Le cycle du printemps

Part 2

Chapter 23,935 wordsPublic domain

Invite ceux dont les cheveux grisonnent.

Que veux-tu dire, Poète?

Les hommes entre deux âges ont la jeunesse du détachement. Ils ont traversé les eaux du plaisir et sont en vue du rivage des joies pures. Ils ne veulent pas manger le fruit mais le produire.

Pour moi, du moins, j’ai atteint cet âge de sagesse et je dois pouvoir apprécier tes chants. Dois-je inviter le Général?

Oui: invite-le.

Et l’Ambassadeur de Chine?

Également.

J’apprends que mon beau-père est ici.

Eh bien, invite-le aussi; mais je me méfierais de ses jeunes fils.

N’oublie pas sa fille.

N’aie crainte, elle ne se laissera pas oublier.

Et Struti-Bhushan, faut-il le convier?

Non, Roi, non sûrement pas. Je n’ai pas de rancune contre lui. Pourquoi l’affligerais-je?

Très bien, Poète. A présent quitte-moi et va préparer la scène.

Non, Roi, nous allons jouer ce drame sans aucune préparation; la vérité semble fausse quand elle est trop parée.

Mais, Poète il faudra bien une toile de fond?

Non, notre unique toile de fond sera l’esprit; nous y ferons apparaître des images avec la baguette magique de la musique.

Il y aura des chants dans ta pièce?

Oui, Sire, la porte de chaque acte sera ouverte par la clé de la musique.

Quel est le sujet de tes chants?

Le dépouillement de l’hiver.

Mais, Poète, nous n’avons lu cette histoire dans aucune mythologie.

Dans le mythe du monde ce chant revient à son tour. Chaque année, par le jeu des saisons, le masque du vieil homme Hiver est arraché et la figure du Printemps se révèle dans toute sa beauté. Ainsi voyons-nous que le vieux est toujours jeune.

Bien, Poète, nous sommes d’accord pour les chants; mais pour le reste?

Le reste a pour sujet la vie.

La vie? Qu’est-ce que la vie?

Voici le thème:--Une bande de jeunes gens s’est élancée à la poursuite d’un «vieillard». Ils ont juré de l’attraper. Ils pénètrent dans l’antre où il s’est réfugié, ils le saisissent, puis...

Puis quoi? Que voient-ils?

Ah! Ceci sera dit en temps voulu.

Il y a une chose que je n’ai pas comprise: Ton drame et tes chants ont-ils le même sujet?

Le même, Sire. Le jeu du printemps dans la nature est la contre-partie du jeu de la Jeunesse dans nos vies? C’est au drame lyrique du Poète-Univers que j’ai volé mon sujet.

Quels sont les principaux personnages?

L’un s’appelle: Le Maître.

Qui est-il, Poète?

C’est celui qui dirige les mouvements de la vie. Un autre est Chandra.

Qui est-il?

Celui qui nous fait aimer la vie.

Et qui encore?

Il y a Dada, pour qui le devoir est l’essence de la vie et non la joie.

Y a-t-il encore quelqu’un?

Oui, le ménestrel aveugle.

Aveugle?

Parce qu’il ne voit pas de ses yeux; mais il voit de tout son corps, de tout son esprit, et de toute son âme.

Qui y a-t-il encore dans ta pièce parmi les principaux acteurs?

Tu y figures, ROI.

Moi?

Oui, toi, car si tu restais en dehors du drame au lieu d’y participer, alors le Roi médirait du Poète et rappellerait Struti-Bhushan. Et il n’y aurait plus d’espoir de sauver le Roi: car le Poète-Univers serait vaincu et le vent du Sud du Printemps devrait se retirer sans recevoir son hommage.

