dans cette île quatre dédicaces qui remontent au temps de l'empire romain et qui sont adressées à une déesse de nom identique, sauf une légère variante dialectale[4]. L'une porte une date qui correspond à l'année 205 après notre ère[5]. Le nom écrit en Irlande, au douzième siècle, _Brigit_, au génitif _Brigte_, suppose un primitif _Brigentis_, et le nom divin qu'on lit dans les quatre inscriptions britanno-romaines précitées est _Brigantia_[6]. La forme gauloise de ce nom paraît avoir été _Brigindo_; une dédicace à une divinité gauloise de ce nom se trouve dans l'inscription gauloise de Volnay, aujourd'hui conservée au musée de Beaune[7].
Ainsi, la race celtique a jadis adoré une divinité féminine dont le nom, à l'époque de la domination romaine, était, en Grande Bretagne, _Brigantia_, probablement en Gaule _Brigindo_, et qui, en Irlande, au moyen âge, s'est appelée _Brigit_ pour _Brigentis_. Ce nom semble être dérivé du participe présent de la racine BARGH, en sanscrit BR_i_H, «grandir, fortifier, élever,» dont le participe présent «_br_i_hant_,» pour _br_i_ghant_, veut dire «gros, grand, élevé.» A cette racine se rattachent le substantif féminin irlandais [Pg 147]_brîg_, «supériorité, puissance, autorité,» en gallois _bri_, «dignité, honneur, «qui a perdu son _g_ final. L'adjectif irlandais _brîg_, «fort, puissant;» s'explique par la même racine[8].
En Irlande, Brigit porte au moyen âge un second nom, _Dana_ ou _Dona_, au génitif _Danann, Donand_. Fille du chef suprême des dieux du jour, de la lumière et de la vie, elle est elle-même la mère de trois dieux qui appartiennent au même groupe divin, et ces trois dieux sont, du nom de leur mère, appelés dieux de Dana, Mais cette triade, en réalité, ne nous offre que trois aspects d'un dieu unique, Brîan, le premier des trois, et dont les deux autres ne sont en quelque sorte que des doublets[9]. De là, le nom par lequel on désigne le groupe tout entier des dieux du jour, de la lumière et de la vie: on les appelle «les gens du dieu de Dana,» _Tûatha Dê Danann_.
Ce mythe semble avoir été connu des Gaulois qui, au commencement du quatrième siècle, prirent Rome, et de ceux qui, un peu plus d'un siècle après, ayant fait la conquête de la région septentrionale de la péninsule des Balkans, poussèrent jusqu'à Delphes, c'est-à-dire jusqu'au plus sacré des sanctuaires de la Grèce, leurs expéditions victorieuses. Suivant les [Pg 148]historiens de la Grèce et de Rome, le chef de l'armée qui prit Rome et le chef de l'armée qui pilla Delphes portaient le même nom: tous deux s'appelaient _Brennos_. Cette coïncidence a fait admettre par les historiens français que _Brennos_, en gaulois, était un nom commun signifiant «roi.» On l'a expliqué par le gallois _brenin_, qui a ce sens. Mais c'est une doctrine inadmissible aujourd'hui. Le gallois moderne brenin, au douzième siècle _breenhin_, a perdu deux consonnes médiales, et à l'époque romaine se serait écrit _bregentinos_[10]. Il faut donc trouver au mot _Brennos_ une autre explication.
C'est par les Gaulois que les Romains, en l'an 390 avant notre ère, les Grecs en 279, ont appris le nom du général qui avait conduit à la victoire ces barbares triomphants. Or, quel était le chef suprême qui, à ces époques primitives, chez ces races si profondément empreintes du sentiment religieux, menait les armées au combat et les rendait invincibles? C'était un dieu. A la question: «Quel est votre roi? le Gaulois vainqueur répondait par le nom du dieu auquel il attribuait le succès de ses armes, et que son imagination lui représentait assis, invisible, sur un char, le javelot à la main, guidant les bataillons conquérants sur les cadavres des ennemis; or le nom de ce dieu, le même en Italie et en Grèce, à cent vingt ans d'intervalle, était celui du chef de la triade formée par les fils de Brigantia ou Brigit, dite [Pg 149]autrement Dana. _Brîan_, nom du premier des trois fils de Brigit au moyen âge, est la forme relativement moderne d'un primitif *_Brênos_. On a dit _Brênos_ aux temps qui ont précédé le moyen âge, quand on prononçait _Brigentis_ le nom qui s'est prononcé plus tard _Brigit; Brennos_ par deux _n_ n'est qu'une variante orthographique de _Brênos_.