ACTE PREMIER

_Les messagers du Printemps sont partout._

_Il y a des chants dans les feuilles frémissantes du bambou, dans les nids des oiseaux et dans les branches fleuries._

PRÉLUDE DE CHANT

_Le second rideau de pourpre se lève, découvrant la partie la plus élevée de la scène avec un fond de ciel bleu foncé sur lequel apparaissent le croissant de la lune et les points d’argent des étoiles._

_Au premier plan, des arbres avec une balançoire enguirlandée de fleurs. Partout des fleurs à profusion._

_A l’extrême gauche on entrevoit l’entrée d’une caverne. De jeunes garçons personnifiant le bambou se balancent._

CHANSON DU BAMBOU

O vent du sud, qui vagabondes, viens me bercer: éveille-moi au sein de l’émerveillement des feuilles nouvelles.

Je suis le bambou au bord de la route; j’attends ta venue pour faire tinter la vie dans mes branches.

O vend du sud, qui vagabondes, ma demeure est au bout du sentier.

Je connais ta course lointaine et le langage de tes pas.

Le moindre attouchement de toi me fait frémir et m’éveille.

Ton soupir glane mes secrets.

(_Des jeunes filles représentant des oiseaux arrivent en dansant._)

CHANSON DES OISEAUX

Le ciel verse sa lumière dans nos cœurs. Nous remplissons le ciel de nos chants; l’air est criblé de nos notes et nous envole sur sa folie.

O flamme de la forêt! Toutes tes torches de fleurs sont en feu.

Tu as baisé nos chansons avec la rouge passion de ta jeunesse.

Dans la brise du Printemps les fleurs du Mango lancent leurs messages à l’inconnu.

Et, tout le jour, les feuilles nouvelles font entendre le murmure de leur rêve.

O printemps, tu as jeté le filet de tes parfums sur nos cœurs.

Et tu nous attires en chantant.

(_Sur les branches soudainement éclairées, des jeunes gens apparaissent qui représentent les fleurs du Champak._)

CHANSON DU CHAMPAK EN FLEURS

Mon ombre danse dans tes vagues, ô rivière;

Tes eaux s’écoulent sans cesse tandis que moi, le champak en fleurs, je reste immobile sur la berge avec mes rameaux vigilants.

Mon mouvement se cache dans la profondeur paisible de mon être, dans la délicieuse naissance de mes jeunes feuilles.

Dans la profusion de mes fleurs, dans l’ardeur invisible de ma vie vers la lumière.

Le ciel frémit sous l’agitation de mes branches et le silence de l’aurore en est troublé.

LE MATIN

(_L’arrière-scène s’assombrit. L’avant-scène s’illumine. Une bande de jeunes gens entrent en chantant._)

Le feu d’avril bondit de forêts en forêts partout jaillissant en feuilles et en fleurs.

Le ciel est prodigue de couleurs;

L’air délirant de chansons;

Les arbres des grands bois, tourmentés par le vent, nous pénètrent de leur inquiétude.

L’air est rempli de transports d’allégresse;

Et la brise court de fleurs en fleurs, demandant à chacune son nom.

(_Dans le dialogue qui suit, les principaux personnages sont seuls nommés, les autres font partie de la troupe de jeunes gens._)

Avril tire fort, frère, Avril tire très fort.

Où voyez-vous cela?

Si Avril n’avait pas tiré il n’aurait pu faire sortir Dada de son antre?

Ah! par exemple! Voici Dada, notre cargo chargé de maximes morales remorqué contre le courant de sa propre encre et de sa propre plume.

CHANDRA.--N’en attribuez pas tout le mérite à Avril. Car moi, Chandra, j’ai caché les feuilles jaunies de son manuscrit parmi les jeunes pousses de la forêt, et Dada est à leur recherche.

Son manuscrit égaré! Quel bon débarras!

Nous devrions aussi dépouiller Dada de son manteau gris de philosophie.

CHANDRA.--Oui, la poussière même de la terre tressaille de jeunesse et pourtant il n’y a pas un seul attouchement du Printemps sur le corps de Dada.

DADA.--Oh! Arrêtez cette folie. Quels sots vous faites! Nous ne sommes plus des enfants.

CHANDRA.--Dada, l’âge de la terre n’est guère moindre que le tien, et cependant elle n’a pas honte de paraître jeune.