Quand les Gaulois, vainqueurs à Rome et à Delphes, ont raconté qu'ils avaient combattu sous le commandement de _Brennos_, ils disaient le nom du chef mythique dont la puissance surnaturelle avait, selon leur foi, produit la supériorité de leurs bataillons sur les armées ennemies; et ce chef mythique était le premier des trois personnages divins que l'Irlande du moyen âge appelait Dieux de Dana. Il tenait le premier rang dans la triade, d'où vient en Irlande le nom de l'ensemble des dieux du jour, de la lumière et de la vie. Brennos ou _Brênos_, plus tard Brîan, est le premier des dieux de Dana, en vieil irlandais _Dêi Danann_. C'est lui qui par excellence est le dieu de Dana; et en vieil irlandais les dieux de la lumière, du jour et de la vie, s'appellent «gens du dieu de Dana,» _Tûatha Dê Danann_.
[Footnote 1: _Tûatha_ est un nominatif pluriel. On trouve aussi le singulier _tûath_ qui peut se rendre par «peuple.»]
[Footnote 2: Voir, à ce sujet, les textes publiés dans notre tome Ier, p. 57, notes 3 et 4, et p. 283, note 2. Comparez le passage suivant du Livre des Conquêtes: «Donand ingen don Delbaith chetna, idon mathair in triir dedenaig idon Briain ocus Iuchorba ocus Iuchaire. Ba-siat-side na tri dee dana.» Donand, fille du même Delbaeth, c'est-à-dire la mère des trois derniers, à savoir: Brian, Iucharba et Iuchair. Ce furent les trois dieux du génie artistique et littéraire, en irlandais _dân_, génitif _dâna_. Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 30-31.]
[Footnote 3: Voir, dans le tome Ier, la note 2 de la page 283.]
[Footnote 4: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 200, 203, 875, 1062.]
[Footnote 5: _Ibidem_, n° 200.]
[Footnote 6: La doctrine que nous exposons ici est celle de M. Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. XXXIII-XXXIV.]
[Footnote 7: _Dictionnaire archéologique de la Gaule_, inscription celtique n° 4.]
[Footnote 8: _Grammatica celtica_, 2e édit., p. 141. Le mot gallois _bri_ se retrouve en vannetais avec le sens d'«égard, considération.» Voir, sur ce point, les développements donnés par M. Emile Ernault, _Revue celtique_, t. V, p. 268.]
[Footnote 9: Voir plus bas, chapitre XVI, § 3 et 4, ce que nous disons de la triade divine chez les Celtes.]
[Footnote 10: _Grammatica celtica_, 2e édit., p. 141.]
§3.
_La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus tard on distingue deux batailles de Mag-Tured._
Avant d'être réduits au rôle d'êtres invisibles, les [Pg 150]Tûatha Dê Danann ont été, dit la légende, les maîtres visibles de l'Irlande. Ils doivent ce succès à la bataille de Mag-Tured. La tradition la plus ancienne, celle que nous trouvons constatée d'abord par les deux plus anciens catalogues de la littérature épique de l'Irlande, ensuite par divers monuments du dixième siècle, ne connaît qu'une seule bataille de Mag-Tured[1]. Dans cette bataille, les Tûatha Dê Danann vainquirent la triple race d'hommes qui était alors maîtresse de l'Irlande, c'est-à-dire les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin[2]. Dans la même bataille ils triomphèrent aussi des dieux dont le sort était associé à celui de cette race antique; on appelait ces dieux Fomôré ou Dêi Domnann[3].