Dada, tu te donnes beaucoup de mal pour composer des quatrains pleins de conseils aussi vieux que la mort, tandis que la terre et l’eau s’efforcent éternellement de rester jeunes.

Dada, comment peux-tu en ce monde continuer à écrire de tels vers, en restant blotti dans ta tanière?

DADA.--C’est que, voyez-vous, je ne cultive pas la poésie comme un jardinier cultive ses fleurs. Mes poèmes contiennent en eux leur substance et leur poids.

En effet, ils s’accrochent à la terre comme des potirons.

DADA.--Eh bien! Alors, écoutez-moi.

Oh! C’est terrible! Voilà Dada emballé sur ses quatrains.

Oh! là là! Les quatrains sont lâchés en liberté. Pas moyen de les retenir.

A tous les passants crions que les quatrains de Dada sont devenus fous furieux.

CHANDRA.--Dada, ne t’occupe pas de leur folie, continue ta lecture. Si personne d’autre ne peut l’endurer sans mourir d’ennui, moi Je le pourrai. Je ne suis pas un lâche comme ces garnements.

LES JEUNES GENS.--Eh bien! Viens, Dada. Nous ne voulons pas être lâches. Nous resterons assis, nous ne bougerons pas d’une ligne: nous écouterons. Nous recevrons de face et non de dos le coup de lance de tes quatrains. Mais, par pitié, Dada, ne nous en donne qu’un, pas plus.

DADA.--Soit. A présent, écoutez: «Si les bambous ne servaient qu’à fabriquer les flûtes, ils se flétriraient et mourraient de honte. Ils lèvent leur tête haut dans le ciel parce qu’ils sont utiles de bien des manières.»

S’il vous plaît, Messieurs, ne riez pas. Attendez que je vous explique; voici le sens.

LES JEUNES GENS.--Le sens? Quoi, est-il besoin que la charge d’infanterie de la signification suive la canonnade de tes quatrains pour compléter notre déroute?

DADA.--Un mot seulement pour vous faire comprendre: j’ai voulu dire que si les bambous n’étaient pas supérieurs à ces instruments bruyants...

Non, Dada nous ne devons pas comprendre.

Nous te défions de nous faire comprendre.

Dada, si tu emploies la force pour nous faire comprendre, nous userons nous de la force pour nous forcer _à ne pas comprendre_.

DADA.--Voici le sujet de mon quatrain: «Si nous ne faisions pas de bien au monde...»

LES JEUNES GENS.--Le monde en serait bien soulagé.

DADA.--Il y a un autre verset qui est plus facile à saisir: «Il y a des étoiles sans nombre dans le ciel de minuit qui se meuvent dans l’éther sans utilité».

«Si seulement elles voulaient descendre sur terre, elles pourraient servir à éclairer les rues!»

LES JEUNES GENS.--Il faut décidément nous faire mieux comprendre. Attrapons-le; qu’un de nous le charge sur son épaule et reconduisons-le dans son antre.

DADA.--Pourquoi êtes-vous si excités aujourd’hui? Avez-vous un travail pressé à faire?

Oui, nous avons un travail urgent, très urgent.

DADA.--Quel est ce travail?

Nous devons préparer une comédie pour notre fête du Printemps.

DADA.--Jouez, enfants.--Jour et nuit jouez.

(_Ils chantent._)

Nous sommes libérés de la crainte du travail,

Car nous savons que le travail est un jeu,

Le jeu de la vie.

C’est jouer que lutter et s’agiter entre la vie et la mort.

C’est le jeu qui brille dans le rire de la lumière au sein du cœur infini.

Il gronde dans le vent et s’enfle avec la mer.

Oh! voici notre maître, notre maître!

LE MAITRE.--Holà! quel bruit vous faites!

LES JEUNES GENS.--Est-ce notre bruit qui vous a fait sortir?

LE MAITRE.--Oui.

LES JEUNES GENS.--Eh bien! nous l’avons fait justement pour cela.

LE MAITRE.--Vous ne voulez donc pas que je reste chez moi?