[Pg 151]Au onzième siècle, on imagina de distinguer deux batailles de Mag-Tured. Les Tûatha Dê Danann auraient battu dans la première les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin; et ce serait dans la seconde qu'ils auraient triomphé des Fomôré ou Dêi Domnann. Flann Manistrech, moine irlandais, qui mourut en 1056, après avoir remanié au point de vue de la science de ce temps les vieilles légendes de l'Irlande, est le plus ancien auteur où nous trouvions la doctrine nouvelle qui, au lieu d'une bataille de Mag-Tured, nous en offre deux. Dans son poème irlandais, sur les circonstances où seraient morts les divers personnages connus dans la littérature irlandaise sous le nom de Tûatha Dê Danann, que la littérature antérieure considérait comme immortels, Flann mentionne d'abord une première bataille de Mag-Tured[4]. Le texte bien postérieur qui nous a conservé le récit de cette bataille la met au milieu de l'été du 5 au 9 juin[5]. Cette date était probablement déjà admise au onzième siècle. En effet, Flann Manistrech, après avoir parlé de la première bataille de Mag-Tured, en distingue celle où, après le 1er novembre, fête de _Samain_, Balar, chef des Fomôré, combattit les Tûatha Dê Danann[6]. Or, le manuscrit du quinzième [Pg 152]siècle qui, reproduisant un manuscrit perdu bien plus ancien, nous a conservé le récit détaillé de la seconde bataille de Mag-Tured, la fait commencer le jour de Samain, 1er novembre[7]. Le système de Flann Manistrech sur la distinction des deux batailles de Mag-Tured est adopté dans le _Livre des conquêtes_ qui, à la première bataille de Mag-Tured[8], oppose la dernière bataille de Mag-Tured[9]. Le nombre des victimes de la première bataille de Mag-Tured aurait été de cent mille, suivant le _Livre des conquêtes_[10]. On trouve déjà ce chiffre dans un poème attribué à Eochaid hûa Flainn, mort en 984, qui ne connaît qu'une seule bataille de Mag-Tured, chez lequel il n'y a d'autre bataille de Mag-Tured que celle qui devint plus tard la seconde[11], et c'est dans cette unique bataille que, suivant Eochaid, auraient été tués les cent mille guerriers qui, suivant le _Livre des conquêtes_, écrit au siècle suivant, auraient péri pendant la première bataille.
Dans le _Livre des conquêtes_, les victimes de la seconde [Pg 153]bataille de Mag-Tured sont l'objet d'une énumération séparée que le dieu fomôré Indech fait à Lug, l'un des Tûatha Dê Danann.
[Footnote 1: Les textes les plus anciens où nous trouvions le nom de la bataille de Mag-Tured sont: 1° le Glossaire de Cormac, mort au commencement du dixième siècle (Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 32; _Sanas Chomaic_, p. 123, au mot _Nescoit_); 2° un poème de Cinâed ûa Artacan, qui mourut en 975. Ce poème a pour sujet les sépultures contenues dans le cimetière antique des rives de la Boyne, et l'auteur parle du couple qui dormait là avant la bataille de Mag-Tured. _Leabhar na-hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 23.]
[Footnote 2: Poème attribué à Eochaid ûa Flainn, mort en 985. Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 15-22. Le nom de Mag-Tured est inscrit à la ligne 19, et les Fir-Bolg sont mentionnés sous le nom de Tûath-Bolg, c'est-à-dire peuple des _bolg_ ou sacs, à la ligne 20.]
[Footnote 3: Le fragment du récit de la bataille de Mag-Tured, inséré par Cormac dans son Glossaire, vers l'année 900, appartient au récit de la défaite des Fomôré, comme on peut s'en convaincre en le comparant au passage correspondant de l'analyse donnée par O'Curry du récit de cette défaite, d'après le manuscrit du British Museum, Harleian 5280 (_On the manners and customs of the ancient Irish_, t. II, p. 249).]
[Footnote 4: «Cêt chath Maige Tured.» Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 24.]
[Footnote 5: O'Ourry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 246; _On the manners_, t. II, p. 237.]
[Footnote 6:
I maig Tured, ba-thrî-âg doceir Nuadu Argat-lâm, ocus Macha, iar-samain-sain do-lâim Balair Balcbemnig. Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 31, 32. ]
[Footnote 7: O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 250.]
[Footnote 8: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 9, 24, 25, 36.]
[Footnote 9: _Ibid._, p. 9, col. 1, ligne 51; col. 2, lignes 1-16.]
[Footnote 10: _Ibid._, p. 9, col. 1, lignes 9-10.]
[Footnote 11: _Ibid._, p. 10, col. 2, lignes 21, 22. Le texte du Livre de Leinster n'attribue pas ce poème à Eochaid; cette attribution se trouve dans l'édition du _Livre des Conquêtes_ due à O'Clery. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 111.]
§4.
_Le dieu Nûadu Argat-lâm._
Le _Livre des conquêtes_ met entre les deux batailles de Mag-Tured un intervalle de vingt-sept ans. C'est la conséquence des créations chronologiques dues à la science irlandaise du onzième siècle. On voulait par tous les moyens établir une concordance entre les origines irlandaises et les systèmes historiques fondés sur la Bible. Il fallait que l'histoire la plus ancienne de l'Irlande, c'est-à-dire l'époque mythologique irlandaise, espaçât ses récits de manière à couvrir le vaste intervalle qui, suivant la chronologie de saint Jérôme et de Bède, s'écoule du déluge à l'époque de saint Patrice. Le procédé employé fut de créer, avec les noms que fournissaient les vieilles traditions et avec beaucoup d'autres noms certainement imaginés à une date plus récente, des listes de rois qui ont chacun une durée de règne arbitrairement inventée.