LES JEUNES GENS.--Pourquoi demeurer enfermé? le monde extérieur a été fait avec une profusion de soleils, de lunes et d’étoiles. Jouissons-en et justifions ainsi l’audace divine qui a permis une telle prodigalité.

LE MAITRE.--Que voulez-vous dire?

JEUNES GENS.--Ceci:

(_Ils chantent._)

Le jeu s’épanouit en fleurs et mûrit en fruits au soleil de l’éternelle jeunesse.

Le jeu éclate dans le feu rouge-sang,

Et réduit en cendres la pourriture et la mort.

C’est ce jeu que notre Dada condamne.

DADA.--Puis-je vous en dire la raison?

Oui, tu peux nous la dire, mais nous ne promettons pas d’écouter.

DADA.--Voici:

Le temps est le capital du travail,

Et le jeu est sa diminution.

Le jeu pille la maison puis perd son butin; C’est pourquoi le Sage le considère comme aussi mauvais qu’inutile.

CHANDRA.--Assurément, Dada, tu ne dis que des bêtises. Le temps lui-même est un jeu, puisque son seul but est de faire passer le temps.

DADA.--Alors qu’est-ce que le travail?

CHANDRA.--Le travail est la poussière que le temps soulève sur son passage.

DADA.--Maître, donne-nous ton avis.

MAITRE.--Non, je ne donne jamais mon avis, je réponds à une question par une autre. C’est ma façon de diriger la conversation.

DADA.--Tout a ses limites, excepté votre enfantillage qui ne connaît pas de bornes.

JEUNES GENS.--En sais-tu la raison? C’est qu’en réalité nous ne sommes que des enfants et que tout a ses limites excepté l’enfant.

DADA.--N’atteindrez-vous jamais l’âge de raison?

JEUNES GENS.--Non, nous ne l’atteindrons jamais, même en vieillissant.

CHANDRA.--Quand nous rencontrerons l’âge de raison, nous lui tondrons la tête; nous le mettrons sur un âne et nous l’enverrons de l’autre côté de la rivière.

JEUNES GENS.--Oh! Vous pouvez vous éviter de le tondre, car il est chauve.

(_Les jeunes gens chantent._)

Nos cheveux à nous jamais ne deviendront gris.

Jamais.

Pour nous il n’y a pas de blanc dans le monde.

Ni de trou sur la route.

Nous suivons peut-être une illusion.

Mais jamais elle ne nous trahira.

Jamais.

(_Le Maître chante._)

Nos cheveux jamais ne deviendront gris.

Jamais.

Jamais nous ne douterons du monde et jamais nous ne fermerons les yeux pour méditer.

Jamais nous n’irons en tâtonnant dans le labyrinthe de notre esprit.

Nous nous laisserons porter par le flot des choses, des montagnes à la mer.

Jamais nous ne nous perdrons dans le sable du désert.

Jamais.

JEUNES GENS.--Il paraît que Dada va aller un de ces jours rendre visite au Vieil Homme pour recevoir ses leçons.

MAITRE.--Quel Vieil Homme?

JEUNES GENS.--Le Vieil Homme de la lignée d’Adam; il habite une caverne et ne pense pas du tout à mourir.

MAITRE.--Comment le connaissez-vous?

JEUNES GENS.--Ah! Tout le monde parle de lui, les livres aussi.

MAITRE.--A quoi ressemble-t-il?

JEUNES GENS.--Certains disent qu’il est blanc comme le crâne d’un homme mort. Et d’autres disent qu’il est noir comme l’orbite de l’œil d’un squelette. Mais n’as-tu jamais rien appris sur lui, Maître?

MAITRE.--Je ne crois pas du tout à son existence.

Eh bien! ceci va à l’encontre de l’opinion courante. Ce vieil homme est plus existant que tout le reste. Il vit au sein de la création.

JEUNES GENS.--A entendre notre Docteur, c’est nous qui n’existons pas. Nous ne sommes pas certains d’être ou de n’être pas.

CHANDRA.--Nous? Oh! nous sommes d’une trop nouvelle frappe. Nous n’avons pas encore reçu nos lettres de créance pour prouver notre existence.

MAITRE.--Vous êtes-vous donc mis en relation avec les Docteurs?

JEUNES GENS.--Pourquoi cette question? Quel mal y a-t-il à cela, Maître?

MAITRE.--Auprès d’eux vous deviendrez pâles comme les brouillards blancs de l’automne. La couleur même du sang disparaîtra de votre cerveau. J’ai une idée.

JEUNES GENS.--Laquelle, Maître? laquelle!

MAITRE.--Vous cherchez un sujet de comédie.

JEUNES GENS.--Oui, oui, nous le cherchons furieusement, nous y songeons avec une telle violence que des gens sont accourus à la cour du Roi, pour porter plainte contre nous.

MAITRE.--Eh bien! Je puis vous donner l’idée d’une comédie qui sera nouvelle.

JEUNES GENS.--Laquelle? Laquelle? Dis-nous.

MAITRE.--Allez capturer le Vieil Homme.

JEUNES GENS.--Ceci n’est sûrement pas banal; mais il ne nous semble pas que ce soit une comédie.

MAITRE.--Je suis sûr que vous ne serez pas capables de le faire.

JEUNES GENS.--Pas capables? Bien sûr que si.

MAITRE.--Non, jamais.

JEUNES GENS.--Eh bien! Suppose que nous le capturions. Que nous donnerais-tu?

MAITRE.--Je vous accepterais comme précepteurs.

JEUNES GENS.--Précepteurs? Tu veux donc nous rendre grisonnants, froids et vieux avant l’âge?

MAITRE.--Alors que voulez-vous que Je fasse?

JEUNES GENS.--Si nous capturons le Vieil Homme, tu ne seras plus notre Maître.

MAITRE.--Ce sera un grand soulagement pour moi! Vous avez déjà fait se disjoindre tous mes os. C’est très bien décidé ainsi.

JEUNES GENS.--Oui, c’est décidé.

Nous te l’amènerons par la prochaine lune du Printemps.

Mais que ferons-nous de lui?

MAITRE.--Vous le ferez jouer dans votre fête du printemps.

JEUNES GENS.--Oh! Non, ce serait outrager le Printemps. Toutes les fleurs du Mango tourneraient en graines; tous les coucous deviendraient des hiboux.

Et les abeilles iraient çà et là réciter des vers en sanscrit et fredonner dans l’air des m’s et des n’s.

MAITRE.--Et votre crâne deviendrait si lourd de sagesse qu’il vous serait difficile de tenir sur vos pieds.

JEUNES GENS.--Quelle horreur!

MAITRE.--Et vous auriez des rhumatismes dans toutes vos jointures.

JEUNES GENS.--Quelle horreur!

MAITRE.--Et vous deviendriez vous-mêmes vos frères aînés: vous vous tireriez vos propres oreilles pour vous assagir.

JEUNES GENS.--Quelle horreur!

MAITRE.--Et...

JEUNES GENS.--Ne continue pas. Nous sommes déjà découragés; nous ne voulons plus jouer à capturer le Vieil Homme. Nous remettrons ce jeu aux jours froids. Durant le Printemps ta compagnie nous suffit.

MAITRE.--Ah! Je comprends! Vous avez déjà le frisson du Vieil Homme dans les os.

JEUNES GENS.--Pourquoi? A quels symptômes!...

MAITRE.--Vous n’avez pas d’enthousiasme, vous reculez juste au moment de partir. Pourquoi n’essayez-vous pas?

JEUNES GENS.--Bien, c’est entendu, en route!

Allons capturer le Vieil Homme. Là où nous le trouverons, nous l’arracherons comme un cheveu gris.

MAITRE.--Mais le Vieil Homme est passé maître dans l’art d’arracher; sa meilleure arme est la pioche.

JEUNES GENS.--Vous n’avez pas besoin de nous effrayer ainsi; au moment de tenter une aventure, nous devons laisser derrière nous toutes les peurs, tous les quatrains, tous les Docteurs et tous les grimoires.

(_Ils chantent._)

Nous voici partis;

Et nous ne craignons pas le voleur, le Vieil Homme.

Notre chemin est droit, il est large.

Notre fardeau est léger car notre poche est vide.

Qui pourrait nous voler notre folie?

Peu nous importe le repos, le confort, les louanges ou les succès.

Nous dansons en mesure en suivant les hauts et les bas de la fortune.

Gagnant ou perdant nous jouons notre jeu.

Et nous ne craignons pas le _Voleur_.

ACTE DEUXIÈME

PRÉLUDE DE CHANT

_Les hérauts du printemps s’efforcent d’arracher à l’hiver sa vieille défroque._

_La scène principale s’éclaire et laisse voir le vieillard Hiver taquiné par des garçons et des filles représentant les hérauts du printemps._

CHANSON DES HERAUTS DU PRINTEMPS

Nous cherchons nos compagnons de jeu, les éveillant avant le jour, dans tous les coins de la forêt.

Nous les appelons avec le chant des oiseaux; nous leur faisons signe avec le balancement des branches.

Nous déployons pour eux tous nos charmes dans la splendeur des nuages.

Nous rions de la mort solennelle pour qu’elle se joigne à notre rire.

Nous déchirons la bourse du temps, et lui reprenons son butin;

Tu nous donneras ton cœur, ô hiver.

Il brillera dans les feuilles tremblantes, et en fleurs se brisera.

CHANT DE L’HIVER

Laissez-moi, laissez-moi m’en aller.

Je fais voile pour les glaces du Nord;

Pour la paix des rivages gelés.

Votre rire n’est pas de circonstance, mes amis: vous changez mes chants d’adieu en chanson de bienvenue à l’adresse du nouvel arrivant, mais le cœur de toutes choses me retient à ma place dans la ronde éternelle.

CHANT DES HÉRAUTS DU PRINTEMPS

Nous sommes les espions de la vie, partout placés en embuscade. Nous sommes prêts à te voler les dernières réserves de tes heures fanées, pour que le vent les disperse à sa fantaisie. Nous t’attacherons avec des chaînes de fleurs là où le printemps garde ses captifs. Car nous savons que tu portes, cachés sous tes vieilles guenilles grises, tous les joyaux de la jeunesse.

_Il est midi: l’arrière-scène s’assombrit. Une bande de jeunes gens entrent sur la scène principale. Aucun changement de décor n’est nécessaire. L’imagination des auditeurs y suppléera._

LES JEUNES GENS.--Passeur! Passeur! Ouvre ta porte.

LE PASSEUR.--Que voulez-vous?

Nous voulons le vieil homme.

LE PASSEUR.--Quel vieil homme?

Pas quel vieil homme. Nous voulons: Le Vieil Homme.

LE PASSEUR.--Qui est-il?

Le vrai, l’original vieil Homme.

LE PASSEUR.--Ah! Je comprends. Pourquoi le voulez-vous?

Pour notre fête du Printemps.

LE PASSEUR.--Pour votre fête du Printemps? Êtes-vous devenus fous?

Nous ne le devenons pas. Nous l’avons été depuis le commencement et nous continuerons à l’être jusqu’à la fin.

(_Ils chantent._)

Au milieu de nous un musicien invisible joue de la flûte.

Sa musique nous rend fous; nous dansons.

Le vent de Mars, saisi de frénésie, court et roule et se balance dans le tumulte des branches.

Le soleil et les étoiles sont entraînés dans le tourbillon de nos transports.

A présent Passeur donne-nous des nouvelles du Vieil Homme?

Tu amarres ton bateau tantôt à une rive, tantôt à l’autre: tu dois savoir où...

LE PASSEUR.--Je m’occupe seulement du passage; mais qui passe et pourquoi je ne m’en informe pas. Mon but est une berge et non une maison.

Bon, allons et cherchons autrement.

(_Ils chantent._)

Un joueur de flûte invisible joue au milieu de nous.

Ah! quel son tumultueux au rythme duquel dansent les Océans et dansent aussi nos cœurs palpitants. Frères jetons au loin tous nos soucis, toutes nos angoisses; ne nous inquiétons pas de la route: le chemin se révélera de lui-même sous les pas dansants de notre liberté.

LE PASSEUR.--Voici le veilleur de nuit. Interrogez-le: moi, je connais le chemin, mais lui connaît les passants.

LE VEILLEUR.--Qui êtes-vous?

Nous sommes tels que vous nous voyez. C’est là notre seul signalement.

LE VEILLEUR.--Mais que voulez-vous?

Nous voulons le Vieil Homme.

LE VEILLEUR.--Quel Vieil Homme?

L’éternel Vieil Homme.

LE VEILLEUR.--Quelle absurdité! Pendant que vous le cherchez, il vous court après!

Pourquoi?

LE VEILLEUR.--Il voudrait réchauffer son sang glacé avec le vin de votre chaude jeunesse.

Eh bien nous le recevrons chaudement. Tout ce que nous voulons c’est le voir. L’avez-vous vu?

LE VEILLEUR.--Ma veille est de nuit. Je vois les personnes, mais je ne puis reconnaître leurs visages. D’ailleurs, faites attention que le Vieil Homme est un grand ravisseur. Et vous voulez le ravir, le Printemps vous rend fous!

Tout le monde le sait: Il ne faut pas longtemps pour découvrir que nous sommes fous.

LE VEILLEUR.--Je suis le veilleur. Les gens que je vois passer sur la route se ressemblent tous beaucoup. Aussi, quand je vois chez l’un d’eux quelque chose d’extraordinaire je le remarque d’autant mieux.

Écoutez-moi! Tous les gens respectables du voisinage disent la même chose...

Que nous sommes des originaux; oui, nous le sommes; cela ne fait pas de doute.

LE VEILLEUR.--Vos paroles sont enfantines.

L’entendez-vous?... Il dit la même chose que notre Dada.

Nous avons vécu dans l’enfantillage des âges immémoriaux. Et maintenant nous sommes devenus pour toujours de vrais enfants, et nous avons un maître qui est un parfait vétéran de l’enfance? Il s’élance avec tant d’insouciance qu’il laisse tomber un peu de son âge à chaque pas de sa course.

LE VEILLEUR.--Et vous, qui êtes-vous?

Nous sommes des papillons libérés des cocons de l’âge.

LE VEILLEUR.--(_A part._) Ils sont fous, complètement fous.

LE PASSEUR.--Eh bien, qu’allez-vous faire à présent?

CHANDRA.--Nous irons...

LE VEILLEUR.--Où?

CHANDRA.--Nous ne l’avons pas encore décidé.

LE VEILLEUR.--Vous avez décidé de partir, mais vous ne savez pas où vous allez?

CHANDRA.--Cela se décidera en route.

LE VEILLEUR.--Que voulez-vous dire?

CHANDRA.--Cette chanson te le dira:

(_Ils chantent._)

Nous allons, nous allons sans arrêt.

Nous allons tandis que les étoiles errantes brillent au ciel puis s’évanouissent.

Nous jouons le concert de la route, tandis que nos membres sèment le long du chemin la gaieté de leurs mouvements et que le manteau multicolore de notre jeunesse flotte dans l’air.

LE VEILLEUR.--Est-ce que vous avez l’habitude de répondre aux questions par des chansons?

CHANDRA.--Oui, autrement nos réponses seraient par trop inintelligibles?

LE VEILLEUR.--Alors vous trouvez vos chants intelligibles?

CHANDRA.--Oui, certainement, parce qu’ils contiennent de la musique.

(_Ils chantent._)

Nous allons, nous allons sans repos.

Le Monde ce Coureur aime ses camarades de route.

Son appel nous vient à travers le ciel.

Les saisons nous montrent le chemin, jonchant de fleurs notre sentier.

LE VEILLEUR.--Jamais des gens dans leur bon sens ne chantent comme cela au milieu d’une conversation.

CHANDRA.--Nous voici reconnus à nouveau. Nous ne sommes pas en effet des êtres ordinaires.

LE VEILLEUR.--N’avez-vous rien à faire?